Et, comme elle passait près de lui, il la saisit par son jupon, qui
craqua, et l’attira entre ses bras.
--Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il. Dans deux heures
vingt-cinq, tu auras cessé d’être une Buthenblant. Profite du temps qui
te reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite fois, ma fiancée!
--Tu n’y penses pas! gémit-elle. Mais nous ne serons jamais prêts!...
--Si, si! répliqua-t-il, nous serons prêts tout de même. Je veux encore
ton petit corps pâle avant que tu ne deviennes une peau-rouge...
Derechef, elle voulut parler; mais force lui fut de résorber ses
paroles, car il avait glissé sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la
targette ardente du baiser.
GEORGES COURTELINE
XXVI
OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA TRAGIQUE HISTOIRE
On se rappelle qu’au même instant où le capitaine s’apprêtait à pénétrer
dans le cabaret de la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant avait
bondi comme un chacal, en s’écriant:
--Ventre du Christ!!!
Je reprends le récit au point où j’avais dû le laisser, faute de place.
Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine ouvrait la bouche pour
solliciter des éclaircissements, quand le vidame, l’entraînant de force
au dehors:
--Vite, s’exclama-t-il. Vite donc!... Arrivez, ou nous sommes perdus!
Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons du vieillard, qui
répétait sans se lasser: «Mais arrivez donc, malheureux... Je vous dis
qu’il y va de nos deux existences!» il s’élança par les ténèbres
empuanties du passage Piemontesi. Au même instant, répercuté par les
échos, un coup de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.
--Que vous disais-je? murmura le vidame. Une seconde plus tôt, c’était
fait de nous!
--C’est vrai! déclara le capitaine. Vidame, je vous dois la vie.
A présent, ils dévalaient par la pente raide et mal pavée du passage de
l’Élysée-des-Beaux-Arts, débouchaient de là sur la place Pigalle, où le
jardin d’hiver de l’Abbaye de Thélème flambait derrière ses vitraux avec
des airs de grosse théière. Au détour de la rue Frochot, une silhouette
qui se dressa devant eux à l’improviste les fit sursauter d’épouvante;
mais, aussitôt, ils se calmèrent, ayant reconnu, à la clarté d’un bec de
gaz planté au bord du trottoir, le visage de Paul Delmet, le sympathique
auteur des _Stances à Manon_, lequel regagnait ses pénates tout en
composant dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux du poète
Jacques Madeleine:
Quand, après l’exquise journée
Qui n’aura pas de lendemain,
L’heure du départ fut sonnée,
Je ne t’ai pas tendu la main.
La nuit tombait, la nuit profonde;
Les contours flottaient indécis.
Mes yeux, de larmes obscurcis,
Ne voyaient plus la tête blonde.
Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau.
--Plouplou va bien? questionna-t-il.
Il n’attendit point la réponse, et, tandis que Delmet, que l’étonnement
immobilisait sur place, songeait, en ajustant sur la courbe de son nez
son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir si le pavé était
toujours à la même place: «Ah! ça, mais c’est le capitaine!... Qu’est-ce
qu’il a à courir comme ça?» lui, cavalait aux côtés du vidame, dans la
direction de la rue Breda. Le compositeur, suffoqué, vit se perdre dans
l’éloignement les dos baignés de lune des deux hommes.
Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir s’arrêter. Leurs pas
précipités sonnaient dans le silence. De la place Saint-Georges,
qu’ils franchirent d’un bond, ils s’élancèrent dans la rue
Notre-Dame-de-Lorette, qu’ils parcoururent pareils à deux balles de
Lebel, traversèrent ainsi que deux flèches le carrefour des Écrasés,
gagnèrent la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine suait à
grosses gouttes; le vidame claquait des dents, en proie à une indicible
terreur. Devant eux s’allongeait le trottoir, interminable. De temps en
temps, une rue, franchie d’une enjambée, leur laissait dans l’œil la
vision, entr’aperçue comme en un cauchemar, d’une enfilade de réverbères
prolongés jusqu’à l’infini. La place du Théâtre-Français, qu’ils
gobèrent d’une bouchée, dormait d’un sommeil sans rêves; à travers un
voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie, aux hautes fenêtres
rectangulaires écarquillant sur le vide du dehors la fixité inquiétante
particulière aux yeux d’aveugle. Ce fut ensuite le Carrousel, qui les
noya d’un bain d’éblouissante clarté; le pont Royal, hérissé de becs de
gaz sur chacun de ses deux parapets; le quai d’Orsay, enfin, bordé, dans
l’éloignement, d’une masse opaque trouée çà et là d’ajours blêmes sur
lesquels des paquets de feuillages découpaient de mouvants fantômes: les
ruines de la Cour des Comptes.
A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le moiré argenté d’un reflet
de lune.
A l’angle de la rue Bellechasse, le capitaine eut la fâcheuse idée de
vouloir lancer un coup de pied dans un vieux chapeau haut de forme qui
traînait sur la chaussée dans l’attente du crochet final.
Malheureusement, un pavé était caché dessous. L’infortuné se retourna
les doigts de pied du côté que ce n’était pas vrai et s’abattit sur la
figure, en jurant tous les noms de Dieu de la création. Mais, comme le
vidame s’effarait, criait: «Arrivez donc, mille diables!... Les
assassins sont sur nos traces...», il se redressa du mieux qu’il put,
montrant une face craquelée, où perlait le sang en frêles gouttelettes.
Sur le plastron de sa chemise, révélé dans l’écartement de son gilet, du
crottin recueilli au vol mettait de délicates pendeloques.
Un instant immobilisés, ils repartirent de plus belle, les oreilles
toujours hantées du bruit des coups de feu de tout à l’heure. De la rue
Bellechasse, qui ne fut rien à leur galop extravagant, ils tombèrent
dans la rue Vaneau, atteignirent les envers paisibles du Bon
Marché, connurent tour à tour le calme provincial de la rue
Notre-Dame-des-Champs, le vide élargi de la rue de Rennes, les abords
inquiétants de la gare Montparnasse, dont le cadran éclairé marquait
trois heures du matin.
A la fin, ils échouèrent en un immense chantier, où des cubes de granit
carraient leurs masses immobiles, étayées de scies gigantesques.
--Halte!... murmura le vidame.
Ils s’arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait, troublé seulement,
là-bas, tout là-bas, des meuglements navrants d’une vache emprisonnée
dans un wagon de bestiaux. De lointaines locomotives se jetaient des
appels continus.
--Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage s’était lentement
rasséréné. Ils ne nous trouveront pas ici.
Il dit et, ayant tiré des poches de sa redingote un mouchoir rouge,
brodé au coin d’une petite couronne de vidame, il l’étendit à même le
sol et posa ses fesses dessus.
Le capitaine en fit autant de son côté.
Il y eut un instant de silence.
--Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître l’histoire de ma vie. Je
vais vous la conter brièvement. Je vous préviens que c’est tragique.
--Tant mieux! répondit le capitaine, qui avait entendu «très chic» et
qui se frottait d’avance les mains à l’idée de bien rigoler.
«--Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça sur mon chemin par une
belle matinée de printemps de l’année 1837, et qui devait devenir ma
compagne, était, certes, l’égale des déesses par la grâce et par la
beauté. Reine par le charme, elle l’était aussi par l’esprit, et sa vue
me frappa de ce coup de foudre qui est l’indice des grandes et
incurables passions. Au cours d’une entrevue que je sollicitai d’elle et
qu’elle daigna m’accorder, je lui fis l’aveu sans ambages de la flamme
qui me dévorait; elle m’avoua--jour d’ivresse!--y répondre!... Six
semaines plus tard, je conduisais à l’autel, rouge de pudeur sous ses
longs voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la plus exquise
des fiancées!...
«A une nuit de noces dont la douceur a laissé comme un goût de miel aux
lèvres de mon souvenir...»
--Ah! bravo!... Très bien!... Très joli!... interrompit le capitaine,
transporté d’admiration.
Le vidame, modeste, continua:
«--... succédèrent onze ans de vie calme, d’une joie pure et sans
mélange. Et, chaque soir, agenouillé, en chemise, en les poils d’ours de
la descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de m’avoir comblé de
ses grâces; j’élevais vers sa toute-puissance mon cœur débordant de
gratitude!
«Hélas!... que ne me puis-je épargner l’affreuse douleur d’aller plus
loin?...
«Une nuit que j’étais revenu à l’improviste d’un petit voyage en
province, mon étonnement fut extrême d’apercevoir un rais de lumière
sous la porte de la chambre à coucher conjugale. Il était minuit et
demi. Quel pouvait être ce mystère?... D’une main qu’enfiévrait
l’inquiétude, je fis jouer le bouton de la porte... Un cri!... «Ciel!
mon mari!...» Soufflée à la hâte, la lampe posée sur la table de nuit
s’éteignit comme un éclair. Je fus envahi de ténèbres, noyé dans une
obscurité de tombeau, au sein de laquelle brinqueballait un méli-mélo de
chaises culbutées, renversées les unes sur les autres, cependant que la
voix éperdue d’un quidam hurlait: «Nom de Dieu de nom de Dieu! où ai-je
fourré mes bottines?» L’abominable vérité venait de m’apparaître tout
entière!... «Misérable! hurlai-je, misérable!... Tu ne périras que de ma
main!» A la même minute: «Te tairas-tu?» s’exclama la voix anonyme. «Tu
ne périras...» répétais-je. Je n’en pus dire davantage. Une gifle venait
de s’abattre sur ma joue, une gifle phénoménale, dont la violence
m’étourdit... Je tombai sur le sol et perdis connaissance...
«Quand je revins à moi, j’étais seul. L’aube pointait, en pâleurs
rosées, par les ajours des persiennes closes...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je lis ce feuilleton,
m’apprend que le capitaine a péri, ces jours-ci, victime d’une explosion
de gaz. Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X..., si
bien que je n’étais pas au courant de cette fin prématurée. Arguant de
l’ignorance où j’étais d’un accident que rien ne donnait à prévoir, je
présente mes excuses aux lecteurs du _Gil Blas_ pour la liberté que j’ai
prise de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder toute leur
indulgence.
PIERRE VEBER
XXVII
X... FAIT UNE FIN
Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle Odyle de Buthenblant
fut un événement ultra _select_. Témoins de la mariée: Georges
Courteline et lord Raleigh; témoins du marié: Georges Auriol et Coquelin
Cadet. Remarqué dans l’assistance MM..., etc., etc.; enfin, il n’y avait
que des ducs à c’te noce-là.
Durant la cérémonie, X... s’était senti très ému: il enviait le jeune
couple, radieux parmi la gloire des orgues et l’apothéose des cierges.
Il vint serrer la main de Maubeck, causa un instant avec le vieux de la
Ware, qui le retint par sa croix du Nicham et lui dit:
--Ça ne vous tente pas?
--Ma blessure est trop récente.
--Quelle blessure?... Ah! vous parlez de votre squaw. Elle est dans les
terrains de chasse, auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas veuf à
votre âge, que diable!... Il y a plus d’un mois que vous avez perdu
Marthe: ne désirez-vous pas commencer à l’oublier?
--Je pourrai la remplacer... Je ne pourrai pas l’oublier!
Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci Odette, sa sœur, était
plus jolie que feu M. Jamais. Elle eut pour X... tout seul un sourire
subtil; elle lui serra la main avec une douce fermeté, et X... se
souvint qu’un mois auparavant, lors des obsèques de Marthe, dans
l’affectueux _shake-hand_ de condoléance, elle lui avait semblé glisser
une déclaration de candidature.
Il rentra, en remuant des songeries à la rose.
Or, la nuit suivante, X..., s’éveillant en sursaut, aperçut, assise sur
le pied de son lit, une forme de lumière bleuâtre, et il reconnut
Marthe. Il ne s’effraya point: en cette fin de siècle, l’Autre Monde
voisine trop souvent avec celui-ci pour que les apparitions nous
étonnent encore. Il dit:
--C’est bien aimable à toi d’être venue me voir.
--Je n’ai qu’un petit moment à te donner.
--Tu es casée, là-haut?
--Oui, pas mal, au grand 7. J’ai mon jour de sortie par semaine, pas
trop de travail et une bonne nourriture. Mais parlons de choses
pressées. Mon pauvre chien, tu es soucieux: tu commences à t’ennuyer
d’être seul.
--Ma douleur... débuta X...
--Oh! je sais bien, on dit ça; mais il faut être sérieux. Ça me flatte
que tu me gardes ta foi; pourtant je me mets à ta place: ta santé avant
tout. Et puis, je te connais, tu finiras par faire des sottises... Et,
si tu veux suivre mon conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle
qui reste. Je suis sûre qu’elle ne te déteste pas.
--Tiens! Mais c’est une idée... On peut essayer...
--Et, d’ailleurs, je t’avoue que j’aimerais être remplacée par une
petite fille comme celle-là, bien convenable, bien douce, qui prendra
soin de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons, bonsoir...
--Tu t’en vas déjà?
--Oui: on me demande aux tables tournantes.
L’ombre de Marthe se pencha sur le front de X..., le rafraîchit d’un
immatériel baiser et disparut par la fenêtre entr’ouverte.
Le lendemain matin, X..., en s’éveillant, fit son examen de conscience.
Évidemment, feue Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir
d’être veuf. Donc, le collage le guettait: il fallait aviser. Odette
passa dans le champ de ses réflexions, et, dès lors, son parti fut pris.
Après déjeuner, il revêtit sa redingote la plus longue, noua sa cravate
la plus épaisse, chaussa ses souliers les plus brillants et choisit ses
gants les plus clairs; il s’en fut à l’hôtel des Buthenblant. Odette le
reçut:
--Mon père s’excuse; il est à votre disposition dans quelques minutes:
le temps de réparer le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai
compagnie; cela ne vous ennuie pas?
--Du tout, au contraire: je viens pour ça. J’ai une chose à vous
demander.
--Je parie qu’il s’agit d’une vente de charité!
--Non. Regardez-moi en face! Maintenant, de profil! Sincèrement, comment
me trouvez-vous?
--Vous n’êtes pas vilain, surtout depuis que vous avez coupé vos
favoris. Le deuil vous va à merveille.
--Donc, vous m’accepteriez pour mari?
--Ah! c’est ça qui vous amène?
--Je croyais... il m’avait semblé que je ne vous déplaisais pas?
--Certes... Mais il n’était pas nécessaire de m’épouser... nous pouvions
nous mettre ensemble sans ça... Après tout, vous avez raison... C’est
une des faces de la question... Je commence à être en âge de me
marier... mon bébé a besoin d’un père... et, puisque ma sœur est
casée...
--Vous consentiriez peut-être?
--Oh! ne nous emballons pas. Examinons les faits. Ne croyez pas que je
sois une jeune fille pervertie, cupide et sans cœur. Mais j’ai de
l’expérience et je sais la valeur des choses; à notre époque, les
chaumières sont hors de prix, si les cœurs sont pour rien. Vous êtes
veuf, et, de mon côté, j’ai un enfant. Ça se vaut comme position; tous
deux, nous sommes _éprouvés_ dans les divers sens du mot. Vous n’êtes
pas laid (presque la beauté pour un homme), et, moi je suis mieux que
jolie. Kifkif. J’ai, du chef de ma mère, six cent mille francs placés à
5% en des industries solides; mon père me servira en outre vingt mille
francs de pension par an. Or, si je vous vends mon corbillon, qu’y
met-on?
--Un million, reprit X... J’en ai rapporté la moitié de mon voyage
d’Amérique; l’autre moitié me vient de ma femme, dont j’héritai. Tout en
Fonds Anglais consolidés.
--Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans arrière-pensée, que nous
nous aimons. Et, désormais, qu’il ne soit plus question d’argent entre
nous!
Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers sur les lèvres. Puis
X... se rendit dans le cabinet de travail où le vidame avait l’habitude
de dormir l’après-midi.
--Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je n’irai pas par quatre
chemins!
Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions et des
préparations. Le vidame s’efforça de l’y suivre et, enfin, l’en tira
brutalement:
--Aboutissez.
--Je viens... (au fait, vous avez raison)... je viens vous demander la
main de votre fille Odette.
--Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s’était rembruni, ma fille fera
le mariage qui lui plaira, et Dieu me garde de contrarier ses
inclinations en lui imposant ou même en lui proposant un fiancé.
--Je vous ai épargné ce souci; je lui ai demandé à elle-même si elle
m’agréait.
--Comment? Vous avez osé... sans mon aveu...
--Dame! puisque vous refusez de proposer...
--C’est un peu violent! hurla le vidame, en se levant.
--Je ne suis point un parti splendide; néanmoins, je ne suis point un
mauvais... parti.
--Vous n’êtes pas assez riche!
--A nous deux, nous aurons cent mille francs de rente.
--La misère à Paris! D’abord, Odette ne vous convient pas; elle a un
enfant...
--C’est autant de moins à faire, répondit pacifiquement X...
--Elle est très colère et coquette.
--Je suis très doux et j’aime que l’on s’habille bien.
--Elle n’est pas la femme qu’il vous faut, et vous n’êtes pas son homme.
--Dites que je ne suis pas _votre_ homme!
--Puis vous êtes trop vieux!
--Moi? J’ai l’âme d’un enfant.
--Alors, vous êtes trop jeune!
A ces mots, X... se leva à son tour:
--Vidame, prenez garde!
--Je ne veux pas d’un homme que sa femme a trompé à
bouche-que-veux-tu!...
--Vidame!!
--D’un homme qui arrive on ne sait d’où...
--Vidame!!!
--Un vagabond qui n’a même pas de nom!
X... bondit et, prenant ses distances, envoya à toute volée sur la joue
vénérable du père d’Odette un solide, retentissant et magistral soufflet
qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres en vibrèrent.
X..., soudain revenu à lui, contemplait son ouvrage avec horreur. Mais
le vidame se releva prestement; une joie intense lui illuminait la face:
--Dites! oh! dites! il y a vingt ans, n’avez-vous pas connu, avenue
Kléber, une femme mariée?
--Il y a vingt ans?... une vieille aventure de jeunesse. Oh! ça n’a pas
d’importance... Attendez donc... Oui... en effet... une femme dont je
n’ai jamais su le nom...
--De grâce! Rappelez vos souvenirs. Je suis sur la piste d’une
certitude... Est-ce que vous avez connu cette femme longtemps?
--Non. Un soir, le mari est rentré à l’improviste, et peu s’en est fallu
que je ne fusse pincé. Près d’être arrêté, dans l’obscurité j’allongeai
à ce fâcheux une gifle qui lui fit lâcher prise...
--Une gifle énorme, une gifle monstrueuse, dont j’ai vainement demandé
la rime pendant vingt ans! Car le mari, c’était moi, monsieur! Ah! vous
pouvez vous vanter de m’avoir fait chercher!
X... comprit qu’il n’avait plus à espérer; il prit son chapeau et se
dirigea vers la porte:
--Monsieur de Buthenblant, quoiqu’il y ait prescription, croyez que je
suis désolé d’avoir contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser aussi
le petit mouvement de vivacité plus récent... j’en suis durement puni.
Adieu.
Le vidame l’arrêta:
--Où allez-vous, monsieur? Ne me devez-vous pas une réparation pour les
trois offenses: deux gifles et... le reste?
--Assurément. Je suis à vos ordres.
--Alors, mon cher X..., j’exige la seule réparation logique...
--Laquelle?
--Épousez ma fille!
X... tomba dans les bras du vidame, et, du fond de leurs cadres, sous
l’embu des siècles, les portraits d’ancêtres sourirent approbativement.
Le vidame avait casé ses deux filles. L’une était mariée à Maubeck,
l’autre était fiancée à X... Le lourd mystère s’était éclairci qui
pesait depuis de longues années sur la vie des Buthenblant. Il semblait
donc que le vidame n’eût plus de raisons valables pour vaguer et pour
divaguer. Or il vagua et divagua de plus belle.
Il donnait depuis quelque temps des symptômes alarmants. C’est ainsi que
nous l’avons vu, après le terrible accident du café du Théâtre, s’en
aller dans les environs de la gare Montparnasse avec le plongeur de
l’établissement, qu’il prit avec obstination pour le capitaine, et à qui
il tint absolument à confier le secret de son existence.
Cependant, X... s’employait à réunir les papiers nécessaires à son
mariage. Il lui manquait son acte de naissance, qu’il avait jadis prêté
à une vieille négresse sans espoir de retour; un certificat de domicile,
qu’il ne pouvait obtenir de sa concierge, n’ayant pas les six mois de
résidence exigés, et, enfin, son livret militaire, qu’un jour, dénué de
ressources, il avait mis en loterie à la Nouvelle-Orléans.
Il n’avait, en somme, en fait de pièces d’identité, qu’une carte
d’abonnement de dix douches sulfureuses, délivrée par un modeste
établissement de bains.
Il vint à bout de ces difficultés.
Sa ville natale lui fournit un autre extrait de naissance. Il corrompit
son concierge pour le certificat de domicile et se procura à la
gendarmerie un nouveau livret militaire, moyennant huit jours de prison.
Enfin, la veille du mariage civil, il alla trouver le vidame et lui fit
la révélation suivante:
--Père, aujourd’hui, et par faveur spéciale, vous allez savoir mon
véritable nom. L’officier de l’état civil, circonvenu par moi, le
prononcera à voix basse, au moment des questions d’usage, que personne
dans l’assistance ne l’entendra. Ce nom, sur lequel je vous prierai de
solidifier, à l’instant même, toute la cire de vos oreilles, ce nom,
personne ne l’a jamais connu, si ce n’est mon père, ma nourrice et un
médecin de village. Marthe elle-même, ma feue femme, n’a jamais eu de
notions exactes sur ma véritable identité. Vous comprendrez que je ne me
serais pas dissimulé sous le nom de X... pendant dix années et près de
trente feuilletons si je m’appelais simplement Coignet, Coquillard ou
Coromandel.
Il dit et se pencha vers l’oreille du vidame. L’effet du mot proféré à
voix basse fut si foudroyant que le vieillard, tel un homme dégrisé, en
recouvra pour quelques minutes la raison.
--Fichtre! s’écria-t-il.
Et il s’inclina jusqu’à terre.
Puis il ajouta, employant une locution consacrée par son ami Courteline:
--Ce n’est pas de l’eau de boudin.
X... pensait alors: «J’ai peut-être eu tort de confier mon secret, mon
terrible secret, à ce vieillard sans cervelle.»
TRISTAN BERNARD
XXVIII
REVENONS AU CAPITAINE
Quand le capitaine entra au mess avec Annibal, il aperçut tout d’abord
Vercingétorix, qui, appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches
de sous-officier rengagé, et la Pucelle d’Orléans, très engraissée,
étageant sur des soucoupes de petits tas de morceaux de sucre.
L’endroit était paisible et ressemblait à un vieux café de province,
avec ses tables de marbre, ses boiseries un peu sales et ses lambris
dédorés.
Bayard, assis à une banquette, était en train de tancer son ordonnance,
un serviteur loyal pourtant. La Trémoille s’assoupissait devant une
absinthe. Turenne s’endormait sur un canon.
--Vous êtes bien ici, dit le capitaine poliment.
--Vous n’êtes pas difficile, répondit le rude Annibal. Ce qu’on se fait
des cheveux! C’est rien que de le dire. Et ce que l’administration est
rapia, ce qu’on vise à l’économie! Il faut regarder tout ça de près, mon
cher. Ils ont meublé nos chambres avec de vieux meubles engloutis dans
des tremblements de terre.
Ils s’approchèrent d’une table où un homme mûr, d’une belle taille et
d’un profil régulier, tendit la main, d’un geste lassé, à Annibal.
--Jules César, dit Annibal. Le capitaine Napau. Bonaparte n’est pas
encore arrivé?
--Il était là tout à l’heure, dit Jules César. Où est-il maintenant? Ce
n’est pas difficile à dire. Il est dans les environs du kiosque à
journaux. Où est Bonaparte? Est-ce que ça se demande? Il attend les
journaux du matin. Et, quand il aura fini les journaux du matin, il ira
attendre ceux du soir. Et, si, par malheur, il y a encore quelque chose
sur lui, il en sera puant, comme à son ordinaire. Je le vois qui s’amène
de son air négligent: «Avez-vous lu le compte rendu de la pièce des
Bouffes-du-Nord, _Napoléon à Boulogne_? Ce n’est pas mal.» Ou bien, il
nous dit, détaché: «Il vient encore de paraître un livre sur moâ. Je ne
sais pas ce qu’ils ont. C’est le huitième depuis six semaines.»
_Napoléon et les femmes_! _Napoléon et les lettres_! _Napoléon et les
moules à gaufres_! Qu’est-ce qu’il vient nous embêter avec ça? On s’en
fout.
--C’était un bien grand homme de guerre, hasarda timidement le
capitaine.