Et ce fut tout. Rien ne changea dans l’ordre des choses. Aucun aigle

n’imagina de confondre le crâne poli de l’Aiguille avec un rocher et n’y

laissa tomber une tortue pour la casser.

--Cette vieille femme a plus de chance que moi, se dit le Mohican.

En effet, la vieille femme poussait devant elle une petite voiture

pleine de tortues grouillantes. Mais toutes, quoi qu’en pensât

l’Aiguille, n’étaient pas tombées d’une serre d’aigle.

L’idée lui vint alors de se tuer comme le roi de France Louis XII, qui

mourut d’épuisement «pour avoir voulu faire du gentil compaignon

avecques sa femme».

Mais Marthe était morte, et les autres femmes parlaient peu au cœur du

Mohican inconsolable.

D’après Agrippa d’Aubigné, comme Henri IV faisait ses affaires dans la

huche d’une paysanne, celle-ci accourut, furieuse, pour lui fendre la

tête d’un coup de serpe. On l’arrêta à propos.

Mais ce moyen, non plus, n’est guère pratique.

--Allons mourir à la campagne, se dit l’Aiguille, et, je l’espère,

d’autre chose que d’ennui, ajouta-t-il mystérieusement.

Il prit, gare Saint-Lazare, un billet pour Maisons-Laffitte et acheta au

plus désert du parc quelques mètres de terrain.

Il divisa son lot en deux parties. Dans la première, il tria avec soin

les culs de bouteille des mottes de terre qui pouvaient être cultivées,

et ce fut le commencement de son jardin.

Sur la seconde, il bâtit une cabane. Il y mit le temps, car, au lieu de

se procurer à prix d’argent les matériaux nécessaires, il préféra les

voler. Une à une, il tira ses pierres des jardins du voisinage, et il

les colla avec de la boue: il n’entrait pas dans sa pensée de construire

un monument plus durable que l’airain.

Il trouva sur le chantier d’une nouvelle voie ferrée une pile de rails

qui semblaient n’appartenir à personne. Il choisit discrètement le plus

rouillé. Il en fit l’unique poutre de son immeuble. Il se garda de le

couper, le bout qui dépassait pouvant servir un jour, s’il prenait à

l’Aiguille fantaisie de s’agrandir. Toutefois, à l’extrémité, il

suspendit un rameau de verdure, vulgairement dénommé bouchon, et dont le

sens n’échapperait à personne. Pour les promeneurs altérés, ce serait

une enseigne et, pour le garde du parc, le signe de joie d’un pauvre

maçon content d’avoir fini sa bâtisse.

La couverture était une heureuse mosaïque de tuiles, d’ardoises et

d’assiettes plates ramassées çà et là.

L’Aiguille obtint une fenêtre commode rien qu’en oubliant de mettre une

pierre.

Il se refusa d’y poser un carreau: c’est inutile de creuser des trous si

on les bouche après.

Il enfonça dans la terre, jusqu’au ventre, une barrique: voilà un puits

et sa margelle.

Diverses villas inhabitées lui fournirent sa modeste batterie de

cuisine.

Comme les lapins se multiplient avec une telle rapidité qu’on ne

s’aperçoit jamais de leur disparition, il en ramena trois ou quatre

couples par l’oreille et les installa dans des cages si ingénieusement

comprises qu’une seule targette, tournant autour d’un clou, fermait deux

portes à la fois.

Quant aux poules, elles vinrent d’elles-mêmes, poussées par leur

instinct de liberté extravagante. Les poules dédaignent le grain tout

prêt et n’ont de plaisir à chercher leur nourriture que là où elles ne

trouvent rien.

Un coq, naturellement, les suivit.

La basse-cour de l’Aiguille fut vite au complet. De temps en temps, il

attira un pigeon, d’un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient,

mais chacun se disait: «C’est un garde!»

L’Aiguille fit surtout preuve d’habileté dans l’achat de ses vins. Il

surveillait les départs des villégiateurs et s’offrant à reprendre les

fonds de tonneaux, qu’il eût été trop coûteux d’emporter à Paris. Il les

chargeait sur une brouette, y joignait des restes de charbon, des

litres, des vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs

voyages et disait chaque fois:

--Marchez! On s’arrangera. Je paierai ce qu’il faut.

Au dernier voyage, il disait:

--Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse. Vous reviendrez nous voir

cette semaine. C’est si peu loin! Nous ferons nos petits comptes. Je

plumerai un poulet à votre intention. Les pêches de mon pêcher

mûrissent. Vous en emplirez vos poches. Hâtez-vous: vous allez manquer

le train.

Ainsi on s’arrangeait toujours. Et le mélange des fonds de tonneaux

donnait au vin de l’Aiguille un petit goût qui n’était qu’à lui.

Grâce à son commerce prospère, le Mohican oubliait-il Marthe?

Renonçait-il à ses idées funèbres?

Nullement, comme on va le voir. Patience! S’il suivait le chemin le plus

long vers la mort, il y arriva pourtant.

Une nuit, on frappa à sa porte.

Le Mohican sourit.

--Je parie qu’enfin les voilà, dit-il. Si j’avais un chien, il les

éloignerait par ses jappements. J’ai eu bon nez de me priver de chien.

Il ouvrit la porte. En effet, c’étaient eux.

--Entrez, leur dit l’Aiguille. Je vous attendais.

Pastourelle et Picpante (il faut donner tout de suite leurs noms pour

dépister la police) pénétrèrent dans l’humble demeure.

--Peut-on boire une bouteille ici? demanda Pastourelle.

--Deux si vous voulez, dit l’Aiguille.

Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous sur la table:

--Réglez-vous.

L’Aiguille rendit la monnaie et eut soin de laisser rouler à terre une

pièce d’or.

--Oh! oh! fit Picpante, vous en avez beaucoup comme celle-là?

--J’en ai d’autres, dit simplement l’Aiguille.

Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards, non sans résultat.

L’Aiguille feignit la candeur et l’inattention.

--Où les serrez-vous d’ordinaire, vos jaunets? reprit Picpante.

--Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette.

--C’est bon à savoir, dit Pastourelle.

Il parla bas à l’oreille de Picpante.

--Demandez-le-lui tout de même, répondit Picpante, pour l’acquit de

notre conscience. C’est une formalité!

--Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au Mohican, nous donner votre

chaussette économique?

--Donner? Non, dit l’Aiguille. Ce n’est pas pour me faire prier, mais

l’argent se gagne. Que m’offrez-vous en échange?

Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau de leur poche.

--Ces couteaux vous plairaient-ils?

--C’est maigre, dit l’Aiguille. Si, au moins, il y en avait une

douzaine.

--Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle.

--Voyons voir, dit l’Aiguille.

--Voyez, s’écrièrent ensemble Picpante et Pastourelle.

A ces mots, les deux misérables se précipitèrent sur le Mohican, et,

l’un par devant, l’autre par derrière, ils lui livrèrent les douze coups

de couteau promis.

Le temps de murmurer: «Marthe!» de se rappeler, en une vision suprême,

son pays natal, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, et le dernier

des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable fois.

Et, comme Pastourelle, généreux, voulait donner encore un coup de

couteau, treize pour la douzaine, Picpante lui retint le bras:

--Assez, dit-il. Le mieux est l’ennemi du bien.

TRISTAN BERNARD

XXIV

DANS L’AUTRE MONDE

Je ne sais pas si vous êtes comme moi: je n’ai pas encore pu me consoler

de la mort de Marthe. Du temps qu’elle était en vie, elle ne me

préoccupait pas trop. Mais c’était pour moi une joie inconsciente de

sentir à la portée de la main cette grasse fille blonde, pas farouche,

toujours prête à causer du pays. Et le capitaine, le brave capitaine, ne

vous manque-t-il pas? C’était, lui aussi, un sympathique, cet amant

toujours déçu.

Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas se débattre en ce triste

monde, au milieu de leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X..., cet

incolore héros de roman, l’oncle de la Ware, cet Américain d’opérette,

et Maubeck, cet ivrogne aux desseins malsains? Suivons plutôt Marthe et

le capitaine dans leur vie infra-terrestre. Mais, auparavant, s’il vous

plaît, faisons trois pas, trois petits pas en arrière.

On se souvient que la fatale erreur d’un clerc de notaire avait envoyé

le capitaine au buffet de la gare de Lyon. Il y passa six heures

d’horloge à attendre Marthe, en lisant de bout en bout l’Indicateur

des chemins de fer depuis le tarif des abonnements sur la

Grande-Ceinture jusqu’à l’échelle des prix des fauteuils-lits et des

coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l’idée lui vint qu’il retrouverait

sans doute Marthe au Café du Théâtre, où elle devait, avait-elle

affirmé, se rendre le soir même, en compagnie de X... C’est donc là que

le capitaine s’en fut chercher sa maîtresse... et la mort.

Au commandement de «Boum!» proféré par une explosion de gaz, les âmes de

Bigorneau, du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book avaient quitté

leurs enveloppes périssables. Puis elles s’étaient senti transporter

dans une vaste plaine souterraine et sur les rives d’un fleuve noir.

C’était le fleuve Achéron lui-même, qu’on traversait pour cinquante

centimes (soixante centimes les dimanches et jours fériés). L’entreprise

n’était plus au nocher Caron, qui avait passé la main à une société

anonyme et faisait maintenant du yachting en amateur sur le Cocyte et

sur le Phlégéthon.

Des ombres qui n’avaient pas de quoi payer le passage erraient sur les

bords, ainsi que des pierreuses. Marthe et ses compagnons s’installèrent

dans le bateau, qui glissa sur l’eau sombre, où des poissons blancs se

figeaient de place en place, comme les larmes d’argent d’un drap

funèbre.

Je ne sais plus si c’est avant ou si c’est après avoir traversé le

fleuve que Marthe et ses compagnons durent apaiser par des gâteaux la

colère d’Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes rogues, gardait

l’entrée du royaume plutonien.

Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense, où on les fit attendre des

heures et des heures.

--Je croyais que, quand on était mort, c’était fini et qu’on ne vous

embêtait plus, dit patiemment le capitaine, qui tenait à la main son

livret militaire.

--C’est pourtant vrai que nous sommes morts! dit Marthe, étonnée.

--Nous sommes morts! dirent aussi Gaspard le Book et Bigorneau.

Ils n’en revenaient pas. On vint leur annoncer qu’ils avaient tout

l’après-midi pour le promener et pour visiter les enfers. Mais il

fallait être rentré sans faute à l’appel de huit heures: c’est à ce

moment que leur logement leur serait désigné.

--On va probablement vous mettre dans l’annexe, dit un gardien à

Bigorneau.

--Il y a donc une annexe? demanda le capitaine.

--C’est forcé, dit le gardien, avec les cent mille personnes qui

rappliquent ici tous les jours. Il faut vous dire que ça n’a pas été

bien compris comme installation. On a ménagé trop d’espace aux

Champs-Elysées et pas assez au Tartare. Ce qui fait que, maintenant, on

est obligé de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs, une bonne

partie des feignants du Tartare.

--Il est très bien, ce guide, dit le capitaine à Marthe. Comment vous

appelle-t-on, mon ami?

--Virgile, pour vous servir, dit le gardien.

Et il ajouta:

--Ils m’appellent aussi le Cygne de Mantoue, rapport à ces vers latins

que j’ai faits et que vous n’êtes pas sans connaître.

--Oui, oui, dit poliment le capitaine, je me souviens.

--Avec votre permission, dit Virgile, je vais vous conduire dans les

endroits intéressants à visiter. On va d’abord aller voir les supplices.

C’est tout près d’ici, à main droite.

C’était, en effet, tout près. Après avoir marché trois minutes à peine,

ils aperçurent une petite montagne qu’un gaillard de forte taille

escaladait péniblement, en poussant devant lui un énorme rocher. Son

effort faisait saillir de beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book

l’examinèrent avec attention.

--C’est Sisyphe? demanda Bigorneau.

Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau cligna de l’œil. Le

rocher, poussé par le vigoureux Sisyphe, n’était plus qu’à cinq mètres

du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement à Gaspard le Book:

--Cinq louis que la pierre retombe!

--Tenu, répondit le Book.

Au même instant, le terrible rocher, après avoir oscillé sur sa base,

s’échappa des bras de Sisyphe et roula jusqu’au bas de la montagne avec

un bruit épouvantable.

--Quitte ou double! dit le tranquille Bigorneau.

Gaspard accepta encore le pari et suivit d’un œil anxieux l’effort de

Sisyphe, qui gravissait à nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le

rocher roula bruyamment vers la terre.

--Bougre de cochon de malagauche! s’écria Gaspard.

--Quitte ou double! dit allégrement Bigorneau.

Sisyphe, encore une fois, s’attelait à la besogne.

--Aïe donc! criait Gaspard, qui lui eût volontiers prêté la main. Aïe

donc! Un bon coup de chien! Tu y arrives! Cale sur la droite! Non: ça

s’échappe à gauche! Vas-y vas-y, garçon! Tu y es!... Nom d’un tonneau!

Coquin de sort!

Le lourd quartier de roc avait encore roulé dans la vallée.

--Quitte ou double! vociféra Gaspard.

Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le tira doucement par la manche:

--Vous voyez pas qu’on est en train de vous empiler? C’est arrangé

d’avance.

Ils s’éloignèrent, après un dernier regard à Sisyphe.

--Quel dur travail! dit le capitaine.

--Non, dit Virgile: c’est un coup à attraper.

Nos promeneurs visitèrent encore quelques suppliciés classiques, puis

ils exprimèrent le désir d’aller aux Champs-Elysées, pour contempler le

séjour des bienheureux.

--Y a-t-il quelques personnages célèbres que ces messieurs et dames

tiennent à rencontrer particulièrement? demanda Virgile.

Ils hésitèrent.

--Moi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le beau Dunois.

Le capitaine s’écria d’une voix mâle:

--Menez-moi auprès d’Annibal, de Duguesclin et de Joseph Barra,

l’héroïque petit tambour!

Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes bleues.

--Montrez-moi... Messaline, dit-il à voix basse.

--Et monsieur? demanda Virgile à Gaspard le Book.

--Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard.

--Gustavi? dit Virgile.

--Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu’est mort voilà six semaines et

qui m’erdoit trois francs d’une partie de manille.

On arriva dans une avenue paisible, où habitaient les gens vertueux. Le

matin, l’aurore, avant de monter sur la terre, venait se lever devant

eux, exprès pour eux. Ils avaient tous de petites maisonnettes et de

petits jardins potagers, comme les condamnés de la Nouvelle-Calédonie.

Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent sur une vaste place où

s’édifiaient les paradis des différentes conceptions. Un grand mur,

derrière lequel il ne se passait rien, portait cette inscription en

lettres énormes: «Nirvâna bouddhique.» Une porte, au milieu de ce mur,

s’ouvrait sur le néant, et deux grands-prêtres: Pod-Baal et

Baal-Hederin, étaient postés à chaque battant.

Le capitaine eut une idée subite.

--Où est le septième ciel? demanda-t-il à Virgile.

Et des préoccupations terrestres rentrèrent sournoisement dans son âme.

Virgile tendit le bras vers un bâtiment turc où un chiffre 7, de belles

dimensions, était peint sur la façade.

--Vous m’assurez que c’est bien? dit le capitaine avec émotion.

--C’est très bien installé, dit Virgile. Si vous voulez vous en rendre

compte, vous n’avez qu’à y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec

madame, sur la place.

--Oui, oui, dit le capitaine.

--Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de Mantoue.

Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré dans le bâtiment turc. Le

capitaine s’était arrêté à une boutique voisine pour changer une pièce

de dix francs contre deux pièces de cent sous. Comme il allait à son

tour pousser la petite porte à claire-voie, Virgile lui tapa sur

l’épaule.

--Voici justement Annibal, que vous demandiez tout à l’heure.

Et il lui présenta un homme basané, de belle carrure.

--Très heureux de faire votre connaissance, dit Annibal. Si vous voulez

prendre quelque chose avec moi, j’ai là deux amis, Bonaparte et César,

que je vous présenterai.

Comment refuser? Le capitaine suivit Annibal au mess des grands

capitaines.

GEORGE AURIOL

XXV

HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20

Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de neuf heures du matin.

A travers les rideaux mal clos, un rayon de soleil pénétrait dans la

chambre et, n’ayant rien d’autre à faire pour l’instant, s’amusait à

mettre de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table de toilette.

Au dehors, on entendait l’aigu glapissement d’un rempailleur de chaises

et la mélancolique ritournelle d’une marchande de mouron.

Une femme qui semblait soudoyée par les princes du pessimisme pour jeter

un peu de mort dans l’âme du pauvre monde, réclamait sur un ton lugubre

les «chiffons, chapeaux, habits à vendre». Sa mélopée rampante qui

sombrait dans le brouhaha général, et s’effarait à l’approche des

tramways gueulards, revenait de minute en minute ainsi qu’un glas dans

la tempête...

Enfin cette sorcière s’éloigna, chassée par les premiers marchands de

robinets, et bientôt les flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres

pyrénéennes.

Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure, effleura d’une main

distraite les purs contours de sa gorge et se mit en devoir de quitter

le lit.

Mais où diable était sa chemise?

Le malicieux vêtement de batiste s’était enroulé autour d’elle ainsi

qu’une mince cordelette, la livrant toute au contact plus âpre des

draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant de voile, le défriper

minutieusement.

Cela lui rappela le temps, presque lointain déjà, où, toute gamine, à la

campagne, elle faisait fleurir avant l’heure les joyeux coquelicots.

Non pas qu’elle possédât une âme de poète ni qu’elle fût douée d’une

très extravagante imagination, mais parce que, justement, sa chemise

était rose, de ce rose pâle généralement adopté par les jeunes papavers.

Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes enrubannées et se

dressa sur le lit, qu’elle franchit d’un bond.

Elle consulta la pendule, s’étira, bâilla, éveilla la sonorité d’une

porcelaine; mais, lorsqu’il lui fallut mettre ses bas, il arriva ce qui

arrive presque toujours en pareil cas: elle ne les trouva point.

Les bas ont un instinct de migration très développé, une perpétuelle

soif de voyages.

Non contents d’avoir trotté tout le jour sur les mollets de leurs

propriétaires et d’avoir parfois impudiquement voltigé dans le demi-jour

des garçonnières esthétiques, au risque d’éborgner les peintures

symboliques dont s’enorgueillissent ces séjours, les bas éprouvent

encore le besoin de vadrouiller la nuit pour leur propre compte.

Lorsqu’on les quitte, ils prennent des airs las, des attitudes de

petites saintes Nitouche exténuées, et, flasques, se laissent choir

comme des choses mortes. Mais, dès que vous avez soufflé la bougie,

voilà qu’ils commencent leurs pérégrinations, explorant les dessous des

meubles, se faufilant sous les tapis, se glissant parmi les vêtements

amoncelés, si bien que, le matin, quand il s’agit de les dénicher, il

n’y a absolument rien de fait.

Après un quart d’heure de recherches, pourtant, Odyle aperçut les siens,

qui, du fronton de l’armoire à glace, la lorgnaient sournoisement, ainsi

que deux petits serpents moqueurs.

Elle les enfila, boucla sur eux la soie rutilante des jarretières; puis,

s’étant rapprochée du lit, elle entreprit d’imiter le cri du jabiru.

«Drôle d’idée!» diriez-vous, si je ne prenais la sage précaution de vous

confier qu’il y avait un monsieur emmi le dodo.

Cette révélation faite, je suppose que vous trouverez cela tout naturel.

A qui n’est-il pas arrivé, en effet, d’éveiller un compagnon, mâle ou

femelle, avec le chant national du jabiru, du choucas ou de tout autre

oiselet?

Au gloussement poussé par Mlle de Buthenblant, le gentleman répondit par

un petit jappement de chien de prairie; puis, ayant envoyé paître les

oreillers qui l’opprimaient:

--Chères lectrices, fit-il, ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi qui

suis Maubeck le journaliste.

Habitué à parler constamment au public, Maubeck adorait ce genre de

plaisanteries.

Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait une anecdote à ses amis,

il lui arrivait communément de débuter par ces mots: «Notre excellent

confrère Maubeck nous fait parvenir la note suivante, que nous nous

hâtons d’insérer.»

Odyle ne fut donc pas autrement surprise de l’entendre apostropher ses

lectrices absentes; elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus

de son nez, et, comme il cherchait à la retenir pour lui communiquer

«sous toutes réserves» quelque document de la plus haute importance,

preste, elle se dégagea, en disant:

--Dis donc, mon vieux, pas de blagues, hein? Tu sais qu’il est neuf

heures?...

--Ouâ! fit Maubeck. Tu rigoles?

--Pas le moins du monde. C’est sérieux. _Look up!_ Neuf moins quatre au

beffroi... Ainsi, tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu veux

arriver à temps. Il te faut d’abord aller chez Jules le coiffeur,

ensuite chez Barjau, le chapelier, puis chez le tailleur...

--Eh bien, et toi, petite tomate?

--Moi? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière doit m’apporter mes

frusques ici, ainsi que la blanche fleur du divin oranger. Quant à la

coiffure, macache! Tu ne te figures sans doute pas que je serais assez

gnolle, assez chochotte, assez poireau pour aller me faire friser comme

un toutou? Ah! non, alors! C’est bon pour les pintades de la rue

Saint-Denis, ce truc-là! Moi: trois épingles, un petit peigne et un coup

de brosse, ça y est!... A propos, as-tu songé aux prospectus?

--Quels prospectus?

--Tu sais bien, les circulaires, quoi!

--Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi!

--Eh bien, oui, les machines... les choses... les systèmes... Comment ça

s’appelle-t-il donc, ces fourbis-là? les lettres, les billets de faire

part?...

--Ah! bon, les billets! Oui, oui! J’y suis allé hier, j’ai porté le

texte au graveur. C’est le graveur du prince de Galles, tu sais: ça va

être d’un rupin extravagant, nos prospectus... comme tu dis. D’un côté,

le blason des de la Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume de faucon

et d’un calumet. De l’autre, l’albe écu des Buthenblant, avec sa flèche

et sa fière devise: «_En blanc j’y boute ma sagette._»

--Bravo! bravo! cria Odyle à travers les glouglous de l’eau dentifrice.

Ce sera tout à fait chouette! Le faubourg en deviendra fol!

Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se gargarisait, elle

poursuivit:

--Nous devons être à la mairie pour onze heures et demie; à midi, à

l’église. Par conséquent, à une heure, nous serons libres!... Paraît

qu’on casse la croûte au Continental et qu’ensuite on va au bois de

Boulogne... Ça va être amusant de passer sous les cascades comme des

épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au Jardin d’acclimentation et

de grimper sur les chameaux en robe blanche...

--Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, sur les autruches, les

méharis, les zèbres, onagres, buffles et zébus: je te le promets.

--Veine! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi!

--Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous nous appartiendrons: tu seras

mon chou, mon bijou, mon caillou--mon chien, mon bien--mon chat, mon

rat, mon fla--tu seras ma femme en un mot, chère petite Odyle, chère,

chère petite fiancée...

Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette et reprit:

--Comme on s’est bien aimé depuis hier, hein?... Tout de même, c’est

bien mieux de ne se marier qu’après la nuit des noces... Qu’en

penses-tu?

--Bien sûr! fit-elle, bien sûr que c’est mieux! Comme ça, on se connaît,

on n’a pas l’air de deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas lorsque

arrive le terrible moment de la comparution devant monsieur le maire...

--Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, dans quatre heures, tu auras

cessé d’appartenir au noble clan des Buthenblant: tu seras une de la

Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw, ma petite squaw chérie, le

soleil de ma prairie, la joie de mon wigwam--et, si quelqu’un te regarde

de trop près, j’aurai le droit de le scalper!

--Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai. Dans quatre heures, je serai

ta squaw, dans trois heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite

Étoile-du-Matin pour la vie... Dis donc...

--Quoi?

--Quand il fera beau, on ira se promener au Bois sur nos mustangs, hein?

Ça sera très drôle.

--Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, répondit le publiciste.

Un court silence succéda à ces paroles. Tandis que Maubeck achevait son

cigarillo, Odyle se peignait.

Et, soudain, Maubeck appela:

--Chérie!

--Quoi? fit-elle.

--Plus que deux heures et demie. Deux petites heures et demie. Au bout

de ce temps, tu ne seras plus ma fiancée.

--Oui, fit-elle: l’aiguille tourne.

X... Roman impromptu · 第 9 / 11 段