présent, est aussi un grand homme de guerre, et il n’en fait pas plus de
rouspète pour ça.
--Et Jules César? dit Annibal. César, ce n’est pas parce que vous êtes
là, mais il faut vous rendre ce qui est à vous. Votre conquête de la
Gaule, ça n’a l’air de rien. Mais c’était quelque chose de pommé, et pas
commode avec ça.
--Et je n’avais pas de canons, pas de fusils, dit César.
«Les Gaulois n’en avaient pas non plus», pensa le capitaine.
--Ce qu’on est injuste chez vous! dit César. C’est-à-dire que c’en est
dégoûtant. Toute la gloire à l’un, v’lan! et rien aux autres. Ce n’est
pas que j’y tienne, par Jupiter! Si vous saviez ce que ça m’est
équilatéral qu’on prononce mon nom gros comme ça ou petit comme ça, ou
même qu’on ne le prononce pas du tout! Mais ça m’embête, à la fin, de
voir exalter des gens sans qu’on sache ni comment ni pourquoi, tandis
que d’autres qui le mériteraient tout autant, pour ne pas dire plus,
sont oubliés presque complètement. Tenez, ce Vercingétorix, qui est
là-bas, eh bien, on a parlé de lui pendant un temps; puis, maintenant,
plus rien. Eh bien, je vous l’affirme, moi qui l’ai connu, celui-là,
c’était un lapin!
--Vous l’avez battu, dit le capitaine.
--Je l’ai battu, sans doute, dit César. Mais ça n’empêche pas que
c’était un lapin. Il n’y a jamais eu de déshonneur à être battu par moi.
Il se leva.
--Vous êtes là pour un moment, n’est-ce pas? Je vous retrouverai tout à
l’heure. Je m’en vais faire un petit tour jusque par là-bas.
Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit d’un ceinturon de cuir
jaune et sortit en cambrant les reins.
--Quel conquérant admirable que ce César! dit le capitaine à Annibal.
--Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça, et ça se répétera peut-être
encore. Je veux bien, moi. Je ne vous dirai pas qu’à regarder les choses
de près l’impression reste la même. Il a battu des barbares avec de
bonnes troupes romaines. J’en ai connu d’autres qui ont battu des
Romains avec des soldats barbares. C’est une nuance. Enfin, ce qu’on ne
peut pas lui refuser, c’est d’être bêcheur, jaloux et, conséquemment,
salaud pour les camarades. Ce que j’en dis n’est fichtre pas pour
défendre Napoléon. Celui-là, on ne l’éreintera jamais assez.
Le capitaine se disait intérieurement: «C’est pourtant vrai, je suis
avec Annibal, j’ai parlé à Jules César et je vais voir Napoléon.» Il
s’étonnait de n’en avoir pas plus de joie. Il n’osait souffler mot,
hasardait, de temps en temps, pour dire quelque chose, une assertion
évidente, qui entraînerait, à coup sûr, l’approbation de son noble
interlocuteur. Il disait: «Le temps est un peu couvert», ou bien: «Vous
avez dû être bien content le jour où vous avez gagné la bataille de
Cannes.»
Ce qui l’intriguait surtout, c’étaient les délices de Capoue, où Annibal
avait commis la faute de s’endormir avec toute son armée. Mais il n’en
put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement. A chacune de ses
questions, Annibal clignait de l’œil, souriait mystérieusement, la
bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée, avec l’air d’un homme
qui ne veut rien dire, tout en sachant bien long sur les différentes
formes de la rigolade.
Peu à peu, aux allusions qu’il fit à ces vagues plaisirs soldatesques,
le capitaine était repris par la hantise de son désir inassouvi. Son
orgueil de se trouver avec tous ces grands hommes se blasait. Et, malgré
lui, il pensait au grand 7, où Bigorneau et Gaspard le Book lui
apparaissaient dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des joies
orientales.
--Je vous demande pardon, dit-il à Annibal. J’ai des amis qui
m’attendent près d’ici. Le temps de leur dire deux mots, et je suis à
vous.
--Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout notre temps pour causer.
Nous avons l’éternité.
Et il monta au premier étage pour faire un billard.
Mais, à la porte, le capitaine se heurta à Jules César, qui ramenait
Bonaparte. Les deux conquérants retinrent Napau, qui dut prendre un
vermouth avec eux.
--Vous n’allez pas vous sauver comme ça, dit César. On dirait que vous
fuyez Annibal. Ce n’est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais
fallait-il que nos généraux romains fussent nuls à l’époque pour se
laisser flanquer des tripotées par un idiot pareil! Je n’ai jamais
compris le succès qu’on a fait à ce pauvre imbécile.
Le capitaine réussit enfin à prendre congé. Il arriva sur la place, en
vue du septième ciel. Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en
sortaient.
--Ah! mon cher, s’écria Gaspard, on ne vous dit que ça. C’est rupin, il
n’y a pas à dire.
--Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine avec allégresse.
Mais, au moment où il allait franchir le seuil, un garçon en tablier
l’arrêta:
--Vous ne pouvez pas entrer là, s’écria-t-il.
--Et pourquoi ça donc? demanda le capitaine.
--Il y a eu du tapage dernièrement, et la maison, sans distinction de
grade, est consignée à la troupe.
GEORGES COURTELINE
XXIX
OÙ X... RÉVÈLE SA PERSONNALITÉ
Cependant, guidés par un sentiment d’économie--bien naturel à des
millionnaires sur le point de se mettre en ménage--Odette et X...
avaient arrêté le projet d’aller dîner seuls, tout seuls, en amoureux
qu’ils étaient, dans une maison de quinzième ordre. C’est dire qu’ils
étaient allés briffer aux «Assassins», une façon d’auberge de mélo,
juchée au sommet de la butte Montmartre, à l’angle de la rue des Saules
et de la ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le seuil quand
l’horloge d’une église lointaine éparpilla dans la brume du soir huit
coups espacés, huit lents coups qu’éternisa l’un après l’autre le calme
délicieux de cette fin de beau jour.
Une mélancolie de rêve dans l’œil:
--L’admirable coucher de soleil! fit X... en stopant sur place.
Sous ses yeux, à perle de vue, s’étendaient de tristes banlieues,
hérissées de hautes cheminées, semées çà et là de bourgades dont les
maisons, que noyaient des pâleurs vespérales, s’espaçaient par petits
lots, pareilles à des troupeaux d’immobiles brebis. Au loin, très loin,
des horizons boisés se détachaient inégalement sur un rideau de pourpre
aveuglante.
--Très joli! apprécia Odette. Si nous dînions, hein? Je crève de faim.
X..., d’un signe de tête, acquiesça.
Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d’étain où des brocs aux ventres
rebondis, mêlés à des bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient
des images de capucins pleins de soupe qui vont danser le rigodon avec
des demoiselles de l’Armée du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent
trois degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils firent jouer le
loquet, et demeurèrent abasourdis de la clameur formidable qui saluait
leur apparition:
--C’te gueule!... C’te gueule!... C’te gueule!...
Toute une smala, debout dressée, les huait: trente convives au moins,
pressés comme des anchois autour d’une table trop petite. Là, régnaient
Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme une casserole et nu comme
un petit saint Jean: Louis Marsolleau, au rire d’éternel bébé;
Chamouillet, aux yeux de souris; Simonet, au visage de roi assyrien;
Édouard le Bijoutier; Norès, le gai chanteur; les Gallo, enfin, et leur
frère, une espèce d’hercule aux épaules plus larges qu’une bibliothèque,
lequel, excessivement saoul, bien qu’on n’en fût encore qu’aux haricots
rouges, faisait une vie de patachon, emplissait de tonitruances les
échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à la vue d’Odette, qui
avait eu le toupet de s’habiller en mariée, de parer ses blonds cheveux
de fleurs d’oranger symboliques, il eut une idée de génie: il cria qu’on
allait regarder si elle avait un pantalon!... Alors ce fut du joli! La
motion avait été accueillie par une acclamation d’unanime enthousiasme.
Il y eut un branle-bas général. Des chaises, culbutées, s’abattirent; un
litre de vin, renversé d’un coup de coude, tomba comme un héros vaincu
et se mit à pisser sur la table un liquide vaguement violâtre, subdivisé
en petites couleuvres dégueulasses qu’enfermaient, à tribord et à
babord, des soulèvements de nappe imbibée, comparables à ces cloches
aqueuses levées sur la peau d’un malade auquel un habile médecin a posé
des vésicatoires. En même temps, Odette poussait, sans reprendre
haleine, des cris de jeune cochon emmené à la foire. L’effort de dix
bras réunis, ligués pour une cause commune, l’avait enlevée comme un
fétu, la voiturait par les espaces, à la fois verte de terreur et
crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major, un pain jocko au bout
de la main, agité au-dessus de son crâne, dégotait; mais le plus
chouette, c’était Gallo. Le gaillard ne s’était pas vanté d’avoir
renversé sur ses genoux toute une assiettée de potage, si bien qu’il
demeurait navré de montrer un pantalon pâle où des filaments de
vermicelle grouillaient comme des asticots sur une tache élargie de
bouillon. Et, plein d’une douceur entêtée, il répétait: «C’est du
vermicelle; ça ne tache pas! C’est du vermicelle; ça ne tache pas! que
madame Gallo, meurtrie jusqu’au vif en ses instincts de ménagère
économe, répétait, de son côté: «Tu vois, Charles, comme tu es cochon!
Tu vois, Charles, comme tu es cochon!» Elle finit par prendre une carafe
et par en inonder les cuisses de son mari, dont les formes apparurent en
gracieuses saillies, en reliefs arrondis et discrets, faits pour ravir
de contentement les regards des personnes présentes.
Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers l’extrémité de la salle,
dont un piano meublait le fond. On y assit la jeune mariée, qui
redoublait de hurlements, serrait comme à l’écrou ses jambes, enlacées,
menacées de mains criminelles, dont on devinait la triomphante marche en
avant au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand les jambes enfin
apparurent, blanches, achevées en l’emprisonnement de deux souliers
minuscules, blancs aussi, X..., qui était resté en arrière, le visage
contrarié et souriant, eut le claquement de lèvres agacé d’un monsieur
qui veut bien avoir bon caractère, à la condition, bien entendu, qu’on
ne pousse pas les choses à l’extrême.
--Ah! bien, non, fit-il. Pas de blagues, hein?
Mais il n’en put dire davantage.
--Ta gueule! lui cria le beau-frère de Gallo. Ta gueule on va te sortir!
Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait des aboiements furieux.
D’une intelligence supérieure que compliquait un sens très fin de la
logique, l’idée que l’on pût se battre pour rire dépassait sa
compréhension, si bien que ce noble animal, n’écoutant que son courage,
s’était précipité au secours de l’innocence menacée. Dressé sur ses
pattes de derrière, il faisait le tour des assaillants, en un pas
sautillant de menuet, braillant à faire saigner les oreilles et
tamponnant de ses mains--je dis: «de ses mains»--les fonds de culotte de
Norès, de Marsolleau, de Simonet et d’Édouard le Bijoutier, tandis que
ceux-ci, impatientés, lui ruaient doucement dans la figure.
Soudain:
--Assez!... Cela suffit! clama X..., abattant un formidable coup de
canne parmi la débandade des verres et des assiettes.
--Tu dis?... fit le beau-frère de Gallo, stupéfié d’une pareille audace.
--Je dis, répliqua X..., que la plaisanterie a plus que suffisamment
duré et qu’il est temps d’y mettre un terme!
Ainsi s’exprima X..., avec un tel accent d’autorité que les âmes des
assaillants défaillirent d’un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui
se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard noir d’effarement et
d’inquiétude. La bouche, restée bée, de Brandimbourg disait l’excès de
stupéfaction de l’auteur des _Croquis du vice_, cependant que Norès, une
pâleur livide répandue sur les joues, jetait furtivement à l’oreille
d’Édouard le Bijoutier:
--Qui est ce mystérieux inconnu?
Casimir s’était tu, conquis, lui aussi, à l’étonnement général. Entre
les candélabres, veufs de bougies, fixés à l’avant du piano pendaient
les jambes, libérées et inertes, de celle en les veines de qui coulait
le sang des Buthenblant. Au milieu du profond silence:
--Quelqu’un, dit X..., vient de demander: «Qui est ce mystérieux
inconnu?» Je vais répondre à la question.
Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le coup de clarté du
bec de gaz suspendu au plafond, et, là, élevant jusqu’à sa face sa
dextre aux doigts chargés de bagues, il arracha l’un après l’autre les
favoris d’agent de change qui lui enfermaient les joues: deux crêpés
postiches, d’un roux sombre.
--Salut à la majesté tombée! prononça-t-il avec une solennelle lenteur.
Il y eut un cri, un seul:
--Que vois-je?...
Sur les épaules du personnage qui a donné son nom à ce livre souriait le
masque vivant, au nez arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes
tendues à l’appas des sensualités, de l’infortuné roi dont le sang
généreux inonda le pavé de la place de la Concorde le 21 janvier
1793!...
--Louis XVI!... cria Mme Gallo, pétrie d’érudition.
X... eut un sourire plein de tristesse, mais d’une infinie bonté.
--Pas tout à fait, dit-il: son arrière-petit-fils seulement.
Puis:
--Vous voyez en moi le dernier des Naundorff, survivant d’une race qu’on
croyait éteinte et héritier direct du trône des rois de France!
Respectueusement, les yeux baignés de douces larmes, les assistants se
découvrirent.
GEORGE AURIOL
XXX
LARGUEZ LES AMARRES
La maison était blanche. La porte, verte. C’était une des plus blanches
maisons de Pantin. C’était la porte la plus verte du monde. Si verte que
les vieux messieurs du pays la venaient contempler chaque matin afin de
réconforter leurs pauvres yeux, gâtés par les veilles.
Au-dessus de cette porte, à côté d’une plaque d’assurances, et non loin
d’un nid d’hirondelles s’étalaient deux panonceaux dorés, sur chacun
desquels on pouvait lire l’inscription suivante:
ÉTUDES DE MŒURS
Mais on pouvait également ne pas la lire.
Vers cinq heures du soir, un homme s’arrêta devant cet immeuble.
Seul? Non. Une dame l’accompagnait, qui fit halte, elle aussi, au seuil
du paisible édifice.
Comme il allait sonner, l’homme entendit chanter de l’autre côté de la
porte.
Il appuya sur le bras de la femme sa main, ponctuée de longs poils
noirs, et dit:
--Écoute!
--Qu’est-ce qu’il y a? fit-elle.
--On chante...
--On chante?
--Oui.
Quelqu’un chantait en effet.
Qui? On. Quoi? Ceci:
Trois petits oiseaux en bas âge,
Par un beau matin de juillet,
Grignotaient un grain de millet
Dans un bosquet du voisinage.
Ils trottinaient allègrement
Parmi le thym et l’herbe fraîche,
Quand, muni d’une canne à pêche,
Parut un chasseur allemand!
Pa-rut un chasss-eur allle-mand!...
Hérissant ses ailes légères,
Lui dit...
... Ce que dit au féroce étranger le plus jeune des trois oiseaux, il
fut impossible de l’apprendre, car, soudain, de furieux aboiements
éclatèrent, qui, presque aussitôt, furent suivis de ululements terribles
et de sinistres glapissements. A son grand regret, l’anonyme chanteur
dut interrompre sa petite rapsodie patriotique.
Sa voix, un instant auparavant plus douce et plus caressante qu’un
gargarisme au miel, devint aigre subitement comme trente-six potées de
moutarde.
--Ici, Schnaps! vociféra-t-il. Ici, sale cochon! Prends garde à toi,
salopiot! Si je te pince, je vais te raboter les fesses, et comme il
faut!
On entendit un bruit de chaînes violemment secouées, quelques
claquements de fouet, un gémissement de tramway mal graissé qui stoppe;
puis ce fut le silence.
Schnaps avait son compte.
--Sonnes-tu? demanda la dame.
--Non, répondit l’homme.
--Pourquoi ne veux-tu pas sonner?
--Je ne refuse pas de sonner, fit l’homme. Je n’ai aucune raison pour
cela. Au moment où tu m’as questionné, je ne sonnais pas. Je t’ai donc
répondu: «Non.» C’est-à-dire: «Non, je ne sonne pas en ce moment; si tu
crois que je suis en train de sonner, tu te trompes.» Mais, maintenant,
je vais sonner.
--Tu vas sonner maintenant? Ah!
--Oui. Cela t’étonne ou te contrarie?
--Non, non, pas le moins du monde. Lorsque tu m’as annoncé que tu te
préparais à sonner, j’ai tout bonnement répondu: «Ah!» pour te montrer
que j’avais bien entendu, que j’avais saisi le sens exact de tes
paroles. Est-ce que cela n’est pas correct?
--_That’s correct!_ fit l’homme.
Il tira le pied de biche, et au même instant, la porte verte s’ouvrit.
Un jeune mousse vêtu d’une livrée écarlate et nanti d’un visage
d’écureuil parut, sa toque galonnée à la main, et dit:
--M’sieur et dame!
--Tu chantes très bien, mon petit ami, déclara la dame.
--Je ne chante pas bien, répondit le mousse, mais je fais ce que je
peux, et ce que je fais, il y en a beaucoup qui ne sont pas fichus de le
faire.
--Mousse, demanda l’homme, est-ce que la chose est prête?
--Quelle chose, Votre Honneur?
--La chose en question.
--Tout est paré, Votre Honneur.
--Et ces messieurs, sont-ils là? Lorsque je dis: «Sont-ils là?»
entends-moi bien, mousse: je ne te demande pas s’ils sont ici, à cette
place que nous occupons... Je vois bien qu’ils ne sont pas ici. Je
désire simplement savoir s’ils sont dans la maison ou sur le territoire
qui l’environne.
--Ils sont sur le bowling-green au fond du jardin, Votre Honneur. Si
Votre Honneur veut me suivre, je vais La conduire.
--Va! fit l’homme: nous te suivons.
Après avoir traversé la cour d’entrée, le parterre néerlandais, le
jardin anglais et le parc, l’homme, la femme et leur guide entrèrent
dans une petite prairie, au milieu de laquelle se balançait un aérostat.
Près de ce ballon, cinq gentlemen fumaient de longues pipes hollandaises
en dégustant des bières britanniques. Et il y avait apparemment quelques
instants déjà qu’ils avaient entrepris de se rafraîchir, car, si le
nombre des bouteilles vides qu’ils avaient rejetées sur le gazon était
moins fabuleux que celui des étoiles qui grouillent au firmament, il
était quatre fois plus considérable, certes, que celui des petits astres
blancs qui constellent l’azur de ton drapeau, libre Amérique.
Dès qu’ils eurent aperçu les nouveaux arrivants, les cinq gentlemen se
levèrent et saluèrent, avec des gestes parallèles et d’identiques
sourires.
L’homme et sa compagne s’inclinèrent également, puis ils furent
s’asseoir dans la nacelle du ballon, où le groom rutilant ne tarda pas à
leur apporter de la bière d’York, des pipes de Gouda et du tabac de la
Semois.
Après avoir longuement bu, à l’instar de leurs amis, l’homme et la femme
allumèrent leurs pipes et, doucement, se mirent à fumer.
Au bout d’un petit temps, le visiteur mâle se découvrit.
Il se découvrit et, s’adressant aux cinq distingués buveurs, ou plus
particulièrement peut-être à celui qui paraissait être le syndic de la
bande:
--Camarades! cria-t-il, êtes-vous prêts à m’entendre?
--Camarades! êtes-vous prêts à l’entendre? demanda le président, en se
tournant vers ses acolytes.
Les quatre gentlemen s’inclinèrent affirmativement; sur quoi, le
président lança:
--Nous sommes prêts!
L’homme reprit:
--Ma vie était entre vos mains: vous pouviez me noyer, me pendre, me
brûler, m’asphyxier, me guillotiner, m’étouffer, m’empoisonner ou me
faire lâchement poignarder par des Napolitains de bas étage. Vous ne
l’avez pas fait. Si je suis ici en ce moment, cette pipe à la main et ce
vague sourire sur les lèvres, c’est à vous que je le dois. Merci.
--Il n’y a pas de quoi! murmura le chef.
L’homme poursuivit:
--«Ami, m’avez-vous dit, sois _notre homme_: notre homme de bronze et
notre homme de paille, notre homme de confiance, notre homme d’affaires,
notre homme du monde et, au besoin, notre homme d’équipe! Sois _notre
homme_ m’avez-vous dit, et il ne te sera fait aucun mal.» Ai-je été
_votre homme_ ainsi que vous l’entendiez?
--Oui.
--Ai-je fidèlement exécuté tous vos ordres et me suis-je prêté sans
murmurer à toutes vos fantaisies? Nuit et jour, me suis-je tenu à votre
disposition? Où il vous a plu de m’envoyer, suis-je allé? Suis-je revenu
d’où j’étais toutes et quantes fois il vous a semblé bon de me rappeler?
Ai-je gardé le silence sur ce que vous vouliez céler? Ai-je dit toutes
les choses qu’il vous agréait que je disse?
--Oui.
--Mes actes, mes gestes, mes grimaces et mes tics sont-ils constamment
restés en accord avec vos désirs?
--Oui.
--J’étais seul. Vous m’avez dit: «Sois deux! Cette femme est pour toi:
prends-la.» L’ai-je prise?
--Tu l’as prise.
--Sans hésitation?
--Sans hésitation.
--Êtes-vous contents de moi?
--Nous sommes contents.
--Un mot alors, camarades.
--Parle!
--Maintenant que cette femme est mienne et que j’appartiens à cette
femme, suis-je parvenu au terme de ma mission? Ai-je reconquis le droit
d’être moi-même et puis-je enfin prendre congé de vous?
--Tu es libre.
--J’emmènerai donc mon épouse, ce soir même, là-bas, ailleurs ou autre
part. J’ai été le jouet du hasard durant toute ma vie, et je ne veux
avoir d’autre guide que le hasard au cours de mon voyage de noces...
--Tes paroles sont-elles la translation exacte de ta pensée? demanda le
syndic.
--Oui! fit l’homme.
--Alors, qu’il soit fait selon ta volonté!
En prononçant ces paroles, le président tira de la poche de son gilet
une hache d’abordage et, d’un seul coup, trancha le câble de l’aérostat.
Libre de ses entraves, le ballon monta droit dans le ciel pendant
environ six minutes, puis, ayant trouvé la route du nord, rapidement il
s’éloigna dans la direction de la Norvège.
Il s’éloigna, emportant Odette et X..., tandis qu’avec la joie saine des
artisans dont la tâche est enfin terminée Pierre Veber, Jules Renard,
Tristan Bernard, Georges Courteline et George Auriol débouchaient
gaiement de nouvelles bouteilles.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
Pages.
I.--Une situation qui n’a pas de nom 9
II.--La réponse du capitaine et la réplique de X... 17
III.--Comme on se retrouve 24
IV.--A la recherche d’une âme sœur 29
V.--Où le lecteur fait connaissance avec un nouveau
personnage 34
VI.--Dans lequel le capitaine ôte sa redingote 41
VII.--Où le capitaine remet successivement sa redingote et
une personne qu’il a connue autrefois 49
VIII.--X... chez les Indiens 57
IX.--L’hôtel de Sénégambie 65
X.--Apparition de deux ingénues 72
XI.--Où le lecteur fait la connaissance de M. Maubeck 79
XII.--Maubeck hérite 87
XIII.--Marthe et le Mohican 96
XIV.--Mesdemoiselles de Buthenblant 107
XV.--Où X... éprouve une immense émotion 116
XVI.--Chez le myre Othon 121
XVII.--Une soirée chez les Buthenblant 130
XVIII.--Le duel 139
XIX.--Où la situation semble s’éclairer, mais bien faiblement 148
XX.--Un bouge 157
XXI.--Les naufragés de la rue Germain-Pilon 165
XXII.--Un orage terminé par un coup de tonnerre 173
XXIII.--De plus en plus loufoque, ou le suicide du Mohican par
l’assassinat 181
XXIV.--Dans l’autre monde 189
XXV.--Hôtel de Tananarive, chambre 20 197
XXVI.--Où le vidame de Buthenblant raconte sa tragique
histoire 205
XXVII.--X... fait une fin 212
XXVIII.--Revenons au capitaine 222
XXIX.--Où X... révèle sa personnalité 228
XXX.--Larguez les amarres! 235
TABLE DES MATIÈRES
PIERRE VEBER: Avertissement; pages 9-16, 49-56, 87-95, 130-138, 173-180,
212-221.
JULES RENARD: pages 17-23, 57-64, 96-106, 139-147, 181-188.
TRISTAN BERNARD: pages 24-33, 65-71, 107-115, 148-156, 189-196, 222-227.
G. COURTELINE: pages 34-40, 72-78, 116-120, 157-164, 205-211, 228-234.
G. AURIOL: pages 41-48, 79-86, 121-129, 165-172, 197-204, 235-242.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3-1927.
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
Le passage en sanskrit en tête du chapitre XVI est tiré de l’acte 2 de
_la Reconnaissance de Sacountala_, édition de Chézy, Paris, 1830, qui le
traduit ainsi:
«Quand je réfléchis sur la puissance de Brahmâ et sur les perfections de
cette femme incomparable, il me semble que ce n’est qu’après avoir réuni
dans sa pensée tous les élémens propres à produire les plus belles
formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu’il
s’est enfin arrêté à l’expression de cette beauté divine, le
chef-d’œuvre de la création.»