«--V’là comme c’est! conclut l’orateur; j’suis bon fieu, mais j’aime pas

qu’on rie avec l’argent.»

Il appliqua sur le zinc du comptoir le coup de poing où s’affirment les

convictions ardentes.

«--Enfin, nom de Dieu, j’ai t’i’ tort?... Si on les laissait faire,

toutes ces bougresses-là, a n’en ficheraient pas une secousse. C’est

feignasse comme des couleuvres.

«--Comme des couleuvres, approuva Painracis.»

Poussevent, rêveur, murmura:

«--Rien que des rosses!

«--Comme j’i ai dit, poursuivit l’Aiguille, t’es là que tu fais de la

musique; c’est de la blague! T’as qu’à patiner comme tout le monde:

t’auras pus de pétard avec ton petit homme.

«--Parbleu! approuva Poussevent.

«--Et, pour en finir, t’as le poignon? demanda le

Pétrousquin-des-Familles, qui paraissait porté à voir les choses par

leurs seuls côtés sérieux.

«--Des fois!» répondit l’Aiguille.

Il avait tiré de sa poche une pièce de cent sous toute neuve. Il se

l’appliqua devant l’œil gauche, où elle demeura comme collée,

emprisonnée entre l’arcade sourcilière et le relief léger de la

pommette.

Il rigola:

«--Mince de mirette, oh, là! là!... Hein, père Prosper, vous n’en avez

pas eu beaucoup, dans vot’famille, des cousins qu’avaient l’œil comme

ça?»

Le patron, qui avait écouté le récit du souteneur avec une attention

soutenue et l’avait salué au passage de hochements de tête approbatifs,

eut le rire condescendant, plein de bonhomie, d’un négociant désireux

d’être agréable à sa clientèle.

Ayant déclaré avec conviction:

--Est-i’ rigolo, ce l’Aiguille!... Il ferait rire un cheval, ma

parole!... Qu’est-ce que ces messieurs désirent prendre? ajouta-t-il.

--Entrez maintenant! souffla alors le vidame de Buthenblant à l’oreille

du capitaine.

--Entrons, répéta celui-ci.

Pâle de colère, il était rouge d’indignation.

C’était un homme très économe. Il avait inventé de se faire des

casquettes avec ses vieux chapeaux, dont il sciait les bords avec un

canif, réservant seulement, par devant, une visière de 10 centimètres.

Il poussa la porte du bouge; puis, soulevant au-dessus de son front

l’extravagante coiffure qui le recouvrait:

--Salut! fit-il.

Au même instant:

--Ventre du Christ! exclama derrière lui le vidame.

A travers le paquet de fumée qui venait de lui sauter aux yeux, il avait

distingué les visages bien connus de Maubeck, de Gaspard-le-Book, de

Bigorneau, de X... et de Marthe.

GEORGE AURIOL

XXI

LES NAUFRAGÉS DE LA RUE GERMAIN-PILON

Un client ayant demandé une bouteille de pale ale, le garçon commit

l’extrême imprudence de ne pas répondre: «Boum!» C’est ce qui le perdit.

Car, au même instant, ce mot, qu’en de telles circonstances les rites de

la Limonade prescrivent formellement, ce mot «Boum!» fut proféré par une

voix de tonnerre--et, brusquement l’obscurité régna dans la salle.

Les plâtres, briques, moellons, torchis, stylobates, verres, petits

verres, cuillers et soucoupes,--tasses, demi-tasses, bancs, petits

bancs, banquettes, tabourets, pierres de sucre, cerises à l’eau-de-vie

et autres accessoires se mirent à pleuvoir de toutes parts, tandis que

les vitres, violemment arrachées de leurs alvéoles, s’éparpillaient sur

le sol avec un fracas infernal.

Que s’était-il donc passé?

Ceci:

Avec l’étourderie d’un jeune sanglier lancé à la poursuite d’un

papillon, le garçon s’était précipité, muni d’une chandelle, dans le

cabinet dit «de société», lequel n’avait pas été ouvert depuis trois

jours. Or, un bec de gaz ayant été laissé, béant dans ce réduit, théâtre

de tant d’idylles, une explosion s’était produite.

Et voilà! Si cela ne vous suffit pas, vous êtes bougrement difficiles!

Certes, je ne prétends pas qu’une explosion soit le cataclysme le plus

sensationnel et le plus rare qui puisse «égayer» les tranquilles

affluents du boulevard extérieur; mais ce qui me vexe, c’est de vous

entendre murmurer avec «votre petit air»:

--Oh! une explosion, rien que ça!

Eh bien, oui, une explosion--rien que ça!

Une simple explosion. Et c’est pourquoi le matériel du Café des Mecs,

ordinairement si paisible, s’était mis à voltiger, tourbillonner et

virevolter avec l’enthousiasme et la véhémence que nous avons mentionnés

en amont de ce récit.

Et vous savez, quand le matériel d’un café, fût-il blanc et hanté par

les plus calmes vieux petits rentiers du quartier, quand le matériel

d’un café, dis-je, prend ainsi le mors aux dents, au risque de se

convertir en miettes, il y a de fortes chances pour que les clients de

l’estaminet soient endommagés eux aussi avant la fin de la valse.

Si je fais cette petite remarque en passant, c’est simplement pour vous

faire sentir qu’une explosion n’est pas toujours un événement aussi

négligeable qu’on veut bien le dire. Il y a explosion et explosion,

voilà tout.

Mais revenons à nos décombres...

... Malgré leur perspicacité bien connue, les sergents de ville accourus

en toute hâte se rendirent difficilement compte de l’étendue du

désastre.

En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin de se munir, les gardes

de la place Dancourt ne virent tout d’abord qu’un épais nuage de plâtre,

auquel succéda un autre nuage non moins compact et de plâtre également.

Au bout d’un petit temps, pourtant, ils entendirent un gémissement et

ils en conclurent que tout le monde n’était pas mort.

Bientôt, le gémissement prit une forme plus précise--si tant est qu’un

gémissement puisse affecter une forme quelconque--et devint un

grognement.

Le grognement, à son tour, se dessina très nettement et se mua en juron.

Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d’autres paroles:

--Sacrebleu! dit la voix, et ma bouteille de pale-ale, garçon?

Mais nul ne répondit. Et, bien qu’il ne fût plus alors qu’un informe

paquet de loques sanguinolentes, le garçon tint à donner lui-même le

signal de cet absolu mutisme.

Ce garçon était, de son vivant, le dernier des chenapans, souteneur à

ses moments perdus; mais, en somme, ce n’était pas un mauvais bougre, et

personne ne trouvera mauvais, j’imagine, que je signale ici le tact et

la retenue dont il fit preuve en cette occurrence.

Mais passons.

Lorsqu’enfin le plâtre se fut un peu dissipé, les sergots s’avancèrent

sur le lieu du sinistre. Un épouvantable spectacle s’offrit alors à

leurs yeux, arrondis par la stupeur.

Çà et là, parmi les débris de toute nature, des corps gisaient,

lamentablement déchiquetés.

Sur les glaces brisées, au milieu des taches de sang, l’ironique Hasard

était venu plaquer des débris de poissons rouges.

Le patron de l’établissement, prématurément décapité, contemplait, la

tête dans le bassin où jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc,

son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé les liqueurs et sirops

de fantaisie.

Tout était ruine et deuil.

--Garçon! et mon pale-ale? répéta la voix déjà entendue.

Les sergots se dirigèrent vers l’endroit d’où partait le bruit, et,

après mille recherches infructueuses, ils finirent par aveindre d’un tas

de pardessus contre lequel ils avaient buté un personnage que vous

reconnaîtriez tous sans hésiter si, usant de mon talent quasi

holbeinien, il me plaisait de retracer ici son portrait.

Cet homme était Maubeck le journaliste.

Les sbires l’ayant mis sur ses pieds à grand’peine, Maubeck retomba

presque aussitôt parmi les _covertcoats_, car il était (est-il besoin de

le dire?) aussi gris que possible--plus gris même que de coutume,

attendu qu’il était abominablement souillé de poussière.

Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu’il avait affaire aux gens de

la police. Cela lui rendit un peu d’énergie, qu’il utilisa sans plus

tarder.

--Quoi? quoi? gueula-t-il. Qu’est-ce qu’il y a maintenant? Ne me frappez

pas, vous savez! Vous n’avez pas le droit de me frapper. Je suis Maubeck

le publiciste!

Au même instant, le tas de houppelandes s’anima de nouveau, tel un océan

de théâtre agité par le vent des coulisses, et de ce flot laineux surgit

un monsieur dont le moindre cheveu était presque aussi gros qu’un fil de

fer et dont le visage n’était pas moins coloré qu’un jambon de

Westphalie.

--Ah! c’est toi, Maubeck! fit le nouveau naufragé. Tu fais bien de le

dire, mon garçon! Ah! c’est toi, Maubeck! Ah! fripouille! Ah! salaud!

Ah! cochon! Ah! voleur! Je ne suis vraiment pas fâché de te rencontrer,

Maubeck! Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te dérange pas,

viande crue, je vais commencer la conversation à coups de soulier.

Mais, devant l’inertie du journaliste, qui le regardait en souriant et

non sans baver quelque peu, la fureur de l’ultime Mohican (c’était lui,

vous avez bien deviné), la fureur du Mohican tomba brusquement.

Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil de mai, l’enveloppe

périmée de la chrysalide.

Et de ce cocon rejeté par l’Indien s’évada, sonore et jovial, le

papillon de la soudaine bonne humeur.

--Ce vieux Maubeck! cria-t-il, en lui tendant la main. Le voilà donc, ce

vieux Maubeck! ce cher et brave vieux Maubeck! Hallo! hallo! Maubeck!

Comment ça va? _How are your head, old fellow?_

--Prendre un verre? articula Maubeck.

--Sans doute! répondit l’autre. Jamais je ne refuse de trinquer avec un

vieux copain, tu sais bien. Ah! ah! ah! ce vieux Maubeck!... Y a-t-il du

temps qu’on s’est vu, hein? Qui diable aurait cru qu’on se retrouverait

ici?

--Arçon! pale-ale! grogna Maubeck.

Le brigadier, qui avait écouté silencieusement cet étrange colloque,

jugea que le moment était venu d’intervenir:

--Il n’y a bas de karzon! fit-il avec dignité. C’est inudile de vaire du

bodin izi. Tonnez-moi fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous

témande... fous foyez pien qu’il y a ein agzident!...

--Un accident? dit Maubeck. Sur quelle ligne? Tamponnement, oui?

--Mais non. C’est un egplocion. Fous êdes donc bien zaoul pour ne pas

voir que l’édablizement est témoli?

Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur son séant et ouvrit les

yeux.

--Tiens! en effet, murmura-t-il, effaré. Qu’est-ce qu’il y a? Ç’a a donc

changé de propriétaire ici?

--Buisque ché fous tis, continua le brigadier, buisque ché fous tis que

z’est une egplocion de kace... Eze-que fous foulez me vaire aller, fous,

bar egzemble?...

--Egplocion! dit l’Aiguille. Qu’est-ce que c’est que ça?

--C’est le gaz! répondit Maubeck, c’est le gaz qui s’est montré trop

expansif!

Là-dessus, il se releva péniblement et, saisissant le bras de l’Indien

comme une bouée de sauvetage, il s’y accrocha avec frénésie.

--Trop expansif! répéta-t-il. Se méfier des effusions de ce gaillard-là!

Trop expansif, le gaz! Trop expansif!

Ce disant, il grimpa sur les gisants pardessus, lesquels se remirent

aussitôt à grogner et à déferler furieusement.

Un macfarlane projeté aux cinq cents diables fut immédiatement suivi

d’un cyclone de pèlerines, et X... apparut, frais comme l’œil.

--Il fait chaud ce soir, constata-t-il simplement.

Puis, laissant traîner un vague coup d’œil sur les environs, il demanda:

--Qu’est-ce qu’il y a donc?

--Z’est un egplocion, expliqua le brigadier, un egplocion de kase. Fous

allez venir avec moi au boste...

--Pourquoi? Nous n’avons pas fait explosion, nous...

--Za ne fait rien. Il faut tonner fos noms et brénoms.

--Une minute alors! répondit X... Nous avons des amis et des parents

là-dedans: il nous faut les reconnaître... Monsieur le brigadier,

voulez-vous avoir la complaisance de bien vouloir nous éclairer, s’il

vous plaît?

Le brigadier, muni de son falot, suivit X... et l’Aiguille, qui se

mirent en devoir d’inspecter

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

Ils constatèrent ainsi le décès de Marthe, de Bigorneau, du capitaine,

de Gaspard le Book et d’une quantité de filles et seigneurs sans

importance. Le vidame n’était qu’évanoui.

--Bigorneau est scalpé, fini, ratiboisé, souffla le Mohican. Bonne

affaire!

Et, serrant convulsivement la main de X...:

--A nous les quatorze millions, murmura-t-il.

Puis se retournant vers le chef des agents, il annonça:

--Nous sommes à vos ordres.

--Par izi, fit le brigadier, en élevant sa lanterne à la hauteur de son

œil.

Et ils se mirent en marche, remorquant Maubeck, que les plus tragiques

événements ne parvenaient décidément pas à dégriser.

En passant devant le zinc, l’illustre journaliste s’arrêta un instant.

Après avoir contemplé le mastroquet étêté, il étendit la main d’un air

fatal et bredouilla:

--La justice des hommes est satisfaite!

Puis, solennellement, il sortit.

PIERRE VEBER

XXII

UN ORAGE TERMINÉ PAR UN COUP DE TONNERRE

Ce qui s’était passé un peu avant l’explosion on le devine (et ceux qui

ne l’auront pas deviné non seulement n’auront pas gagné la montre de

nickel, mais encore passeront pour des sots fieffés): Gaspard le Book

avait mis X... au courant de l’héritage, comme il l’avait promis, et il

avait eu la délicatesse de mourir sans faire signer aucun papier à

l’intéressé.

Aussi, quand, au poste de police, on demanda à X... s’il connaissait

l’homme-aux-souliers-de-bains-de-mer, il répondit, sans même vibrer: «Je

n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté.»

Lorsqu’il eut pris le deuil de Marthe (et, à ce propos, il remarqua

qu’un grand nombre de messieurs inconnus de lui suivaient le cercueil en

pleurant), lorsqu’il eut pris le deuil, il se rendit à l’étude de Maître

Bigorneau. Il fut reçu par le successeur du feu notaire, le maître-clerc

aux ombres chinoises, qui le pria de repasser un autre jour, «car,

disait-il, une difficulté s’élevait: il devait donc convoquer les autres

ayants-droit de la succession de la Ware.»

Aussitôt, X... commença de cultiver le cactus de l’ingratitude dans le

terreau de sa conscience. Il considéra l’Aiguille d’un œil sournois et

pensa que, la race des Peaux-Rouges étant destinée à disparaître, la

mort d’un de ses adhérents importerait peu. Il exhorta l’Aiguille à

sortir sans paletot, à boire des alcools, à se ruer dans la basse

débauche. Le Mohican, sans défiance, suivait tous ses conseils et

inclinait à la phtisie quand le successeur de Maître Bigorneau pria les

deux amis de se rendre à l’étude le lendemain. L’Aiguille, qui ne savait

pas que X... eût droit à l’héritage, demanda:

--Pourquoi t’écrit-il?

--Parce que, répondit X..., je suis inscrit, moi aussi, sur le

testament.

--Ah! dit l’Aiguille...

Puis, après un moment de réflexion:

--Pourquoi me l’avais-tu caché? Tu es un faux frère, tu joues un vilain

jeu... Serpent caché dans la peau d’une gazelle.

--Tu parles charabia... Un serpent ne peut pas se cacher dans la peau

d’une gazelle: ça ne tromperait personne. Et puis en voilà assez. Si ma

conduite te déplaît, tu n’as qu’à filer d’ici. Je t’héberge depuis trop

longtemps; du vivant de Marthe, tu avais une raison d’être; elle est

morte: donc, le seul lien qui nous unissait est rompu. Je réclame ma

part de l’héritage, et je marche pour moi.

--Contre moi?

--Contre toi.

--Hugh! dit le Mohican.

--Et, tu sais, s’il n’y a pas de peintres à Berlin, il y a des juges.

Mal blanchi, trotte sec.

Le Mohican mit dans un mouchoir les pantoufles de rechange qu’il avait

chez X..., jeta un regard féroce à son ancien ami et descendit.

Le lendemain (c’était un mercredi, si j’ai bonne mémoire), X... prit une

canne à épée et se rendit rue de Douai. En route, il se répétait: «Je

serai calme: une dignité froide, de la fermeté, relevée d’une pointe

d’ironie. Si ce Peau-Rouge sans papiers croit me faire peur, il se

trompe. Et dire qu’il y a un mois je me suis offert pour l’aider dans

ses recherches. Quelle triste chose que l’humanité!»

Il entra dans la salle d’attente de l’étude. L’Aiguille s’y trouvait

déjà et, armé d’un énorme _bowie-knife_, se taillait les ongles.

Maubeck, dans le coin opposé, consultait la liste des maisons à vendre.

X... prit un indicateur des chemins de fer et combina un voyage de Paris

à Constantinople en passant par Haarlem et Skjolwiken; mais de lents

nuages d’orage s’amassaient entre ces hommes.

Un clerc ouvrit la porte et proclama: «Quand ces messieurs voudront...»

Mais nul ne bougea: chacun voulait laisser aux adversaires la première

place; puis, après réflexion, les trois hommes se précipitèrent, en se

bousculant, dans le bureau du notaire. Celui-ci les attendait et leur

désigna leurs places autour de la table verte:

--Messieurs, leur dit-il, j’ai pris le parti de vous convoquer. Vous

n’ignorez pas, sans doute, que le testament de M. de la Ware, dont je

vais vous donner lecture, intéressait au même titre que vous une des

victimes de la rue Germain-Pilon; il va sans dire que, ladite étant

décédée sans héritiers, sa part est réversible sur ses co-héritiers.

--Son co-héritier, voulez-vous dire! déclara X... avec défi.

Maubeck grogna, et l’Aiguille planta son _bowie-knife_ dans la table.

Le notaire, un peu surpris, déplia le testament, et, quand il en eut

terminé la lecture, il s’adressa à X...:

--Monsieur, jusqu’à nouvel ordre, vous êtes mort, car M. l’Aiguille, ici

présent, ayant présenté votre certificat de décès ces jours-ci, la

succession lui est acquise comme dernier héritier.

--Je plaiderai! cria X... Je ne souffrirai pas que le dernier des

moricauds...

--Des Mohicans, rectifia Maubeck, qui n’avait encore rien dit.

--Si... Que le dernier des moricauds m’arrache mon bien! On verra...

L’Aiguille dédaigna de relever cette provocation; mais, à son tour, il

s’émut quand le notaire reprit:

--D’ailleurs, en dernier ressort, la succession n’appartient ni à M.

X..., ni à M. l’Aiguille. Elle appartient au fils du défunt, à M.

Maubeck.

--Ha! ha! ricana l’Aiguille, il faudra voir ça. Que ce monsieur prouve

seulement sa parenté.

--Il paraît qu’il l’a prouvée, car mon honorable prédécesseur était en

train d’obtenir...

--Bigorneau était une vieille canaille, prononça l’Aiguille, un individu

capable de tout.

--N’insultez pas mon bienfaiteur! rugit Maubeck.

--Tais-toi, face-de-guimauve, ou je te cloue comme un hanneton!

Et il tira de la table le ci-dessus _bowie-knife_. X... attendait et se

demandait de quel côté il se rangerait le cas échéant; pour le moment,

il guettait les événements. Maubeck et le Mohican, en arrêt, se

regardaient d’une sinistre manière, tout en souhaitant intérieurement

qu’une âme charitable vînt s’interposer. Le notaire cherchait à se

sauver sans risques. Bref, l’orage était en son plein, quand le

saute-ruisseau apparut soudain, blême, hagard, les yeux déments: une

entrée à la Mounet-Sully; il bégaya:

--Au... au secours!... Un... un revenant! Il est là! Il m’est apparu!...

Il demande à vous parler!...

Aussitôt, le Mohican et Maubeck firent trêve. Le notaire demanda:

--Qui ça?

--Le mort... M. de la Ware!

La surprise amena un accord entre les compétiteurs. Maubeck, un peu

inquiet, se demanda s’il ne s’agissait pas d’une comédie dont feu

Bigorneau avait oublié de le prévenir, et il redoutait de commettre

quelque gaffe. X... bâilla de surprise, et le Mohican, saisi de terreur

surnaturelle, se glissa sous la table.

Le saute-ruisseau tomba à genoux, et le notaire se mit à claquer des

dents.

Alors dans le cadre de la porte parut un vieux gentilhomme correct,

rasé, basané, un peu grassouillet et souriant, qui parla ainsi:

--Mon cher Ripoche, j’ai appris que vous aviez succédé à ce pauvre

Bigorneau. Enchanté. Excusez-moi de vous déranger tandis que vous êtes

en affaires; je n’ai qu’un petit mot à vous dire: ces messieurs me

pardonneront.

--Vous! bégaya le notaire... vous! c’est vous!

--J’en suis à peu près sûr, dit le vieil homme, en riant.

--Ce n’est pas une vision... un fantôme?

--Dame! tâtez ce bras; voyez donc ce ressort!

--Alors, vous n’êtes pas mort?

--Mon cher ami, cette facétie est déplacée.

--Tout cela me semble inouï. Vous êtes certain d’être vivant?

--Parbleu!

--Et moi, suis-je vivant? reprit le notaire inquiet.

--Ripoche, vous perdez la tête, ma parole!

--Enfin, Maître Bigorneau a-t-il reçu une dépêche de votre secrétaire,

datée de Levallois, hôtel de Sénégambie? Oui ou non?

--Certes; il y a de cela environ trois mois.

--Oui ou non, cette dépêche annonçait-elle votre décès?

--Jamais! Rappelez-vous!

--Que diable! dit le notaire, je ne suis pas fou. Il y a quatre mois,

sur l’ordre de Maître Bigorneau, je vous avais écrit à Stockholm, votre

dernière adresse; je vous signalais une excellente spéculation, pour

laquelle vous avez hésité, car j’ai attendu vainement votre réponse. Il

s’agissait d’une usine de grains de café. Au bout d’un mois, tandis que

je me préparais à vous écrire une seconde fois pour obtenir votre

décision, je reçus de votre secrétaire une dépêche ainsi conçue: «_M. de

la Ware décédé._»

--Non, DÉCIDÉ... décidé à acheter l’usine!

Le notaire resta un instant sidéré par la stupeur. Puis il aveignit un

cartonnier, y fouilla et tira un papier bleu qu’il tendit au faux

défunt:

--Voyez plutôt!

--Bah! Elle est bien bonne, dit M. de la Ware, en riant. Vous avez

raison: c’est une erreur du télégraphe; il y a _décédé_ au lieu de

_décidé_. Mon secrétaire n’a jamais su faire les boucles des _e_.

--C’est assez regrettable, dit Ripoche, car j’ai dérangé en pure perte

ces messieurs, à qui j’ai lu vos dernières volontés.

--Oui? Mais je vous reconnais. Vous êtes X... Enchanté de vous voir en

bonne santé.

--Croyez que c’est réciproque, dit X... d’un ton navré.

--Bonjour, frère de mon père! dit le Mohican, en sortant de dessous la

table.

--Toi aussi, l’Aiguille! dit le vieux monsieur attendri.

Il serra les mains tendues, embrassa les joues offertes. Soudain, il

aperçut Maubeck, qui restait immobile à l’écart, et cherchait à gagner

la sortie sans être remarqué. Le vieillard tressaillit, se jeta sur

Maubeck et lui demanda d’une voix tremblante:

--Pardon, monsieur, n’auriez-vous pas sur vous la croix de madame votre

mère?

--Parfaitement, dit Maubeck étonné.

Et il pêcha dans son col une croix d’or très simple attachée à un ruban

crasseux. Le vieux de la Ware la regarda avec attention, et, soudain,

attirant dans ses bras le pauvre Maubeck, de plus en plus stupéfait:

--Dieu soit loué, s’écria-t-il: j’ai retrouvé mon fils!

JULES RENARD

XXIII

DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE OU LE SUICIDE DU MOHICAN PAR L’ASSASSINAT

--Puisque Marthe est morte, se dit le Mohican, il ne me reste plus qu’à

mourir.

C’était facile. Dans une ville aussi capitale que Paris, les occasions

ne manquent pas, Dieu soit loué, et, si l’Aiguille avait pu se contenter

d’une mort commune et raisonnable, ce serait déjà fait. Mais notre

littérature abondante gâterait le sauvage le plus naturel et du meilleur

teint. Et l’Aiguille dévorait chaque soir, avant de se coucher, le roman

du jour.

Tout le monde s’accorde sur ce point qu’il y a trop de livres. Les

auteurs le disent, les éditeurs le répètent, et le public le prouve.

Jamais vérité ne fut plus unanimement reconnue. Chacun voit le mal, et

personne ne propose le remède, si aisément applicable: puisque les

auteurs écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque les éditeurs

éditent trop, qu’ils éditent moins. Et, puisque le public ne peut pas

tout acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter rien. De

sorte qu’auteurs, éditeurs et public se trouveront enfin dans la

nécessité d’être assez aimables pour nous ficher la paix.

Je commence.

Après avoir légué aux hôpitaux sa part d’un héritage sur lequel il ne

comptait plus, l’Aiguille se mit à chercher un genre de mort digne de

lui. Aussitôt ses lectures l’égarèrent. Il demanda à l’histoire ancienne

des exemples de fins tragiques et singulières. Quelques-uns lui parurent

si démodés qu’il les écarta sans les essayer. Mais deux ou trois le

séduisirent par leur simplicité, d’ailleurs moins réelle qu’apparente.

D’abord, il acheta au Terminus une livre de raisins à grosses graines et

l’avala gloutonnement. Tous les pépins passèrent droit; aucun ne voulut

passer de travers.

Ce premier échec faillit décourager le Mohican. Heureusement, les gens

qui se suicident n’ont pas leur tête à eux, et, le lendemain, sa folie

le reprit.

Il se fit raser les cheveux jusqu’à paraître chauve, et se promena sur

les trottoirs, le crâne à l’air.

Les piétons ne le remarquèrent même pas et les voyageurs des impériales

d’omnibus se dirent:

--C’est un homme qui a perdu son chapeau, emporté par le vent.

X... Roman impromptu · 第 8 / 11 段