--Qu’est-ce que je sens là? Un bandage? Un bandage pare un coup d’épée:

enlevez, dit-il sèchement.

--Jamais, dit Bigorneau. Tout croulerait. J’aurais l’air de me battre

ventre à terre.

On délibéra longuement. Les médecins, consultés, se consultèrent, et un

témoin spirituel dit à Maubeck:

--Personne n’empêche votre ami de mettre une ceinture de chasteté.

Ce n’eût pas été du luxe, car l’Aiguille attendait la fin de cette

discussion dans son coin, tout nu.

Maubeck lui avait dit: «Déshabille-toi.» Il venait d’obéir.

Avec une égale docilité, il remit sa culotte.

--Du calme, lui dit Maubeck. Garde-toi d’attaquer et de te fendre. Pare

et riposte. Si tu bêtifies, si tu te précipites comme un fou, si tu me

déshonores, je ne te revois de ma vie.

Puis il rapprocha les deux adversaires. Il offrit à chacun une épée,

saisit les pointes, non sans péril, car celle du Mohican faillit

l’éborgner, et, les joignant sur sa propre poitrine:

--Allez, messieurs, dit-il, et faites en gens d’honneur.

Aucun n’alla.

Le Mohican se retint parce que c’était la consigne formelle, et le

notaire, par tempérament.

A la première reprise, les épées ne se touchèrent pas. Le Mohican,

debout sur ses jambes, tenait son épée comme on tient une règle pour

s’assurer qu’elle est droite, et le notaire, baissé, qui semblait perdre

son derrière, tournait mécaniquement la sienne comme pour percer un

tonneau de vin ou remuer une vague salade.

--Halte! dit le témoin chargé de compter les deux minutes de reprise.

Maubeck emmena l’Aiguille d’un côté et, les dents serrées, lui cria,

d’une voix de gorge:

--Bravo! tu tiens ton homme. Il n’en peut déjà plus.

En effet, de l’autre côté, le notaire se livrait comme un poulain à ses

témoins, qui lui couvraient les épaules, l’asseyaient et lui faisaient

avaler un verre de rhum.

A la deuxième reprise, il y eut un léger choc d’épées. Le Mohican ne

s’en émut pas et resta immobile.

Quant au notaire, après avoir d’abord tâtonné comme un aveugle de son

bâton, il semblait vouloir tricoter maintenant, et on entendait parfois

le son des crochets.

--Halte! dit l’homme à la montre.

--Parfait, dit Maubeck au Mohican. Tu le tiens toujours, et je donnerais

cher pour être à ta place. Marche pourtant un petit peu.

A la troisième reprise, il parut évident que, seule, la chute du plafond

pouvait occasionner mort d’homme. Car, si le Mohican marchait à petits

pas, comme c’était prescrit, le notaire reculait d’autant, et la zone de

sécurité ne diminuait point. De nouveau, on se reposa. Les témoins du

notaire lui épongèrent le front, et il suça une pastille et quelques

grains de raisin.

Et Maubeck répétait à l’Aiguille:

--Ça va de mieux en mieux. Patience: il ne reculera pas jusqu’à demain.

Mais, à la quatrième reprise, Bigorneau prouva qu’il était capable de

faire à reculons le tour du monde. Il ne tremblait plus. Au début, il

redoutait une catastrophe. A présent, il reculait presque rassuré et

préoccupé seulement de retarder la légendaire piqûre. Déjà les témoins

commençaient de sourire et d’échanger leurs impressions.

--Ça se passera bien, disait l’un. Nous terminerons au premier sang.

--Oui, disait Maubeck, quoique mon client m’inquiète: il bout.

--M. Bigorneau nous a juré d’être sage, dit un autre. Pourvu qu’il ne

s’énerve pas! C’est une bonne idée que nous avons eue d’interdire les

corps-à-corps.

Et les médecins se disaient, d’un ton poli:

--Serrez votre trousse, mon cher confrère: la mienne suffira.

Ils sifflotaient, chantonnaient et se proposaient une partie de savate

pour tuer au moins le temps.

A la cinquième reprise, tous eurent une grosse peur. La lutte s’avivait.

Le poignet du Mohican semblait sérieusement menacé. Témoins et médecins

se penchèrent, au risque de se faire crever les yeux. Ils visaient pour

Bigorneau. Du doigt, ils lui auraient indiqué la bonne place, celle

qu’une égratignure intéresserait entre toutes. Acharné, Bigorneau

lardait, lardait, dessus, dessous, à côté, dans le vide, et le

flegmatique Mohican, la main gauche levée, son inutile lame horizontale,

ne s’y opposait pas. Maubeck cria: «Halte!» trois fois, vainement,

pressa le poignet, pinça la peau. Il n’y avait rien. L’assistance poussa

un soupir de satisfaction désolée.

A la sixième reprise, quelqu’un parla de commander de la bière pour tous

et un bouquet pour le glorieux vainqueur, qu’on ne pouvait manquer de

connaître prochainement.

Mais à la septième reprise, le Mohican parla.

--Assez! dit-il. Vous n’êtes que des chiens!

Il bondit vers Bigorneau, le débarrassa de son épée, et, brandissant les

deux, une dans chaque main, il se mit à courir par la salle de bal, avec

des hurlements farouches, cavalier seul, sur un cheval imaginaire.

--La bête s’échappe du Parisien, cria Maubeck; elle va nous massacrer.

Sauve qui peut.

Mais tous étaient déjà dehors.

Maubeck eut la présence d’esprit d’enfermer à clef le Mohican dans la

salle de bal, où, prisonnier forcené, il put rugir à son aise et

transpercer de coups d’épée furieux la redingote de Bigorneau.

TRISTAN BERNARD

XIX

OÙ LA SITUATION SEMBLE S’ÉCLAIRER, MAIS BIEN FAIBLEMENT

Le Mohican rugissait encore dans la salle de bal que Maître Bigorneau

était déjà rendu à sa chère étude et que Maubeck, tout à ses noirs

projets, arpentait sinistrement la rue des Vieilles-Haudriettes.

Ce même jour, mesdemoiselles de Buthenblant, après les fatigues du bal,

s’étaient levées assez tard et s’habillaient pour le garden-party de la

comtesse de Romadère. Vénus Astarté, surgissant de son vaste tub d’onde

amère, était plus marmoréenne sans doute, mais moins séduisante

qu’Odette de Buthenblant procédant à sa toilette matinale, et, pour les

murs tendus de la chambre claire, c’était le cas ou jamais d’avoir, non

pas des oreilles, mais des yeux.

Odyle, déjà prête, sa fine tête blonde disparaissant entre deux manches

énormes de surah vert clair, considérait longuement, appuyée à la

cheminée, un fin portrait d’enfant.

--Tu ne devrais pas laisser traîner ainsi le portrait d’Albin, dit

Odette. Moi, je cache soigneusement celui de mon petit Réginald. Pense

donc: Courteline n’aurait qu’à entrer un jour dans cette chambre! Lui

qui nous croit si pures, si innocentes! Quel sale coup pour la fanfare

s’il apprenait que nous nous sommes... surtout qu’Albin te ressemble

joliment!

--Ces bons gosses! dit Odyle. Qu’il me tarde de les revoir! Albin a

trois ans et un mois, sans que ça paraisse, et ton Réginald va sur ses

quatre ans. Je voudrais les avoir une minute, rien qu’une petite minute.

Voici deux mois, sais-tu? qu’ils sont à l’université d’Oxford.

--C’est égal. Nous avons bien fait de les y envoyer. Papa commençait à

les raser avec son éducation spartiate.

--Cette idée d’avoir soûlé devant eux Fred, le palefrenier! D’autant

plus que, comme essai d’exemple salutaire, ça m’a paru plutôt raté. Fred

était tellement drôle avec ses zigzags que les deux petits se sont mis à

l’imiter. Ils étaient ravis. Pendant huit jours, ils ont joué à faire

l’homme soûl, et ils ont conçu une grande admiration pour Fred, parce

qu’il faisait l’homme soûl beaucoup mieux qu’eux.

Décidément, Courteline a tort s’il pense que le fait d’avoir eu un

gosse, deux gosses, trois gosses suffit à rendre les femmes moins

ingénues. Celles-là, Odette et Odyle, étaient aussi fraîches, plus

fraîches encore qu’avant leur mésaventure. Étant mieux renseignées,

elles ne s’égaraient pas, à l’instar de certaines vierges de leur âge,

dans des hypothèses plus ou moins sadiques. Les hommes ne leur

apparaissaient pas comme des êtres inconnus, mystérieux, minotauresques.

A la suite de leur première expérience, elles disaient simplement: «Les

hommes sont des canailles et des menteurs», sauf à s’imaginer, à la

première déclaration d’amour émanant du premier godelureau venu, que

celui-là, au moins, faisait exception à la règle. (Notation

psychologique très subtile.)

Quand Odette fut prête, Odyle appela la vieille nourrice qui, les jours

où elles étaient des jeunes filles bien élevées, les accompagnait chez

leurs amies. Et il n’y avait de leur part aucune hypocrisie. Ce n’est

pas le rang social, mais l’élégance de leur costume qui empêche les

jeunes filles de bonne famille de sortir seules. (Fine remarque.)

Voici donc les petites Buthenblant en route avec leur gouvernante. Ce

sont, tout compte établi, deux petites filles parfaites, à qui l’on

donnerait le bon Dieu sans confession plus facilement sans doute

qu’après confession.

Quittons ces demoiselles au coin de l’avenue Montaigne et retournons au

logis de X... Marthe et son mari, après une nuit calme, s’éveillent

gaiement dans le grand lit d’acajou. Entrons... Non. Attendons un

instant. On ne peut pas entrer en ce moment.

--Après déjeuner, dit X... à sa femme, j’irai prendre des nouvelles de

notre ami l’Aiguille et voir s’il s’est bien tiré de son duel avec le

notaire. Pendant ce temps, toi, qui n’as rien à faire, tu pourras

pousser jusqu’à l’étude Bigorneau, où tu tâcheras d’avoir des tuyaux

exacts sur cette fameuse succession. Tu me feras penser également, ce

soir, à mon rendez-vous du Café du Théâtre.

X... sortit, comme il avait dit, sitôt son déjeuner terminé, et Marthe,

une demi-heure après, quitta, elle aussi, la maison de l’avenue

Montaigne. Mais elle n’avait pas fait vingt pas qu’elle tressauta. Le

capitaine était devant elle.

--Aline! dit-il avec une émotion, Aline! j’ai à vous parler.

Qu’était donc devenu cet énergique homme de guerre depuis cette nuit

inoubliable où, après de terribles pérégrinations, il finit par

rencontrer son ancienne femme dans une charcuterie du quartier des

Halles? On se souvient qu’à ce moment le capitaine, de plus en plus

énervé par des déceptions successives, n’avait pas été mécontent

d’aborder à ce havre de salut. Il avait donc accompagné sa femme dans

une vieille maison de la rue Saint-Honoré.

Cette vieille maison eût mérité d’être classée dans les monuments

historiques, moins sans doute en raison de son architecture que des

événements de haute importance dont elle avait été le théâtre.

On y montrait encore la salle basse où le sage Turgot, le lendemain de

la révocation de l’Édit de Nantes, se rencontra avec Agrippa d’Aubigné.

On sait que cette entrevue fut en quelque sorte le signal de cette

longue série de coups d’État qui débute par la conspiration des poudres

pour aboutir si tragiquement à l’assassinat de Warwick.

A la même table où s’était signé ce complot, le terrible Concini devait

élaborer plus tard son projet de blocus continental. Mais les historiens

ne s’accordent pas sur ce point. Et l’autorité de Philippe de Commines

est singulièrement diminuée par cette considération qu’ayant rompu toute

attache avec Robert Peel et Buckingham, il devait être naturellement

porté à ménager les susceptibilités de la famille de Habsbourg.

Après cette petite débauche d’érudition, revenons, s’il vous plaît, au

capitaine, que tous ces souvenirs historiques occupaient moins à la

vérité, que la perspective d’arriver prochainement à ses fins. A la

lueur d’une courte bougie, ils montèrent l’escalier de pierre.

Comme ils arrivaient au deuxième étage, une porte s’ouvrit et une bonne

apparut, qui dit précipitamment à la femme du capitaine:

--Madame, l’oncle Bob est là.

Madame eut un sursaut d’impatience. Elle se tourna vers le capitaine:

--Que c’est ennuyeux, chéri! Tu ne peux pas rester ce soir. J’ai chez

moi un vieil animal d’Africain que je ne peux pas balancer.

Le capitaine mordit sa moustache.

--Enfin, tant pis! dit-il à la fin. Que veux-tu? ajouta-t-il, résigné,

j’en serai quitte pour revenir demain.

Il lui restait deux francs. Il alla coucher à l’hôtel du Renard-Blanc et

de la Boussole.

Le lendemain, dans l’après-midi, il s’en fut prendre chez le concierge

de l’avenue Montaigne les six chemises et le costume neuf que Marthe y

avait fait descendre. Il trouva dans une poche un portefeuille et un

billet de cinq cents francs. C’était une attention délicate. Le

capitaine ne s’attarda pas à penser qu’elle eût été plus délicate encore

si l’on avait joint au billet de cinq cents francs les quelques milliers

de francs de titres au porteur qu’il avait laissés dans le coffre-fort

de X...

Toute la journée, ayant ses six chemises sous son bras, son costume neuf

sous l’autre, il se promena, un peu abruti, dans les rues de Paris.

Parfois, il s’arrêtait à la terrasse d’un café, où il occupait trois

chaises, pour lui et son bagage. Les paquets s’abîmaient. Il fallait à

chaque instant les reficeler. Vers six heures, il se décida à louer une

nouvelle chambre, comme entrepôt. Puis, pour tuer le temps, il alla

jusqu’au dîner dans une académie de billard.

Il avait sur lui de quoi s’amuser. Mais, à cette heure, les femmes ne

lui disaient plus rien, hormis une seule, qui était Marthe. Il la

connaissait des pieds à la tête, depuis le grain de rousseur qu’elle

avait sur le front, près d’un sourcil, jusqu’au durillon invétéré qui

tachait de jaune foncé son petit orteil. Ah! Aline! Il s’était cru

lassé, presque écœuré d’elle. Et, maintenant, il sentait l’attachement

qu’il avait pour elle, après cette séparation d’un jour.

Aussi le soir, ne retourna-t-il point rue Saint-Honoré, où, d’ailleurs,

il eût risqué de rencontrer le mystérieux oncle Bob. Il se coucha de

bonne heure, dormit mal et résolut d’aller attendre Marthe le lendemain,

devant sa maison, afin de lui parler à tout prix.

--Aline, lui dit-il d’un ton précipité, il faut que tu sois à moi

encore. Je te veux. Je ne peux pas me passer de toi. Je ne te demande

pas de reprendre la vie commune. Mais je veux que tu sois à moi de temps

en temps. Il le faut.

Marthe repartit doucement:

--Quand tu voudras.

--Tout de suite, dit le capitaine.

--Il faut que j’aille d’abord chez le notaire faire une course pressée.

--Eh bien, nous allons prendre un fiacre, que je garderai. Je

t’attendrai dans la voiture.

--C’est entendu.

Les voitures étaient rares. Enfin, ils aperçurent une de ces petites

masures ambulantes qu’on appelle un fiacre à galerie (_fiacre à

galerie_: appareil de fer et de bois pour pousser les chevaux malades).

Cet équipage semblait composé d’un cheval aveugle et d’un carrosse

paralytique. Une sorte d’Esquimau alcoolique, privé certainement de deux

ou trois sens, était installé sur le siège. Le capitaine lui donna

l’adresse du notaire.

Une fois dans le fiacre avec Marthe, il eût bien commencé dès l’abord

les hostilités. Mais la voiture traversait des rues fréquentées. Il

essaya d’abaisser les stores, qui s’y refusèrent énergiquement. A la

première tentative qu’il fit pour soulever la vitre, la portière poussa

un grognement significatif, et le capitaine n’insista pas.

--Tu ne resteras pas longtemps? dit-il avec tendresse.

--Cinq minutes, répondit Marthe.

Elle entra dans l’étude et demanda Maître Bigorneau... Maître Bigorneau

allait être libre à l’instant.

--Il y a du nouveau, monsieur Phaltzar, disait le maître-clerc à un

client élégamment barbu et bien habillé. Le patron s’est battu ce matin.

--Pas possible! dit M. Phaltzar.

--Vous le lui demanderez, dit le maître-clerc. Il s’est battu comme un

lion, paraît-il. «Pendant trois quarts d’heure, nous a-t-il dit, j’ai

tenu mon adversaire devant mon épée. Il était écumant. Il ne tenait qu’à

moi de faire deux pas en avant. J’aurais pu le transpercer de part en

part.»

Quand le notaire fut libre, le monsieur bien habillé passa galamment son

tour à Marthe, qui entra chez le patron.

Que se passa-t-il dans le cabinet notarial? Bigorneau, enhardi par ses

aventures de guerre, se montra-t-il entreprenant? Marthe ne sortait

plus, et le monsieur bien habillé s’impatientait au point de regretter

sa galanterie de tout à l’heure. Il dit au principal clerc:

--Prévenez donc Maître Bigorneau que je n’ai qu’un mot à lui dire. Qu’il

vienne me parler sur le pas de la porte.

Mais, au coup frappé à la porte, une voix essoufflée répondit: «Tout à

l’heure!»

Alors le monsieur bien habillé en prit son parti. Il appela le petit

clerc de l’étude:

--Tiens, voilà dix sous. Descends jusque dans la rue. Tu verras un

monsieur dans une voiture et tu lui diras ceci: «La personne qui était

avec vous me charge de vous dire d’aller l’attendre au buffet de la gare

de Lyon. Elle y sera dans une heure.»

Le petit clerc descendit. Il y avait deux voitures devant la porte: une

victoria vide et un fiacre à galerie. Dans le fiacre à galerie se

trouvait un monsieur d’un certain âge, et qui se faisait encore plus

vieux.

--Monsieur, dit le petit clerc, la personne qui était avec vous me

charge de vous dire d’aller l’attendre au buffet de la gare de Lyon.

Elle y sera dans une heure.

Le capitaine réfléchit quelques secondes. Puis, froidement:

--Bien, dit-il.

Et il donna au cocher l’adresse de la gare de Lyon. La masure ambulante

s’ébranla, en pleurant de tous ses essieux. Le petit clerc remonta à

l’étude.

Sur ces entrefaites, un monsieur qui fumait nerveusement son cigare, en

se promenant le long de la victoria vide, tira sa montre:

--Cet animal de Phaltzar n’en finira pas. Il en avait pour deux minutes

soi-disant. Et il est là depuis une demi-heure! Il ne s’épate plus.

GEORGES COURTELINE

XX

UN BOUGE

Nos lecteurs n’ont pas oublié la recommandation faite au capitaine par

le vidame de Buthenblant: «Vendredi, à une heure du matin, au coin de la

rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.»

Le capitaine, que la curiosité avait empêché de dîner, fut au

rendez-vous à l’heure dite. Nous devons même à la vérité de confesser

qu’il y arriva un peu saoul, ayant passé toute sa soirée au Clou, à

absorber bock sur bock en se faisant traiter d’idiot et de prop’-à-rien

par le père Chamouillet, qui appelle ça «jouer au whist». Une forme

haute surmontée d’un haute-forme et qu’enveloppait des pieds au col un

manteau de conspirateur se dressait, à l’endroit désigné, vague dans le

vague, plus vague, de la nuit.

Le capitaine pensa:

--C’est lui.

C’était le vidame en effet.

Les deux hommes marchèrent l’un à l’autre.

--Qui va là?

--Capitaine Napau.

--Vidame de Buthenblant.

--Serviteur au vidame.

--Capitaine, c’est moi qui suis le vôtre.

Le bruit de deux mains qui se secouent en une étreinte affectueuse

troubla le silence de la rue.

--Vous êtes toujours dans les mêmes dispositions? dit le vidame de

Buthenblant.

--Certes.

--Je ne doute point de votre bravoure, mais les révélations que vous

allez entendre dépassent tellement...

Le capitaine l’interrompit:

--Quelles qu’elles soient, quelles qu’elles puissent être, je jure de

les écouter du même œil imperturbable dont j’ai cent fois, au cours de

ma longue carrière, regardé le danger et la mort.

--C’est bien, dit le vidame; je vous crois. Entrons ici. C’est un petit

café tranquille où il n’y a que des souteneurs. Nous serons très bien

pour causer.

En même temps, il posa les doigts sur le bec de cane, qu’il fit jouer,

d’un établissement de marchand de vin, dont la façade, masquée de

mousselines empoussiérées, mettait dans les ténèbres profondes du dehors

la louche et indécise clarté d’une veilleuse.

La porte s’entr’ouvrit.

Comme le capitaine allait en franchir le seuil:

--Attendez! murmura le vidame. Jetez d’abord un coup d’œil et prêtez

l’oreille à ce qui va se dire.

Le capitaine obéit.

Il regarda, l’œil collé à l’entre-bâillement de la porte.

C’était le bouge infâme lui-même, une turne immonde, au plafond bas, que

la fumée des pipes avait culotté d’un ton de caramel et que semblait

fortifier de tourelles intérieures une longue théorie de tonneaux

accotés les uns aux autres.

Devant le comptoir d’étain, que le vin débordé des verres sillonnait de

rigoles violacées, quatre buveurs se tenaient debout, quatre gars râblés

et puissants, dont les casquettes hors de toute vraisemblance

trahissaient la profession innommable, non moins que la coupe des

cheveux, les moustaches en crotte de lapin et la cravate groseille à

maquereau.

Nous demanderons à nos lecteurs de leur présenter, sans plus tarder, ces

différents personnages:

Le premier s’appelait Poussevent, dit la Mouillette.

Le second s’appelait Painracis, dit le Pétrousquin-des-Familles.

Le troisième s’appelait Foirotte, dit Honoré (pourquoi Honoré?).

Le dernier... (Je rougis devant un tel aveu!) le dernier... (Donnez-moi,

mon Dieu, la force d’aller jusqu’au bout!...) le dernier s’appelait

l’Aiguille, dit le dernier des Mohicans!!

Faisant revivre en la mémoire reconnaissante, l’image du chanteur

Rivoire, dont Jules Jouy a écrit avec raison qu’il avait été l’un des

plus admirables comiques de ce siècle, et qui émerveilla mon

adolescence, jadis, au Concert-Parisien, par sa création de

Grenouillard; il était habillé de la façon suivante. Un grimpant à

larges carreaux alternativement blancs et noirs, retenu sur le ventre

par une ceinture écarlate haute de vingt-cinq centimètres, lui moulait

les cuisses et les genoux, puis s’achevait en entonnoir renversé sur la

tapisserie aux tons fins de deux pantoufles illustrées, représentant,

l’une, une pipe posée sur un paquet de tabac; l’autre, un as de cœur,

grandeur naturelle, cachant la tige d’une rose encore en bouton. Sur son

veston de velours brun, à côtes, scintillait une constellation de

boutons de cuivre repoussé, encadrant des têtes de molosses aux larges

gueules aboyantes. Une casquette de piqueur plongeait sur ses sourcils,

qu’elle abaissait en une double barre broussailleuse vers une paire

d’yeux plus flamboyants cent fois et plus féroces que des yeux de fauve.

Enfin, sur sa poitrine velue, hérissée de crins comme une malle,

bâillait sa chemise impudique, serrée seulement au col d’une cravate

lavallière colorée en roseurs d’aurore.

Justement, il était en train de narrer une aventure, et son visage

exprimait l’infatuation satisfaite du monsieur qui triomphe d’en

raconter une bonne.

Le capitaine et le vidame écoutèrent avec attention.

«--C’est bon! expliquait ce cynique personnage. Je radine donc à la

carrée pour l’histoire de repiquer un peu à la galette et de me caler

les profondes. Juste, j’me fous le blaire dans ma môme, qui revenait

d’un coup de turbin.

«J’y dis:

--«Ma fille, c’est pas tout ça. Passe voir un peu à la monnaie, vu que

j’m’ai fait enfler le mou au zanzi et que j’ai en bas trois, quat’

copains en train de poirotter chez le bistro.»

«A dit:

«--Y a rien de fait: c’est pas le jour.

«--Quoi? que j’i fais alorss, c’est pas le jour?...»

«Je commençais à rogner, comme de jus’.

«--Oh! mais pardon! que j’dis, pardon! Faudrait voir à voir, sivouplaît,

et à ne pas faire de blague avec les choses sérieuses; ça ne prend pas

avec moi, le chiqué. Des pépètes ou à tabac: y a pas de milieu.»

«Bon! A c’qu’a s’met pas à chialler? Moi, c’est épatant comme j’aime ça.

Je tourne au vert, un vrai sous-bois!

--«Ta malle! que j’y dis; ta malle! ferme-la donc: on voit Gouffé. Et

pis, d’ailleurs, ça fait le compte, hein? Éclaire ou y aura de

l’erreur.»

«Devinez qu’est-ce qu’a me répond? Qu’a n’avait fait qu’un miché de

vingt pélauds, juste de quoi payer une bavette à son gosse».

A ces paroles, Poussevent dit la Mouillette, Painracis dit le

Pétrousquin-des-Familles, et Foirotte dit Honoré, éclatèrent d’un rire

formidable.

«--Des bavettes? hurla le premier; j’te vas régaler, Octavie!

«--La vie de famille, quoi! fit le second.

«--Pourquoi pas une limace, tout de suite? ajouta le troisième, dont la

bouche grimaça sur un rictus abominable. Pourquoi pas un col marin?

L’Aiguille haussa l’épaule; il eut, de ses bras écartés, un large geste

d’évidence, puis:

«--Moi, là-dessus, reprit-il, la colère me prend. J’y chauffe le gniasse

à pleine main et je te lui refile un marron à i en fêler le ciboulot;

après quoi, j’y administre une tournée dans les règles, oh! mais là,

queq’ chose de bath! C’est pas pour me fout’ de gants, mais j’ai la

patte sèche quand je m’y mets! Mince de fête, oh! là là! menteur! Et aïe

donc! et crache donc, bonne femme! et mon poing sur la gueule, et mon

souïer dans l’ventre, et en voulez-vous, d’l’ail, d’l’gnon,

d’l’échalote?... Alle en rotait!... Mon vieux, y avait de quoi se

marrer!

«--Oh! je m’en doute! affirma Foirotte dit Honoré, en séchant du revers

de sa main ses veux, tout mouillés d’allégresse.

X... Roman impromptu · 第 7 / 11 段