Othon arracha à la solanée sa plus large feuille, la roula sur son genou

et la présenta à X... en disant:

--_Fina flor de la Vuelta Abajo_, mon cher! Goûtez-moi ça et vous m’en

direz des nouvelles!

X... alluma le cigare et le déclara exquis.

--Ce n’est pas tout ça, reprit alors Othon; nous disions donc qu’il

s’agissait de découvrir ce vieux café du Théâtre! Or il est

indispensable qu’avant de me mettre en communication avec les esprits,

je me livre à quelques petites ablutions. Vous permettez...

--Mais, comment! faites donc... Désirez-vous que je me retire?

--Nullement! C’est inutile. J’ai là le _fac simile_ exact de l’anneau de

Gygès... Je vais le mettre et, par conséquent, me rendre invisible.

Tenez, ça y est!

--Époilant! fit X...

--Époilant, non! répondit l’imperceptible Othon, époilant non, mais pas

ordinaire, pourtant! Enfin, chacun son métier, n’est-ce pas?...

--Sans doute!

--Tandis que vous achèverez votre cigare, mon cher X..., je vais enlever

mes vêtements et me purifier dans l’eau boriquée. Ensuite, je me

débarrasserai également de mon corps comme d’un importun paletot. Mon

âme, n’étant plus alors vêtue que de son peresprit (ou, si vous le

préférez, de sa flanelle spirituelle), se trouvera alors dans les

conditions requises pour correspondre avec les puissances de l’Au-Delà.

Ne vous impatientez pas: j’en ai à peine pour cinq minutes...

Le myre n’avait pas menti. X... distingua parfaitement le bruit de l’eau

remuée dans un vaisseau de zinc, puis la chute sourde d’un corps sur le

parquet.

Au bout de quelques instants, il entendit un clair petit bruit argentin;

une sorte de grosse bague roula parmi les bibelots de la cheminée, et

Othon s’offrit de nouveau à sa vue.

--Voilà qui est fait, dit-il, en s’ébrouant avec cette jovialité

particulière à l’homme qui sort de son tub; voilà qui est fait; le temps

de passer ma robe de pourpre maintenant, et je suis à vous.

Il disparut dans un grand placard, et à peine y était-il qu’il se mit à

hurler comme un âne dont on taquine le fondement avec un fer rouge.

--Qu’avez-vous? interrogea X..., effrayé.

--Oh! rien! répondit le théosophe, rien! Il fait tellement noir

là-dedans que je me suis encore trompé...

Il rentra dans la salle, vêtu d’une longue tunique rouge.

--Figurez-vous que j’avais endossé par erreur la robe de Nessus, dit-il.

Vous voyez ça d’ici, comme j’étais à mon aise...

Puis, consultant sa montre:

--Eh eh! reprit-il, sept heures déjà! Il s’agit de ne pas nous amuser

maintenant. Voilà le bouton. Faisons l’obscurité, et en avant! Prenez ma

main. Bien! Asseyez-vous là. Parfait! Maintenant, appuyez ces deux

disques contre vos oreilles...

--Qu’est-ce que c’est que ça? demanda X...

--C’est un téléphone astral, répondit le myre Othon. Vous pouvez

actuellement questionner les esprits au sujet de votre fameux café du

Théâtre... Allez! _vous êtes en communication avec Jules César_.

--Hallo! allo! cria une voix grêle.

--Hallo! allo! répondit X...

Hallo! (Dri-dri-dri-dri-dri.)

--Hallo!!!... Je suis bien en communication avec Jules César, n’est-ce

pas?

--Oui, parfaitement. Qu’est-ce que vous désirez? Un exemplaire de mes

_Commentaires_? Je n’en ai plus: j’ai envoyé le dernier ce matin à

Sarcey... Allo!

--Hallo! Non, mon cher maître, ce n’est pas cela... Un simple

renseignement... Vraiment, je suis confus... Hallo! Pourriez-vous me

dire où se trouve certain Café du Théâtre...

--Le Café du Théâtre?

--Oui.

--Comment voulez-vous que je sache cela? Je ne vais jamais au café...

Demandez cela à Bonaparte: il vous dira ça, lui!

--_Vous êtes en communication avec Napoléon Ier_, dit Othon.

--Basta! cria la voix grêle, qu’est-ce que c’est encore? Hallo! hallo!

Encore un magazine américain qui me demande la collection complète de

mes portraits?

--Non, sire, pardonnez-moi. Je voudrais simplement savoir où est situé

le Café du Théâtre... Jules César prétend qu’il n’y a que vous qui

puissiez...

--Jules César! Jules César! En voilà un fourneau! Basta! De quoi se

mêle-t-il encore, celui-là? Demandez ça au père Baedecker et fichez-moi

la paix!

--_Vous êtes_, dit le mage, _en communication avec Baedecker l’Ancien_.

--Hallo! fit la voix de Polichinelle.

--Hallo! fit X... Est-ce à Baedecker l’Ancien...

--Oui.

--Un homme m’a donné rendez-vous au Café du Théâtre. Où est-ce?

--Où avez-vous vu cet homme?

--Aux courses de Longchamp.

--Tribune ou pesage?

--Pelouse.

--Brun, rouge ou blond?

--Brun.

--Souliers de bains de mer?

--Oui.

--Casquette de loutre?

--Oui.

--Je sais qui c’est. Cet homme est Gaspard le Book. Du hideux

accouplement de 4 et de 7 est né 28 l’infâme. 28 a égaré Gaspard, et

c’est pourquoi vous ignorez ce que vous devriez savoir. En d’autres

termes, Gaspard vient de faire ses vingt-huit jours, et c’est ce qui le

rend si écervelé. Gaspard, en vous quittant, a pris l’express de six

heures. Il n’a oublié qu’une chose: c’est de vous dire où il allait. Le

Café du Théâtre, où il vous a donné rendez-vous, se trouve près du

boulevard extérieur, au milieu de la rue Germain-Pilon.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce dernier mot achevait à peine d’impressionner le tympan de X... que

déjà l’obscurité avait cessé dans le local du mage.

Celui-ci était assis près de son nouvel ami. Il souriait, et la modeste

violette académique avait reparu sur le revers sénestre de son vêtement.

--Vous êtes content? dit-il.

--Enchanté, mon cher mage. Mais, dites-moi, combien vous dois-je?

--Absolument rien! Je suis trop heureux de vous avoir été agréable...

Seulement, ajouta-t-il en reconduisant X..., seulement, j’espère bien

que vous ne m’oublierez pas lorsque vous aurez palpé les quatorze

millions.

--Comptez sur moi, répondit X...

Et il descendit l’escalier quatre à quatre.

_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que la gomme

arabique est soluble dans l’eau. Le myre Othon, qui avait à sa

disposition plusieurs onces de cette précieuse matière, en avait sans

doute fait fondre une certaine quantité. Et, qui sait? peut-être

s’était-il servi de cette composition pour coller la carte de visite sur

le panneau supérieur de sa porte?

PIERRE VEBER

XVII

UNE SOIRÉE CHEZ LES BUTHENBLANT

Le dîner fut très animé. Le vidame portait non seulement tous ses

ordres, mais quelques croix qu’il avait empruntées à des amis.

A sa droite, il avait Mme Bigorneau. Corsage à peine échancré: Élise

aimait mieux réserver des surprises à celui de ses voisins de table

qu’elle appellerait à des entrevues plus intimes. Elle portait

simplement des palmes académiques en diamant.

A gauche du vidame, Marthe elle-même. Comment se trouvait-elle là? On va

peut-être crier à l’invraisemblance.

Et puis après? Est-ce que la vie est vraisemblable? Est-ce que la

_Princesse de Bagdad_ est vraisemblable? Est-il vraisemblable qu’un

simple ouvrier tanneur parvienne aux plus hautes dignités? Et, si

j’avais le temps, je vous raconterais des traits de mon existence qui

sont à peine croyables...

Marthe s’était liée sur la pelouse de Longchamp avec les petites

Buthenblant; elle leur avait offert une place dans le fiacre qui la

ramenait, et, comme une politesse en vaut une autre, les jeunes filles

l’avaient invitée à dîner. X..., prévenu par dépêche, était venu la

rejoindre; ils se trouvaient donc dans la place. Vous voyez comme c’est

rudimentaire.

En face du vidame, sa fille aînée, Odette, et sa fille cadette, Odyle,

toutes deux très décolletées, comme il sied à deux filles honnêtes et

qui n’ont rien à cacher dans le présent, sinon dans le passé.

D’ailleurs, ce procédé est de simple probité envers les célibataires à

marier.

Maubeck, assis entre elles, semblait très gêné; il s’efforçait de ne pas

avoir l’air de regarder ce qui ne le regardait pas, et, en outre, un

réflexe de naturelle curiosité le poussait à considérer ses voisines; la

peur de paraître mal élevé gâtait tout son plaisir. Enfin, il aperçut

que Marthe, devant lui, était aussi fort galamment dévêtue; alors il

trouva où fixer ses yeux, par-delà le prétexte d’un compotier et sans

blesser la bienséance.

Plus loin, X... causait avec Odyle, et la conversation, assez

indifférente au-dessus de la table, était plus animée au-dessous: X...

faisait, comme on dit, un pied de cour. Près d’Odette, le notaire

Bigorneau se multipliait en petits soins; il affirmait à la jeune fille

qu’il pourrait être son père, afin de risquer certaines privautés, et,

dès qu’elles avaient été acceptées sans récriminations, il lui

affirmait, soudain rajeuni, qu’il pouvait être encore son cousin.

Pour remplissage, il y avait un certain nombre d’invités qui se

bornaient à jeter quelques brindilles d’onomatopées dans le feu de la

conversation; ils mangeaient peu, comprenant que leur rôle effacé ne

leur accordait pas le droit de puiser plus d’une cuillerée dans chaque

plat. Ces convives sans importance se connaissaient, se parlaient à

mi-voix et se confiaient des soupçons outrageants sur la moralité des

invités nouveau-venus et mieux partagés.

Enfin, Marthe comprenait qu’elle se trouvait dans le _vrai_ monde.

Au début du dîner, le vidame, s’adressant à Bigorneau, lui dit:

--Mon cher notaire, j’ai eu la délicate attention d’inviter le capitaine

Napau, votre ami.

Aussitôt, trois figures se décomposèrent: celle de X..., furieux de

retrouver partout son remplaçant; celle de Bigorneau, qui redoutait

qu’une indiscrétion ne révélât au capitaine la mort de son oncle, le

vieux de la Ware; enfin, celle d’Élise, encore mal remise de sa dernière

alerte. Pour Marthe, passive et résignée, elle acceptait d’avance sans

bénéfice d’inventaire tous les événements possibles.

Mais les figures se rassérénèrent quand le vidame ajouta:

--Napau ne viendra qu’assez tard dans la soirée: il est retenu dans une

autre maison.

Bigorneau aiguilla aussitôt l’entretien dans une autre voie:

--Monsieur Hicks, que pensez-vous des mines d’or?

--Mais j’estime...

--Vous êtes dans le vrai, reprit aussitôt le vidame, et, à l’appui de

votre thèse, je citerai un fait curieux dont je fus témoin.

Il entama une histoire de placer qu’il continua durant deux plats.

C’était sa coutume: sachant combien il est fatigant de parler tout haut

pendant que l’on dîne, et désireux d’éviter toute contrainte à ses

hôtes, il avait soin--l’exquis maître de maison!--de placer ainsi quatre

ou cinq longues anecdotes, pendant lesquelles il était permis aux

convives de réfléchir, ou de se nourrir, ou de flirter ou de calculer

leurs dépenses, ou de ne rien faire. Ou bien, il créait des discussions

entre les rares amateurs de ce genre de sport. Les jeunes filles

continuèrent à s’égayer avec leurs voisins, et Maubeck ne cessa de

regarder Marthe dans le blanc des yeux et dans le blanc de la peau.

Au dessert, les dames restèrent: le vidame voulait épargner aux maris

l’ennui de raconter plus tard à leurs femmes les polissonneries que l’on

se croit obligé de dire entre hommes. Ah! cet homme-là savait recevoir.

On plaça au milieu de la table un narghileh muni d’autant de tuyaux

qu’il y avait de convives; on l’alluma, et les liqueurs passèrent de

main en main. Lors, le vidame prit la parole:

--Notre ami Maubeck vient d’hériter de quatorze millions, légués par son

père, le vieux M. de la Ware...

--Hugh! interrompit une voix gutturale.

Tout le monde se retourna; mais pouvait-on penser que ce bruit émanât du

maître-d’hôtel de couleur foncée qui servait à table? Des regards

soupçonneux et farceurs s’égarèrent sur un vieux parent pauvre,

sourd-muet de naissance.

--Notre ami Bigorneau s’emploie à mettre notre hôte en possession de son

bien. Je propose de boire au repos du digne M. de la Ware et à la santé

de nos amis.

--Hugh! fit encore la voix.

On regarda le sourd-muet, avec blâme cette fois. Seuls X... et Marthe

avaient reconnu l’exclamation nationale du Mohican: l’Aiguille était là,

sous le frac du maître-d’hôtel.

--Toutes ces dames au salon, dit gaiement le vidame, en offrant son bras

à Marthe.

On se leva. Mais l’Aiguille retint Bigorneau par la basque de son habit

et lui souffla dans l’oreille:

--Visage blême, langue dorée, esprit pervers. Le cleb est sur la piste;

l’homme sur lequel les rayons du couchant ont déteint veut vous dire

quelque chose.

--Où donc, que j’y coure? murmura le notaire, effaré.

--Ici. Restez.

Pendant qu’ils s’entretiennent, suivons les autres.

Le salon du vidame était spécialement disposé pour le flirt: le

prévoyant Buthenblant, soucieux avant tout de conserver un bon renom de

gaieté à sa maison, avait divisé la grande pièce en un certain nombre de

petits _box_ à l’aide de grands paravents de bambou laqué vert pâle,

ornés de mousselines à grandes fleurs.

Chacun de ces box formait donc un petit flirtoir, meublé d’un divan bas

pour deux personnes, de coussins et tabourets, tablettes et veilleuse à

l’électricité: aux murs, de gracieuses compositions d’Auriol. Là, les

couples pouvaient s’isoler et comploter. D’heure en heure, un esclave

frappait contre les paravents, apportait à boire et se retirait

discrètement. Auprès de la cheminée, un espace libre était réservé pour

ceux qui souhaitaient se réunir.

Les invités, chacun avec sa chacune, avaient pris place entre les

paravents; le vidame avait soin de caser son monde, et, apercevant X...

tout seul, il fit signe à Odette de l’aller rejoindre dans la stalle

qu’il s’était choisie.

Odette accourut toute en mousseline rose et sourires, et s’assit aux

côtés d’X...

--Vous cherchez quelque chose, mademoiselle? dit-il assez gauchement.

--Oui: vous. Je vous ai trouvé, je suis contente.

--Et... à quoi puis-je vous être bon?

--Mais à flirter, parbleu!

--Je ne sais pas: j’arrive de ma province.

--Oh! je ne tarderai pas à vous apprendre. Pour commencer, prenez ma

main droite et serrez-la doucement entre vos mains.

--Oui... Et puis?

--Approchez-vous petit à petit jusqu’à me frôler... Mieux encore: soyons

comme en un wagon complet.

--Soit... Et puis?

--Penchez-vous sur moi tout à fait, et essayez de découvrir derrière le

cristallin de mes yeux les pensées complexes qui n’y sont pas.

--Voilà... Et puis?

--Oh! que vous êtes emprunté! Mais posez-moi une foule de questions

saugrenues et grossières; amenez-moi à vous décrire mon âme, puis mon

corps; tâchez de savoir si je suis instruite de choses que je dois

ignorer et laissez-moi comprendre le double sens des ingénieuses

porcheries que la digestion vous inspirera; arrivons ensemble à de

telles confidences et de tels rapports que nous nous dégoûtions

mutuellement et que vous ne me désiriez même plus pour maîtresse.

--Est-ce flirter?... Vous exigez...

--Si, si. J’en ai vu bien d’autres. Si vous vous dérobez, je croirai que

vous me dédaignez. Mais n’oubliez pas que quelqu’un agit de même, à la

même heure, avec votre femme.

--Vous êtes charmante, reprit X..., enthousiasmé; vous êtes un miracle

de grâce ingénue.

--Allez-y. Il n’y a pas de danger: je ne mords pas. Parlons du baiser et

de l’union des âmes, tandis que nos mains voisinent. C’est l’heure

délicieuse où l’on retourne aux états préhistoriques. Voyez: je vous

tends mon cœur, mon âme, mes lèvres, mon corps, enfin tout, sauf ce qui

serait le complément obligé du don de moi-même; mais c’est si peu de

chose, en vérité, que je le réserve à mon futur mari.»

Ainsi, les hôtes du vidame passaient agréablement le temps; les invités

sans importance, ceux qui n’avaient pas le droit au flirt, pratiquaient

des trous imperceptibles dans les paravents afin de suivre les

évolutions des couples voisins, et, à ce jeu, chacun trouvait son

compte.

Cependant, Maubeck s’était assis près de Marthe, et, avec l’aisance d’un

habitué, il l’avait attirée contre sa mâle poitrine.

--Chère madame, dit-il, ne pensez-vous pas qu’il serait bon d’éviter les

préliminaires et d’entrer en matière sans délai?

Marthe, toujours étonnée et faible, acquiesça.

--Donc, appelez-moi Jean-Louis tout court. Je ne reviendrai pas sur ce

que mes yeux vous ont dit durant tout le repas...

--Ils parlaient éloquemment!

--N’est-ce pas? Vous avez donc compris leur langage?...

--Oui; mais... dites-moi... _pas ici?_

A cet aveu naïf, Maubeck ne se sentit pas de joie. Soudain, il songea:

«Diable! je n’ai pas de garçonnière élégante; ma chambre est orde et

puante; je ne saurais mener cette femme du monde dans un hôtel garni; il

me faut à toute force un intérieur capitonné... Oh! que je suis sot!

Pourquoi chercher si loin? A cette heure, la domesticité dîne, les

maîtres de la maison et les invités sont retenus ici. J’ai l’hôtel des

Buthenblant à ma disposition et n’hésite que sur le choix des chambres.

Il dit à Marthe:

--Chère madame, vous plairait-il de visiter avec moi l’étage supérieur?

Filons sans attirer l’attention.

Ils quittèrent le salon; Maubeck conduisit Marthe à travers les couloirs

jusqu’à la chambre du vidame, et alors...

Alors, ô portraits de famille, ancêtres figés dans les cadres, nobles

aïeux engoncés dans la fraise, vous vîtes ceux qui la cueillaient à

votre barbe, et vous ne descendîtes pas! Maubeck profana la couche du

vidame.

Marthe, résignée, n’eut pas un mouvement de révolte; uniquement

préoccupée de guetter les bruits du dehors et les pas des intrus qui

pouvaient survenir à l’improviste, elle se soumettait, indifférente, à

cette nouvelle fantaisie de la destinée. Aussi bien, puisqu’elle avait

fait le bonheur de tant de contemporains, pourquoi se fût-elle refusée à

Maubeck, sinon par caprice?

Au moment où ils se ressaisissaient l’un et l’autre et se préparaient à

redescendre au salon, un bruit formidable retentit à l’étage au-dessous.

JULES RENARD

XVIII

LE DUEL

--Cocher, vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.

Le cocher n’y manqua point. Maubeck descendit le premier du fiacre, fit

descendre l’Aiguille et, comme un domestique stylé, tint la portière

ouverte.

Bientôt l’Aiguille remonta, et Maubeck dit encore au cocher:

--Vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.

Le cocher pensa ce qu’il voulut, mais il garda ses réflexions pour lui.

Chacun ses besoins. On le prenait à l’heure. Plus on l’arrêterait, moins

on le fatiguerait.

--Mon cher Mohican, dit Maubeck à l’Aiguille, nous ne nous arrêterons

jamais assez.

--Pourtant, dit l’Aiguille, une fois suffit.

--Laissez-moi vous soigner, dit Maubeck. Je vous ai promis et je me suis

promis que vous sortiriez sain et sauf de ce duel, et j’en réponds si

vous m’obéissez à la lettre. D’abord, urinez, urinez. Un coup d’épée

dans une vessie pleine peut être mortel, et ce n’est rien quand on a

pris ses précautions. Allons, descendez une dernière fois: je serai

tranquille.

--J’aurais préféré étrangler le notaire, dit le Mohican.

--Et le manger après, sauvage incorrigible! dit Maubeck. Il était temps

de vous l’arracher.

--Pourquoi ne voulait-il pas me rendre mes millions?

--Comme ça, tout de suite, en pièces de dix sous? Tu t’imagines qu’un

notaire va en soirée avec quatorze millions dans sa poche et que, sur un

signe du premier Peau-Rouge venu, il doit les lui compter.

--Les aura-t-il là-bas?

--Là-bas, il aura une épée pointue, phéniquée et passée au feu, et il

essaiera de te crever le ventre. Et c’est très gentil de sa part. Il

avait le droit de te faire arrêter, mener au poste et condamner, pour

coups et blessures, à six mois de prison. Il aime mieux se battre. Ce

goût m’étonne chez un notaire. Il doit être rudement fort à l’épée. Je

te conseille de bien te tenir. As-tu pris une leçon hier?

--L’escrime m’ennuie, dit le Mohican bref.

--Tous les mêmes, ces duellistes! dit Maubeck. Ceux qui manient une épée

comme un parasol sont les plus enragés. Celui-ci saute à la gorge du

notaire; j’accours, je lui épargne un assassinat, je lui arrange un duel

et lui donne l’adresse d’un maître d’armes pour qu’il figure décemment

sur le terrain; il ne bouge pas, il s’en moque, il attend les bras

croisés, et moi, simple témoin, je me tourmente à sa place, je prends

deux leçons par jour au lieu d’une, et je relis mon code d’homme

d’honneur, et je m’entraîne, et je suis prêt, tandis que tu ne songes

même pas à écrire ton testament. Il faut que je prépare ce petit papier

où tu n’oublies point tes amis et que je te prie de le signer et de le

dater. Cocher! arrêtez-nous devant un café.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maubeck, le journaliste, raisonnait sensément. La succession de la Ware

attirait par trop d’amateurs. L’heure était venue d’en supprimer

quelques-uns. Après la querelle, il avait dit au notaire suffoqué:

«L’occasion est bonne: ce Mohican ne sait tirer que l’arbalète. Vous

êtes un sournois pilier de salle d’armes: délivrez-nous du Mohican.» Et

il disait au Mohican: «Vous en avez une veine! Le notaire embrouillait

si habilement vos affaires qu’il vous fallait plaider. Le procès durait

dix années. Puisqu’il commet la sottise de se battre, d’un seul coup

infaillible que je vous montrerai, renvoyez ce notaire à ses aïeux.»

«Et si, comme je l’espère, pensait Maubeck, le notaire véreux et le

Mohican légitime s’embrochent l’un l’autre, le soir même je me présente

à l’étude avec ce papier en règle, je donne cent sous au clerc et je

râfle l’héritage. C’est propre, et d’une suffisante logique.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils arrivèrent les premiers au rendez-vous, suivis d’un second fiacre où

se trouvaient le médecin et l’autre témoin. Le médecin portait sa boîte;

le témoin, une paire d’épées. L’endroit choisi était une vieille salle

de bal de la banlieue, où seuls les duellistes s’obstinaient à danser

encore et que le propriétaire mettait gracieusement à la disposition de

ces messieurs, au prix de cinquante francs la séance.

Maubeck prenait déjà l’air narquois d’un homme correct qu’on va faire

poser, quand Bigorneau et ses témoins parurent. Dès qu’il les vit,

Maubeck éleva son chapeau vers le ciel, puis l’abaissa lentement, ainsi

qu’un haltère, et le Mohican crut qu’il allait le poser sur le sol et le

ramasser ensuite avec ses dents.

Tous ces messieurs l’imitèrent, solennels, excepté le dédaigneux

Mohican.

--Salue donc, lui souffla Maubeck: le duel, c’est l’art de saluer.

--Je veux lui sucer le sang, dit l’Aiguille.

--Tâche d’être convenable, dit le journaliste, et ne me trouble pas dans

mes délicates fonctions de directeur de combat.

De la pointe du pied, il mesura la distance sur le plancher, et, comme

ça ne marquait pas, il recommençait gravement. Il jeta deux fois une

pièce en l’air. Elle retomba sur pile ou sur face, comme il lui plut.

Personne ne vérifia, et Maubeck dit, imperturbable:

--A nous les épées, à vous la place, messieurs.

Les médecins ouvrirent leurs boîtes, allumèrent une lampe et, à la

manière des aiguiseurs de couteaux, promenèrent les épées au-dessus de

la flamme. Très intéressé, l’Aiguille suivait de si près ces préparatifs

de guerre qu’à chaque instant Maubeck devait l’écarter.

Bigorneau marchait de long en large, les mains derrière le dos, et

feignait de regarder, pendus au mur, des cadres que les crottes de

mouches enveloppaient comme d’une légère dentelle à petits pois.

--Déshabille-toi dans un coin, dit Maubeck à l’Aiguille.

Et il surveilla lui-même la toilette de Bigorneau. Le notaire, qui

portait d’habitude un lorgnon, avait acheté, pour la circonstance, sur

l’avis du plus compétent de ses témoins, des lunettes bleues à travers

lesquelles il voyait noir. Elles étaient énormes comme celles des

casseurs de cailloux. Selon le témoin expérimenté, elles devaient

protéger les yeux et effrayer l’ennemi.

Comme, dans leur altercation suivie de voies de fait, l’Aiguille lui

avait griffé, mordu peut-être le visage, Bigorneau s’était collé au

front, aux pommettes et au nez, des carrés de taffetas gommé. Ils

complétaient son aspect terrible, et un observateur étranger, même

attentif, aurait malaisément deviné lequel, du notaire ou de l’Aiguille,

pouvait se dire le véritable Mohican.

Cependant, Maubeck tâtait Bigorneau et frappait sur sa poitrine pour

voir si elle ne sonnait pas la cuirasse traîtresse.

--Otez vos bretelles, lui dit-il.

--Mais mon pantalon va tomber, dit le notaire.

--L’usage de la main gauche n’est pas interdit pour retenir son

pantalon, répliqua Maubeck.

Comme il palpait plus bas, il fronça les sourcils:

X... Roman impromptu · 第 6 / 11 段