X... allait refermer la porte sans plus d’explications, quand l’inconnu

poussa un cri étrange, rauque, guttural, qui fit trembler les murs et

les barreaux de l’escalier.

La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière et s’était laissé choir

sur une chaise, à demi-morte de peur.

A sa grande surprise, X... ouvrit la porte toute grande et tomba dans

les bras de l’inconnu, qu’il embrassa avec effusion.

Il l’attira dans l’antichambre et, le présentant à Marthe:

--Mon ami, l’Aiguille, dit-il, le dernier des Mohicans.

Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina le nouveau venu. Il était

vêtu d’une petite jaquette noire, d’un pantalon à raies et d’une chemise

à col cassé. X..., quand le Mohican eut ôté son chapeau, s’aperçut qu’il

avait coupé sa longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués

maintenant sur son front rouge, se partageaient en deux bandeaux.

Quand ils furent installés tous trois dans le petit salon:

--Mon frère au visage sombre, dit X..., m’expliquera-t-il par quel

prodige il se trouve en ce moment à Paris?

--Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il y a quelques mois, la mort

d’un oncle d’Europe qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas

fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner ses guêtres de

cuir le long de la rivière Hudson. Il s’embarqua comme aide-cuisinier

sur un steamer et débarqua au Havre, d’où il gagna Paris péniblement, en

vivant du prix des leçons de tatouage qu’il donnait, de ci, de là, dans

les casernes. Arrivé à Paris, il se mit à la recherche de l’hôtel de

Sénégambie, où, selon les messages, le vieux Delaware avait brisé son

calumet. Pas plus d’hôtel de Sénégambie que sur la bosse d’un bison

sauvage.

--Amère déception, dit X...

--Tu parles, reprit le dernier des Mohicans. Les leçons de tatouage se

faisaient rares. Je rencontrai, à l’hôtel où j’étais descendu, un

Aïssaoua mangeur de verre, qui m’aida de ses conseils. C’est un charmant

garçon, avec qui j’ai passé de bonnes heures.

--Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe.

--Il n’y a pas, reprit l’Aiguille, de compagnon plus économique qu’un

Aïssaoua, mangeur de verre et de porcelaine. Quand je l’emmène à la

brasserie, non seulement il ne boit point, mais il mange une bonne

partie de mes soucoupes, ce qui me permet de ne payer au garçon qu’une

faible partie des bocks consommés.

--Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous être de quelque secours?

--Ce frère au visage noir, répondit l’Aiguille, est un garçon à la

coule. Sur ses conseils, ton frère, qui fut toujours agile pour

chevaucher sans selle les chevaux sauvages, postula pour entrer comme

côtier à la Compagnie des omnibus. Mais on n’y reçoit que des Français.

Je me tournai alors d’un autre côté et, grâce à des relations que

l’Aïssaoua sut me procurer, je trouvai enfin la position que j’ai

aujourd’hui, ce qui me met à l’abri du besoin.

--Quelle position? demanda X...

--Une femme au visage pâle, répondit gravement le Mohican, s’est prise

d’une grande passion pour ton frère et lui donne les pièces d’or et

d’argent qu’elle-même reçoit d’autres visages pâles. Aussi ton frère

vit-il aussi librement dans ta grande ville que s’il s’abreuvait encore

aux eaux du Potomac.

X... garda le silence. Mais, au bout d’un instant, il ne put s’empêcher

de dire que la conduite du dernier des Mohicans ne manquerait pas d’être

sévèrement interprétée par certaines personnes et que les glorieux

ancêtres Delawares, s’ils apprenaient la chose dans l’autre monde,

pourraient bien n’être pas contents.

--Je vénère mes darons, affirma l’Aiguille, en s’inclinant jusqu’à

terre. Quant à prétendre qu’ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en

se relevant, c’est aussi fort que de jouer au bouchon dans une forêt

vierge avec des boutons de fleurs d’oranger. Mes aïeux étaient des

hommes très fiers, qui ne s’assujettissaient point aux soins du wigwam

et qui regardaient leurs compagnes comme de simples domestiques. Mais si

ces dames leur rapportaient, au retour d’une visite au camp des visages

pâles, de l’eau de feu, des pâtés de venaison et des chaînes de montre,

ils fermaient, croyez-le bien, leurs yeux intrépides.

--Pourtant, objecta X..., le grave Chingachkook? Et le terrible Uncas?

--C’était tout mecs, dos et marlous, répondit l’Aiguille. On ne

s’intitule pas le Grand-Serpent ou le Cerf-Agile quand on a l’intention

de mener une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur personne,

pas?...

Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en vidant sur la table le

contenu d’un portefeuille.

X... et sa femme virent une belle collection de mèches de cheveux noirs,

blonds et roux dont quelques-uns, moins fins, se contournaient en

volutes.

--Le gibier ne manque pas, dit l’Aiguille. Les femmes au visage pâle

aiment beaucoup ton frère, qu’elles appellent Amadou. Je dirai même

qu’elles l’aiment trop.

Et il fredonna:

L’aut’jour avec Thérèse,

Arrivant à son heure,

Je vis avec terreur

Qu’à s’mettait à son aise.

Pardon, madame.

--Voyons, dit X..., comment as-tu su que j’habitais ici et par quel

hasard t’amènes-tu chez moi au moment précis où je réintègre le domicile

conjugal après une absence de dix ans?

--Mon frère pâle était tout à l’heure chez le quart-d’œil. Il n’a pas

remarqué sur un banc son frère au visage sombre, qui lui faisait des

signes d’intelligence, interceptés constamment par les flics?

--J’ai bien cru voir, en effet, quelqu’un qui se démenait dans l’ombre;

mais j’étais trop occupé à ce moment pour y faire attention.

--Ton frère va assez souvent chez le quart-d’œil, continua placidement

le dernier des Mohicans. Il lui arrive même parfois de passer la nuit

dans ce petit abri que les visages pâles dénomment violon. Ce soir, on

m’avait arrêté pour affaires graves; mais faut croire qu’il y avait

erreur sur la personne, car j’ai été relâché au bout d’une heure.

J’avais retenu ton adresse. Je me suis dépêché de venir te voir, avec un

petit détour: le temps d’aller rassurer Irma et d’y faire payer mon

sapin...

C’est pas tout ça, mes enfants, continua l’Aiguille. Maintenant qu’on

s’est revu, il s’agirait de se concerter pour retrouver l’hôtel de

Sénégambie et les pépètes du vieux Delaware.

--Tu es sûr que l’hôtel de Sénégambie n’existe pas à Paris?

--J’en suis sûr. D’ailleurs, le message ne parlait pas de Paris. Il

disait simplement: _Oncle de France décédé à l’hôtel de Sénégambie._ Et

c’était signé «Bigorneau». Qui peut être ce Bigorneau? Un secrétaire, un

homme d’affaires, un domestique?

--Il s’agit donc, dit X..., de chercher dans quelle ville de France ou

d’Europe se trouve l’hôtel de Sénégambie. Ça doit être dans une grande

ville.

--Qui sait? dit l’Aiguille, bien que je voie peu, à la vérité, le noble

Delaware échouant à Étampes (plum’ aux tempes) ou à Sisteron (plum’ au

front).

--Écoute, dit X...: il se fait tard, et je crois qu’il est grand temps

d’aller se coucher. Tu viendras déjeuner demain matin.

--Ça ne se refuse pas, dit l’Aiguille. Faudra-t-il amener le mangeur de

verre? Vous savez qu’il n’est pas difficile à nourrir. Avec un litre

vide, mon frère pâle en verra la farce.

--Ce n’est pas ça, dit Marthe, la salle à manger est un peu étroite.

Nous ferons connaissance avec votre ami plus tard.

--C’est comme vous voudrez, dit l’Aiguille.

Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait trois pas que ses

sourcils se froncèrent. Il aspira l’air avec véhémence et poussa un cri

rauque, le cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De son index

tendu, il désigna une des fleurs du tapis. X... s’approcha et distingua

une faible trace de poussière blanchâtre, qui gardait la forme d’une

semelle de bottine.

Le dernier des Mohicans avait rampé jusqu’à l’empreinte. Il la flaira en

silence. Puis il dit à voix basse, en se relevant:

--Le chef aux trois galons d’or a passé par là. Il avait certainement

des intentions mauvaises, car la plante est plus appuyée que le talon.

Mon frère au visage pâle n’a-t-il pas dit chez le commissaire que sa

femme vivait avec un capitaine?

--C’est juste, dit X... Tu as un beau flair de Mohican. Mais tu te

fiches dedans, en voulant nous épater. A preuve que la trace en question

est la trace de mon pied.

Et, posant sa bottine sur l’empreinte, il fit constater une concordance

irréfutable.

--Possible, dit l’Aiguille. Ceci n’est qu’un détail. L’important est de

retrouver l’hôtel de Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle qui

répond au nom de Bigorneau. Ton frère viendra donc déjeuner demain. En

retour, vous lui permettrez de vous offrir à dîner et de vous emmener au

bastringue.

Il prit congé. X... resta seul avec Marthe. Ils avaient, dans un court

espace de temps, évoqué suffisamment de souvenirs pour un homme seul et

pour une seule dame. Ils s’allèrent mettre au lit et n’évoquèrent pas

plus avant.

GEORGES COURTELINE

X

APPARITION DE DEUX INGÉNUES

Huit jours après les événements que nous venons de rapporter, par une

splendide après-midi d’hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot,

en méditant sur l’inconstance des femmes et l’inanité des biens de ce

monde. Or, comme il tournait le boulevard, il tomba sur un groupe

compact de cinquante à soixante personnes, au sein duquel s’agitait et

gesticulait une silhouette aperçue de dos, aux cheveux plus blancs que

la neige, que coiffait un chapeau de feutre vaste comme le Champ de

Mars.

En face de ce personnage, un inconnu aux larges épaules d’hercule

rougeoyait d’exaspération et répétait sans se lasser, d’une voix qui

voulait être calme et n’y réussissait qu’à demi:

--Je vais péter comme une chaudière! Je vais péter comme une chaudière!

Le capitaine était d’un naturel curieux.

Il s’approcha; par-dessus la houle des têtes, qu’il dominait de sa haute

taille, il jeta un avide coup d’œil.

--Allez-vous me ficher la paix? criait l’homme aux épaules d’hercule. Je

vais péter comme une chaudière, je vous dis!...

Mais:

--Tu es le plus infâme des hommes! répondit la silhouette vue de dos.

--Je vais péter!...

--Le plus lâche et le plus vil de tous!

--Je vais péter!!

--M’obligeras-tu à consommer publiquement ta honte et ton déshonneur?

Dois-je te jeter, devant tous, à la face l’épithète--l’horrible

épithète--que le succube, jusqu’à ce jour, a seul osé disputer au

vampire?

--Je vais péter!!!

--Ah! c’est ainsi? Eh, bien, moi, je vais tout dire, vociféra l’homme

aux cheveux de neige. Tu as profané les mânes éplorées de l’infortuné

Étéocle! Ose dire que ce n’est pas vrai!

A ces mots:

--C’en est trop! Je pète! cria l’hercule, les yeux flambants d’un

sauvage désir de vengeance.

Il dit, et, d’un geste énergique, il ramena en arrière de lui sa main,

plus large qu’une casquette.

Ce fut un éclair: rien de plus.

Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à l’élasticité d’une bande

de billard, la main rebroussa chemin brusquement: elle redescendit le

courant avec la prestesse gracieuse d’une périssoire lancée à toute

force de rames...

Le vieillard, frappé au visage, rendit un son métallique.

La foule, indignée, n’eut qu’un cri:

--Oh!...

Puis:

Quoi? frapper un vieillard chenu...

(s’écrièrent les assistants avec un touchant unisson)

Quelle lâcheté sans égale!

Le visage outragé de ce pauvre inconnu

Arbore la rougeur des flammes du Bengale!

Sur l’homme au cœur abject qui n’a pas hésité

A jeter un vieillard en pâture à sa rage,

Tombons à l’unanimité!...

Nous sommes cent contre un! Courage!

Et nul doute que ces paroles eussent été suivies d’un effet immédiat si

le vieillard, opposant de ses bras écartés une digue à la vindicte

publique, ne se fût écrié:

--Arrêtez!... Cet homme n’est pas celui que je cherche!

La foule devint pâle de surprise.

--Allons! poursuivit le vieillard d’une voix sourde où se plaignait un

immense découragement, ce sera pour une autre fois!... Monsieur,

ajouta-t-il, je vous prie d’oublier les propos inconsidérés que je me

suis permis tout à l’heure. C’est à un autre qu’ils s’adressaient.

Du coup:

--Eh! parbleu! se dit le capitaine, je savais bien que cette voix ne

m’était pas inconnue!... C’est le vidame de Buthenblant!

C’était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux demoiselles: Odette

et Odyle, deux anges de pureté et de grâce, de qui les yeux étaient

quatre bleuets et les bouches deux petits pots de fraises. Semblablement

habillées, elles portaient, l’une et l’autre, la même toque de loutre

hérissée d’une plume de pintade, la même jupe à carreaux blancs et

noirs, le même mantelet mastic agrémenté par la fantaisie du couturier

de petits losanges de frangipane.

L’incident clos et la foule dissipée:

--Eh bien, tu es content, papa? ironisa la plus jeune des deux. Tu t’es

encore fait f... une gifle!

--Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une lente gravité. Tu ne sais

pas ce que tu dis.

--Ça, par exemple, c’est tapé! déclara aussitôt la seconde jeune fille.

Et puis, d’abord, si tu voulais bien être polie avec l’auteur de nos

jours? «Tu t’es fait f... une gifle; tu t’es fait f... une gifle!» En

voilà une façon de parler!

L’autre se dressa sur ses ergots.

--Pardon. Ce sont des ordres? dit-elle.

--Parfaitement.

--Oui? Eh bien, ma chère, tu peux te les mettre quelque part.

--Je peux me les mettre quelque part?

--Sans l’ombre d’un doute.

--Répète-le.

--Je le répète.

--Odette, mon trésor, fit Odyle, je vais aller te cueillir les puces.

--Odyle, mon cœur, dit Odette, je vais aller te peser le foie de veau.

Odette blêmit; Odyle s’empourpra d’un lever d’aube.

--Chameau! cria celle-ci.

--Volaille! hurla celle-là.

--Rosse!

--Gueuse!

--Saleté!

--Pourriture!

Le parapluie brandi par le vide des espaces, les deux vierges allaient

s’élancer l’une sur l’autre, quand:

--Mesdemoiselles de Buthenblant, peut-être? questionna le capitaine, qui

s’était avancé le chapeau à la main.

Le vidame eut un tressaillement de surprise.

--Ah! c’est vous, capitaine, fit-il. Enchanté de vous retrouver. Mes

filles, en effet!

Le capitaine sourit.

--Elles sont charmantes, déclara-t-il.

Mais il n’en put dire plus long.

--Oh! c’te poire! Oh! c’te poire! s’exclamaient d’une seule voix les

demoiselles de Buthenblant. Non, pige-moi la gueule du monsieur!...

C’est ce blair, surtout! c’est ce blair! Ah! non! mince de bobéchon!

A-t-i une tête!... A-t-i une tête!...

Rouge de confusion:

--Je n’ai pas la prétention d’être un Adonis, fit le capitaine avec une

certaine sécheresse. Je me borne à être de ceux dont on ne dit rien.

Le vidame prit la parole:

--Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites n’ont jamais connu

leur mère; elles ont été élevées par moi, en sorte que leur éducation

manque de ce je ne sais quoi qui ne s’acquiert que de la main des

femmes.

--Quoi? s’écria le capitaine, qui sentit ses yeux se tremper de larmes,

si jeunes et déjà orphelines!

Le vidame hocha la tête.

--Non, prononça-t-il d’une voix sourde.

--Comment? non!... Mais, alors...

--Ah! c’est une sombre histoire! murmura le vieillard, pensif.

Le capitaine s’exclama:

--Une histoire! Contez-moi ça, vidame, je vous prie.

--Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant, si l’heure qu’il

est et le lieu où nous nous trouvons ne m’interdisaient de le faire.

--Ah?

--Oui... le récit de mes malheurs--les plus cruels, les plus

effroyables, peut-être, qu’un homme ait jamais soufferts,--ne peut se

faire que de minuit à deux heures du matin dans certains quartiers de

Paris.

Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas sa profonde stupéfaction:

--Qu’est-ce que vous faites lundi soir? reprit-il.

--Mais... rien.

--En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi à une heure et demie

du matin au coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.

--J’y serai.

--C’est bien. Votre main!

--La voici.

--Elle tremble.

--Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur m’était inconnue.

--Regardez-moi dans les yeux.

--Je vous regarde.

--Capitaine, vous pâlissez!

--Je ne pâlis jamais, vidame!

Le vidame épongea son front, baigné de sueur.

--Quel homme! murmura-t-il.

Et, à haute voix:

--Adieu!

--Adieu!

--A bientôt!

--A bientôt... Mesdemoiselles...

Le capitaine s’inclina jusqu’à terre.

Quand il se redressa:

--Ciel! s’écria-t-il.

Il était seul!... LE VIDAME ET LES DEUX JEUNES FILLES AVAIENT

DISPARU!...

Quelle que fût sa force d’âme, le capitaine ne put résister à

l’inattendu d’un tel coup. Il passa sa main sur ses yeux et s’évanouit

pour la seconde fois.

GEORGE AURIOL

XI

OÙ LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAUBECK DANS DES CIRCONSTANCES

ASSEZ SINGULIÈRES

Rue Saint-Vincent.

Il pouvait être minuit ou minuit moins le quart.

La lune était rare. Le noir régnait sur la ville. Des silhouettes

fantasques se dessinaient dans les angles des bâtisses. Par-dessus le

mur du cimetière, des bouts de tombe se découpaient, grises sur le ciel

noir.

Un promeneur attardé qui passait par là s’arrêta devant un réverbère

éteint, et, s’adressant à une personne absente, il cria:

--Oui, monsieur, je suis Maubeck, le journaliste!... et il y a gros à

parier que bien des gens ne pourraient pas en dire autant! Maubeck, le

journaliste, c’est moi, monsieur, et personne ne me persuadera le

contraire. Voici ma carte, la carte qui me donne accès à la Bibliothèque

nationale! Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste--courtier en

observations pour le bureau des Longitudes.

Ayant énoncé cette singulière qualité, l’individu qui prétendait avec

tant d’énergie s’appeler Maubeck parut céder à un instant d’indécision.

Ne sachant s’il devait continuer sa route ou se laisser choir sur le

sol, il hésitait.

Pourtant, après quelques vacillations assez périlleuses, il se remit en

marche.

Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau, il s’arrêta.

--Je suis gris? vociféra-t-il. Moi? je suis gris? C’est trop fort!

Apprenez donc à qui vous parlez! Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le

journaliste! Voulez-vous voir ma carte? Ah! je sais bien qu’on en veut à

Maubeck! On a même été jusqu’à prétendre qu’il était mort!... Oui, oui,

je le sais: on m’a tout raconté! Mais Maubeck se moque du

qu’en-dira-t-on: Maubeck poursuivra son œuvre en dépit des envieux.

Maubeck ne craint rien! Maubeck est un brave, et, s’il y a quelqu’un

derrière ce mur, Maubeck le défie! Oui, monsieur! Allons, sortez,

émergez, montrez-vous! Combien êtes-vous derrière cette muraille? Je ne

me cache pas, moi! Je ne suis pas masqué! Voici ma carte!...

Comme il achevait ces mots, M. Maubeck heurta violemment du crâne une

petite porte verte qu’il n’avait vraisemblablement pas remarquée:

--Tiens! murmura-t-il, c’est bizarre! Je croyais demeurer plus loin que

cela!

Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir longtemps tourmenté la

serrure, il entra, paraissant avoir oublié tout ce qu’il venait de dire.

Une chandelle brûlait sur la cheminée.

Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier reposait dans le seau à

charbon, bien que ce ne fût pas son domicile attitré, il s’en empara,

l’alluma et se jeta dans un fauteuil.

--Ah! ah! fit-il, en développant un gros nuage de fumée, c’est drôle! Le

mobilier de Maubeck danse la ronde ce soir! infiniment drôle! Chaque

fois que Maubeck boit du genièvre, le mobilier de Maubeck se met à

danser! Comment trouvez-vous le bouillon?... Ah! ah! ah! c’est très

amusant!

Et, fredonnant un petit air pour accompagner la valse imaginaire de ses

meubles, il se mit à ricaner doucement.

Durant quelques minutes, il s’abandonna à la rêverie.

Puis, tout à coup, sa figure se rembrunit. Il rejeta sa pipe dans le

seau, se leva, fit deux ou trois fois le tour du salon, tira son

portefeuille, examina sa carte, se frappa le front et, finalement, ayant

plongé précipitamment sa main dans la poche de son gilet, il se mit à

compter.

--Un sou, trois sous, douze sous, cinquante centimes, deux francs; un

sou, deux sous, six sous, un franc... Quatre francs cinquante!... Quatre

francs cinquante!... répéta-t-il, soucieux, quatre francs et cinquante

centimes!... Diable! _l’argent devient rare!_

M. Maubeck n’avait pas achevé de formuler cette attristante réflexion

lorsqu’une voix goguenarde cria derrière lui:

--Menteur!

--Quoi? Qu’y a-t-il? Voulez-vous ma carte?

--Je dis que Maubeck est un menteur, répéta l’ironique voix, Maubeck est

gris. Je sais bien que Maubeck est gris comme trente-six grives--et il

faudrait être bien malin pour m’enlever cette conviction de la tête.

Mais je dis aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est plus grave!

--Qui ose dire cela?

--Moi! répondit la voix, en faisant entendre un bruit de monnaies

secouées. Moi! M. Tirelire, ici présent sur la cheminée! J’affirme que

M. Maubeck est gris, mortellement gris et que M. Maubeck est un menteur!

Et, de plus, j’ajoute cela: Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle,

et Maubeck se casse le nez!

La stupéfaction de l’éminent courtier en observations fut telle qu’il ne

trouva rien à répondre.

Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée et aperçut son

interlocuteur.

C’était un petit bonhomme en terre cuite, vert du haut en bas, ventru

comme une pomme et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de hauteur.

Le sommet de son tricorne était fendu d’un large trou.

Après quelques minutes de silence, M. Tirelire fit de nouveau sonner les

pièces de monnaie qui paraissaient habiter son ventre, puis, s’adressant

à des personnages fictifs, ou peut-être même aux différentes pièces du

fringant mobilier de M. Maubeck, il reprit la parole:

«--M. Maubeck est comme les autres! cria-t-il. M. Maubeck est un niais.

Je n’ose dire que M. Maubeck est un imbécile; mais, s’il est quelqu’un

ici qui prétende m’empêcher de proclamer que M. Maubeck est un superbe

niais, qu’il vienne! Je l’attends!

«M. Maubeck croit aux bruits qui courent et aux nouvelles qu’on lance.

Il croit à la fin du monde. Il se figure que l’agriculture manque de

bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce agonise et que

l’argent devient rare!! A qui comparer M. Maubeck, si ce n’est au plus

piteux des jocrisses? Vraiment la naïveté de M. Maubeck est inouïe!»

Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique. Après s’être

bruyamment mouché, il reprit:

«--Remarquez bien que M. Maubeck est journaliste: il est donc

impardonnable! Ah! ah! ah! la bonne farce! L’agriculture manque de bras!

M. Maubeck va sans doute nous apprendre aussi que les capitalistes ne

dépensent plus rien! S’il était passé sur le quai Conti, il ne parlerait

pas avec autant de légèreté, sans doute!

«M. Maubeck se figure qu’il n’y a plus d’argent, qu’on va frapper des

écus en bois des îles et que, dans dix ans, les collectionneurs

rechercheront la dernière pièce de cent sous comme un objet de la plus

haute rareté! Dans dix ans? Que dis-je? Dans trois ans, dans six mois,

demain peut-être, demain, M. Maubeck paiera son boulanger avec des

coquillages et son propriétaire avec de vagues verroteries!... Peuple!

admire la naïveté de M. Maubeck!

«Évidemment, quelque vertigineux que puisse être le jobardisme de M.

Maubeck, évidemment M. Maubeck ne parlerait pas comme il parle si jamais

il était passé par la rue Guénégaud et par le quai Conti!

* * * * *

«Foule! tu lapiderais cet homme si, connaissant la merveilleuse

organisation de la MONNAIE, il persistait à tenir un pareil langage!

«... Mais cet homme ne connaît pas la MONNAIE. Il ne soupçonne pas

l’existence de cet édifice incomparable! Jamais ses pauvres yeux de

crabe, atteints d’une incurable myopie, n’ont considéré les dix mille

employés qui grouillent dans cet admirable temple! Jamais! Jamais! Ce

vil colporteur d’observations météorologiques, ignore le «langage de

l’argent», et jamais il n’a entendu parler de la «mise en circulation!»

«Il se figure, le pauvre hère, qu’on laisse moisir les lingots d’or au

fond des caves,--et que, là, parmi les champignons sordides et les

louches détritus, ils s’effritent peu à peu sous la mandibule avide des

cloportes!

«Académie! tes palmes pour l’illustre Maubeck, qui vient de découvrir la

mite du ludovic d’or, le charançon de la thune et le ver blanc des

fafiots!

«Triste sire! Pauvre bougre! Méprisable nullité!

«Les dix mille employés, il ne les a jamais vus, ce pauvre individu, ce

misérable quidam, ce quelconque et négligeable zéro! Il ne les a pas

vus, levés dès l’aube, répandant l’or et l’argent parmi le peuple,

inondant la ville de leurs richesses!

X... Roman impromptu · 第 3 / 11 段