«Sombre et fangeux bernard-l’ermite, tu n’es donc jamais sorti de ta

coquille? Tu ne sais donc pas que, selon leur grade, ces employés

reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr., 100.000 fr., 50.000

fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou 50 fr. qu’ils doivent dépenser, distribuer

avant le coucher du soleil!...

«Distribuer est bien, mais il s’agit de distribuer intelligemment. Pour

distribuer, il faut des renseignements et des notes, il faut du flair,

de l’œil, du tact--il faut du génie!

«Le commis qui distribue 50 francs, comme celui qui distribue 50

millions, doit émietter la somme qu’on lui confie en cinquante ou cent

achats habilement combinés et rapporter avec lui toutes les factures

acquittées, ainsi que les marchandises achetées lorsque la chose est

praticable! Sans quoi, notre jeune homme, ayant acquis un diamant d’un

million ou une montre de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix

heures du matin et s’en irait dissiper dans les estaminets et brasseries

les quatre francs cinquante qu’il gagne!

«O honte! M. Maubeck n’est pas informé de ces choses! Le clair flambeau

de la Vérité n’a jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur

intellect! Il ignore que l’employé rentrant au bureau avec un reliquat

serait impitoyablement révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante

centimes.

«Maubeck, le journaliste, le courtier, l’agent d’affaires,

l’entomologiste! Maubeck ne voit pas les flots d’or jetés chaque jour

sur le pavé de Paris! Au lieu de dire: «L’argent est mal distribué,

l’incurie règne à la MONNAIE, il conviendrait de renverser le chef des

Argentiers de la R. F. et de renouveler le personnel de la Banque...»

«Au lieu de proposer des distributions d’argent au coin des rues avec le

concours de MM. les donneurs de prospectus, M. Maubeck s’écrie:

«L’argent devient rare!»

«Erreur! Erreur! Erreur!!!... Oblitération! Folie! Gâtisme! Fange dans

l’œil! L’argent n’est pas rare! Jamais l’argent ne deviendra rare! Il

est mal distribué, mal réparti, et voilà tout!

«Ceci est mon dernier mot! Je n’ai plus rien à dire. Et pourtant si,

encore un cri. Je demande la parole:

«Que le diable emporte M. Maubeck!»

Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant de nouveau ses précieux

intestins, souffla coléreusement la chandelle.

Et l’on n’entendit plus dans la chambre silencieuse que les ronflements

sourds de M. Maubeck, endormi.

PIERRE VEBER

XII

MAUBECK HÉRITE

Avant rêvé cela, Maubeck se réveilla.

Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck. Ses paupières ne lui

permettaient d’émettre qu’un tout petit regard d’abord; puis elles se

fermaient. Quelques minutes après, Maubeck arrivait à les soulever et

glissait un second regard, plus grand; mais, vite jalouses du soleil,

elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maubeck, violemment, se

dressait sur son séant, parvenait à écarquiller les yeux, et renaissait

à la vie réelle; alors, selon son expression, «il faisait le point»,

c’est-à-dire qu’il établissait avec précision l’endroit où il se

trouvait.

Les réveils étaient pour Maubeck une source perpétuelle de surprises.

Jamais, au grand jamais, à l’instar du Sultan, il ne s’était endormi

deux fois de suite au même endroit; non qu’il craignît d’être assassiné,

mais la Destinée se plaisait à ballotter cet homme. Cinq nuits par an,

il couchait dans son lit, dont deux nuits au moins tout habillé; les

autres nuits, il couchait sur la descente de lit, ou sur le paillasson

de la porte, ou sous la table de travail, ou dans le corridor, ou au

poste, ou sur un banc de boulevard, ou dans le lit d’une personne d’un

sexe opposé au sien.

Cette fois, il s’était endormi devant la cheminée, la tête dans le foyer

refroidi. Il dit, sentencieusement:

* * * * *

«Je me suis couvert la tête de cendres, j’ai revêtu le dur cilice, et

j’ai pleuré Jérusalem.»

* * * * *

Puis il ajouta:

«Il me semble que j’ai la gueule de bois. Tout porte à croire que j’ai

bu hier... Qu’ai-je accompli?... Été porter la température probable,

selon mon habitude, dans les journaux; inspecté mes pluviomètres... noté

la dépression barométrique à la tour Eiffel... Dîné chez le vidame de

Buthenblant.» (Ici les souvenirs s’obnubilent.)

Maubeck-le-Journaliste s’interrompit pour aveindre le nez hébraïque d’un

siphon, but une moitié dudit, et reprit:

«Bon dîner... jeunes filles avenantes, élevées à l’américaine...

L’aînée, un beau contralto, a traité sa sœur de _petite morue_...

Causerie animée. Je crois qu’au dessert, après les alcools, j’ai demandé

au vidame la main d’une de ses filles, celle qu’il voudrait... Je ne

m’en dédis pas; mais j’avais déjà bu.

«Qu’ai-je accompli après?»

Il remâcha le goût amer que laissent à la bouche du sage les voluptés

humaines et les liqueurs fortes.

«J’ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à Jonas, au Mallet, à Lapoire,

au Rat, à Jules Simon, à l’abbaye de Thélème; là, j’ai dû encore boire.»

Il se leva. Un nimbe lumineux entourait pour lui les contours des

objets. Il alla tremper sa tête dans un seau d’eau, y resta le temps que

mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle au fond des mers;

près d’étouffer, il émergea, prit du souffle et se retrempa; à la

quatrième reprise, les idées circulaient de nouveau. Maubeck se peigna,

mit du linge, brossa ses habits et présenta à la glace un gentilhomme

pas trop ravagé, assez correct: trente ans à peine, un nez un peu gros,

une bonne figure noire barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux

châtains frisés... un ensemble qui n’eût pas déparé l’intérieur des

Buthenblant.

«Au travail! établissons la température pour demain.» Il tira un jeu de

zanzibar, agita les dés, les lança sur le tapis vert de la table et

compta les points et, prenant sa plume, écrivit: «5 + 3 + 7 = 15.

Température moyenne; orages dans le Nord; temps probable: 8 + 2 + 2 + 4

= 16. Pluie mêlée de vent; nuages, éclaircie vers midi, etc.» Il fut

interrompu par le concierge, qui lui tendit une lettre.

Maubeck en examina la suscription et s’écria: «Qu’est-ce que cette chère

vieille canaille de Bigorneau peut bien me vouloir? M’inviter à dîner?

Je refuserai: je n’ai pas pardonné à Élise la nuit blanche qu’elle me

fit passer devant sa fenêtre, tandis que son mari pêchait à la ligne.

Elle manqua de parole après m’avoir donné rendez-vous! On ne fait pas

ces choses-là à Maubeck-le-Journaliste. Je n’irai chez Bigorneau que

quand Élise se sera excusée.» Il décacheta la lettre: «Tiens, ce n’est

pas signé! Est-ce que le notaire Bigorneau cultiverait la lettre

anonyme?

«Mon cher ami,

«Pourquoi ne vous voit-on plus? Faut-il que j’aille vous relancer chez

vous? J’ai besoin de vous parler, au plus tôt, pour une affaire

importante qui vous concerne. Passez un de ces matins, rue de Douai.»

* * * * *

Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du soleil sur l’horizon:

«Midi moins vingt; j’ai le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant

le déjeuner.»

* * * * *

Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole de poche, se coiffa de son

chapeau et descendit.

Rue de Douai, à l’étude de Maître Bigorneau, le maître-clerc, à l’aide

d’une cisaille, découpait des ombres chinoises dans une vieille boîte

d’Albert; deux autres clercs jouaient à qui cracherait le plus haut

contre le mur, et le saute-ruisseau guillotinait des mouches avec un

vieux coupe-cigares; cela sentait l’étude modèle, solide et bien

achalandée. Maubeck demanda:

--Maître Bigorneau, s’il vous plaît.

--Il est en Chine, répondit finement le clerc.

--Il est dans le sieau: il trempe.

--Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu pour que tu ne sois pas si...

sot, surenchérit un autre clerc.

--Puis-je lui parler? continua Maubeck sans s’émouvoir.

--Il est en main.

--Un coup de pied quelque part vous ferait-il plaisir? interrogea

Maubeck, en ouvrant la porte de la barrière qui séparait les clercs de

l’éventuel public.

Le maître clerc comprit soudain que les plus courtes plaisanteries sont

les meilleures. Il se leva aussitôt et demanda:

--Qui dois-je annoncer?

--M. Maubeck, journaliste.

Bigorneau l’accueillit avec une joie d’épagneul, lui serra la dextre

dans sa main droite, tandis que la gauche la tapotait à petits coups

affectueux. M. Bigorneau avait cette honnête et franche et souriante

figure qui est l’apanage des canailles d’affaires; il semblait un vieux

magistrat de roman, défroqué et bonasse.

Échange de compliments, enquête sanitaire réciproque. Bigorneau

s’installa dans un fauteuil, approcha une règle de ses yeux, l’examina

avec soin, tandis qu’il disait d’un ton de voix naturel:

--Vous vous êtes demandé ce que je désirais de vous, Maubeck? Je désire

faire votre fortune, simplement.

Maubeck eut le tranquille faciès de l’individu qui ne coupe pas dans les

ponts. Bigorneau attendit qu’on le remerciât; Maubeck ne bougea pas. Le

notaire poursuivit:

--Vous nous inspirez beaucoup d’amitié, à moi et à ma femme. Élise

trouve que vous nous négligez; moi, je veille sur vous et je vous ai

trouvé une affaire splendide: vous n’avez qu’à vous baisser pour

ramasser. Avouez, mon gaillard, que vous grillez de curiosité, hé?

--En effet, même que ça sent le roussi...

--Voici l’affaire. Il y a quelques mois mourait dans une petite localité

près Paris un mien client, M. de la Warre; cet ancien peau-rouge s’était

enrichi dans le commerce des cheveux. Oui, il avait apporté d’Amérique

tous les scalps de la tribu des Mohicans, dont il était l’Avant-Dernier;

ce millier de chevelures lui avait formé un fonds de boutique, il

s’était établi marchand de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré,

M. de la Warre se retira des affaires avec plus de quatorze millions de

fortune. Il me confia la gestion de cette somme.

--Elle était en bonnes mains!

--N’est-ce pas? dit Bigorneau sans vouloir discerner l’intention

ironique de cette interruption... Plus un testament, rédigé naguère dans

son pays natal, testament que je devrais ouvrir après sa mort. Le vieux

de la Warre n’avait pu se faire à l’existence européenne: il couchait

tantôt ici, tantôt là, en vrai nomade.

--Je connais ça...

--Il mourut à l’_hôtel de Sénégambie_, à Levallois-Perret. Prévenu par

dépêche, j’ouvris alors le testament. M. de la Warre léguait tous ses

biens, en valeurs nominatives:

1º A un nommé Coignet, qu’il avait connu là-bas, chez les peaux-rouges.

Ce Coignet est mort dans la catastrophe du _Squale_, bien avant le décès

de notre client.»

Jusqu’ici, Maître Bigorneau n’avait pas menti; mais, soudain, il se mit

à altérer la vérité d’une prodigieuse façon:

--Restaient les deux autres légataires. Je les ai vainement cherchés.

J’ai envoyé télégrammes sur télégrammes au premier, un Mohican nommé

l’_Aiguille_; il doit être défunt également; j’ai écrit pour avoir son

certificat de décès; je l’aurai dans quelques jours. Le dernier

légataire est un militaire gâteux et retraité dans une maison d’asile.»

Maître Bigorneau ne disait pas que ce militaire n’était autre que son

bon ami le capitaine Léon Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware;

qu’il avait soigneusement intercepté toute lettre pouvant le prévenir du

décès de son oncle. Quelle sale canaille que ce Bigorneau! il me

dégoûte, et j’ai presque envie de le tuer.

Il reprit:

--En somme, l’héritier de cette splendide fortune est ce vieux gâteux,

qui ne tardera pas à mourir, et c’est encore à l’État que l’argent

reviendra. Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck?

--Si, très mal. L’État est mon ennemi intime. Mais en quoi tant cela me

concerne-t-il?

--Si vous en voulez à l’État, moi je ne lui en veux pas moins; il m’a

trop souvent mis à contribution pour que je ne lui rende pas la

pareille. Il ne faut pas, entendez-vous, _il ne faut pas_ que cet

héritage tombe en déshérence, quand il y a tant de pauvres bougres qui

crèvent la faim.

--A qui le dites-vous!

--Donc, j’ai songé à cette combinaison: vous êtes fils naturel, hein?

--_Je n’ai jamais connu ma mère!_ chantonna Maubeck, et il ajouta:

--Je n’ai jamais connu mon père non plus.

--Vous êtes né en Amérique, je crois?...

--Oui, mais je ne sais où, dans un territoire contesté.

--Eh bien, grâce à des moyens très simples, je fais de vous le fils de

M. de la Ware; vous présentez vos titres: le testament est nul, comme

antérieur à votre naissance, et, d’après la coutume des Mohicans, vous

entrez en possession de l’héritage paternel... dont vous me donnez la

moitié.

--Toujours selon la coutume des Mohicans?

--Enfin, cela vous va-t-il? Je vous donne un père et une fortune! Ça ne

fait de tort à personne.

Assurément, Maubeck n’était pas une canaille; mais c’était ce que les

moralistes classificateurs nomment _une bonne gouape_; il avait beaucoup

de bonté et aussi peu de sens moral qu’un bâton de chaise. Il entrevit

la possibilité de s’enrichir, de devenir un homme du monde, d’avoir un

laquais qui le reconduirait quand il serait poivre, et une voiture qui

le ramènerait chez lui; plus de courses dans les observatoires et dans

les journaux; des cigares à bague, des vêtements élégants, un crédit

dans les brasseries, et qui sait? Le vidame de Buthenblant lui

accorderait peut-être une de ses filles, l’aînée, celle qui a un si beau

contralto. Enfin, ce qui le décidait, c’est que «ça ne faisait de tort à

personne». Donc, il demanda:

--Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autres héritiers?

--Je vous le jure sur mon honneur.

--Vous n’avez pas autre chose à jurer? Enfin, ça me suffit. Eh bien! je

puis vous l’avouer en confidence, mon brave Bigorneau... je suis le fils

de votre feu client, le vieux... comment donc?

--De la Ware.

--C’est ça même. Donnez-moi mon héritage, et que ça ne traîne pas.

JULES RENARD

XIII

MARTHE ET LE MOHICAN

--Comment, c’est déjà vous? dit Marthe.

--«Déjà!» Quel mot cruel! dit le Mohican.

--Vous n’avez pas de chance. Mon mari vient de sortir. Il

m’embarrassait. Ma bonne est malade, et je suis obligée de préparer le

déjeuner moi-même.

--Et vous dites que je n’ai pas de chance! murmura le Mohican.

--Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne peut tarder. Feuilletez la

_Revue blanche_. Je retourne à la cuisine.

--Je vais avec vous, dit l’Aiguille.

--Pourquoi faire, monsieur l’Aiguille? Je n’ai pas besoin de vous.

--Pour que nous brûlions ensemble quelques plats.

--Vous avez une drôle de figure.

--Marthe, il faut que je vous parle.

--C’est sérieux. Vous m’inquiétez. Le temps d’ôter mon tablier, et je

suis à vous.

--Gardez votre tablier, Marthe! gardez vos bras nus, ce teint animé et

cette légère sueur qui perle à votre front.

--Expliquez-vous vite. Qu’y a-t-il pour votre service?

--Marthe, je veux savoir de vous, de vous seule, comment les

Parisiennes, les vraies, celles de votre monde, accomplissent le doux

crime d’amour.

--Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée, vous auriez trop

chaud. Je ne comprends pas très bien.

--Toute la nuit dernière, j’ai lu ce livre, dit l’Aiguille, qui jeta sur

une table l’_Amour moderne_. Et ce qui s’y passe diffère tellement de ce

qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne vos auteurs de badiner. Je

veux des preuves. Et à qui les demander sinon à la femme de mon meilleur

ami?

--Je vous remercie de la préférence, dit Marthe.

--Et d’abord, dit l’Aiguille, ne remarquez-vous rien de neuf en moi,

aucune transformation?

--Si: on dirait que votre costume vous va mieux et que vous êtes peigné,

lavé, presque propre.

--Et ne vous semble-t-il point que je parle plus simplement?

--Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre nous, votre langage

métaphorique manquait de clarté, et ça tenait une place!

--L’Indien est souple, dit l’Aiguille, sa langue plus docile que le

mastic.

--Voilà que vous recommencez, dit Marthe.

--Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je compte que vous achèverez de me

former le goût, et, quand j’aurai lu l’œuvre entière de votre romancier

à la mode, je m’exprimerai comme le ruisseau coule. Déjà je subis

l’influence de ce milieu. A peine entré, j’ai des idées mélancoliques.

Je parie que nous sommes ici dans votre _souffroir_.

--Mon souffroir?

--Oui, c’est-à-dire la pièce où, d’ordinaire, vous sentez une amertume

infinie noyer votre cœur.

--J’ai toujours été heureuse en amour, dit Marthe avec fierté.

--C’est donc votre _aimoir_?

--C’est le bureau de mon mari, dit Marthe. Je n’aime que dans ma chambre

à coucher.

--Quoi? s’écria le Mohican déçu, vous n’avez aucune pièce qui vous soit

privée et dont le nom se termine en _oir_?

--J’ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux baissés.

--Montrez-moi donc, dit l’Aiguille, comment vous vaquez aux soins de

votre toilette: que vos pieds veinés de bleu jouent librement dans des

mules garnies de duvet de cygne; mettez à vos jambes des bas d’une soie

aussi fine que votre peau; lacez votre corset signé par une grande

faiseuse, et que la houpette de poudre coure sur vos épaules nues,

tandis que vos cheveux se tordront devant cette glace.

--Vous êtes un enfant, l’Aiguille. Suis-je femme à donner une leçon de

coiffure quand mon rôti est sur le feu?

--J’ai tort, dit l’Aiguille. Je procède sans ordre. Je débute par la

fin. Excusez et permettez-moi de vous attirer dans ce coin. Comme vos

poignets sont minces!

--C’est pour que le bracelet qu’on m’offre soit toujours assez grand,

dit Marthe.

--Comme cette tête repose sur votre nuque!

--N’importe quelle tête en ferait autant, dit Marthe.

--Oh! les fines dents blanches!

--C’est pour mieux souper, Mohican!

--Vos yeux brillent d’un vif éclat.

--C’est le reflet de mon fourneau, dit Marthe.

--Je ne peux comparer votre bouche qu’à une fleur.

--Une fleur artificielle, mon gracieux homme des bois, car il y a

longtemps qu’elle dure, et je ne vous cacherai pas que plus d’un homme

promena dessus, sans la faner, les chenilles de ses lèvres.

--Il se dégage de vous un attrait indéfinissable, dit l’Aiguille.

--Ne vous cassez point la tête pour le définir, dit Marthe. Je suis

comme ça. Prenez-moi ou laissez-moi.

A ces mots, prononcés par la jeune femme d’une voix résignée, l’Aiguille

se rapprocha d’elle de quelques «séants». Il oubliait le livre de

l’_Amour moderne_ sur la table, son enquête littéraire, le reste des

questions à poser. Et Marthe oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand

sauvage la charmaient, et elle ne trouvait pas commune sa peau de

souliers de bains de mer. Cependant elle feignit de se lever.

--Je serais horriblement vexée, fit-elle, si vous disiez plus tard qu’on

mange mal chez nous.

Mais l’Aiguille la retint:

--Il faut que je vous avoue encore une de mes curiosités, dit-il.

Qu’appelle-t-on une _chaise longue_? Il doit y en avoir une ici; où

est-elle? Je vous supplie, Marthe, de me l’enseigner.

--Si mon mari surgissait... dit Marthe.

--Par exemple! Je lui conseillerais de se plaindre, dit le Mohican. Ce

serait d’une rare ingratitude. J’espère qu’il se souvient de mon

hospitalité.

--Je dresse une oreille piquée par la mouche de l’indiscrétion, dit

Marthe. Aurait-il offensé madame l’Aiguille?

--Peu s’en est fallu, dit le Mohican. Mais j’étais là.

--Le misérable! dit Marthe. Vous les avez surpris?

--Le plus surpris, ce fut moi, dit l’Aiguille, quand une de mes

femmes...

--Vous êtes polygame? Vous avez plusieurs femmes?

--Ne m’en parlez pas... J’en suis dégoûté... Lorsque l’une d’elles,

dis-je, se jeta à mes pieds, s’arrachant les cheveux, criant vengeance!

--Mon mari l’avait séduite, violée peut-être.

--Mais non: dédaignée! Il lui résistait, elle voulait l’assassiner.

J’appelai votre mari et, sévèrement: «X..., lui dis-je, disculpe-toi:

cette femme prétend que tu l’insultes.--Frère, me répondit X..., je n’en

peux plus. Je demande grâce.--Point de grâce! les femmes sont créées

afin qu’on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur de celle-ci? Elle

n’est ni la plus vieille, ni la plus laide, ni la moins avide de

plaisir.--Frère, elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes femmes,

lasses de jaune, aiment trop le blanc. Si tu ne les enfermes, elles me

tueront.--Préfères-tu mourir au poteau de guerre?» lui dis-je.

Cette menace, dont je me servais à chaque instant comme d’une scie,

produisit son effet. Plein d’une nouvelle ardeur, il se précipita...

--Assez! pacha burlesque, dit Marthe. Ton sérail a mis mon pauvre mari

dans un bel état!

--Vous pensez si je vais me gêner à mon tour, dit l’Aiguille.

--Et vous me croyez capable de me prêter à ce libre échange? dit Marthe.

--Une femme contre trois ou quatre cents, c’est flatteur, dit

l’Aiguille. Montrez-vous digne d’une pareille lutte.

--Je la refuse, dit Marthe.

--Bien, bien, bien, répliqua l’Aiguille. Je le dirai à votre mari, et

vous serez grondée. Je le connais; il me doit sa femme: il me la

prêtera.

--Sa femme et sa bonne, dit Marthe.

--Je ne me ferai pas prier par la bonne non plus, dit le Mohican.

La deuxième moitié de ce singulier dialogue avait jeté un chaud entre

Marthe et l’Aiguille. Ils s’écartaient de l’_Amour moderne_ et de ses

formules compliquées. Il n’y avait plus en présence un homme des bois et

une femme du monde. Il y avait deux ennemis réconciliables, qui, les

diverses étapes de la conversation franchies, se trouvaient dans

l’extrême nécessité de faire les bêtes ou d’avoir l’air bébêtes.

Avec une habileté qu’apprécia même notre Mohican inexpérimenté, Marthe

saisit le livre sur la table, se cacha comme derrière un éventail et,

minaudière:

--Désirez-vous quelque autre explication? lui dit-elle.

D’un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber le livre par terre.

--Notez, dit Marthe, que nous n’avons rien ici de ce qu’il faudrait

selon ce livre. Je regrette de ne vous offrir qu’un vilain cadre. Nous

sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne sommes pas riches, riches.

Les bibelots coûtent trop cher pour que j’en déniche à profusion. A

d’autres les vitrines de japonaiseries! Si vous espériez des boîtes de

laques, des saxes, des cartels Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de

ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis, qui devrait être une

peau d’ours, c’est une carpette. Jamais je ne trempe dans un encrier à

fermoir d’argent un porte-plume d’écaille et d’or. Un tableau de genre

ferait sans doute mieux votre affaire que ces vieilles photographies de

famille, auxquelles je tiens. Je me moque des demi-teintes. Le soleil,

nullement tamisé par des étoffes harmonieuses, s’étale comme chez lui

sur notre papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô beau guerrier

de cuivre, je ne suis ni élégante, ni raffinée, ni tourbillon. Une foule

de nuances m’échappent. On traverserait à pied sec mon âme peu profonde.

Ne cherche pas le sens de l’imperceptible sourire qui effleure ma

bouche. Je souris parce que je veux être gentille, voilà tout. Je ne me

replie point sur moi-même: je me développe vers mes amis. Aucune plaie

inguérissable ne saigne dans mon cœur. Je suis une bonne petite femme

sincère, qui laisse des traces dans le sable, qui pèse sur la chaise où

elle s’assied, qui sait son poids et son âge, bref une femme nature et

catholique.

Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre franchement ses deux mains

au Mohican. Elle s’aperçut qu’il les serrait jusqu’au coude et qu’il

remontait en pressant, et que ses pommettes se coloraient d’un rouge

noir comme deux œufs de Pâques villageois.

--Qu’avez-vous? lui dit-elle, câline.

--Le sang de mes aïeux court, affolé, dans mes veines, dit l’Aiguille.

Mes narines flairent des odeurs suaves; mes tempes...

--Ferme ton phonographe anthologique, dit Marthe, qui lui colla sur le

mufle une de ses mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas déjeuner

avec ça. Mon mari va peut-être rentrer dans cinq minutes; mais, en cinq

minutes une femme comme moi fait bien des choses avec un homme comme

toi, viens.

--Où, où, où? hennit le Mohican.

--Faute de souffroir, d’aimoir et de reposoir, dans mon peignoir, cher

adoré tout doré, lui dit Marthe.

Le mélange des races s’opéra. La femme de X... et le dernier des

Mohicans montèrent au ciel. Mais l’homme était plus prompt. Il était

déjà tombé du sommet que Marthe se trouvait encore au milieu de

l’échelle.

X... Roman impromptu · 第 4 / 11 段