Vous m’avez appelé. Vous m’avez dit: «Bigorneau est parti. Viens!» Je
suis venu. J’ai pensé que la solitude vous effrayait, que vous ne
pouviez supporter l’idée d’être seule dans cet appartement, à la merci
des voleurs et des assassins, que le craquement des meubles vous
épouvantait... J’ai eu pitié de vous, et, en dépit de mes nombreux
rendez-vous d’affaires, je suis monté. N’est-ce pas le fait d’un galant
homme?
--Vous arrangez les choses à votre façon, dit-elle.
--Et à la façon de Barbari, mon ami et mon maître, rétorqua-t-il, en lui
entourant la taille de son bras.
Il continua:
--Si ma présence vous ennuie, pourquoi diable m’avez-vous hélé?
--Votre présence ne m’ennuie pas absolument; mais je dois vous dire la
vérité. Ce n’était pas vous que j’appelais. La forme de votre chapeau
m’a trompée: je vous ai pris pour un autre, et cet autre est mon amant.
Vous me l’avez fait rater: il a dû passer quelques minutes après vous,
et, ne me voyant pas, il sera rentré chez lui... Voilà pourquoi je suis
si furieuse.
--Il n’avait qu’à être exact, répondit le capitaine, et, puisqu’il n’est
pas venu, je le remplacerai. Je crois, du reste, qu’il est préférable
que vous trompiez Bigorneau avec un vieil ami comme moi... En tout cas,
il est absolument nécessaire que vous le trompiez. Si vous ne le
trompiez pas, il ne prendrait rien, et vous seriez le dindon de la
farce, puisque vous adorez la friture...
Elle sourit et se leva. Ses cheveux blonds en profitèrent pour se
répandre en nappes dorées sur ses épaules, tandis que son peignoir,
trouvant l’occasion unique pour un tel exercice, se mettait à bâiller
éperdument.
--Vous êtes la plus gracieuse créature que je connaisse, dit le
capitaine, et vous paraissez douée du plus délicieux caractère qu’on
puisse souhaiter. Je vous adore...
--Vous m’adorez? Elle est bonne!... Mais vous ne songiez même pas à moi
il y a un quart d’heure...
--C’est exact. Il y a cinq minutes, mon âme était vide de vous--et,
maintenant, votre image est à jamais installée sur la cimaise de mon
cœur.
--S’il en est ainsi, dit-elle, je renonce à vous expulser.
Elle toussa légèrement et poursuivit:
--Ma physionomie vous plaît, et mon caractère vous semble bon. Mais, en
vérité, que dites-vous des jambes que voici?
Elle retroussa son peignoir jusqu’au genou et découvrit une paire de
mollets dignes de notre Académie nationale de musique:
--Que dites-vous de ça, capitaine?
--C’est exquis.
--Le Créateur, en effet, n’a pas oublié de me garnir les tibias, fit
Élise Bigorneau.
Puis, sur une nouvelle manœuvre de jupes--prenons un ris, prenons-en
deux!--elle ajouta:
--Mais il n’a rien négligé non plus pour l’agrément de mes fémurs.
--Jamais fémurs ne furent plus divinement adornés, répondit le
capitaine, et je ne crains pas de leur décerner hautement ici le titre
de cuisses.
--Mes jambes vous agréent, continua la charmante jeune dame, et mon
visage ne vous est point antipathique; mais si vous voulez vous donner
la peine de promener une main distraite sur mon corsage, ici, au-dessus
du cœur, j’ose espérer que vous serez également satisfait.
Elle lui prit la main et la glissa dans l’échancrure du peignoir...
Au contact de cette chair fraîche et souève, le capitaine devint rouge
comme une grenade.
--Élise, rugit-il, soyez à moi! Il faut que vous soyez à moi
sur-le-champ.
Elle se dégagea:
--Je suis à vous dans une minute, dit-elle simplement.
Et elle disparut dans le cabinet de toilette.
PIERRE VEBER
VII
OÙ LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA REDINGOTE ET UNE PERSONNE QU’IL
A CONNUE AUTREFOIS
Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux bruits d’à côté; il
n’eut même pas la tentation de placer son œil au trou de la serrure. A
quoi bon? Tout vient à point...
Il ne profita pas de ce répit pour descendre dans son laboratoire intime
et s’analyser. Le capitaine, on l’a dit, était de ces hommes forts, mais
peu compliqués, qui vivent les minutes comme elles viennent. Seulement,
il avait le souci d’être à la hauteur des circonstances, et il repassait
en lui-même les images licencieuses dont, à l’ordinaire, l’évocation
était d’un effet sûr.
En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements qui demandaient le
plus de travail à enlever. Certes, il eût été malséant à lui d’ôter tous
ses linges; mais certains gestes de gens qui se dévêtissent sont assez
gauches et vulgaires, et le capitaine ne voulait pas les exécuter en
public. C’est ainsi qu’il défit ses bottines sans les ôter et déboutonna
son gilet de flanelle sous sa chemise, afin de le quitter en même temps
que celle-ci, le moment venu.
Il était prêt: en deux mouvements, il pouvait se transformer de même
qu’au théâtre les mendiants se muent en fées. Un timbre sonna. Le
capitaine pensa:
--Tiens! elle a gardé la femme de chambre... Tant mieux, car j’ai faim.
Voici le _bon gîte_ et, tout à l’heure, _le reste_; un _bon souper_ sera
de rigueur ensuite.
On frappa; il dit, sans se retourner:
--Entrez!
--Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir vous déranger. J’arrive de
Limoges et je vous demande l’hospitalité pour une nuit.
Le capitaine bondit vers l’arrivante, une vieille dame à repentirs
blancs. Vous croyez peut-être qu’il perdit son sang-froid? Nullement! En
moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (et pourtant j’écris assez
vite), il envisagea la situation:
--Bon! une parente de province débarque chez Bigorneau sans être
attendue... d’ici à deux secondes, Élise va entrer dans la chambre...
l’adultère sera aussitôt constaté par cette cousine... elle préviendra
Bigorneau, qui fera une musique impossible... en tout cas, la réputation
de la chère aimée est compromise... Du toupet, comme disait Danton.
Aussi, d’une voix où la politesse cachait mal l’irritation, il s’écria:
--Bigorneau? Vous vous trompez, madame: ce n’est pas ici, c’est
au-dessus! Sonnez fort.
Et mentalement, il ajouta:
--Au-dessus, c’est un appartement à louer! Tu resteras bien dix minutes,
et cela me donnera le temps de déguerpir.
La vieille dame sortit, en s’excusant. Elle avait à peine disparu que le
capitaine repassa en hâte son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate,
boutonna divers hiatus naguère savamment préparés et coiffa son chapeau.
Au moment de sortir, il se demanda s’il importait de prévenir Mme
Bigorneau; il conclut:
--Ça prendrait trop de temps. La vieille va redescendre chez le
concierge, qui la conduira ici. Ces dames s’arrangeront.
Il se contenta de placer bien en vue une carte de visite sur laquelle il
avait écrit au crayon:
«Chère madame,
«Je descends chercher de la bière. Ne vous impatientez pas.
«L.»
Puis il se glissa dans l’antichambre et, de là, dans l’escalier. Au
palier supérieur, la vieille cousine ne se lassait pas d’éveiller à
coups de sonnette les échos de l’appartement à louer.
Le capitaine descendit, demanda «la-porte-s’il-vous-plaît» et sortit
d’un pas gaillard.
Le ciel affichait toujours le même nombre d’étoiles. Pas une de moins.
Mais le Moulin n’était plus Rouge à cette heure tardive, et les rues
s’allongeaient dénuées de passants.
Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset: y tenaient congrès
quatre effigies de Napoléon III, chacune de la valeur de 1 franc. Il
calcula: «2 francs de chambre, 1 franc de viande, et 0,30 de vin. Cela
me permettra d’attendre le jour; j’irai demain réclamer mes biens avenue
Montaigne.»
A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre, où il savait trouver
une charcuterie de nuit. Sur son passage, les cafés fermaient; la
guillotine articulée des devantures s’abaissait lentement; les gaziers
avec leurs perches prenaient au vol les papillons de clarté des
réverbères; au seuil des brasseries, des messieurs et dames tout en
fourrures choisissaient des points de direction vers Cythère. Le
capitaine soupira, car il était resté sur son appétit d’amour, et il
regrettait d’être dépareillé. Il traversa les boulevards, et c’est
vainement que des fantômes lui proposèrent d’acheter le _Soir_.
Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée, versait des torrents de
lumière sur ses obscurs contemplateurs. Au centre, dominant comme en une
apothéose l’harmonie des galantines et des têtes roulées, des veaux
piqués et des foies-gras, une dame en tablier blanc et en fausses
manches de toile candide, coupait des tranches minces et larges à même
les terrines, puis elle les insérait dans la fente d’un morceau de pain,
les bénissait d’un signe de croix de moutarde, y joignait deux
cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait le tout à
l’acheteur.
Auprès d’elle, des sous-chéroubim affûtaient des couteaux, détachaient
des boudins, séparaient des côtelettes et taillaient dans la plaie
incurvée des jambons roses. Et la procession des noctambules affamés
défilait sans cesse devant le comptoir féerique. Du doigt, ils
désignaient leur emplette, ou bien fouillaient avec une fourche dans les
compartiments d’un échaudoir, en retiraient une saucisse plate. Et le
couvercle de la boîte, en se rabattant, soufflait une exquise haleine de
bonnes choses pas chères en train de mijoter.
C’étaient des gens de toutes castes, des brahmanes en riches
pelleteries, des yoghis journalistes sortant de leurs antres, des pârsis
du _high-life_ en habit, accompagnés de leurs petites amies, très
égayées de souper avec les mangeailles des pauvres; puis les parias, les
va-nu-pieds et les traîne-savates qui venaient varier un peu la
monotonie d’avoir toujours faim. Et, auprès, des hétaïres horribles, de
celles qui font illusion aux seuls poivrots et leur vendent à bas prix
des faveurs défraîchies; en cheveux et vêtues de peignoirs sombres,
elles discutaient à haute voix les mérites des charcuteries, avec des
allusions d’une traditionnelle grivoiserie.
Dans l’angle le plus reculé de la salle, sous les pendentifs des
quartiers de lard, un vieux bonhomme, accroupi, chantait doucement un
refrain empreint d’un maniérisme dix-huitième siècle:
L’Amour s’en vient en sa nacelle,
Accueillez-le, ma toute belle,
Chloris, il vous attend...
Mais la brise est par trop volage,
L’Amour a repris son voyage:
Chloris, il n’est plus temps.
Le capitaine entra et jetant, d’un geste noble, l’effigie de l’homme de
Sedan:
--Vingt sous d’assortiment! demanda-t-il.
Une des mégères le dévisagea, puis s’écria:
--Bah! Léon!!
A l’appel de son prénom, le capitaine eut un mouvement involontaire; la
femme en cheveux s’excusa:
--Vous offensez pas si je vous appelle Léon: c’est que vous ressemblez
en mieux à une personne...
--... Que vous avez beaucoup aimée, peut-être? répondit-il en riant.
--Ah! fichtre non! pas des masses! Mais ça, ça me regarde, pas vrai?
--Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine à se tenir debout.
--Alors, reprit la femme, c’est pour ça que j’ai dit: «Tiens, Léon!» Ça
m’a remué des souvenirs... Non, ne prenez pas de terrine de lièvre; ils
la font avec du bœuf avarié. Prenez plutôt une petite queue de porc: ça
ne trompe pas... Oui, Léon, le seul homme qui m’ait laissée
indifférente... enfin, mon mari.
--Vous avez été mariée? fit le capitaine d’un air dégagé quoique
empressé.
--Un peu, mon neveu. J’ose le dire, je n’ai pas toujours été ce que je
suis! j’ai occupé un rang dans la société... A ta place, je demanderais
moins de gelée et un peu plus de cornichons, mon gros chien... J’ai été
une femme honnête. Seulement, tu comprends, je suis seule sur le globe,
j’ai plus d’appui; mon amant a été _fait_ la semaine dernière, et me
voilà sans un bras pour me défendre. Ce qu’il me faudrait ce serait un
homme comme toi, ni beau ni laid, mais fidèle et sûr, et pas trop
exigeant sous le rapport de l’argent.
--Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous fûtes mariée?
--Je viens de te l’annoncer... Avec un type à son aise... Passe-moi un
de tes cornichons... merci... Avec un soldat et un gradé, encore...
--Ah! Et il est mort?...
--Oui... non... sais pas... pas curieuse... je l’ai lâché.
--Vous avez quitté le domicile conjugal?
--Oui, j’ai quitté le... chose... Encore un cornichon s’il t’en reste...
j’ai filé en compagnie d’un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans.
J’avais assez des militaires.
--Vous avez déjà connu des militaires?...
--Oui, tous les officiers du régiment de mon mari... C’était une enquête
personnelle que j’avais commencée; j’avais tenu à la mener jusqu’au
bout.
J’ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie, il m’a plantée là, pour
s’enfuir avec une connaissance de wagon... Voilà... on se prend les uns
aux autres et on se quitte les uns pour les autres... C’est ça la vie...
Redemande donc du veau piqué. Non, c’est moi qui te l’offre, tu me
plais. Fais donc pas de fierté.
--Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité n’était pas moins piquée
que le veau qu’il mangeait, votre mari n’a pas couru à vos trousses?
--Ouiche! Il n’était pas assez dégourdi: un capitaine d’habillement...
--Oh! reprit-il, soudain éclairé, un officier du 270e, hein?
--Bah!... Tu l’as connu? Léon Napau... Tu lui ressembles en mieux.
Elle continuait à parler; mais Léon ne l’écoutait plus. Il la
reconnaissait à cette heure: c’était Célia! Mais combien enlaidie depuis
dix ans! devenue grasse, informe, la figure couperosée, les yeux rouges,
la voix rauque. Elle lui plut ainsi: il lui trouva désormais l’attrait
des choses détraquées. Lui qui voulait tout à l’heure connaître des
filles, il était servi à souhait; en outre, il pouvait s’offrir cette
spéciale vengeance: devenir incognito l’amant de cœur de cette femme qui
jadis l’avait tant détesté et trompé.
Il lui dit donc:
--J’ai été l’ami de Léon Napau!
--Un ami de Napau, avec qui je n’ai pas encore couché! Tu serais le
seul! Il faut réparer cet oubli.
Et elle l’entraîna au dehors.
JULES RENARD
VIII
X... CHEZ LES INDIENS
Si nous revenions à X..., ce «gros mouton», comme l’appelle Marthe? Il
me semble qu’il fait un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite
la corvée de le mener jusqu’au bout et n’a droit qu’aux sorties
indispensables et pressantes. C’est le héros de notre roman. N’y pensons
jamais, soit; mais parlons-en toujours un peu. Qu’il tienne de la place;
qu’au premier signe il réponde: «Présent!» et, chaque fois qu’il voudra
se sauver, donnons un vif croc dans les jambes croisées de son X...
Je le retrouve encore abattu par cet exercice qui est l’unique manière
de répondre à l’indiscrète question du _Mercure de France_:
«Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan de relations
intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et l’Allemagne
et quels seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour y parvenir?»
Collé de la sorte au pied du mur frontière, un honnête homme ne discute
pas. Il attire sur son cœur sa noble et docile épouse. Il l’étreint de
ses bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées, tâchent de faire un
enfant, c’est-à-dire un soldat de plus.
Ainsi les petites revues savent, quand il le faut, rendre service aux
grands pays.
--Tu m’aimes donc toujours? demanda Marthe, avec cet étirement des bras
et des jambes particulier aux poulpes mal écrasés.
--Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau du plaisir, dit X..., et il
me plaît d’en écouter le murmure qui s’éloigne.
--Tiens! c’est mignon, ça, fit Marthe. On dirait de l’indien.
--Tu réveilles en moi de doux souvenirs.
--Aurais-tu vu des Indiens? demanda Marthe, palpitante.
--Je commence, se contenta de répondre X... Après neuf ans de séjour,
New-York me devint inhabitable. On n’y parlait que de Paul Bourget. On
ne pouvait plus faire une course sans craindre de passer sous son
objectif. Comme celui de Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la
ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu qu’un lac, d’aller
voir des hommes qui scalpent pour de bon: je partis à la recherche du
dernier des Mohicans.
--Il est mort en 1757, fit Marthe.
--Tu ne parles que du dernier, reprit X... Moi, je parle du dernier
_irrévocablement_, comme sur les affiches. Qu’on se le dise. N’exige
point, ma chère petite Marthe retrouvée, que je te raconte les détails
d’un voyage long et monotone comme un volume de Pierre Loti, et qu’il te
suffise de savoir que j’arrivai enfin au bord d’une rivière où
j’aperçus...
Voici déjà que je t’intéresse: tu frissonnes, et, si tu étais mère, tu
jetterais un regard d’anxiété au berceau de ton enfant, pour t’assurer
qu’il y dort près de toi, tranquille... J’aperçus, dis-je, sur l’autre
bord de la rivière, un être partiellement vêtu. Debout, immobile, il
semblait faire sécher au soleil la teinture d’iode qui n’était que la
couleur naturelle de sa peau.
«--Qui va là? demandai-je étourdiment, comme le locataire d’un septième
étage qu’on dérange.
«--Ça ne te regarde pas!» telle fut la réponse que je devinai, car
l’Indien se dispensa de dire un mot ou de faire un geste, et il me parut
d’un calme d’où je n’espérai le tirer que s’il y consentait, et non par
ma propre force ni par celle de deux bœufs attelés au même joug.
D’ailleurs je réfléchis que j’avais mal posé la question et que c’était
moi qui «allais là», tandis que lui restait sur place. Il avait donc le
droit d’interroger. Comme il n’en usait pas, je résolus de lui faire des
avances pacifiques, et je levai un doigt vers le ciel.
--Qu’est-ce que ça voulait dire? demanda Marthe.
--Ça voulait dire: Je suis seul. Ne crains point que j’aie derrière moi
une armée nombreuse comme les feuilles de la forêt, car, si j’avais
cette armée, j’ouvrirais et je fermerais mes dix doigts le plus
rapidement possible, sans m’arrêter.
--Et que dit l’Indien?... demanda Marthe.
--Je crois qu’au fond ça lui était égal. Aucun de ses muscles ne
broncha... ou alors, ils bronchèrent tous avec un tel ensemble qu’on ne
pouvait distinguer le jeu de l’un du jeu des autres. Je crus devoir
changer adroitement le sujet de la conversation: je tirai de ma poche
une pièce de cent sous, «l’honneur moderne», dit Marcadet, et je la fis
briller au soleil comme une petite lune maligne. Aussitôt, l’Indien
sauta dans un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me tendit
galamment la main pour m’y faire entrer. Je m’installai et lui dis, en
langue universelle:
«--Comment t’appelles-tu, fils de la Nature?
«--L’Aiguille; c’est, dit-il, le nom de guerre que me donne ma tribu à
cause de mon adresse à l’arc. Mais un nom en vaut un autre: dis le tien.
«--X..., répondis-je; c’est le nom que je mérite par la perfection avec
laquelle j’imite le sifflement des reptiles.
«--Que me veux-tu? La terre du visage pâle manque-t-elle de gibier au
point qu’il braconne sur la terre des autres?
«--En effet, dis-je, le gibier de mon pays devient rare. Tu parcourrais
nos plaines sans y trouver une trace de buffle ou d’éléphant, et les
couvées de perdrix ont mal réussi cette année. Mais l’odeur du gibier
n’est pas ce qui m’attire.
«--Ton wigwam manque-t-il de femmes? dit l’Aiguille. As-tu faim de la
chair des nôtres?
«--Non, l’Aiguille, je peux attendre: j’ai pris mes précautions avant de
partir.
«--Que désires-tu donc? Parle avec celle des deux pointes de ta langue
fourchue qui dit la vérité.
«--Je désire l’adresse du dernier des Mohicans.
«--Le daim est léger mais faible; le cerf est agile mais fort.
«--Je ne dis pas le contraire, l’Aiguille.
«--C’est moi le cerf, et toi, le daim.
«--D’accord, mon cher l’Aiguille, et je prie humblement le cerf de
donner au daim l’adresse du dernier des Mohicans.
«--As-tu des yeux pour ne pas voir? dit l’Aiguille; les araignées
ont-elles tissé leur toile sur tes prunelles? Le dernier des Mohicans,
c’est moi!
«--On dit ça, répliquai-je, ironique.
«--As-tu mal aux cheveux? Faut-il que je t’en débarrasse? s’écria
l’Aiguille, irrité.
«--Il me semblait avoir lu le récit de sa mort.
«--Les visages de farine lisent des livres, répliqua l’Aiguille. Les
mensonges du cœur ne leur suffisent plus: ils apprennent les mensonges
écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit la terre, le ciel et
l’eau.
«--Tu oublies le feu, grande Aiguille.
«--La veille d’une bataille, continua l’Aiguille sans relever
l’impertinence, un chef brave craint-il de faire des politesses à sa
femme, et, le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfiniment pour
elle le fruit confié? Non: le fruit crève l’écorce. Et le fruit, c’est
moi. J’ai dit.
«--Bien dit. Puisque c’est toi le dernier des Mohicans, je te conjure de
me mener dans ton village et de me présenter à ta famille. Je paierai ce
qu’il faudra.
«--Les visages poudrés ont des traîtres, dit l’Aiguille.
«--Pardon, ils n’en avaient qu’un: Dreyfus, et justice est faite,
répondis-je avec une fierté mêlée de honte. D’ailleurs, tu peux me
fouiller.»
L’Aiguille ne se le fit pas répéter.
Il me prit mon tabac à manger, mon canif, ma montre et un certain objet
dont, tu le sais, Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans
cette histoire, sinon le principal rôle, du moins le premier des
secondaires.
--Quel objet? dit Marthe. Je me perds en conjectures.
--Patience, répliqua X..., heureux de l’effet produit. Mon unique souci
est de piquer ta curiosité. Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et,
de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur mes genoux le plus
possible du poids de ton corps.
--Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en étais où l’Aiguille...
--Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir et les dépose au fond du
canot. Puis il saisit les avirons et me dit: «Suis-moi.»
La recommandation était superflue, car, si une chose en suit une autre,
c’est l’arrière d’un canot dès que l’avant s’ébranle.
«--De la prudence, fis-je, hein? l’Aiguille!
«--Es-tu donc, dit-il, une pierre qui va au fond de l’eau?
«--Je ne sais nager que dans la joie, l’Aiguille, et, si ta coque
chavire, je ne resterai pas une minute de plus à la surface.
«--Les caïmans t’empêcheront de couler, grand X..., à moins que tu ne
sois un oiseau pour déployer tes ailes.»
Cette phrase ambiguë me choqua, et j’allais me croire traité de voleur,
lorsque nous entendîmes le mugissement d’une cataracte.
--Vous étiez perdus! s’écria Marthe, les doigts joints.
--Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire une pareille bêtise, puisque me
voilà? répliqua X..., dont les mains avaient disparu. Je poussai,
d’ailleurs, le même cri que toi.
Mais l’Aiguille me dit avec mépris:
«--Mon frère a-t-il l’habitude de se désaltérer aux gourdes pleines de
feu?»
--Je ne comprends plus, dit Marthe.
--Cela signifiait: «Mon frère boit-il trop d’eau-de-vie? S’enivre-t-il
de liqueurs fortes? Et veut-il que d’un coup de tomahawk, je fasse
rentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent au moindre danger?»
A ces mots, l’Aiguille rama vers la rive. Il me débarqua, se débarqua
lui-même, prit le canot, le chargea sans façon sur mes épaules, et,
tandis qu’il écartait les hautes herbes, je portais le frêle esquif, et,
d’un pas rassuré, nous côtoyâmes la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la
cataracte, et nous aurions, avec une égale aisance, remonté n’importe
quel courant.
Comme je le complimentais de cette manière d’écluser, l’Aiguille me dit:
«--Figure-de-Craie, il est plus facile de voir courir un chat sauvage
que de le prendre.
«--Je m’en doutais, l’Aiguille, bien que le rapport m’échappe.
«--Oiseau babillard, ce qu’on ne peut faire par la force, il faut le
faire par la ruse.
«--Évidemment, dis-je, mais à quoi cela nous avance-t-il?»
En effet, nous n’avancions plus. Les herbes devenaient inextricables.
Elles se multipliaient en grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de
_la tête_, et l’Aiguille même, justifiât-il son nom à la lettre, n’y
pénétrait pas.
«--As-tu une allumette?» me demanda l’Indien.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu’un sonne!
--Qu’il entre, dit X... Je finirai mon histoire une autre fois.
Souviens-toi, chère Zibeline, que je m’arrête juste au moment où
l’Aiguille et moi nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin,
mettre le feu à une forêt tout entière.
TRISTAN BERNARD
IX
L’HÔTEL DE SÉNÉGAMBIE
On sonna une seconde fois.
--La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit Marthe.
Elle alluma un bougeoir.
--Accompagne-moi, dit-elle à X... J’ai peur d’y aller seule.
La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine, sur le palier sombre, un
individu d’assez mauvaise mine, coiffé d’un melon à bords plats.