GEORGE AURIOL, TRISTAN BERNARD
GEORGES COURTELINE
JULES RENARD, PIERRE VEBER
X...
ROMAN IMPROMPTU
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PARIS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
DES MÊMES AUTEURS
Chez le même éditeur:
GEORGE AURIOL
L’HOTELLERIE DU TEMPS-PERDU.
LE TOUR DU CADRAN.
SOIXANTE A L’HEURE.
TRISTAN BERNARD
L’AFFAIRE LARCIER, roman.
CORINNE ET CORENTIN, roman.
L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, roman.
LA FAUNE DES PLATEAUX.
FÉERIE BOURGEOISE, roman.
LE JEU DE MASSACRE.
LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre).
LE TAXI FANTOME.
GEORGES COURTELINE
BOUBOUROCHE.
LES GAITÉS DE L’ESCADRON.
LE TRAIN DE 8 H. 47.
LES LINOTTES.
UN CLIENT SÉRIEUX.
AH! JEUNESSE!
MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR.
LES FEMMES D’AMIS.
LIDOIRE ET POTIRON.
LA PHILOSOPHIE DE GEORGES COURTELINE.
THÉATRE
Tome I: BOUBOUROCHE.--UN CLIENT SÉRIEUX.--LES BOULINGRIN.--MONSIEUR
BADIN.--LA CRUCHE.--LA PEUR DES COUPS.--LA PAIX CHEZ SOI.--LE
COMMISSAIRE EST BON ENFANT.
Tome II: LE GENDARME EST SANS PITIÉ.--LA CONVERSION
D’ALCESTE.--LIDOIRE.--THÉODORE CHERCHE DES ALLUMETTES.--LES GAITÉS DE
L’ESCADRON.--LE DROIT AUX ÉTRENNES.--HORTENSE COUCHE-TOI.--L’ARTICLE
330.--LES BALANCES.--GROS CHAGRINS.
JULES RENARD
HISTOIRES NATURELLES. Illustré.
POIL DE CAROTTE, roman. Illustré.
PIERRE VEBER
MADEMOISELLE FANNY.
UNE PASSADE, roman. Illustré. (En collaboration avec Willy).
AVERTISSEMENT
Au roman qui suit, quelques mots d’explication sont nécessaires. Il est
temps de dire aux lecteurs ce qu’est l’_X..._, roman impromptu par les
humoristes G. Auriol, Tristan Bernard, Courteline, Jules Renard et
Pierre Veber.
Les humoristes ci-dessus (dont l’éloge n’est plus à faire, puisqu’ils
s’en sont chargés à plusieurs reprises), ces humoristes pensèrent qu’il
serait bon de relever le niveau littéraire des lecteurs de romans. Ils
imaginèrent d’écrire en collaboration un roman dit _impromptu_, sans
plan préconçu, sans sujet arrêté. Le _Gil Blas_ voulut bien accueillir
cette tentative, qui n’a d’autre précédent que la _Croix-de-Berny._
Il fut convenu que l’on tirerait au sort les noms des cinq auteurs, afin
d’établir l’ordre dans lequel ils se succéderaient; chacun devait écrire
un feuilleton faisant suite à celui qui le commandait. Le premier de la
liste donnerait le titre du roman et le personnage qui, seul, fût
invulnérable (précaution qui assurerait un semblant d’unité à l’œuvre).
Le sort établit la liste suivante:
PIERRE VEBER
JULES RENARD
TRISTAN BERNARD
GEORGES COURTELINE
GEORGE AURIOL
Le roman devait comprendre 30 à 35 feuilletons. Chaque feuilleton serait
signé. Toute modification des personnages était autorisée, sauf la
modification de sexe. Il était permis de tuer ceux qui déplaisaient (à
l’exception de X...). Il était également permis d’en introduire
d’autres, même s’ils ne prenaient aucune part à l’action. Ladite action
pouvait être transportée dans toutes les parties du monde; en pareil
cas, il importe de prévenir le lecteur, qui ne se méfierait pas, par
quelques phrases explicatives.
Donc, résumons nos intentions: Nous avons voulu faire du
roman-feuilleton une chose purement mécanique, simplifiant la besogne
par la division du travail. En même temps, la coopération au travail,
ainsi qu’aux bénéfices, éminemment socialiste, est d’un exemple
excellent pour nos confrères. Nous espérons que notre tentative aura
contribué du moins à ranimer l’esprit de corps, qui tend à disparaître
de plus en plus chez les littérateurs. Il se peut que le roman ainsi
composé soit d’une sottise navrante; il se peut (et nous le souhaitons)
qu’il soit, au contraire, d’une gaieté parfaite; il aura du moins
l’attrait de l’imprévu aussi bien pour nos lecteurs que pour nous-même.
PIERRE VEBER.
(Paris, 1895)
X...
PIERRE VEBER
I
UNE SITUATION QUI N’A PAS DE NOM
Le monsieur, d’un certain âge, que deux sergents de ville tenaient aux
biceps, n’eut pas l’air surpris lorsqu’on le présenta au commissaire.
--Voilà, dit le brigadier, un gaillard que nous avons pincé en train de
jeter des pierres dans les fenêtres de Mme veuve Coignet, 53, avenue
Montaigne. C’est un anarchiste de la pire espèce.
Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait le local, comme s’il
avait l’intention d’y établir une industrie quelconque. Assurément, «il
en avait vu bien d’autres» et ne gaspillait pas l’émotion.
Le commissaire lui demanda:
--Vos nom et prénoms?
--Je n’en ai pas, répondit le monsieur.
--Comment vous appelez-vous?
--Je ne m’appelle pas.
--Allons donc! Vous refusez de dire qui vous êtes?
--Je ne suis pas.
--Vous voulez plaisanter avec la justice, mon garçon; vous faites le
mariolle, hein? Ça vous passera, joli jeune homme...
--Monsieur, je ne plaisante pas. Je n’ai pas de nom parce que je suis
mort, il y a dix ans, dans la catastrophe du _Squale_.
Le commissaire, soudain, changea d’attitude; il pensa: «J’ai affaire à
un pauvre fol», et il s’empressa d’adopter le ton d’exquise courtoisie
que les magistrats réservent aux seuls déments:
--Ah! oui, je vois qui vous êtes... l’Empereur du Maroc, n’est-ce pas?
et vous venez d’hériter de 600 millions? Que Votre Majesté daigne
m’excuser... ces messieurs vont La reconduire en voiture.
--Monsieur, vous vous méprenez: je ne suis pas fou. Je vous affirme que
_je suis bien mort_, et j’ajoute que c’est ce qui me tue. Vous avez
peut-être entendu parler de ce naufragé du _Squale_ qui revint en France
dix ans après le sinistre?...
--Oui. On n’a jamais élucidé cette affaire-là; c’est tout récent,
n’est-ce pas?
--Tout récent; le naufragé en question, c’est moi. Parmi les noms des
passagers qui avaient péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà
pourquoi je n’ai plus de nom.
--Comment avez-vous fait pour vivre dix ans sans état civil?
--J’étais dans un pays où l’on ne s’inquiète pas de contrôler l’identité
des gens, et puis cela m’amusait un peu de faire peau neuve; aussi
n’ai-je pas réclamé, lorsque j’ai appris que l’on me croyait mort.
J’étais bien là où je me trouvais et je n’avais aucune hâte de rentrer
en France. J’ai passé dix bonnes années là-bas, à New-York, sous le nom
de Hicks.
--Alors, vous vous nommez Hicks?
--Non plus. Car, au bout de dix ans, j’ai voulu reprendre mon véritable
nom; trop tard, il y avait prescription. Or, j’avais avoué que Hicks
n’était pas mon patronyme; il n’y avait plus moyen de le reprendre. A
cette heure, je suis dans une situation plus triste que celle du bâtard,
qui, lui, a au moins un prénom.
--Tout ça ne m’explique pas pourquoi vous jetez des pierres dans les
carreaux. Finissons-en: je suis pressé d’aller me coucher.
--Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir? D’ailleurs je jetais des
pierres dans _mes_ carreaux.
--Pourquoi?
--Parce que ma femme ne voulait pas m’ouvrir, c’est clair.
--Ah! ah! vous êtes marié...? Et pourquoi votre femme ne voulait-elle
pas vous ouvrir?
--Mais parce que je suis mort depuis dix ans! Quand j’ai vu qu’à
New-York on refusait de me reconnaître, j’ai pensé: «Je vais retourner à
Paris, où j’ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra, elle.» J’arrive
ici; je m’informe de Mme veuve Coignet...
--Je comprends: vous avez trouvé votre femme remariée... C’est très
curieux!
--Vous trouvez?
--Et vous réclamez votre femme qui ne veut plus de vous?
--Vous n’y êtes pas du tout. Vous devez penser que j’ai, maintenant, un
grand détachement des choses humaines. Avec mon état civil, une partie
de moi est morte; il m’est impossible désormais de m’irriter ou de me
réjouir. Comprenez-vous? je me survis, et la mélancolie indifférente qui
est ma nuance d’âme ne se teinte d’aucun courroux. Je pensais donc que
ma femme n’avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant dix ans.
J’aurais accepté qu’elle se fût remariée.
--Si elle ne s’est pas remariée, de quoi vous plaignez-vous? Faites-vous
connaître.
--C’est ce que j’ai fait; j’ai trouvé ma femme avec un amant. Le nom de
mes ancêtres m’est d’autant plus précieux qu’il ne m’appartient plus. Ma
veuve le traîne dans la boue; tout le quartier sait qu’elle vit
maritalement avec un capitaine d’artillerie. J’ai exigé qu’elle
régularisât; elle ne veut pas; elle refuse même de me recevoir.
--Introduisez une demande en rétablissement d’état civil; et quand vous
aurez été reconnu, vous demanderez le divorce.
--Vous n’ignorez pas qu’on ne meurt qu’une fois. J’ai réclamé, imploré,
quémandé, postulé, je n’ai rien obtenu. On s’est borné à interroger ma
veuve; elle a toujours nié que je fusse son mari. Elle a raison, après
tout; ma fortune était suffisante pour deux; elle ne suffirait pas pour
un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j’ai beaucoup changé;
personne ne m’a trouvé ressemblant. Je ne vous trompais donc pas quand
je vous disais que j’étais mort depuis dix ans et que je n’avais plus de
nom.
--Que comptez-vous faire?
--Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Je
n’ai plus droit à la Justice et je n’attends rien que de moi-même.
--Ici, nous ne sommes pas d’accord. Promettez-moi de vous tenir
tranquille; à cette seule condition je vous rendrai la liberté.
--Je ne promets rien. Car vous n’avez pas réfléchi à ceci: _on ne
m’arrête pas_. Pour m’arrêter, il faudrait mille formalités pour
lesquelles il est nécessaire que je possède un nom. Je suis un fantôme.
Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet père pour tapage nocturne? Non,
n’est-ce pas? Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu’un
procès-verbal contre moi. Ma situation comporte mille ennuis; elle me
prive des plus élémentaires avantages sociaux, mais elle me dispense des
servitudes y-afférentes.
Le commissaire parut vivement intéressé par ce raisonnement; il calcula
la quantité de travail supplémentaire qui lui incomberait s’il retenait
ce prévenu anonyme, et il se résolut à l’indulgence:
--Vous pouvez vous retirer; mais n’y revenez plus.
--Laissez aller monsieur.
Le monsieur quitta le commissariat. Un instant, sous le porche, il
contempla le ciel, comme s’il en allait choir une solution filante. Puis
il s’en fut, du pas d’un homme que rien n’inquiète, à l’avenir.
Il se rendit au 53 de l’avenue Montaigne, où, à cette heure tardive, sa
femme et l’amant d’icelle devaient être sans défiance. Il ne savait pas
ce qu’il allait leur dire, mais il comptait sur le hasard, l’inépuisable
hasard, qui fournit les contenances et les mots qui vont avec. Il
verrait; l’important était d’arriver à une transaction.
Il sonna: sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement:
--Ne vous effrayez pas, c’est encore moi. Mais je n’ai pas de mauvaises
intentions.
--Vous savez qu’_Il_ est là.
--Ma chère veuve, je viens vous ennuyer pour la dernière fois. Je désire
_lui_ parler, et vous assisterez à notre entretien.
--Qui dois-je annoncer?
--Mais... Ah! oui, c’est vrai... je n’y pensais plus. Annoncez M. X...
tout court.
La femme sortit. X... resta dans l’antichambre, inspecta le local. Sur
la cheminée, son portrait souriait dans un cadre orné d’un crêpe;
devant, une fleur artificielle faisait semblant de se faner dans un vase
de porcelaine.
Rien n’était changé, et cela n’avait rien de surprenant, car il est
certain que rien ne change et que «tout est bien toujours la même
chose», selon le mot de l’écrivain allemand. Il prit la fleur et la mit
à sa boutonnière.
La porte du salon s’ouvrit:
--Si vous voulez vous donner la peine d’entrer?
_L’autre_ était là. Le capitaine était un homme entre deux âges, mais
non entre deux maîtresses; petit, replet...
Après tout, vais-je m’attarder à décrire un personnage dont la vie ne
tient qu’à un fil, qui peut être tué d’un moment à l’autre par le
caprice de mes collaborateurs?
Il se leva, indiqua un siège. X... parla en ces termes:
--J’ai annoncé à madame que je n’avais aucune mauvaise intention; je
réitère cette annonce pour que vous laissiez en repos le revolver autour
duquel, imprudemment, votre dextre se joue dans la poche de votre
veston. Aussi bien, n’êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je me
présente les mains pleines de conciliation. Vous savez qui je suis.
--Mais... je n’ai pas l’honneur...
--Si, vous avez l’honneur. Entre nous, vous pouvez avouer que vous
_savez_ qui je suis. Sans reproches, je vous ferai observer que vous
occupez ici ma place; mes biens sont les vôtres, ma femme vous
appartient. Je ne réclame rien de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas
assez égoïste pour vous dégoûter de ma succession. Par contre, j’exige
absolument que vous régularisiez.
--Régulariser? Quel intérêt cela a-t-il pour vous?
--Amour-propre d’outre-tombe... J’ai toujours eu le goût des positions
nettes; je ne veux pas que l’on dise que ma veuve fait la noce. Je vous
avertis qu’en cas de refus de votre part, je suis prêt aux représailles.
--Lesquelles?
--Ce serait trop long à vous expliquer. Vous soupçonnez que je suis prêt
à vous infliger mille supplices chinois. Aussi, je vous conseille de
vous soumettre.
--Il y a néanmoins un obstacle au mariage que vous voulez m’imposer...
Je suis déjà marié.
--Ah! bah!
--Oui. Ma femme est partie en bombe, il y a une dizaine d’années, avec
un ami à moi. Depuis, ils n’ont plus donné signe de vie. Cependant, en
me mariant, je m’expose à être bigame; m’y obligerez-vous?
X... médita; il reprit:
--Pourquoi pas? On ne pourra prouver votre bigamie qu’en démontrant
l’existence de votre première femme; or celle-ci a tout intérêt à ne pas
se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle régularisé.
N’éprouvez-vous pas quelque joie à mettre au monde de petites
monstruosités légales?
Le capitaine répondit:
JULES RENARD
II
LA RÉPONSE DU CAPITAINE ET LA RÉPLIQUE DE X...
--Monsieur, vous m’ennuyez avec votre histoire. Elle est à dormir
debout, sur un pied. Vous vous dites: «Voilà une bonne bête de
capitaine, un capitaine de Courteline: je peux le faire poser.» Et vous
me faites poser. Dans quel but? Je ne sais pas; pour gagner un pari,
sans doute, une somme infime, soixante-quinze francs peut-être, ou
quelque dîner. Et vous inventez cette catastrophe de la _Gascogne_.
--Du _Squale_, reprit doucement X...
--Tant pis pour vous. Avec la _Gascogne_, vous m’intéressiez. C’est un
bateau superbe, admirablement monté, le type modèle de notre marine.
Pleurons la _Gascogne_ tant que vous voudrez, mais je me moque du
_Squale_ ou de sa carcasse au fond des eaux, s’il en reste. Passons. On
vous croit mort. D’abord, ça vous va pendant dix ans. Puis ça ne vous va
plus. M’expliquerez-vous cette lubie? Quand on est mort, c’est pour tout
le temps!
--Oui; mais quand on n’est pas mort?
--Quand on n’est pas mort, on le dit le soir même, le lendemain, huit
jours après, au plus tard. On télégraphie à sa famille désolée. On
rassure ses parents affligés, ses amis inquiets. Vous, malin, vous vous
distinguez. Il vous faut de l’original, des coups de théâtre préparés de
loin, un retour à effet, une situation embrouillée, du mauvais
feuilleton de sous-off, et ça vous amuse de réclamer un nom que vous ne
vous rappelez même plus, au bout de dix années. Pourquoi dix?
--Parce qu’il y a prescription.
--C’est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez. Apprenez qu’il n’y a
pas de prescription amissive des noms. La propriété du nom est
inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter votre Larousse...
ici, toujours à droite. Je me suis interdit de le changer de place, par
déférence pour son poids. Quel meuble! Vous y lirez une demi-colonne de
renseignements désastreux pour votre cause. Ça vous ennuie, hein! mon
naufragé?
--Du tout, répliqua X..., qui reprenait sa bonne humeur en lisant le
Larousse. Mais, si j’ai droit à mon nom, il me faut au moins rétablir
mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon identité.
--Et moi, dégourdi! ne suis-je pas là pour un coup? s’écria le
capitaine. Citez-moi devant le tribunal. Pensez-vous que j’aie peur? Me
croyez-vous capable d’un faux témoignage? Est-ce que j’ignore votre nom?
Est-ce que j’ignore que vous vous appelez...
--Taisez-vous, fit X... vivement: vous allez tout gâter.
--Bon! bon! dit le capitaine. Gardez votre incognito, si vous y tenez.
J’aime autant ne plus vous connaître. J’ai horreur des nouvelles
relations. Mais alors, que venez-vous f... ici? Reprendre votre femme?
Aline! Aline! écoute un peu.
--Tiens, vous l’appelez Aline? Moi je l’appelais Marthe.
--Moi, dit le capitaine, je l’appelle Aline: C’est plus court et ça
efface le passé. Aline, regarde le monsieur, regarde-le bien, et dis si
tu l’aimes mieux que moi.
--Oh! mon ami!... fit Aline.
--Ne comprends-tu pas? dit le capitaine. Je te demande si tu préfères
coucher avec le monsieur qu’avec moi.
Aline ne sut que rougir et se retirer.
--Vous voyez, dit à X... le capitaine, quelle impression vous lui
produisez. Elle vous tourne le dos. Ayez donc l’amabilité de m’en faire
autant.
--Monsieur, expliqua X... qui se raffermissait, je vous le répète, je ne
réclame ni ma femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes l’amant de
Marthe...
--Aline, Aline, rectifia le capitaine.
--Mettons Marthe-Aline, dit X... Je vous prie de l’épouser, c’est-à-dire
de régulariser, pour mon honneur.
--Encore? s’écria le capitaine. Nous n’avançons pas, nous piétinons:
nous n’en sortirons jamais. Il me prie de régulariser pour son honneur.
Il a des mots charmants. Dites donc, jeune homme qui parlez si haut de
régulariser, êtes-vous en règle avec votre service militaire? Quand vous
vous prélassiez là-bas, à New-York, qui faisait vos premiers vingt-huit
jours, vos seconds vingt-huit jours, et vos treize jours?
--Oh! répondit X... avec suffisance, il y a prescription.
--Décidément, c’est une rage. Sachez, pékin retour d’Amérique, que le
sous-lieutenant n’a qu’un galon, que le lieutenant en a déjà deux, mais
que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez qu’un capitaine ne reçoit
de personne des leçons de code militaire, et sachez qu’il n’y a
prescription pour les déserteurs, en temps de paix, qu’au bout de trente
années, et que sur un signe de moi, on peut vous coffrer.
--Vous ne ferez pas ce signe, dit X... En vous sommant d’épouser ma
femme pour mon honneur, je m’adresse non au capitaine, mais à l’homme
d’honneur. Restez donc assis.
--Vous connaissez mon faible, dit le capitaine, qui se levait avec cette
solennité qu’ont perfectionnée en France les hymnes russes. Je pense,
comme vous, qu’un homme ne saurait vivre sans honneur. Voici mon
revolver. Je me retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous.
--Vous voulez que je me brûle la cervelle?
--Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine. Je veux que chacun fasse
son devoir.
--Vous oubliez notre unique statut, dit froidement X... Je regrette
qu’il me soit impossible de me suicider. Ça terminerait tout, et mon
Dieu! j’en ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel sourire
qu’il avait appris des cannibales forains de New-York, s’il m’est
défendu de me supprimer moi-même, rien ne m’empêche de vous tuer. Je
n’ai qu’à tourner contre vous cette arme que, si imprudemment, vous
m’avez prêtée.
--Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais: elle n’est pas
chargée.
--Nous verrons bien, dit X... Je vous autorise à commander le feu. Du
courage, comme à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous ferme, le
buste droit, la tête haute, l’œil sur le petit trou noir.
--Je me rends, dit le capitaine: j’épouserai.
--Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie. Ma première était
stupide. Oui, quelle drôle d’idée de vous forcer à épouser ma femme! La
belle vengeance! A peine si je vous mettais dans l’embarras. Je
consolidais plutôt votre bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref,
je raisonnais comme un serin. Maintenant, mon capitaine, c’est moi qui
répouse. Depuis que nous bavardons, des souvenirs m’attendrissent. Il
fait bon ici. Il fait chaud, doux. C’est propre, gentil, intime. Vous
n’avez rien changé, et pourtant cela me paraît mieux qu’autrefois. Effet
d’absence. Ma femme même me replaît. Il me semble qu’elle a gardé ses
qualités de jadis, sous mon règne, et que vous lui en avez ajouté
quelques-unes dont je profiterai. Quand je pense que j’allais vous
laisser ce nid et son oiseau, vous y installer définitivement,
maritalement, et partir, sans regret, ma sotte vanité satisfaite... de
quoi? je vous le demande!... Imbécile! imbécile! Deux fois imbécile: une
pour moi, l’autre pour vous. Marthe! Marthe! écoute, écoute ici.
--Que désirent ces messieurs? dit Marthe circonspecte.
--Voici monsieur, qui est ton amant, dit X..., et voici ton mari, qui a
un revolver. Si tu consens à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si
tu préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis.
--Aline! s’écria le capitaine.
--Marthe! implora X...
--Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse.
--Vous l’entendez, mon capitaine. Elle se met du côté où le revolver ne
part pas, du côté du manche. Vous l’impressionnez moins qu’une arme à
feu, ce qui ne saurait vous humilier. Bombez la poitrine.
--C’est un assassinat, dit le capitaine.
--Conformément à la loi du flagrant délit, dit X...
--C’est une lâcheté, dit le capitaine.
--Vous insultez le jury qui m’acquittera, dit X...
--Vous refusez de vous battre?
--J’aime mieux vous abattre.
--Je vous défie de prendre une de ces deux épées accrochées au mur.
--Elles ne sont pas à moi, dit X..., jamais je ne touche une épée. Je me
souviens seulement d’avoir brandi une lance dans une pantomime, sur le
pont du _Squale_. Attention! voulez-vous compter, mon capitaine?
--Je ne suis pas prêt et je vous propose de m’en aller, dit le
capitaine.
--Assez loin pour que je n’entende plus parler de vous? demanda X...
--Oui, là, foi d’officier.
--Ramassez votre casquette et filez, dit X...
--J’ai l’air d’un régisseur qui remet ses clefs, dit le capitaine.
J’espère avoir administré loyalement vos biens. J’abandonne même
quelques petits acquêts à la communauté. Tout autre que moi, peut-être,
se jugerait sévèrement, et je croirais manquer de crânerie gauloise,
s’il n’était ridicule de se laisser tuer pour une femme qu’on a vu
vieillir de dix ans et qui vous lâche.
--Je vous prie de l’excuser à cause du revolver, dit X... La chair à
canon est faible.
--Je n’insiste plus, dit le capitaine. Il me reste à vous souhaiter, mon
cher monsieur Co...
--Chut! Je me nomme X...
--Mes compliments. C’est un joli nom de savant inconnu. Où me
conseillez-vous d’aller, maintenant?
--A New-York. Je vous donnerai des lettres.
--Je déteste le porc salé.
--Allez passer une revue de détail.
--Je suis en retraite.
--Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez au claque, allez vous
coucher, allez à Kiel, allez avec nos peintres à Berlin, allez au
diable; mais, je vous en prie, comme je tiens toujours votre pistolet
par le bon bout, si vous ne voulez pas que ça recommence et que ça
finisse mal, allez-vous-en!
TRISTAN BERNARD
III
COMME ON SE RETROUVE
La porte d’en bas se referma bruyamment. Le capitaine avait quitté la
maison.
Marthe et son mari étaient restés de chaque côté de la cheminée, un peu
pâles l’un et l’autre. Et, pendant quelques minutes, ils gardèrent le
silence, occupés, malgré leur trouble, à un mutuel examen.
X... était stupéfait de l’heureux changement qui s’était opéré chez sa
femme. La sèche petite brunette de jadis était maintenant une blonde
grasse. (Bienfaits d’une vie paisible et d’une excellente eau de
teinture.)
Lui, de son côté, n’avait pas considérablement vieilli. Son visage, un
peu hâlé et sans moustache, s’encadrait de deux abondants favoris, dont
l’un se trouvait être postiche (à la suite de quelle aventure?)
X... et Marthe, après s’être examinés, ne trouvaient rien à se dire, et
leur émotion ne s’apaisait pas. Il semblait que rien ne subsistât des
événements de ces dix dernières années.
Pourtant la chaîne de leurs conversations quotidiennes ne s’était pas
encore raccrochée. X... essayait en vain de parler, et Marthe ne
trouvait mot. A la fin, le mari, avec un violent effort sur lui-même,
fit un pas vers sa femme, et, d’une voix un peu altérée:
--Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau froid?
C’était son mets de prédilection. Très souvent, jadis, en revenant d’un
concert de cors de chasse, où il la menait trois fois la semaine, ils
allaient grappiller à minuit dans les armoires de cuisine, râflant des
œufs durs, un morceau de bouilli, l’aile de poulet froid mise de côté
pour le déjeuner du lendemain.
Marthe, à la question de son mari, répondit de sa voix douce qu’il n’y
avait pas de veau froid, mais qu’il devait rester du gigot et des
aubergines. Puis elle s’échappa pour préparer un souper.
X..., resté seul, éprouva de nouveau cette impression pénible d’un
recommencement après dix ans d’aventures inutiles. Son naufrage, avec
toutes ses péripéties, lui semblait aussi insignifiant qu’un naufrage de
gravure, et le capitaine de sa femme lui parut une fiction à trois
galons d’or. Il piochait dans sa mémoire comme dans une terre de mort,
n’en retirait que des souvenirs inertes, à qui il tâchait en vain de
rendre la vie. Il s’évoqua dans son île déserte, se nourrissant de
plantes diverses, et réduit, pour se friser les favoris, à chauffer au
feu vacillant d’un bois résineux deux baguettes de cocotier. Un soir,
dans les broussailles, acculé contre des rochers, il s’était trouvé tête
à tête avec une hyène affamée, et tous deux s’étaient regardés, les yeux
dans les yeux, pendant six mortels quarts d’heure. Après quoi, l’hyène
affamée, qui ne voyait sans doute dans cette occupation qu’un moyen de
tuer le temps, avait simplement quitté la place.
D’autre part, il retrouvait son fumoir de jadis avec les mêmes
dispositions, les mêmes ornements. A peine le capitaine avait-il comblé
quelques vides par des images de son choix: _Joseph et Putiphar_,
_Monsieur Thiers sur son lit de mort_, _Capture d’un jeune sanglier_.
Mais X... remarqua que, par une attention touchante, on avait laissé là
ses diplômes encadrés, son diplôme de licencié ès-lettres et son
certificat de maître nageur. Il ne vit point seulement que, par une
autre attention touchante, sa femme avait gratté son nom sur ces
parchemins pour le remplacer par celui d’un capitaine usurpateur.
X... avait fait le tour de la chambre et était revenu s’asseoir au coin
du feu. Ici se plaça un épisode attendrissant.
Par l’entre-bâillement d’une porte se glissa un grand chien noir à longs
poils. Ce chien, d’un bond joyeux, vint sauter tout autour de X...,
qu’il lécha à la figure avec effusion, se livrant à force gambades et à
force aboiements joyeux, s’arrêtant parfois les pattes droites et, la
tête haute, se gargarisant d’un hurlement prolongé, destiné sans doute à
informer tous les barbets du quartier qu’il y avait du nouveau ce
soir-là.
X... s’extasia sur cette fidélité canine, que dix ans d’absence
n’avaient pu entamer. A son tour, il combla le chien de caresses.
«Martin! la belle fille! Oui, c’est elle! Oui, c’était la petite Martin.
Elle était contente de revoir son vieux maître! Elle avait trouvé le
temps long après son vieux maître! Oui, le beau Martin. Holà! Doucement.
Holà! Oui, le beau Martin!»
A ce moment, Marthe rentrait, tenant un plateau chargé de victuailles.
--Tu sais, dit X... d’un ton qu’il s’efforçait en vain de rendre dégagé,
tu sais, Martin m’a reconnu.
--C’est d’autant plus méritoire à lui, dit Marthe de sa voix douce,
qu’il ne te connaît pas. C’est un nouveau Martin, qui n’a que cinq ans,
et que j’ai acheté après la mort de l’autre. Mais n’est-ce pas qu’il lui
ressemble?
Ils s’attablèrent. La pendule sonna dix heures.
--Ça fait minuit moins le quart, dit X..., en levant le nez.
C’était bien ça. Il n’avait pas oublié le retard habituel de la pendule.
En causant avec sa femme, X..., la dévisageant, la retrouvait identique
(malgré qu’elle fût plus grasse) et charmante du charme des choses
recouvrées. Sous l’influence d’une demi-bouteille de champagne, d’un
jeûne assez long et de la tiédeur du logis, sous la simple influence,
que diable! de sa naturelle virilité, il brûlait de continuer le cours
de ses constatations. Pourtant, avant d’aller plus loin, il fuma une
pipe. Et ce fut Marthe qui alla chercher au râtelier la pipe bien
culottée du capitaine. Il la déclara excellente.
--Oui, dit Marthe, le capitaine la fumait bien souvent. Il fumait
beaucoup, et même trop pour un homme si peu habitué à se laver les
dents.
X... s’était levé, et, insensiblement, il avait attiré Marthe vers un
assez large divan placé près de la bibliothèque. L’aventure eut un
certain charme.
--Ah! dit Marthe dans l’instant d’apaisement qui suivit cette première
rencontre, je ne regrette pas le capitaine. Il était bon, affectueux,
mais vraiment mal tenu de sa personne. De plus, il avait une vilaine
maladie, et même je t’avoue que je ne suis pas tranquille.
TRISTAN BERNARD
IV
A LA RECHERCHE D’UNE AME SŒUR
Nous avons laissé le capitaine à la porte de la maison. Il tombait une
pluie si dense que la rue semblait un vaste aquarium. Heureusement, un
cheval, son cocher et un fiacre ruisselants vinrent à passer devant
l’officier, qui les héla pour se mettre à l’abri. Mais, une fois dans la
voiture, il hésita longuement sur l’adresse à donner.
Pendant la scène de rupture, il n’avait eu qu’une pensée en tête. Ce
n’était pas une pensée de vengeance, car ce capitaine avait une grande
âme généreuse. Ce n’était pas non plus une idée de raccommodement
possible, car il était fier autant que brave. Non: il se disait
simplement: «Dans un instant, j’aurai rompu toute attache avec Mme X...
et je pourrai aller voir les filles.»
Car ç’avait été pendant de longues années le désir toujours inassouvi de
cet homme timide et bon. Marthe, avec sa tendresse, le tenait en des
chaînes étroites. Si bien cachées qu’eussent été ses fredaines, elles
n’eussent point échappé, selon lui, à cette douce compagne, et la
crainte d’être soupçonné immobilisait le vieil homme de guerre, lui que
rien pourtant n’avait jamais effrayé dans sa rude carrière d’officier
d’habillement.
Il était toujours perplexe, quand, se disant tout à coup qu’il ne
pouvait quitter ainsi, sans un mot d’adieu, l’infidèle, il donna au
cocher l’adresse du Grand-Hôtel, où il savait trouver un bureau
télégraphique encore ouvert.
Et il brouilla de ces lignes fébriles le calme azur du petit bleu:
«Madame,
«Je n’ajouterai aucun commentaire à ce qui s’est passé tout à l’heure.
Veuillez faire descendre demain, à la première heure, chez votre
concierge, les six chemises qu’on m’a livrées jeudi dernier, toutes mes
bottines, mon costume neuf et la photographie de ma mère.
«LÉON.»
Puis il dit au cocher:
--90, rue Saint-Georges.
C’était là qu’il avait connu jadis une jeune femme, Mlle Ferdinande, et
un hasard lui avait appris, trois ans auparavant, qu’elle demeurait
toujours à la même adresse.
Rue Saint-Georges, à l’entresol, deux fenêtres étaient faiblement
éclairées. Le capitaine gravit les vingt marches dans l’escalier sombre
et sonna à la porte de droite. Il sonna deux fois, trois fois, quatre
fois. A la fin, des pas glissèrent derrière la porte, qui ne s’ouvrit
point, et une voix cria:
--Qui êtes-vous?
Il dit son nom.
La voix demanda:
--Est-ce pressant?
Et comme le capitaine, interloqué, ne répondait pas, la voix continua:
--Le docteur est malade. Il ne peut pas se déranger.
Et les pas s’éloignèrent.
Le capitaine jeta une nouvelle adresse au cocher: 76, rue de Trévise.
Chemin faisant, il scrutait toutes les boutiques encore ouvertes, épiant
les doubles fonds possibles. Mais rien d’assez précis ne pouvait lui
permettre une démarche quelconque.
Rue de Trévise, la maison était sombre. Toutes les fenêtres dormaient.
Le capitaine n’osa monter, crainte d’une méprise nouvelle.
Alors il acheta un journal et consulta les petites annonces équivoques
de la dernière page: _Madame Paddy, leçons d’anglais, 39, rue
Montholon._ A l’adresse indiquée, au troisième étage, il y avait une
fenêtre éclairée. Le capitaine monta au troisième. Après le premier coup
de sonnette, un vieillard vint lui ouvrir.
--C’est bien ici que demeure Mme Paddy?
--C’est bien ici; mais que voulez-vous? demanda le vieillard avec un
fort accent allemand.
--Je désirerais prendre une leçon d’anglais.
--Ce n’est pas l’heure. Mme Paddy est en train de se coucher.
--Raison de plus, fit observer le capitaine.
Sans comprendre, le vieillard alla prévenir Mme Paddy. Le capitaine,
ému, attendait dans un petit salon. Mme Paddy apparut enfin, avec des
tire-bouchons gris aux tempes et un peignoir usé.
--Faites-moi donner une leçon d’anglais, dit le capitaine, avec une
impatience toute militaire.
--Je vous en donnerai moi-même, dit la vieille dame; mais le matin, de
neuf heures à midi, et, l’après-midi, de deux à sept heures.
--Ah! fit le capitaine, vous donnez vraiment des leçons d’anglais?
--A votre disposition, dit la vieille dame. Venez demain à neuf heures.
--Je vous remercie, dit sèchement le capitaine. Je sais parfaitement
l’anglais.
Il ajouta, furieux:
--On n’annonce pas qu’on donne des leçons d’anglais quand on donne
véritablement des leçons d’anglais.
Et il s’en alla, laissant les deux vieillards un peu surpris.
Le capitaine, en remontant dans sa voiture, était fort désappointé. De
guerre lasse, il résolut de se rendre dans une maison publique.
Il se rappela qu’il avait passé jadis des moments assez convenables dans
une petite maison plate, sise au coin de la rue de Steinkerque et du
boulevard Rochechouart. Il donna cette adresse au cocher. «J’aurais dû
commencer par là», se dit-il avec satisfaction, durant que la voiture
montait péniblement la rue Rochechouart. Elle prit la rue Turgot,
traversa la place d’Anvers et le boulevard extérieur et s’arrêta devant
une maison neuve, de belle apparence. La petite maison avait grandi
depuis qu’on ne l’avait vue.
En revanche, le numéro avait rapetissé dans de notables proportions. Le
capitaine entendit le cocher qui riait dans sa barbe.
--_Il_ est démoli! disait cette brute, _il_ est démoli depuis deux ans.
Vexé, le capitaine paya sa voiture et s’en alla au hasard, sur le
boulevard extérieur. La pluie avait cessé. Des ombres passaient sous les
tristes réverbères.
GEORGES COURTELINE
V
OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC UN NOUVEAU PERSONNAGE
Cependant, à l’angle du boulevard et de la rue Germain-Pilon, un
vieillard blanc, bien que vert encore, allait et venait, d’un pas
fébrile. Un manteau de couleur foncée l’enveloppait des pieds à la tête,
et, à la lueur d’un bec de gaz fiché dans le plâtre d’un mur, au-dessus
d’un bureau de tabac, les rares passants pouvaient voir des larmes
échappées de ses yeux rouler sur sa barbe de neige en gouttelettes
pressées et fines.
--Oh! honte! murmurait-il; oh! cruel attentat, dont mon honneur, après
vingt ans, garde encore la brûlure ardente!... Quoi? tu conserveras,
cœur déçu, tendre et éternel blessé, le souvenir perpétuellement frais
de ton affront?... Quoi? jusqu’aux portes du tombeau, tu sentiras couler
doucement le sang de ta plaie incurable?...
La neige s’était mise à tomber; mais le vieillard, tout à sa pensée,
semblait ne pas s’en être aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un
regard de hautain défi:
--Eh bien, cria-t-il, sois maudit! Dieu d’inclémence, Dieu d’injustice!
toi que, depuis vingt ans, je prie en vain, toi que n’a pas su émouvoir
le spectacle de ma douleur, toi de qui, depuis vingt années, j’implore
inutilement le concours et l’intervention toute-puissante, demeure à
jamais abhorré! Je jette ton nom en pâture à l’exécration des
générations à venir!
Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes, une voix, dans
l’éloignement, chanta:
Mon oncle Agénor m’avait bien promis
La peau de son derrière pour m’en fair’un habit.
I’n’ma rien donné, c’est un vieux fourneau;
J’lui prêterai mon nez pour s’en faire un couteau.
Frotte, frotte,
Petit pousse-crotte;
Frott’-moi l’dos,
Petit Dugourdeau.
Nous avons dit du vieillard qu’il était déjà blanc et vert.
Soudain il devint rouge.
--Si c’était lui!... murmura-t-il.
Puis, avec un affreux sourire:
--Oh! connaître enfin cet Ennemi!... le tenir là, l’écraser de mes
genoux écumants, arracher à son épouvante un aveu dans un dernier
râle!!!
La voix, qui se rapprochait, reprit:
Mon oncle Ildefons’ devait me donner
Pour m’en faire un’chemis’ tous les poils de son nez.
Mais il a lâch’ment trompé mon espoir!...
Je lui prêt’rai mon nez pour s’en faire un’passoire.
Frotte, frotte,
Petit pousse-crotte;
Frott’-moi l’dos,
Petit Dugourdeau.
Le vieillard avança la tête, s’efforçant à pénétrer les ténèbres de
cette nuit d’hiver.
Un promeneur attardé s’avançait les deux mains enfouies dans les poches.
C’était un homme aux puissantes épaules, à la moustache grisonnante
achevée en fil de fer. Il était décoré de la Légion d’honneur, et son
buste roulait sur ses hanches avec ce mouvement de steam-boat
particulier aux personnes qui ont longtemps porté l’uniforme.
--Allons! prononça le vieillard d’une voix que lui seul entendit.
Assurons-nous à l’instant même!
Et, aussitôt, bondissant hors de la ligne d’ombre, coulée du pied des
maisons, qui le dérobait aux regards:
--Halte! cria-t-il. Halte-là!
Le capitaine (nos lecteurs l’ont déjà reconnu) eut un léger recul
effaré.
--Eh! fit-il.
D’une voix où l’irritation le disputait au mépris:
--Oses-tu bien, reprit le vieillard, venir troubler la quiétude du lieu
qui fut témoin de tes crimes? As-tu la mémoire si courte ou le remords
pèse-t-il si peu sur ta conscience que tu ne redoutes pas d’insulter de
vociférations incongrues ces mêmes échos qui, il y a vingt ans,
retentirent de cris de la victime? SOUVIENS-TOI! AH! SOUVIENS-TOI!...
Songe à cette nuit détestable où, dédaigneux des lois sociales,
ternissant à la fois l’éclat de mon blason et la pureté irréprochable
d’un nom que ton infortuné père avait porté avant toi, tu imprimas la
plus infâme des souillures aux fastes mêmes de l’Histoire. Ai-je besoin
de t’en dire plus long? Me contraindras-tu à l’horreur de piétiner une
fois encore les boues sanglantes du passé?... Dois-je te rappeler de
quel attentat monstrueux tu flétris, pour l’éternité, les mânes glorieux
de Thémistocle?
Froid mais correct, le capitaine souleva au-dessus de son front le
chapeau haut de forme qui le coiffait, un chapeau aux ailes retroussées,
larges et creuses comme des péroraisons de discours académiques.
--Une simple question, fit-il. Est-ce que vous auriez l’intention de
vous payer ma figure?
--Mais... fit le vieillard.
Il poursuivit:
--C’est parce que de deux choses l’une: ou vous êtes ivre ou vous êtes
fou. Si vous êtes fou, allez vous faire soigner; si vous êtes ivre,
allez vous mettre au lit. Il est minuit et demi; j’ai affaire; et je
vous prie de me lâcher le coude.
Le vieillard eut un rictus dont rien ne saurait exprimer l’excès de
féroce ironie:
--Ne tente pas de nier, reprit-il. Tu souillas--et de quelle
façon!...--le fantôme du grand capitaine dont s’illustre l’antiquité.
Mais ce ne devait être là que le point de départ d’une existence vouée
tout entière à la débauche! Pourquoi faut-il qu’aveugle aux larmes de ta
mère, sourd aux justes représentations de ton aïeul expirant tu n’aies
pas opposé la digue de la pudeur au flot envahissant de ta perversité
précoce? Hélas! la soif des voluptés malsaines torturait ton cœur de
damné! Les plus infâmes appétits se jouaient, pareils à des jeunes
agneaux, en ton âme, plus immonde cent fois qu’une sentine!... La coupe
des plaisirs était là, offerte à ta concupiscence. Un mouvement eût
suffi pour l’écarter de tes doigts!... Ce mouvement, tu ne le fis pas.
Ta main s’avança, tremblante de désir, et, dix minutes plus tard, tu
avais ajouté à la liste, déjà si longue, de tes crimes, la plus noire,
la plus monstrueuse, la plus infâme des turpitudes: TU AVAIS ARRACHÉ
MILTIADE A SES DEVOIRS!!!
Il y eut un instant de silence.
--Oui, enfin, c’est une idée fixe, déclara doucement le capitaine. Eh
bien! je dois vous en prévenir, je suis un homme très patient, mais il
ne faut pas abuser. Je vous répète que j’ai affaire.
--Ne m’oblige pas, reprit le vieillard, à te replacer sous les yeux la
liste de tes forfaits sans nombre.
--Voulez-vous vous en aller?
--Ne me force pas à évoquer ici le visage baigné de larmes du jeune et
triste Astyanax, enlevé par ta main criminelle à la plus tendre des
mères.
--Voulez-vous vous ôter de là?
--N’exige pas que je fasse revivre, en un tel lieu et à cette heure, les
hurlements d’Anadyomède...
--Voulez-vous me laisser passer?
--... les plaintes d’Héliogabale captif...
--Nous allons nous fâcher, mon brave.
--... les cris de vengeance des Thébains...
--Pour la dernière fois, oui ou non, voulez-vous...
--... et des lamentations, si légitimes, hélas! des Chiottes que tu
massacras!!!
Le capitaine, quand le sang lui montait à la tête, devenait vert comme
un poireau.
A ces mots, plus pâle qu’un linceul:
--Vous dites? cria-t-il. Vous dites?
--Je dis, expliqua le vieillard, que les infortunés habitants de l’île
de Chio...
Mais il n’en put dire plus long.
--Moi!... j’ai massacré des chiottes! hurla le capitaine, ivre de rage.
Moi, j’ai massacré des chiottes!... Ça, par exemple, c’est trop fort!...
Les yeux lui sortaient de la tête, à l’évoqué de cette extravagante
boucherie. Il perdit, du coup, toute mesure, et, envoyant à un
demi-mètre derrière soi cette main qui avait tant de fois indiqué aux
soldats le chemin de la gloire, il la ramena, grand ouverte, sur le
visage du vieillard.
Dans le silence de la nuit, le vieillard sonna comme un gong.
Il fléchit sous le coup. Puis, s’étant redressé:
--Je me suis trompé, déclara-t-il sur le ton de la plus extrême
politesse: vous n’êtes pas celui que je cherchais. Veuillez agréer mes
excuses.
A cette déclaration inattendue:
--Qui donc êtes-vous, homme étrange? questionna le capitaine d’une voix
où balbutiait l’angoisse.
L’inconnu fit un pas en avant et, fixant sur les yeux de son
interlocuteur ses yeux, que les pleurs et les veilles avaient comme
enfoncés au fond de leurs orbites:
--Vous voulez le savoir? fit-il.
--Oui.
--Vous l’exigez?
--Je l’exige.
--Prenez garde à ce que vous me demandez!... Dieu ne veut pas qu’on
viole ses secrets!...
--Je ne crois pas en Dieu.
--Malheureux!...
--Je ne crois pas en Dieu, vous dis-je!
--Craignez du moins.
--Je ne crains rien. La peur, vieillard, m’est inconnue.
Le vieillard soupira longuement.
--Soit! fit-il, qu’il soit fait selon votre désir.
Et, s’étant penché à l’oreille du capitaine, dont le cœur battait à se
rompre:
--Apprenez toute la vérité, prononça-t-il avec une solennelle lenteur:
je suis le vidame de Buthenblant!...
--Le vidame de Buthenblant!!!
--Lui-même.
Le capitaine poussa un cri terrible et s’évanouit.
GEORGE AURIOL
VI
DANS LEQUEL LE CAPITAINE ÔTE SA REDINGOTE
Quand le capitaine reprit ses sens, l’étrange vieillard s’éloignait, en
fredonnant une chanson anglo-française:
Il commence à se fair’ tard,
Twinkle, twinkle, little star!
Il commence à se faire tard,
Regagnons la ru’ Mouff’tard.
Lorsque le petit point noir qu’il ne tarda pas à devenir se fut confondu
avec les brumes vespérales, le capitaine alluma un demi-londrès et
poursuivit sa route dans la direction de la place Blanche.
Il était environ minuit et demi, et,--ne craignons pas de le dire,--le
ciel était clair comme une lame de sabre.
Quelques bicyclistes attardés passaient, aussi rapides que des sylphes,
égrenant le long des trottoirs leurs petits grelottements stupides.
Le capitaine atteignit sans encombres le nº 101 du boulevard de Clichy,
et, comme il levait les yeux par le plus grand des hasards, ou peut-être
même pour vérifier si la petite étoile persistait à «twinkler» ainsi
qu’elle y avait été si galamment invitée, il vit de la lumière aux
fenêtres du premier étage.
--Tiens! pensa-t-il, les Bigorneau ne sont pas encore couchés.
A ce premier étage du 101 demeuraient, en effet, Tancrède Bigorneau, son
ami, notaire de la Compagnie des tramways N.-N.-O.,--et son épouse.
Le capitaine pensa simplement: «Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore
couchés»,--et rien d’autre.
C’était un de ces hommes tout ronds qui constatent sans approfondir.
Il eût pu, évidemment, déduire de cela que, sans doute, les Bigorneau
étaient allés se divertir aux _Gaietés de l’Escadron_, ou qu’ils avaient
dîné en ville, ou que Mme Bigorneau brodait quelque pantoufle, tandis
que Bigorneau achevait un travail pressé.
Mais aucune supposition de ce genre ne lui vint, et il se borna à
murmurer:
--Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore couchés!
Si quelqu’un l’avait croisé en ce moment, ce quelqu’un, à moins d’être
sourd, eût pu l’entendre murmurer les paroles en question;--mais,
personne n’étant passé, nul ne les entendit.
En ce cas, direz-vous, comment savez-vous qu’il les prononça?
Ceci est notre affaire. Nous l’avons su d’une façon ou d’une autre...
Nous autres, romanciers naturalistes, nous avons à notre disposition des
procédés spéciaux qui nous permettent de nous procurer sans difficulté
les renseignements les plus volatils.
Mais ce n’est pas le moment de parler de cela.
Tout ce que nous pouvons vous confier (à la condition, toutefois, que
vous n’en disiez rien à personne), c’est que, ces paroles proférées, le
capitaine allait mettre le cap sur le Moulin-Rouge, dont les pourpres
tournoyantes semblaient le fasciner, lorsque, soudain, une des fenêtres
du premier étage s’ouvrit.
Une dame en peignoir mauve parut sur le balcon, et:
--Psitt! fit-elle.
Elle fit «psitt» une seconde fois, et le capitaine, après un instant
d’hésitation, constata que ce «psitt» s’adressait bien à lui--car il
était le seul personnage vivant actuellement en scène sur l’Extérieur.
--Eh bien? souffla-t-il.
--Il est parti, répondit la dame mauve, il a pris le train de onze
heures quarante-sept. Tu peux monter...
Le capitaine ne se le fit pas répéter deux fois, et, cependant que,
l’index de la main gauche sur la bouche, la dame en mauve refermait
silencieusement la fenêtre, il sonna.
Il doubla la loge du concierge en poussant un grognement vague et
grimpa.
Grimpons, légère, légère,
Grimpons légèrement!
La porte de l’appartement s’ouvrit, et, dès qu’il fut dans le vestibule,
deux bras parfumés et nus entourèrent son cou d’un vivant cache-nez.
L’ascension rapide qu’il venait d’accomplir ayant provoqué chez lui une
légère quinte, la dame murmura:
--Si vous toussez, prenez mes lèvres vermeilles!
Il les prit.
Mais, presque aussitôt, il fut sevré de leur ambroisie. L’enivrant
cache-nez se dénoua, et la dame demanda:
--Tu as donc fait couper ta barbe, mon chéri?
N’ayant obtenu aucune réponse, elle entraîna son hôte dans la chambre à
coucher, et, lorsqu’à la lueur de la petite lampe nickelée elle aperçut
les traits martials de celui qu’elle avait appelé «son chéri», elle
devint pâle comme la nappe sur laquelle nous écrivons ces lignes.
--Vous ici, capitaine? s’écria-t-elle.
--Moi-z-ici, fit-il, moi-z-ici.
Puis, ayant relégué son chapeau sur la cheminée, tranquillement il ôta
sa redingote.
--Que faites-vous? demanda Mme Bigorneau.
--Je retire ma redingote.
--Pourquoi?
--Parce que, si je ne la retirais pas, il me serait absolument
impossible d’enlever ensuite mon gilet.
--Vous avez donc l’intention d’ôter votre gilet?
--Mon gilet et le reste, déclara-t-il.
--Dans quel but?
--Dans l’unique but de ne pas prendre un repos que j’ai cependant bien
gagné.
Ceci dit, il se débarrassa de son gilet, déposa sa montre sur une
console et joncha le sol de sa cravate; puis, ayant pris place sur le
canapé où Mme Bigorneau s’était assise:
--Un beau temps! fit-il.
Elle ne répondit rien.
Il reprit:
--Alors ce bon Bigornel nous a quittés. Encore une partie de pêche, sans
doute... Il a pris le train de 11 heures 47. Bonne affaire. Excellente
idée. S’il fait ce temps-là demain, Bigorneau prendra beaucoup de
poisson.
Comme elle ne répondait toujours rien, il leva les yeux au plafond et
répéta:
--Quel beau temps!
Mme Bigorneau parut alors émerger de la profonde stupeur dans laquelle
elle s’était laissé choir.
--Capitaine, dit-elle, vous devriez vous en aller... votre conduite
n’est pas celle d’un galant homme.