Mon adversaire, croisant mon envoi, revient de Versailles aussi vite

qu’il en était parti, fait tirer trente copies du billet des princesses,

et les porte ou les envoie le soir même à tous les juges. Je l’apprends:

je cours chez M. Dufour notre rapporteur, qui me fait les plus vifs

reproches de ma mauvaise foi. Mon adversaire avait dit partout que j’en

imposais par de fausses lettres de protection; que c’était ainsi que

j’en usais toujours: et il en faisait tirer des conséquences à perte de

vue, relativement à l’acte qui était l’objet de notre querelle. Pour

toute réponse, je montre à M. Dufour les lettres originales dont j’étais

porteur. Il reste stupéfait. Dans son étonnement, il va jusqu’à douter

de ce qu’il voit. Il confronte, il examine les écritures, et me dit

enfin: Expliquez-moi donc, monsieur, ce que veut dire le billet de

Mesdames que M. de la Blache montre partout? Je lui fais, en tremblant

d’indignation, le détail qu’on vient de lire.

En rentrant chez moi, je trouve une lettre de M. de Sartines. J’y vole:

mêmes reproches, même justification. Je suis pourtant chargé, me dit-il,

de demander au procureur général des requêtes de l’hôtel qu’il fasse

supprimer la note du mémoire; je ne puis pas ne le pas faire. Et pour

vous, je vous conseille d’aller promptement vous en expliquer avec

madame la comtesse de P.....

Pendant que les explications se faisaient à Versailles, l’affaire se

jugeait à Paris; on y supprimait ma note. Et moi, par respect, je gardai

le silence sur ce bizarre événement, qui eût pu me faire le plus grand

tort si mes juges n’avaient pas senti que tout cela n’était qu’un jeu

ténébreux de l’intrigue de mon adversaire.

On conçoit bien qu’il ne s’en tint pas là. Tout Paris fut trompé. Tout

Paris crut que j’avais supposé de fausses lettres de Mesdames, au point

que mes plus zélés défenseurs, pliant l’épaule, se bornaient à dire que

cet incident n’avait aucun rapport au fond de notre procès.

Et moi, déchiré, déshonoré publiquement par le plus perfide ennemi, mais

retenu par mon respect pour Mesdames, et par la circonspection qu’impose

un procès entamé, je dévorais mes ressentimens; je m’en pénétrais en

silence; chaque jour je les comptais par mes doigts; j’en repassais les

titres; et je le fais encore aujourd’hui, dans l’espérance que tout ceci

ne sera pas éternel.

Mon adversaire une fois connu, je laisse à penser de quelle manière il

usa depuis au parlement contre moi de ce prétendu désaveu des

princesses. J’étais alors en prison par ordre du roi, à l’occasion d’une

querelle sur laquelle l’autorité m’a depuis imposé le plus profond

silence.

Le comte de la Blache, défigurant tout, me donnait pour un homme

absolument perdu d’honneur et au-dessous du moindre égard: il citait en

preuve mon emprisonnement; il citait la note supprimée par les requêtes

de l’hôtel; il montrait à tous les conseillers du parlement le billet

des princesses; il allait jusqu’à citer les causes prétendues de mon

renvoi honteux de Versailles. Plus les imputations étaient absurdes,

moins il m’était permis de m’en justifier. Ce point de discussion était

vraiment pour moi l’arche du Seigneur: je n’osais y toucher.

Pendant ce temps, on faisait circuler les infamies dans toute l’Europe,

par le moyen de ces judicieuses gazettes dont madame Goëzman rapporte un

si doux fragment: il n’y en avait pas une où je ne fusse immolé,

diffamé. Dans le public j’étais un monstre, un serpent venimeux qui

s’était joué de tous les principes: j’avais tout empoisonné, tout

moissonné autour de moi; j’étais un enragé qu’il fallait enchaîner à son

grabat, ou plutôt étouffer entre deux matelas; ce que la justice allait

ordonner, disait-on, avant peu.

Cependant on plaidait au Palais, et le porte-voix du comte de la Blache,

pour servir la haine de mon ennemi, chargeait ses plaidoyers des plus

grossières injures, les ornait de misérables allusions sur ma captivité.

«Le sieur de Beaumarchais (disait-il), qui suivait les audiences des

requêtes de l’hôtel, n’est pas ici, messieurs.» L’avocat fut hué, son

client méprisé; mais je n’en perdis pas moins mon procès. Malgré les

lois qui n’admettent point de nullité de droit, au grand étonnement de

tous les jurisconsultes et négocians du monde, _un arrêté du compte fait

double entre majeurs_, contre lequel on n’avait jamais osé s’inscrire en

faux, sur l’avis de M. Goëzman le conseiller, en quatre jours de temps,

_est annulé sans qu’il soit besoin_, dit-on, _de lettres de rescision_;

comme si celui qui ne tient son ministère que de la loi pouvait s’élever

au-dessus d’elle; et, s’érigeant en législateur, annuler, casser

d’autorité un engagement civil et sacré.

Ce jugement n’est pas plus tôt prononcé qu’on saisit mes meubles à la

ville et à la campagne; huissiers, gardiens, recors, fusiliers,

s’emparent de mes maisons, pillent mes celliers, mes immeubles sont

saisis réellement; le feu se met dans toutes mes possessions, et pour

payer trente mille livres exigibles aux termes de ce fatal arrêt, qui

m’en fit perdre cent cinquante mille, par un misérable jeu d’huissiers

nommé _poursuites combinées_, revenus, meubles, immeubles, tout est

arrêté, l’on met sous la terrible main de justice pour plus de cent

mille écus de mes biens, on me fait en trois semaines pour trois,

quatre, cinq cents livres de frais abusifs par jour; il semble que le

bonheur de me ruiner soit le seul attrait qui anime mon adversaire; il

le pousse même si loin, qu’on lui fait craindre que son acharnement ne

devienne enfin aussi nuisible à ses intérêts qu’aux miens: on le voyait

chaque jour au Palais, suivant partout les huissiers, comme un piqueur

est à la queue des chiens, les gourmandant pour les exciter au pillage;

ses amis mêmes disaient de lui qu’il s’était fait avocat, procureur et

recors, exprès pour me tourmenter.

Outragé dans ma personne, privé de ma liberté, ayant perdu cinquante

mille écus, emprisonné, calomnié, ruiné, sans revenus libres, sans

argent, sans crédit, ma famille désolée, ma fortune au pillage, et

n’ayant pour soutien dans ma prison que ma douleur et ma misère, en deux

mois de temps, du plus agréable état dont pût jouir un particulier,

j’étais tombé dans l’abjection et le malheur; je me faisais honte et

pitié à moi-même.

Ces murs dépouillés, ces triples barreaux, ces clameurs, ces chants,

cette ivresse de l’espèce humaine dégradée, dont toutes les prisons

retentissent, et qui font frémir l’honnête homme, me frappant sans

cesse, augmentaient l’horreur de ce séjour infect; mes amis venaient

pleurer en prison auprès de moi la perte de ma fortune et de ma liberté.

La piété, la résignation même de mon vénérable père aggravaient encore

mes peines: en me disant avec onction de recourir à Dieu, seul

dispensateur des biens et des maux, il me faisait sentir plus vivement

le peu de justice et de secours que je devais désormais espérer des

hommes.

J’avais tout perdu; mais mon courage me restait. J’essuyais les larmes

de tout le monde, en disant: Mes amis, cachez-moi votre douleur; ne

détendez pas mon âme, dont l’indignation soutient encore le ressort. Si

je perds la mâle fierté qui lutte en moi contre l’humiliation; si le

découragement me saisit une fois; si je pleure avec vous, c’est alors

que je suis perdu. Eh quoi! mes amis, si le degré de lumière qui devait

éclairer mes droits a manqué à mes juges, si l’adresse de mes ennemis a

surpassé mes forces, rougirez-vous de moi parce qu’on m’a calomnié?

Dois-je périr en prison parce qu’on s’est trompé au Palais? Triste jouet

de la cupidité, de l’orgueil ou de l’erreur d’autrui, mon infortune ou

mon bonheur seront-ils enchaînés à des événemens étrangers? Je n’aurais

donc qu’une existence relative! Ah! qu’ils comblent mon infortune; mais

qu’ils ne se vantent pas d’avoir troublé ma sérénité? J’ai beaucoup

perdu pour les autres, et peu de choses pour moi; mais quand ils

m’auront bien accablé, la pitié succédant à la fureur, peut-être ils

diront un jour: Ce n’était pas une âme méprisable que celle qui sut en

tout temps se modérer, dédaigner l’outrage, affronter le péril, et

soutenir le malheur.

Mes amis se taisaient, mes sœurs pleuraient, mon père priait, et moi,

les dents serrées, les yeux fixés sur le plancher de mon horrible

prison, j’en parcourais rapidement le court espace, en recueillant mes

forces et me préparant à de nouvelles disgrâces: elles sont arrivées et

ne m’ont point étonné. Je sais les supporter: d’autres viendront après

celles-ci; je les supporterai encore, assuré que rien ne m’appartient

véritablement au monde que la pensée que je forme et le moment où j’en

jouis.

Le plus incroyable procès criminel a couronné tant d’infortunes: et

parce que M. Goëzman est un homme peu délicat, je me suis vu dénoncé par

lui comme corrupteur et calomniateur; et parce que c’est un homme peu

réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences d’une fausse déclaration, et

d’une dénonciation calomnieuse.

Vous m’avez encore dénoncé depuis, monsieur, comme un faussaire, par le

compte insidieux que vous rendez à la nation, dans votre mémoire, des

motifs de votre rapport au parlement. Vous m’avez dénoncé devant la

nation comme un faussaire et un imposteur, dans ce même mémoire, en

disant que j’avais supposé de fausses lettres de protection de Mesdames,

etc. Tous ces faits étaient étrangers à vos défenses: mais emporté par

la haine qui vous aveugle, vous n’avez pas réfléchi que si, poussant

votre adversaire à bout, vous lui donniez l’exemple de sortir du fond

de l’affaire pour examiner votre conduite, il vous écraserait à la

première parole. Eh bien! cette parole que je retenais depuis

long-temps, et que vous avez provoquée à grands cris par tant

d’horreurs, elle est enfin sortie de ma bouche.

Vous m’avez dénoncé comme faussaire; je viens de me justifier. Moi, je

vous dénonce à mon tour comme faussaire aux chambres assemblées, avec

cette différence que vous n’aviez nullement besoin de m’accuser

faussement pour vous justifier; et qu’il m’importe à moi de prouver les

faux que vous avez faits dans la déclaration de Lejay, tant par le

positif de ces déclarations que par l’analogie de votre peu de

délicatesse en d’autres circonstances.

Le défaut d’intérêt et la clandestinité sont les seuls vices qui rendent

un dénonciateur odieux. Mon honneur offensé par vous sur tous les chefs

me garantit du premier reproche; et la publicité que je donne à mon

attaque va me mettre à couvert du second.

_Dénonciation que Pierre-Augustin_ CARON DE BEAUMARCHAIS _a faite

par écrit à M. le procureur-général, contre_ M. GOEZMAN, _le

mercredi 15 décembre 1773_.

Je suis poursuivi criminellement par-devant nosseigneurs du parlement,

les chambres assemblées, sur une dénonciation que M. Goëzman a faite

contre moi en corruption de juge. J’ai donné mes défenses, et les

preuves les plus fortes de mon innocence existent dans l’instruction du

procès qui s’en est suivi: la cour décidera si M. Goëzman est aussi

fondé qu’il le présume. L’honneur est aujourd’hui pour moi le principal

objet de ce procès. Dans les défenses de mes adversaires, je suis

qualifié des plus infâmes titres; on y emploie contre moi les épithètes

les plus abominables. Mon honneur, grièvement blessé, m’autorise donc à

employer tous mes moyens pour repousser l’outrage par une défense

légitime; et je dois à mes juges de les éclairer sur le compte de mon

dénonciateur. Il me combat avec des mots; je vais y opposer des faits;

et mes juges décideront de la valeur de nos défenses.

Antoine-Pierre Dubillon et Marie-Madeleine Janson sa femme ont imploré

les bontés de M. l’archevêque de Paris, par le mémoire ci-joint (signé

d’eux, et les faits y contenus attestés au bas par madame Dufour,

maîtresse sage-femme, qui a accouché ladite femme Dubillon), dans lequel

ils le supplient de subvenir aux frais de cinq mois de nourriture qu’ils

doivent à la nourrice de Marie-Sophie leur fille, disant qu’ils n’ont

recours à la charité de ce prélat que parce que M. Goëzman, parrain de

leur fille, n’a eu aucun égard à leur situation, malgré la promesse

formelle qu’il leur avait faite de pourvoir à l’entretien de cette

enfant.

J’ai voulu savoir s’il était vrai que ce magistrat, qui refusait ses

secours à ces infortunés, eût une raison aussi forte pour devoir leur

être utile; j’ai été à la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, j’y

ai levé l’extrait baptistaire ci-joint. On sera sans doute aussi étonné

que je l’ai été moi-même d’y voir _Louis Dugravier, bourgeois de Paris,

y demeurant rue des Lions_, _paroisse Saint-Paul_, _parrain de

Marie-Sophie_. Serait-il possible que M. Goëzman, qui se pare de tant de

vertu, se fût joué du temple de Dieu, de la religion, et de l’acte le

plus sérieux, sur lequel est appuyé l’état du citoyen, en signant _Louis

Dugravier_, au lieu de _Louis Goëzman_, et y ajoutant un _faux domicile_

à un faux nom?

Je joins ici les pièces[25] justificatives, et je n’étends point mes

réflexions, pour qu’on ne taxe pas de haine et de vengeance une

dénonciation qui est pour moi un point essentiel de défense. J’ai été

moi-même injustement dénoncé, accablé d’injures les plus grossières, et

de reproches aussi mal fondés qu’étrangers au fait pour lequel on m’a

dénoncé. J’use de tous mes moyens pour me défendre. Je découvre un fait

qu’il importe à mes juges et au public de savoir. Je le dénonce à M. le

procureur-général, pour me servir, en tant que de besoin, dans le procès

intenté contre moi par devant les chambres assemblées: il en fera

l’usage que sa prudence et son exactitude connues lui dicteront. A

Paris, ce 15 décembre 1773.

CARON DE BEAUMARCHAIS.

«Je supplie mes juges de me pardonner si j’ai été obligé de leur

envoyer à tous ma requête d’atténuation sans qu’elle fût signée

d’un avocat titulaire. A l’heure que je distribue ces mémoires, je

n’ai pas encore de signature, malgré mes prières, mes efforts, et

les ordres signés et réitérés de M. le premier président. J’aime

mieux commettre une légère irrégularité, que de courir le risque

d’être jugé sans que tous mes juges aient lu ma requête

d’atténuation.»

REQUÊTE D’ATTÉNUATION POUR LE SIEUR CARON DE BEAUMARCHAIS.

A NOSSEIGNEURS DE PARLEMENT, LES CHAMBRES ASSEMBLÉES.

Supplie humblement PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS, écuyer,

conseiller secrétaire du roi, et lieutenant-général des chasses au

bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre, grande venerie et

fauconnerie de France.

Disant que M. Goëzman l’a dénoncé à la cour, comme ayant tenté de gagner

son suffrage par des présens faits à sa femme, et l’ayant ensuite

diffamé par des propos offensans et calomnieux.

Ces délits ont paru graves; la cour a ordonné qu’il en serait informé à

la requête de M. le procureur-général; l’information a été faite, elle

a été suivie de tout l’appareil de la procédure extraordinaire; le

suppliant n’en a jamais redouté la rigueur, bien persuadé qu’elle

fournirait des preuves de son innocence.

Dans ses mémoires, le suppliant a rendu un compte exact des faits; il ne

fera que retracer ici les plus essentiels.

FAIT.

Le 1ᵉʳ avril 1773, M. Goëzman fut nommé rapporteur du procès entre le

suppliant et le comte de la Blache. Le suppliant n’en fut pas plus tôt

informé, qu’il désira de voir ce magistrat et de l’entretenir de son

affaire.

Dans cette vue il se présenta jusqu’à trois fois en son hôtel, ce même

jour 1ᵉʳ avril; et n’ayant pu parvenir jusqu’à lui, il laissa chaque

fois à sa porte un billet conçu en ces termes: «Beaumarchais supplie

monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience, et de

laisser ses ordres à son portier pour le jour et l’heure.»

Le lendemain 2 avril, le suppliant se rendit encore trois fois chez M.

Goëzman, et chaque fois la portière lui disait qu’il était sorti;

cependant, dans une de ces visites, le suppliant et le sieur Santerre,

qui l’accompagnait, lui virent ouvrir les rideaux de son cabinet, au

premier, qui donne sur le quai, et regarder à travers les vitres ceux

dont le carrosse venait de s’arrêter à sa porte.

Voilà donc en deux jours six courses infructueuses.

M. Goëzman dit, dans le mémoire qu’il a distribué au nom de sa femme, et

il répète dans sa note, intitulée _Note remise par M. Goëzman à

messieurs ses confrères_, que le 2 avril il donna audience dans la

matinée à Mᵉ Falconnet, l’un des conseils du suppliant, et que le 3,

dans la matinée, il en accorda une autre au suppliant, qui lui apporta

un mémoire manuscrit.

Le suppliant ne peut trop se récrier contre cette allégation; Mᵉ

Falconnet nie absolument le premier de ces deux faits qui lui est

personnel; à l’égard du second, la fausseté en est attestée par le sieur

Santerre, garde sermenté, que le gouvernement avait alors placé auprès

du suppliant dans le temps qu’il était encore en prison. Ce garde venait

prendre le matin le suppliant au Fort-l’Évêque, et ne le quittait que

pour le reconduire au même lieu. Or le sieur Santerre certifie qu’avant

le samedi 3 avril au soir, il n’est point entré chez M. Goëzman avec le

suppliant: le fait de l’audience du matin est donc supposé.

Cependant il importait au suppliant de voir son rapporteur. Après la

dernière course du 2 avril il se rendit chez la dame de Lépine sa sœur;

il lui fit part de ses inquiétudes sur ce que M. Goëzman se faisait

celer, et lui refusait toute audience. Le sieur Bertrand Dairolles, qui

se trouva chez la dame de Lépine, dit que le sieur Lejay, libraire,

avait des habitudes chez M. Goëzman, et qu’on pourrait, par son moyen,

obtenir audience de ce magistrat. Il vit le sieur Lejay, qui de son côté

alla trouver madame Goëzman, et qui vint dire au sieur Dairolles que

l’audience serait accordée moyennant un sacrifice d’argent.

Le suppliant se récria sur la proposition, qu’il trouva malhonnête, et

sur la somme qui était exigée. Ses parens et ses amis le déterminèrent à

consentir au sacrifice; l’un d’eux courut chez lui prendre cent louis

d’or, et les remit à la sœur du suppliant, qui n’en donna d’abord que

cinquante au sieur Lejay, en lui disant que cette somme lui paraissait

bien forte pour la faveur de quelques audiences que l’on demandait. Le

lendemain 3 avril, le sieur Dairolles vint chez la dame de Lépine

prendre les cinquante autres louis. _Quand on fait un sacrifice_, lui

dit-il, _il faut le faire honnête_: il fit deux rouleaux des cent louis,

les cacheta par les deux bouts, et monta dans un carrosse de place avec

le sieur Lejay, pour aller chez madame Goëzman.

De retour, il assura que cette dame avait promis de faire accorder au

suppliant toutes les audiences dont il aurait besoin. Il remit en même

temps au suppliant une lettre pour madame Goëzman, en lui disant de se

rendre chez elle, qu’on lui dirait que M. Goëzman était sorti, mais

qu’en remettant la lettre au laquais de madame il pourrait être certain

d’être introduit chez monsieur.

Le suppliant se transporta le soir chez M. Goëzman avec Mᵉ Falconnet, et

le sieur Santerre, son garde, qui ne le quittait pas. Tout ce qu’on lui

avait prédit arriva: la lettre fut remise au laquais de madame Goëzman,

qui la rendit à sa maîtresse, et vint dire au suppliant qu’il pouvait

monter dans le cabinet du magistrat, qui allait s’y rendre par

l’escalier qui donne dans l’intérieur de l’appartement de madame.

En effet, M. Goëzman ne tarda pas à paraître dans son cabinet, le

suppliant l’y vit pour la première fois; il conféra avec lui sur son

affaire: le magistrat lui fit des objections, ou, si l’on veut, des

observations que le suppliant recueillit attentivement pour se mettre en

état d’y faire une réponse par écrit et la lui remettre.

Il rédigea en effet cette réponse, et pria le sieur Dairolles de lui

faire obtenir une seconde audience pour la présenter. Le croira-t-on? on

lui parla d’un second sacrifice pour avoir cette seconde audience; une

montre à répétition enrichie de diamans fut remise au sieur Dairolles;

celui-ci la remit au sieur Lejay, qui la porta à madame Goëzman; mais,

chose étrange! on vint dire au suppliant que cette dame demandait

quinze louis pour le secrétaire de son mari, auquel elle se chargeait de

les remettre; le suppliant fut d’autant plus surpris de la proposition,

qu’un de ses amis avait remis la veille dix louis à ce secrétaire, qui

les avait d’abord refusés; disant qu’il n’avait aucun travail à faire

sur le procès du suppliant, dont toutes les pièces étaient dans le

cabinet de M. Goëzman. Cependant, comme on persista sur les quinze

louis, le suppliant les remit en argent blanc; le tout fut porté à

madame Goëzman par le sieur Lejay, auquel elle promit l’audience pour

sept heures du soir du dimanche 4 avril.

Le suppliant se présenta à l’heure indiquée avec son mémoire chez M.

Goëzman; mais il ne put le voir, et fut obligé de laisser ce mémoire à

sa portière.

Il s’en plaignit à ceux qui avaient négocié cette audience; la réponse

de madame Goëzman fut que le suppliant pouvait se présenter le lendemain

lundi matin; et que s’il ne pouvait obtenir audience de son mari avant

le jugement du procès, tout ce qu’elle avait reçu serait rendu.

Cette réponse était d’un mauvais présage; cependant le suppliant alla le

lendemain matin chez M. Goëzman avec un de ses amis et le sieur

Santerre; la portière lui dit qu’elle avait des ordres de ne laisser

entrer personne; le suppliant persista avec d’autant plus de force, que

d’un côté les momens preassaient, puisque l’affaire devait être

rapportée l’après-midi, et que de l’autre il lui était essentiel d’avoir

une conférence avec son rapporteur, sur de nouvelles objections qu’il

avait faites la veille à l’ami dont le suppliant était accompagné.

Toutes les instances du suppliant furent inutiles. Ne pouvant se faire

ouvrir la porte de son juge, il pria la portière de lui permettre

d’écrire dans sa loge les réponses qu’il s’était flatté de faire

verbalement, et il donna six livres à un laquais pour faire parvenir ces

réponses à M. Goëzman.

Le même jour le délibéré fut rapporté sur les sept heures du soir; le

suppliant perdit sa cause.

Le même soir les deux rouleaux de louis et la montre furent rendus à la

sœur du suppliant; mais madame Goëzman garda les quinze louis qu’elle

avait exigés pour le secrétaire.

Le suppliant s’informa de ce secrétaire si ces quinze louis lui avaient

été remis; celui-ci répondit qu’on ne les lui avait pas même offerts, et

qu’il ne les aurait pas acceptés.

Le suppliant, soupçonnant le sieur Lejay, qu’il ne connaissait pas

encore, d’avoir voulu s’approprier ces quinze louis, pria le sieur

Dairolles de lui demander ce qu’ils étaient devenus.

Le sieur Lejay les demanda à madame Goëzman, qui, pour toute réponse,

dit que ces quinze louis devaient lui rester.

Cette réponse fut rapportée au suppliant; le sieur Lejay lui fit même

dire que, pour se rendre certain du fait, il pouvait en écrire à madame

Goëzman.

Le suppliant lui écrivit en effet, le 21 avril, une lettre dont il a

rapporté les termes dans son mémoire à consulter, page 27; il lui marque

en substance qu’on a rendu de sa part les deux rouleaux de louis et la

montre à répétition, mais qu’on n’a point rendu les quinze louis; qu’il

n’est pas juste qu’il les perde; que ces quinze louis n’ont pas dû

s’égarer dans ses mains, et qu’il espère qu’elle les lui fera remettre.

Madame Goëzman, feignant de ne pas entendre cette lettre, quoique

très-claire, envoya chercher le sieur Lejay, et lui dit que le suppliant

lui demandait les cent louis et la montre.

Le sieur Lejay protesta qu’il les avait rendus; il vint trouver la sœur

du suppliant, et lui fit part des plaintes de madame Goëzman. La dame de

Lépine voulut le rassurer, en lui disant que dans la lettre de son frère

il n’était question ni des cent louis ni de la montre, mais seulement

des quinze louis exigés pour le secrétaire, auquel ils n’avaient pas été

donnés: le sieur Lejay était si troublé des plaintes amères que madame

Goëzman lui avait faites, qu’il n’en voulut rien croire. Heureusement le

suppliant avait gardé copie de sa lettre; il l’envoya à sa sœur pour la

montrer au sieur Lejay, qui la porta sur-le-champ à madame Goëzman, et

qui lui fit voir, par la confrontation qu’elle fit elle-même de la copie

avec l’original, qu’il ne s’agissait, dans l’une comme dans l’autre, que

des quinze louis qu’elle s’obstina a ne pas vouloir rendre.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 14 / 16 段