Suétone. Lorsque _Nonius_ fut accusé d’un crime atroce au sénat de Rome,
Auguste, qui l’aimait tendrement, voulut se lever et sortir du Capitole,
de peur de gêner les délibérations; et malgré les prières des
sénateurs, il n’y resta que très-peu de temps, _sedit per aliquot horas
in subselliis_; mais sans dire un mot, sans recommander la cause de son
ami, et sans jamais la solliciter pour lui: _tacitus ac ne laudatione
quidem judiciali data_.
Quel exemple pour MM. Gin et Nau de Saint-Marc, sans celui qu’ils ont
reçu de plusieurs de leurs confrères en cette affaire même! Mes
inquiétudes sur leurs liaisons avec M. Goëzman, et les discours qu’ils
ont tenus sur mon compte, ne devraient-ils pas être un assez puissant
motif pour les engager à s’abstenir du jugement? Je ne prononce point
sur leur conduite, je m’en plains seulement à eux-mêmes sans sortir du
respect dû à des conseillers de la cour. Mais pourquoi s’obstinent-ils à
être mes juges?
A l’égard du conseil que M. de Nicolaï a donné de faire les
déclarations, mon profond respect pour lui m’empêchera d’agiter la
grande question de savoir si l’aveu qu’on fait à la cour de ce conseil
est propre à disculper un homme, ou à en inculper deux.
Dois-je répondre au nouveau mémoire de madame Goëzman, divisé en trois
sections, sous le titre de première, seconde, et troisième _atrocité_,
où l’auteur, ne pouvant plus contester tous les faits rapportés dans mon
supplément, se réduit à les tordre, à les tourmenter pour se les rendre
moins défavorables; mais où il fait l’aveu public de la fidélité de ma
mémoire, et de mes citations, en supposant que le procès en entier m’a
été communiqué[24]? Le but de cet ouvrage est de prouver que j’ai voulu
corrompre M. Goëzman et gagner son suffrage: mais tandis que M. Goëzman
soutient que son suffrage était _ingagnable_, je soutiens, moi, que mon
procès était imperdable. Entre deux hommes aussi éloignés de se
rechercher dans aucune vue de corruption, quel autre motif pouvait
interposer de l’or, que le besoin pressant d’audiences d’une part, et le
refus constant d’en donner de l’autre?
L’obstination de mes ennemis à m’opposer un fantôme de corruption que
l’évidence des faits et la multitude des preuves ont mille fois anéanti
me force à m’arrêter encore un moment sur cette question trop rebattue.
Oui, j’ai donné de l’or pour obtenir des audiences qu’on me refusait
obstinément; et je n’ai pas fait plus de mystère de mes sacrifices que
de la fatalité qui les rendit indispensables.
Sur ce fait posons quelques principes.
Si l’on ne corrompt point un juge intègre avec de l’or, on n’arrive
point sans or à se faire écouter d’un juge corrompu.
Mais à quelles marques un particulier peut-il reconnaître dans quelle
classe est son juge? Est-ce aux bruits publics? aux avis secrets? aux
difficultés qu’on fait de l’admettre tant qu’il n’a pas employé l’or, ou
aux facilités qu’il trouve à s’introduire aussitôt que les sacrifices
sont consommés?
J’avoue qu’un plaideur peut être abusé par de faux bruits, par des avis
infidèles, se tromper même à la nature des obstacles qui lui barrent le
chemin; mais du moins en est-il sûr lorsque, forcé d’ouvrir sa bourse,
il se voit introduit à l’instant où son or est parvenu.
Quel est alors l’auteur de la corruption? quelle en est la malheureuse
victime? Dépouillé par un Algérien, un voyageur promet encore une rançon
pour échapper à l’esclavage: direz-vous qu’il a corrompu le corsaire?
C’est ainsi que les Syracusains portaient leur or à ce Verrès qu’on ne
pouvait aborder par aucune autre voie. C’est ainsi que ce visir, dont la
peau couvrit depuis le fauteuil du divan, refusait l’audience à tous les
Byzantins qui ne se faisaient pas précéder par un présent. C’est ainsi
que ce Henri Capperel, prévôt de Paris, condamné à mort pour avoir sauvé
un riche coupable et fait périr un innocent indigent, vendait la justice
aux infortunés qui la lui demandaient. C’est ainsi qu’un Hugues Guisi,
puni par le même supplice, exerçait de semblables concussions sur les
Parisiens d’alors. C’est ainsi qu’un Tardieu, de qui Boileau a célébré
l’infâme avarice, en usait avec les plaideurs de son temps. C’est ainsi
qu’un Veideau de Grammont, conseiller au parlement de Paris, auquel on
arracha la robe et qu’on bannit au commencement du siècle pour avoir
fait un faux sur un registre public, traitait les malheureux dont il
rapportait les procès. Enfin, c’est ainsi....., car tous les siècles et
tous les pays ont produit, au milieu des tribunaux les plus intègres,
des juges avares et prévaricateurs.
Mais les Siciliens, les Byzantins et toutes les autres victimes de la
cupidité des brigands que je viens de nommer, furent-ils taxés d’avoir
voulu les corrompre parce qu’ils avaient cédé à la dure nécessité de les
payer?
Il n’était réservé qu’à moi d’être accusé, pour avoir donné de l’or à un
juge, par le juge même que je n’ai pu aborder qu’au prix de cet or. Je
n’avais donc que le choix des maux avec un tel rapporteur: si je ne
payais pas, de perdre mon procès faute d’instruction; et si je payais,
d’être attaqué par lui-même en corruption.
Est-ce tout? non. Comme si ce rapporteur eût cru me trop bien traiter en
me laissant au moins choisir entre les maux qu’il offrait à mon courage,
l’or dont j’ai payé son audience est devenu dans ses mains le moyen
d’une double vexation. Il m’intente un procès au criminel pour en avoir,
dit-il, trop offert; quand je traîne avec moi le cruel soupçon qu’il
m’en fit perdre un au civil pour n’en avoir pas assez donné.
Changeons de style. Depuis que j’écris, la main me tremble toutes les
fois que je réfléchis qu’il faut ou mourir déshonoré, ou franchir les
bornes étroites que le plus profond respect avait imposées à mon
ressentiment. Il me semble voir chaque lecteur parcourant avec
inquiétude ce mémoire, et me disant: M. de Beaumarchais, vous plaisantez
vos petits adversaires, vous accablez les grands, tous les faits sous
votre plume s’éclaircissent, et votre justification s’avance à pas de
géant; mais un seul article afflige tous vos amis. Ces lettres de
protection de Mesdames, supposées pour gagner votre procès; ce désaveu
foudroyant des princesses; cette note d’un de vos mémoires supprimée par
sentence; la dénonciation que le comte de la Blache et M. Goëzman en
font contre vous à la nation; tout cela reste en arrière, et vous gardez
le silence. Ce fait, étranger à la cause, n’est pas sans doute
aujourd’hui du ressort du parlement; mais on le présente au public,
comme au seul tribunal où le déshonneur qu’on vous imprime doit vous
couvrir à jamais d’opprobre, ou retomber sur le front de vos ennemis.
Je vous entends, lecteur: je relis avec amertume les noms _d’audacieux_,
_de téméraire_, _d’imposteur_, que M. Goëzman me donne, et l’imputation
qu’il me fait _d’avoir abusé des noms les plus sacrés à l’appui de mon
intérêt et de mes vues iniques_; et mon courage renaît.
Quelque dessein que j’eusse formé d’abord de ne pas répondre à ces
affligeantes citations, j’ai réfléchi depuis qu’il valait mieux me faire
honneur de ma bonne foi en avouant publiquement mes torts, quels qu’ils
fussent, que de les laisser soupçonner plus grands, ce qui ne manquerait
pas d’arriver si je me renfermais dans un silence respectueux, que tout
le monde n’attribuerait pas à une cause aussi modeste.
En effet, si je m’étais rendu coupable d’imposture et de témérité en
publiant que Mesdames accordaient à mon affaire une protection décidée,
si j’avais eu la faiblesse de supposer qu’elles m’avaient donné par
écrit la permission d’honorer publiquement ma personne et mon procès
d’une aussi auguste protection, ne serait-on pas tenté de m’excuser
quand on saurait que le comte de la Blache, mon ennemi, par une
imposture plus odieuse encore, cherchait à me nuire chez tous nos juges,
en leur disant que Mesdames, qui m’avaient autrefois accordé leur
protection, ayant reconnu que je m’en étais rendu indigne par mille
traits déshonorans, disaient ouvertement qu’elles m’avaient chassé de
leur présence?
Sans prétendre excuser ici sur l’importance de l’occasion la faiblesse
qui m’est reprochée d’avoir abusé du nom des princesses, sans rappeler
combien il était dangereux pour moi que les propos du comte de la Blache
obtinssent créance sur l’esprit de nos juges, qu’aurais-je fait autre
chose en cette occasion que battre mon ennemi de sa propre arme, et
payer son horrible mensonge par un mensonge beaucoup moins coupable? Et
vous qui ne rapportez cette note et ce désaveu des princesses que pour
détourner, par une récrimination indiscrète et peu respectueuse,
l’attention du public un moment de dessus vous, la honte dont vous
cherchez à me couvrir vous lavera-t-elle de celle qui vous est si
justement reprochée dans une affaire à laquelle cette note et ce désaveu
sont absolument étrangers?
Mais si je n’avais pas supposé de fausses lettres pour appuyer un
mensonge; si je ne m’étais pas rendu coupable d’imposture, en publiant
que les princesses honoraient ma personne et mon procès d’une protection
particulière; si j’avais mérité seulement le reproche d’avoir donné trop
de publicité à une grâce accordée pour en faire usage auprès de mes
juges, le comte de la Blache, qui n’aurait pu l’ignorer, et qui vous
fait parler à présent, ne serait-il pas, ainsi que vous, doublement
odieux d’employer un si honteux moyen pour me déshonorer, sous l’espoir
que mon profond respect pour les princesses, dont il vous fait imprimer
le désaveu, retiendra ma plume aujourd’hui, comme il m’a fermé la bouche
depuis deux ans?
Mais si rien de tout cela n’existait; si, loin d’avoir supposé de
fausses lettres de protection pour parvenir à gagner mon procès, je
n’avais pas même commis l’indiscrétion de me vanter d’aucune protection
de Mesdames accordée à cette affaire; si, loin de _compromettre des noms
sacrés à l’appui de mon intérêt et de mes vues iniques_, je n’avais même
jamais songé à solliciter les princesses au sujet de ce procès; et si je
n’avais jamais publié verbalement ni par écrit, ni par aucune note
imprimée, que Mesdames accordaient leur protection à mon procès, de
quelle indignation les honnêtes gens ne seraient-ils pas saisis, de voir
le comte de la Blache et M. et madame Goëzman me traiter publiquement
d’audacieux, de téméraire, d’imposteur, et tenter de verser sur moi la
honte qui appartient tout entière au comte de la Blache, dans un
événement où je n’ai montré que respect, discrétion, modération et
patience!
Mon profond respect pour des personnes sacrées, la frayeur d’être accusé
de les compromettre en me justifiant, m’ont fermé la bouche depuis deux
ans, que le comte de la Blache a renouvelé sous toutes les faces
l’accusation calomnieuse à laquelle il donne aujourd’hui sous votre
plume le dernier degré d’indécence et de publicité. Mais ces
respectables princesses, dont le cœur est toujours ouvert aux malheureux
par esprit de religion, et par une bonté d’âme dont ceux qui n’ont
jamais eu le bonheur de les approcher ne peuvent se former aucune idée;
ces généreuses princesses, dont le revenu se consume à soulager les
pauvres, et dont la vie entière est un cercle de bienfaisance aussi
constante que cachée, ne s’offenseront pas qu’un homme qui les a
toujours servies avec zèle et désintéressement, qui n’a jamais démérité
auprès d’elles, repousse par le plus modeste exposé de la vérité
l’affreuse et nouvelle injure qui lui est faite en leur nom, à la face
de toute la nation.
Lorsqu’un paysan fut blessé par un cerf, on vit toute cette auguste
famille oublier l’horreur d’un tel spectacle, et ne sentir que l’intérêt
qu’il inspirait; on les vit voler à lui, l’entourer, fondre en larmes,
et retourner la bourse de tout le monde, en verser l’or dans le tablier
de sa femme éplorée, prodiguer des soins paternels à cet heureux
infortuné, lui envoyer des secours abondans, consoler sa famille, enfin
lui assurer un sort. Si le mal passager que fit un cerf à un inconnu
trouva ces princesses aussi sensibles, la rage d’un troupeau de tigres
acharnés sur un de leurs plus zélés, de leurs plus malheureux
serviteurs, n’en obtiendra pas moins de compassion; elles ne regarderont
pas comme un manque de respect qu’un homme d’honneur, lâchement accusé
d’imposture et de faux, brûle de secouer la honte d’avoir _abusé de leur
nom sacré pour servir son intérêt et ses vues iniques_; et si le hasard
fait tomber ce mémoire entre leurs mains, loin de blâmer la fermeté de
mes défenses et l’ardeur de ma justification, elles sentiront qu’au
péril de ma vie je ne pouvais rester le chef courbé sous un tel
déshonneur; et malgré les efforts que l’on fera pour empoisonner cette
action auprès d’elles, elles distingueront aisément d’une vanité
indiscrète la fierté noble et courageuse avec laquelle j’ose publier un
témoignage qui honore également leur justice et ma probité. Voici le
fait:
Pendant que le comte de la Blache me faisait injurier avec autant
d’indécence que d’éclat aux audiences des requêtes de l’hôtel, par un
avocat à qui la nature avait donné assez de talent pour qu’il eût pu se
passer d’adopter le plus aisé, mais le moins honorable des genres de
plaidoiries; mon adversaire, sentant bien que le fond du procès ne
présentait aucune ressource à son avidité, employait celle de jeter de
la défaveur sur ma personne pour tâcher d’en verser sur ma cause. En
conséquence, il allait chez tous les maîtres des requêtes, nos communs
juges, leur dire que j’étais un malhonnête homme; il leur donnait en
preuves que Mesdames, qui m’avaient autrefois honoré de leurs bontés,
ayant reconnu depuis que j’étais un sujet exécrable, m’avaient fait
chasser de leur présence, et rendaient ce témoignage de moi. Ces propos,
qui frappaient tout le monde et mettaient des nuages dans toutes les
têtes, me furent rendus par quelqu’un qui me dit: Il est de la plus
grande importance pour vous de les détruire; ils vous font un tort
affreux dans l’esprit de vos juges: il n’y aurait même pas de mal,
ajoutait-on, que vous vous fissiez étayer auprès d’eux d’une aussi
puissante protection que celle des princesses, contre un adversaire
avide, adroit et peu délicat, à qui tout est bon, pourvu qu’il vous
ruine et vous déshonore.
Je ne solliciterai, répondis-je, aucune protection pour un procès qui
n’en a pas besoin: Mesdames auraient lieu d’être très-offensées que
j’allasse me rappeler à leur souvenir aujourd’hui, pour obtenir un appui
dans une affaire où elles ignorent si j’ai tort ou raison. Mais ce dont
elles ne peuvent pas s’offenser, c’est que je les prie de m’accorder un
témoignage public que je me suis toujours comporté avec honneur tant que
j’ai eu l’avantage de les approcher. On a l’indécence de leur prêter des
discours qu’elles n’ont jamais tenus; ces discours peuvent entraîner ma
ruine, en indisposant, en égarant mes juges. Un serviteur soupçonné
montre avec joie les certificats de tous ses maîtres. Un militaire
attaqué sur sa bravoure atteste les généraux sous lesquels il a eu
l’honneur de servir: de tout inférieur à son supérieur, le certificat
mérité qu’il sollicite est de droit rigoureux. J’oserai donc non
implorer la protection des princesses, mais invoquer leur justice; et je
m’expliquerai si clairement dans ma demande, qu’elles ne puissent pas me
supposer l’intention de faire un criminel abus de leurs anciennes
bontés, ni de les solliciter en faveur d’une cause qu’elles ne
connaissent peut-être que par le compte insidieux et faux que mon
adversaire en a fait rendre autour d’elles: et j’écrivis sur-le-champ la
lettre suivante à madame la comtesse de P..., leur dame d’honneur.
Du 9 février 1772.
MADAME LA COMTESSE,
«Dans une affaire d’argent qui se plaide à Paris, et sur laquelle
mon adversaire n’a fourni que des défenses malhonnêtes, il a osé
sourdement avancer chez nos juges que Mesdames, qui m’avaient
honoré de la plus grande protection autrefois, ont depuis reconnu
que je m’en étais rendu indigne par mille traits déshonorans, et
m’ont à jamais banni de leur présence. Un mensonge aussi
outrageant, quoique portant sur un objet étranger à mon affaire,
pourrait me faire le plus grand tort dans l’esprit de mes juges.
J’ai craint que quelque ennemi caché n’eût cherché à me nuire
auprès de Mesdames. J’ai passé quatre ans à mériter leur
bienveillance, par les soins les plus assidus et les plus
désintéressés sur divers objets de leurs amusemens. Ces amusemens
ayant cessé de plaire aux princesses, je ne me suis pas rendu
importun auprès d’elles à solliciter des grâces sur lesquelles je
sais qu’elles sont toujours trop tourmentées. Aujourd’hui je
demande, pour toute récompense d’un zèle ardent qui ne finira
point, non que Madame Victoire accorde aucune protection à mon
procès, mais qu’elle daigne attester par votre plume que, tant que
j’ai été employé pour son service, elle m’a reconnu pour homme
d’honneur et incapable de rien faire qui pût m’attirer une disgrâce
aussi flétrissante que celle dont on veut me tacher. J’ai assuré
mes juges que toutes les noirceurs de mon adversaire ne
m’empêcheraient pas d’obtenir ce témoignage de la justice de
Mesdames. Je suis à leurs pieds et aux vôtres, pénétré d’avance de
la reconnaissance la plus respectueuse, avec laquelle je suis,
«MADAME LA COMTESSE, etc.
«_Signé_ CARON DE BEAUMARCHAIS.»
Y a-t-il dans tout ce qu’on vient de lire un seul mot qui tende à
demander protection et faveur pour mon procès? Y sollicité-je autre
chose qu’un témoignage de bonne conduite et d’honneur pendant que
j’avais approché des princesses? Voici la réponse que je reçus de la
dame d’honneur.
Versailles, ce 12 février 1772.
«J’ai fait part, monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui
m’a assuré _qu’elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût
nuire à votre réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre
dans ce cas-là_. Elle m’a autorisée à vous le mander. La princesse
même a ajouté qu’elle savait bien que vous aviez un procès; mais
que ces discours sur votre compte ne pourraient jamais vous faire
aucun tort dans aucun cas, et particulièrement dans un procès, et
que vous pouvez être tranquille à cet égard.
«Je suis charmée de cette occasion, etc.
«_Signé_ T. COMTESSE DE P.....»
Il n’est donc pas vrai, monsieur le comte de la Blache, que je sois
l’homme malhonnête et couvert d’opprobre que Mesdames, selon vous, ont
dit avoir chassé de leur présence à cause de mille traits déshonorans
dont il s’était rendu coupable?
Voyons maintenant si j’ai abusé de ce témoignage; voyons si j’ai voulu
m’en servir pour me rendre mes juges favorables, en leur allant dire ou
en écrivant que Mesdames m’avaient permis de m’appuyer de leur
protection auprès d’eux, et qu’elles prenaient un vif intérêt à mon
affaire.
Je ne vis aucun de mes juges, et je me contentai d’insérer, dans un
mémoire que je fis imprimer, la note dont le commencement se rapporte à
la conduite de mon adversaire connu de tout le monde, et la fin, que je
vais transcrire ici, se rapporte à la lettre que j’avais reçue de la
dame d’honneur des princesses.
«Heureusement pour ce dernier (moi), il en a été assez tôt instruit (des
propos du comte de la Blache) pour pouvoir réclamer la justice de Madame
Victoire avant le jugement du procès. Cette généreuse princesse veut
bien l’autoriser à publier que tous les discours qu’on lui fait tenir
dans l’affaire présente sont absolument faux, et qu’elle n’a jamais rien
connu qui fût capable de nuire à sa réputation, pendant tout le temps
qu’il a eu l’honneur d’être à son service.»
Eh bien! monsieur le comte; eh bien! monsieur Goëzman; eh bien! madame;
où est l’audace, la témérité, l’imposture dont vous m’accusez
publiquement? L’homme qui ose compromettre les noms les plus sacrés à
l’appui de son intérêt et de ses vues iniques, où est-il? La fin de mon
récit va le montrer à toute la France.
A l’instant où cette note paraît, le comte de la Blache, instruit par ma
note que j’avais éventé sa mine, court à Versailles; il y prévient
l’arrivée de mon mémoire. Il m’y présente comme ayant fait un usage
pernicieux pour lui de la protection que Madame Victoire avait daigné,
disait-il, m’accorder; il suppose que l’intérêt que Mesdames sont
annoncées par moi prendre à mon affaire est seul capable d’entraîner
tous les esprits, et de lui faire perdre son procès. Mesdames, qui ne se
persuadent pas qu’on puisse leur en imposer à ce point, justement
indignées de l’insolent abus que je suis accusé d’avoir fait d’un simple
témoignage accordé seulement pour m’empêcher de perdre l’honneur, et non
pour me faire gagner un procès d’argent, croient faire justice en
remettant à mon adversaire un désaveu de mon audacieuse conduite, en ces
termes:
«Nous déclarons ne prendre aucun intérêt à M. Caron de Beaumarchais
et à son affaire, et ne lui avons pas permis d’insérer dans un
mémoire imprimé et public des assurances de notre protection.»
Versailles, le 15 février 1772.
_Signé_ MARIE-ADÉLAÏDE, VICTOIRE-LOUISE,
SOPHIE-PHILIPPINE-ÉLISABETH-JUSTINE.
Mais avais-je dit que Mesdames prenaient intérêt à mon affaire? Avais-je
imprimé que les princesses m’avaient donné des assurances de leur
protection à ce sujet?
Ne m’étais-je pas contenté de dire, parlant de Madame Victoire: «Cette
généreuse princesse veut bien m’autoriser à publier que tous les
discours qu’on lui fait tenir dans l’affaire présente sont absolument
faux, et qu’elle n’a jamais rien connu qui fût capable de nuire à ma
réputation pendant tout le temps que j’ai eu l’honneur d’être à son
service?»
Avais-je pu me renfermer plus littéralement, plus respectueusement dans
le témoignage que contient la lettre de la dame d’honneur? «J’ai fait
part, monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui m’a assuré
qu’_elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût nuire à votre
réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre dans ce cas-là_.
Elle m’a autorisée à vous le mander.»
A l’occasion d’un procès d’argent, on avait voulu me donner pour un
homme perdu d’honneur; ce que les princesses (ajoutait-on) disaient
hautement. J’avais sollicité auprès d’elles la plus simple attestation
de mon honnêteté. L’instant où je la demandais, la circonstance de mon
procès avaient rendu ce témoignage austère de la part de la princesse.
Pas un mot dont je pusse abuser pour m’en faire un titre auprès de mes
juges. De ma part, scrupuleux transcripteur de ce témoignage austère, je
ne m’étais pas permis d’y rien ajouter qui pût annoncer le plus léger
abus de la justice rigoureuse qui m’était rendue; et j’étais si
convaincu de mon exactitude à cet égard, que pour m’en faire un mérite
auprès de Mesdames, pendant que mon adversaire allait renverser mon
édifice à Versailles par un faux exposé, j’y envoyais de Paris à madame
la comtesse de P.... le mémoire et la note imprimés, et je lui écrivais
la lettre suivante en action de grâces.
Du 14 février 1772.
«MADAME LA COMTESSE,
«Je n’avais nul titre à vos bontés; cette considération augmente
infiniment le prix du service que vous m’avez rendu, et celui du
procédé obligeant qui l’accompagne.
«J’ai l’honneur de vous faire passer un de mes mémoires, dans
lequel j’ai fait l’usage respectueux que Madame Victoire a permis
de la justice qu’elle daigne me rendre, et de la lettre dont vous
m’avez honoré. Il me reste à vous prier de mettre le comble à vos
bienfaits en assurant la princesse que je suis vivement touché de
l’honorable témoignage qu’elle n’a pas refusé à un serviteur zélé,
mais devenu inutile. Il est des momens où la plus simple justice
devient une grâce éclatante, c’est lorsqu’elle arrive au secours de
l’honneur outragé. Aussitôt que le jugement de ce procès m’aura
permis de respirer, mon premier devoir sera de vous aller assurer
de la respectueuse reconnaissance avec laquelle je suis, madame la
comtesse, etc.»
Toutes les pièces justificatives du procès sont maintenant connues. En
voici les suites.