Je me contenterai de leur rappeler ici le trait d’Auguste cité par

Suétone. Lorsque _Nonius_ fut accusé d’un crime atroce au sénat de Rome,

Auguste, qui l’aimait tendrement, voulut se lever et sortir du Capitole,

de peur de gêner les délibérations; et malgré les prières des

sénateurs, il n’y resta que très-peu de temps, _sedit per aliquot horas

in subselliis_; mais sans dire un mot, sans recommander la cause de son

ami, et sans jamais la solliciter pour lui: _tacitus ac ne laudatione

quidem judiciali data_.

Quel exemple pour MM. Gin et Nau de Saint-Marc, sans celui qu’ils ont

reçu de plusieurs de leurs confrères en cette affaire même! Mes

inquiétudes sur leurs liaisons avec M. Goëzman, et les discours qu’ils

ont tenus sur mon compte, ne devraient-ils pas être un assez puissant

motif pour les engager à s’abstenir du jugement? Je ne prononce point

sur leur conduite, je m’en plains seulement à eux-mêmes sans sortir du

respect dû à des conseillers de la cour. Mais pourquoi s’obstinent-ils à

être mes juges?

A l’égard du conseil que M. de Nicolaï a donné de faire les

déclarations, mon profond respect pour lui m’empêchera d’agiter la

grande question de savoir si l’aveu qu’on fait à la cour de ce conseil

est propre à disculper un homme, ou à en inculper deux.

Dois-je répondre au nouveau mémoire de madame Goëzman, divisé en trois

sections, sous le titre de première, seconde, et troisième _atrocité_,

où l’auteur, ne pouvant plus contester tous les faits rapportés dans mon

supplément, se réduit à les tordre, à les tourmenter pour se les rendre

moins défavorables; mais où il fait l’aveu public de la fidélité de ma

mémoire, et de mes citations, en supposant que le procès en entier m’a

été communiqué[24]? Le but de cet ouvrage est de prouver que j’ai voulu

corrompre M. Goëzman et gagner son suffrage: mais tandis que M. Goëzman

soutient que son suffrage était _ingagnable_, je soutiens, moi, que mon

procès était imperdable. Entre deux hommes aussi éloignés de se

rechercher dans aucune vue de corruption, quel autre motif pouvait

interposer de l’or, que le besoin pressant d’audiences d’une part, et le

refus constant d’en donner de l’autre?

L’obstination de mes ennemis à m’opposer un fantôme de corruption que

l’évidence des faits et la multitude des preuves ont mille fois anéanti

me force à m’arrêter encore un moment sur cette question trop rebattue.

Oui, j’ai donné de l’or pour obtenir des audiences qu’on me refusait

obstinément; et je n’ai pas fait plus de mystère de mes sacrifices que

de la fatalité qui les rendit indispensables.

Sur ce fait posons quelques principes.

Si l’on ne corrompt point un juge intègre avec de l’or, on n’arrive

point sans or à se faire écouter d’un juge corrompu.

Mais à quelles marques un particulier peut-il reconnaître dans quelle

classe est son juge? Est-ce aux bruits publics? aux avis secrets? aux

difficultés qu’on fait de l’admettre tant qu’il n’a pas employé l’or, ou

aux facilités qu’il trouve à s’introduire aussitôt que les sacrifices

sont consommés?

J’avoue qu’un plaideur peut être abusé par de faux bruits, par des avis

infidèles, se tromper même à la nature des obstacles qui lui barrent le

chemin; mais du moins en est-il sûr lorsque, forcé d’ouvrir sa bourse,

il se voit introduit à l’instant où son or est parvenu.

Quel est alors l’auteur de la corruption? quelle en est la malheureuse

victime? Dépouillé par un Algérien, un voyageur promet encore une rançon

pour échapper à l’esclavage: direz-vous qu’il a corrompu le corsaire?

C’est ainsi que les Syracusains portaient leur or à ce Verrès qu’on ne

pouvait aborder par aucune autre voie. C’est ainsi que ce visir, dont la

peau couvrit depuis le fauteuil du divan, refusait l’audience à tous les

Byzantins qui ne se faisaient pas précéder par un présent. C’est ainsi

que ce Henri Capperel, prévôt de Paris, condamné à mort pour avoir sauvé

un riche coupable et fait périr un innocent indigent, vendait la justice

aux infortunés qui la lui demandaient. C’est ainsi qu’un Hugues Guisi,

puni par le même supplice, exerçait de semblables concussions sur les

Parisiens d’alors. C’est ainsi qu’un Tardieu, de qui Boileau a célébré

l’infâme avarice, en usait avec les plaideurs de son temps. C’est ainsi

qu’un Veideau de Grammont, conseiller au parlement de Paris, auquel on

arracha la robe et qu’on bannit au commencement du siècle pour avoir

fait un faux sur un registre public, traitait les malheureux dont il

rapportait les procès. Enfin, c’est ainsi....., car tous les siècles et

tous les pays ont produit, au milieu des tribunaux les plus intègres,

des juges avares et prévaricateurs.

Mais les Siciliens, les Byzantins et toutes les autres victimes de la

cupidité des brigands que je viens de nommer, furent-ils taxés d’avoir

voulu les corrompre parce qu’ils avaient cédé à la dure nécessité de les

payer?

Il n’était réservé qu’à moi d’être accusé, pour avoir donné de l’or à un

juge, par le juge même que je n’ai pu aborder qu’au prix de cet or. Je

n’avais donc que le choix des maux avec un tel rapporteur: si je ne

payais pas, de perdre mon procès faute d’instruction; et si je payais,

d’être attaqué par lui-même en corruption.

Est-ce tout? non. Comme si ce rapporteur eût cru me trop bien traiter en

me laissant au moins choisir entre les maux qu’il offrait à mon courage,

l’or dont j’ai payé son audience est devenu dans ses mains le moyen

d’une double vexation. Il m’intente un procès au criminel pour en avoir,

dit-il, trop offert; quand je traîne avec moi le cruel soupçon qu’il

m’en fit perdre un au civil pour n’en avoir pas assez donné.

Changeons de style. Depuis que j’écris, la main me tremble toutes les

fois que je réfléchis qu’il faut ou mourir déshonoré, ou franchir les

bornes étroites que le plus profond respect avait imposées à mon

ressentiment. Il me semble voir chaque lecteur parcourant avec

inquiétude ce mémoire, et me disant: M. de Beaumarchais, vous plaisantez

vos petits adversaires, vous accablez les grands, tous les faits sous

votre plume s’éclaircissent, et votre justification s’avance à pas de

géant; mais un seul article afflige tous vos amis. Ces lettres de

protection de Mesdames, supposées pour gagner votre procès; ce désaveu

foudroyant des princesses; cette note d’un de vos mémoires supprimée par

sentence; la dénonciation que le comte de la Blache et M. Goëzman en

font contre vous à la nation; tout cela reste en arrière, et vous gardez

le silence. Ce fait, étranger à la cause, n’est pas sans doute

aujourd’hui du ressort du parlement; mais on le présente au public,

comme au seul tribunal où le déshonneur qu’on vous imprime doit vous

couvrir à jamais d’opprobre, ou retomber sur le front de vos ennemis.

Je vous entends, lecteur: je relis avec amertume les noms _d’audacieux_,

_de téméraire_, _d’imposteur_, que M. Goëzman me donne, et l’imputation

qu’il me fait _d’avoir abusé des noms les plus sacrés à l’appui de mon

intérêt et de mes vues iniques_; et mon courage renaît.

Quelque dessein que j’eusse formé d’abord de ne pas répondre à ces

affligeantes citations, j’ai réfléchi depuis qu’il valait mieux me faire

honneur de ma bonne foi en avouant publiquement mes torts, quels qu’ils

fussent, que de les laisser soupçonner plus grands, ce qui ne manquerait

pas d’arriver si je me renfermais dans un silence respectueux, que tout

le monde n’attribuerait pas à une cause aussi modeste.

En effet, si je m’étais rendu coupable d’imposture et de témérité en

publiant que Mesdames accordaient à mon affaire une protection décidée,

si j’avais eu la faiblesse de supposer qu’elles m’avaient donné par

écrit la permission d’honorer publiquement ma personne et mon procès

d’une aussi auguste protection, ne serait-on pas tenté de m’excuser

quand on saurait que le comte de la Blache, mon ennemi, par une

imposture plus odieuse encore, cherchait à me nuire chez tous nos juges,

en leur disant que Mesdames, qui m’avaient autrefois accordé leur

protection, ayant reconnu que je m’en étais rendu indigne par mille

traits déshonorans, disaient ouvertement qu’elles m’avaient chassé de

leur présence?

Sans prétendre excuser ici sur l’importance de l’occasion la faiblesse

qui m’est reprochée d’avoir abusé du nom des princesses, sans rappeler

combien il était dangereux pour moi que les propos du comte de la Blache

obtinssent créance sur l’esprit de nos juges, qu’aurais-je fait autre

chose en cette occasion que battre mon ennemi de sa propre arme, et

payer son horrible mensonge par un mensonge beaucoup moins coupable? Et

vous qui ne rapportez cette note et ce désaveu des princesses que pour

détourner, par une récrimination indiscrète et peu respectueuse,

l’attention du public un moment de dessus vous, la honte dont vous

cherchez à me couvrir vous lavera-t-elle de celle qui vous est si

justement reprochée dans une affaire à laquelle cette note et ce désaveu

sont absolument étrangers?

Mais si je n’avais pas supposé de fausses lettres pour appuyer un

mensonge; si je ne m’étais pas rendu coupable d’imposture, en publiant

que les princesses honoraient ma personne et mon procès d’une protection

particulière; si j’avais mérité seulement le reproche d’avoir donné trop

de publicité à une grâce accordée pour en faire usage auprès de mes

juges, le comte de la Blache, qui n’aurait pu l’ignorer, et qui vous

fait parler à présent, ne serait-il pas, ainsi que vous, doublement

odieux d’employer un si honteux moyen pour me déshonorer, sous l’espoir

que mon profond respect pour les princesses, dont il vous fait imprimer

le désaveu, retiendra ma plume aujourd’hui, comme il m’a fermé la bouche

depuis deux ans?

Mais si rien de tout cela n’existait; si, loin d’avoir supposé de

fausses lettres de protection pour parvenir à gagner mon procès, je

n’avais pas même commis l’indiscrétion de me vanter d’aucune protection

de Mesdames accordée à cette affaire; si, loin de _compromettre des noms

sacrés à l’appui de mon intérêt et de mes vues iniques_, je n’avais même

jamais songé à solliciter les princesses au sujet de ce procès; et si je

n’avais jamais publié verbalement ni par écrit, ni par aucune note

imprimée, que Mesdames accordaient leur protection à mon procès, de

quelle indignation les honnêtes gens ne seraient-ils pas saisis, de voir

le comte de la Blache et M. et madame Goëzman me traiter publiquement

d’audacieux, de téméraire, d’imposteur, et tenter de verser sur moi la

honte qui appartient tout entière au comte de la Blache, dans un

événement où je n’ai montré que respect, discrétion, modération et

patience!

Mon profond respect pour des personnes sacrées, la frayeur d’être accusé

de les compromettre en me justifiant, m’ont fermé la bouche depuis deux

ans, que le comte de la Blache a renouvelé sous toutes les faces

l’accusation calomnieuse à laquelle il donne aujourd’hui sous votre

plume le dernier degré d’indécence et de publicité. Mais ces

respectables princesses, dont le cœur est toujours ouvert aux malheureux

par esprit de religion, et par une bonté d’âme dont ceux qui n’ont

jamais eu le bonheur de les approcher ne peuvent se former aucune idée;

ces généreuses princesses, dont le revenu se consume à soulager les

pauvres, et dont la vie entière est un cercle de bienfaisance aussi

constante que cachée, ne s’offenseront pas qu’un homme qui les a

toujours servies avec zèle et désintéressement, qui n’a jamais démérité

auprès d’elles, repousse par le plus modeste exposé de la vérité

l’affreuse et nouvelle injure qui lui est faite en leur nom, à la face

de toute la nation.

Lorsqu’un paysan fut blessé par un cerf, on vit toute cette auguste

famille oublier l’horreur d’un tel spectacle, et ne sentir que l’intérêt

qu’il inspirait; on les vit voler à lui, l’entourer, fondre en larmes,

et retourner la bourse de tout le monde, en verser l’or dans le tablier

de sa femme éplorée, prodiguer des soins paternels à cet heureux

infortuné, lui envoyer des secours abondans, consoler sa famille, enfin

lui assurer un sort. Si le mal passager que fit un cerf à un inconnu

trouva ces princesses aussi sensibles, la rage d’un troupeau de tigres

acharnés sur un de leurs plus zélés, de leurs plus malheureux

serviteurs, n’en obtiendra pas moins de compassion; elles ne regarderont

pas comme un manque de respect qu’un homme d’honneur, lâchement accusé

d’imposture et de faux, brûle de secouer la honte d’avoir _abusé de leur

nom sacré pour servir son intérêt et ses vues iniques_; et si le hasard

fait tomber ce mémoire entre leurs mains, loin de blâmer la fermeté de

mes défenses et l’ardeur de ma justification, elles sentiront qu’au

péril de ma vie je ne pouvais rester le chef courbé sous un tel

déshonneur; et malgré les efforts que l’on fera pour empoisonner cette

action auprès d’elles, elles distingueront aisément d’une vanité

indiscrète la fierté noble et courageuse avec laquelle j’ose publier un

témoignage qui honore également leur justice et ma probité. Voici le

fait:

Pendant que le comte de la Blache me faisait injurier avec autant

d’indécence que d’éclat aux audiences des requêtes de l’hôtel, par un

avocat à qui la nature avait donné assez de talent pour qu’il eût pu se

passer d’adopter le plus aisé, mais le moins honorable des genres de

plaidoiries; mon adversaire, sentant bien que le fond du procès ne

présentait aucune ressource à son avidité, employait celle de jeter de

la défaveur sur ma personne pour tâcher d’en verser sur ma cause. En

conséquence, il allait chez tous les maîtres des requêtes, nos communs

juges, leur dire que j’étais un malhonnête homme; il leur donnait en

preuves que Mesdames, qui m’avaient autrefois honoré de leurs bontés,

ayant reconnu depuis que j’étais un sujet exécrable, m’avaient fait

chasser de leur présence, et rendaient ce témoignage de moi. Ces propos,

qui frappaient tout le monde et mettaient des nuages dans toutes les

têtes, me furent rendus par quelqu’un qui me dit: Il est de la plus

grande importance pour vous de les détruire; ils vous font un tort

affreux dans l’esprit de vos juges: il n’y aurait même pas de mal,

ajoutait-on, que vous vous fissiez étayer auprès d’eux d’une aussi

puissante protection que celle des princesses, contre un adversaire

avide, adroit et peu délicat, à qui tout est bon, pourvu qu’il vous

ruine et vous déshonore.

Je ne solliciterai, répondis-je, aucune protection pour un procès qui

n’en a pas besoin: Mesdames auraient lieu d’être très-offensées que

j’allasse me rappeler à leur souvenir aujourd’hui, pour obtenir un appui

dans une affaire où elles ignorent si j’ai tort ou raison. Mais ce dont

elles ne peuvent pas s’offenser, c’est que je les prie de m’accorder un

témoignage public que je me suis toujours comporté avec honneur tant que

j’ai eu l’avantage de les approcher. On a l’indécence de leur prêter des

discours qu’elles n’ont jamais tenus; ces discours peuvent entraîner ma

ruine, en indisposant, en égarant mes juges. Un serviteur soupçonné

montre avec joie les certificats de tous ses maîtres. Un militaire

attaqué sur sa bravoure atteste les généraux sous lesquels il a eu

l’honneur de servir: de tout inférieur à son supérieur, le certificat

mérité qu’il sollicite est de droit rigoureux. J’oserai donc non

implorer la protection des princesses, mais invoquer leur justice; et je

m’expliquerai si clairement dans ma demande, qu’elles ne puissent pas me

supposer l’intention de faire un criminel abus de leurs anciennes

bontés, ni de les solliciter en faveur d’une cause qu’elles ne

connaissent peut-être que par le compte insidieux et faux que mon

adversaire en a fait rendre autour d’elles: et j’écrivis sur-le-champ la

lettre suivante à madame la comtesse de P..., leur dame d’honneur.

Du 9 février 1772.

MADAME LA COMTESSE,

«Dans une affaire d’argent qui se plaide à Paris, et sur laquelle

mon adversaire n’a fourni que des défenses malhonnêtes, il a osé

sourdement avancer chez nos juges que Mesdames, qui m’avaient

honoré de la plus grande protection autrefois, ont depuis reconnu

que je m’en étais rendu indigne par mille traits déshonorans, et

m’ont à jamais banni de leur présence. Un mensonge aussi

outrageant, quoique portant sur un objet étranger à mon affaire,

pourrait me faire le plus grand tort dans l’esprit de mes juges.

J’ai craint que quelque ennemi caché n’eût cherché à me nuire

auprès de Mesdames. J’ai passé quatre ans à mériter leur

bienveillance, par les soins les plus assidus et les plus

désintéressés sur divers objets de leurs amusemens. Ces amusemens

ayant cessé de plaire aux princesses, je ne me suis pas rendu

importun auprès d’elles à solliciter des grâces sur lesquelles je

sais qu’elles sont toujours trop tourmentées. Aujourd’hui je

demande, pour toute récompense d’un zèle ardent qui ne finira

point, non que Madame Victoire accorde aucune protection à mon

procès, mais qu’elle daigne attester par votre plume que, tant que

j’ai été employé pour son service, elle m’a reconnu pour homme

d’honneur et incapable de rien faire qui pût m’attirer une disgrâce

aussi flétrissante que celle dont on veut me tacher. J’ai assuré

mes juges que toutes les noirceurs de mon adversaire ne

m’empêcheraient pas d’obtenir ce témoignage de la justice de

Mesdames. Je suis à leurs pieds et aux vôtres, pénétré d’avance de

la reconnaissance la plus respectueuse, avec laquelle je suis,

«MADAME LA COMTESSE, etc.

«_Signé_ CARON DE BEAUMARCHAIS.»

Y a-t-il dans tout ce qu’on vient de lire un seul mot qui tende à

demander protection et faveur pour mon procès? Y sollicité-je autre

chose qu’un témoignage de bonne conduite et d’honneur pendant que

j’avais approché des princesses? Voici la réponse que je reçus de la

dame d’honneur.

Versailles, ce 12 février 1772.

«J’ai fait part, monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui

m’a assuré _qu’elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût

nuire à votre réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre

dans ce cas-là_. Elle m’a autorisée à vous le mander. La princesse

même a ajouté qu’elle savait bien que vous aviez un procès; mais

que ces discours sur votre compte ne pourraient jamais vous faire

aucun tort dans aucun cas, et particulièrement dans un procès, et

que vous pouvez être tranquille à cet égard.

«Je suis charmée de cette occasion, etc.

«_Signé_ T. COMTESSE DE P.....»

Il n’est donc pas vrai, monsieur le comte de la Blache, que je sois

l’homme malhonnête et couvert d’opprobre que Mesdames, selon vous, ont

dit avoir chassé de leur présence à cause de mille traits déshonorans

dont il s’était rendu coupable?

Voyons maintenant si j’ai abusé de ce témoignage; voyons si j’ai voulu

m’en servir pour me rendre mes juges favorables, en leur allant dire ou

en écrivant que Mesdames m’avaient permis de m’appuyer de leur

protection auprès d’eux, et qu’elles prenaient un vif intérêt à mon

affaire.

Je ne vis aucun de mes juges, et je me contentai d’insérer, dans un

mémoire que je fis imprimer, la note dont le commencement se rapporte à

la conduite de mon adversaire connu de tout le monde, et la fin, que je

vais transcrire ici, se rapporte à la lettre que j’avais reçue de la

dame d’honneur des princesses.

«Heureusement pour ce dernier (moi), il en a été assez tôt instruit (des

propos du comte de la Blache) pour pouvoir réclamer la justice de Madame

Victoire avant le jugement du procès. Cette généreuse princesse veut

bien l’autoriser à publier que tous les discours qu’on lui fait tenir

dans l’affaire présente sont absolument faux, et qu’elle n’a jamais rien

connu qui fût capable de nuire à sa réputation, pendant tout le temps

qu’il a eu l’honneur d’être à son service.»

Eh bien! monsieur le comte; eh bien! monsieur Goëzman; eh bien! madame;

où est l’audace, la témérité, l’imposture dont vous m’accusez

publiquement? L’homme qui ose compromettre les noms les plus sacrés à

l’appui de son intérêt et de ses vues iniques, où est-il? La fin de mon

récit va le montrer à toute la France.

A l’instant où cette note paraît, le comte de la Blache, instruit par ma

note que j’avais éventé sa mine, court à Versailles; il y prévient

l’arrivée de mon mémoire. Il m’y présente comme ayant fait un usage

pernicieux pour lui de la protection que Madame Victoire avait daigné,

disait-il, m’accorder; il suppose que l’intérêt que Mesdames sont

annoncées par moi prendre à mon affaire est seul capable d’entraîner

tous les esprits, et de lui faire perdre son procès. Mesdames, qui ne se

persuadent pas qu’on puisse leur en imposer à ce point, justement

indignées de l’insolent abus que je suis accusé d’avoir fait d’un simple

témoignage accordé seulement pour m’empêcher de perdre l’honneur, et non

pour me faire gagner un procès d’argent, croient faire justice en

remettant à mon adversaire un désaveu de mon audacieuse conduite, en ces

termes:

«Nous déclarons ne prendre aucun intérêt à M. Caron de Beaumarchais

et à son affaire, et ne lui avons pas permis d’insérer dans un

mémoire imprimé et public des assurances de notre protection.»

Versailles, le 15 février 1772.

_Signé_ MARIE-ADÉLAÏDE, VICTOIRE-LOUISE,

SOPHIE-PHILIPPINE-ÉLISABETH-JUSTINE.

Mais avais-je dit que Mesdames prenaient intérêt à mon affaire? Avais-je

imprimé que les princesses m’avaient donné des assurances de leur

protection à ce sujet?

Ne m’étais-je pas contenté de dire, parlant de Madame Victoire: «Cette

généreuse princesse veut bien m’autoriser à publier que tous les

discours qu’on lui fait tenir dans l’affaire présente sont absolument

faux, et qu’elle n’a jamais rien connu qui fût capable de nuire à ma

réputation pendant tout le temps que j’ai eu l’honneur d’être à son

service?»

Avais-je pu me renfermer plus littéralement, plus respectueusement dans

le témoignage que contient la lettre de la dame d’honneur? «J’ai fait

part, monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui m’a assuré

qu’_elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût nuire à votre

réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre dans ce cas-là_.

Elle m’a autorisée à vous le mander.»

A l’occasion d’un procès d’argent, on avait voulu me donner pour un

homme perdu d’honneur; ce que les princesses (ajoutait-on) disaient

hautement. J’avais sollicité auprès d’elles la plus simple attestation

de mon honnêteté. L’instant où je la demandais, la circonstance de mon

procès avaient rendu ce témoignage austère de la part de la princesse.

Pas un mot dont je pusse abuser pour m’en faire un titre auprès de mes

juges. De ma part, scrupuleux transcripteur de ce témoignage austère, je

ne m’étais pas permis d’y rien ajouter qui pût annoncer le plus léger

abus de la justice rigoureuse qui m’était rendue; et j’étais si

convaincu de mon exactitude à cet égard, que pour m’en faire un mérite

auprès de Mesdames, pendant que mon adversaire allait renverser mon

édifice à Versailles par un faux exposé, j’y envoyais de Paris à madame

la comtesse de P.... le mémoire et la note imprimés, et je lui écrivais

la lettre suivante en action de grâces.

Du 14 février 1772.

«MADAME LA COMTESSE,

«Je n’avais nul titre à vos bontés; cette considération augmente

infiniment le prix du service que vous m’avez rendu, et celui du

procédé obligeant qui l’accompagne.

«J’ai l’honneur de vous faire passer un de mes mémoires, dans

lequel j’ai fait l’usage respectueux que Madame Victoire a permis

de la justice qu’elle daigne me rendre, et de la lettre dont vous

m’avez honoré. Il me reste à vous prier de mettre le comble à vos

bienfaits en assurant la princesse que je suis vivement touché de

l’honorable témoignage qu’elle n’a pas refusé à un serviteur zélé,

mais devenu inutile. Il est des momens où la plus simple justice

devient une grâce éclatante, c’est lorsqu’elle arrive au secours de

l’honneur outragé. Aussitôt que le jugement de ce procès m’aura

permis de respirer, mon premier devoir sera de vous aller assurer

de la respectueuse reconnaissance avec laquelle je suis, madame la

comtesse, etc.»

Toutes les pièces justificatives du procès sont maintenant connues. En

voici les suites.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 13 / 16 段