s’accordent sur les faits. Je prends au hasard le premier trait qui me
tombe sous la main; et il est d’autant plus grave, qu’il s’agit ici de
la première impression que firent sur tout le monde la colère et les
menaces de M. Goëzman; et que cette impression, qui a dirigé les
premières démarches de chacun, a dû au moins laisser d’elle un souvenir
très-net. Écoutons raconter ces messieurs. «Sitôt que je l’appris, dit
Bertrand (page 8 de ce mémoire), j’allai chez le sieur Marin, et je le
priai instamment de voir M. Goëzman, et d’engager ce magistrat à se
trouver chez lui, où je me rendrais, et tâcherais de l’engager à ne
faire aucun éclat. Sitôt que je l’appris, dit Marin (page 3 de son
mémoire), je m’efforçai de persuader au sieur Bertrand de voir M.
Goëzman, et de lui dire tout ce qu’il savait.»
Je ne vous le fais pas dire, messieurs, je vous copie fidèlement: mais
quelle volupté pour moi de montrer à la cour le doux ami Marin et le
grand cousin Bertrand, à genoux l’un devant l’autre, sur le fait le plus
important du procès! Marin, les bras étendus, _s’efforçant de persuader
à Bertrand_ (qui résistait apparemment) _de voir M. Goëzman_ <small>POUR
L’APAISER</small>; et Bertrand les mains jointes, _suppliant instamment Marin_
(qui sans doute n’en voulait rien faire) _de lui procurer l’occasion de
voir ce magistrat_ POUR L’APAISER.
Et pourquoi tant de maladresse, je vous prie? pour tâcher de persuader
au public que j’avais grand’peur, et que Marin et Bertrand me rendaient
à l’envi le signalé service d’intercéder pour moi auprès de M. Goëzman.
Mais cette contradiction entre les deux compatriotes jette un grand jour
sur ce qu’ils ont tant intérêt de cacher à la cour, le conseil donné par
Marin de changer la déposition. On a vu Bertrand (p. 8 de son mémoire)
prier le sieur Marin _de l’aboucher avec M. Goëzman pour l’apaiser_.
Mais voici bien autre chose (p. 10). «Le sieur Marin me conseilla
d’aller voir M. Goëzman, qui me recevrait bien; il ajouta que ce
magistrat, instruit par moi-même de tous les faits, prendrait sans doute
des moyens pour arrêter les suites de cette affaire; qu’il ne fallait
pas que l’amitié que je portais à la maison du sieur de Beaumarchais me
fît manquer aux égards qu’on devait à un magistrat honnête, intègre et
vertueux. Je rentrai chez moi; _j’étais troublé de tout ce qui se
passait_, absorbé dans mes idées; on s’aperçut de cette altération. On
me questionna beaucoup; je rendis compte de la situation de mon âme; _je
dis que j’étais occupé du conseil que le sieur Marin m’avait donné
d’aller voir ce soir M. Goëzman. Que dirai-je? Comment me recevra-t-il?
Ma déposition est faite, que résultera-t-il de cette visite?_ J’aime
mieux ne point aller chez lui.»
Ainsi donc le sieur Bertrand, si empressé de voir M. Goëzman, et qui
demandait si instamment au sieur Marin l’entrevue avec ce magistrat est
troublé, et n’ose plus se présenter chez lui sitôt qu’il a déposé: _Que
lui dirai-je? comment me recevra-t-il?_ MA DÉPOSITION EST FAITE. Mais
puisque cette déposition faite troublait le sieur Bertrand et
l’éloignait de M. Goëzman, pourquoi le sieur Marin, qui n’ignorait pas
la déposition, insistait-il à l’y envoyer? Pourquoi l’encourageait-il à
faire cette démarche? Et lorsqu’il dit (selon Bertrand) «qu’il ne
fallait pas que l’amitié qu’il portait à la maison du sieur de
Beaumarchais le fît manquer aux égards dus à un magistrat honnête,
intègre et vertueux,» ne supposait-il pas que la famille de Beaumarchais
avait suggéré la déposition du sieur Bertrand? Ne préjugeait-il pas en
faveur de M. Goëzman? N’engageait-il pas le sieur Bertrand à aller voir
ce magistrat, pour convenir des moyens qu’il y aurait à prendre, afin de
faire une déposition différente de celle que le sieur Bertrand avait
faite, et que le sieur Marin supposait _dictée par la famille de
Beaumarchais_ contre un magistrat respectable et vertueux?
Voilà donc en substance le conseil de changer la déposition donné par
Marin, et l’injure faite à la famille de Beaumarchais, constatés par les
mémoires de ces messieurs, injure que le sieur Marin, comme on le voit,
préméditait d’avance et qu’il a prodiguée depuis dans son mémoire.
Reste à jeter, monsieur Bertrand, un coup d’œil sur votre confrontation
avec le docteur Gardane, dont vous nous donnez une version à votre
manière, c’est-à-dire bonne pour ce qui vous profite, et louche sur ce
qui l’intéresse.
Vous avez là une singulière maladie! mais ce docteur dont le cerveau est
bien entier, ses deux lobes également sains, vient de présenter une
requête au parlement, afin d’obtenir une réparation d’honneur, avec
affiche de l’arrêt, pour toutes les horreurs dont vous avez voulu le
souiller: cela ne fait rien à notre affaire.
Mais ce qui y fait beaucoup est la partie de cette confrontation où ce
médecin vous reproche d’être venu pâle et l’air égaré chez la dame
Lépine un jour, devant neuf personnes, lui dire: «Mon ami, tâtez-moi le
pouls, je dois avoir la fièvre. Ah! messieurs, je viens de les prendre
les mains dans le sac: c’est une horreur, je suis perdu; vous l’êtes
aussi, M. de Beaumarchais. Je viens de dîner chez une dame avec quatre
conseillers de grand’chambre, qui, ne me connaissant pas, se sont
expliqués sans ménagement sur l’affaire, et ont fini par assurer que
l’intention du parlement était de traiter sans pitié Lejay, Bertrand et
Beaumarchais, pour avoir osé toucher à la réputation du magistrat le
plus intègre, etc.»
Je me rappelle fort bien tous ces faits, et comment vous refusâtes
obstinément de me dire le nom des quatre conseillers; comment je me mis
en colère; et comment enfin je résolus de n’avoir plus aucun commerce
avec un homme aussi faux et aussi faible.
L’anecdote du cartel intercepté, dont parle la confrontation, est
apparemment la suite de cette colère.
Mais que vouliez-vous donc dire, monsieur, en m’invitant à prendre une
épée d’or? Est-ce que vous aviez posé pour loi de ce combat que la
dépouille du vaincu resterait au vainqueur? Les gens de votre état ont
beau être en colère, ils ne perdent jamais la tête.
Mais quelle est enfin cette affreuse histoire des quatre conseillers?
Était-ce encore un piége de Marin? Car on m’en a tendu mille en trois
mois, pour m’engager à faire une fausse démarche. Était-ce un leurre ou
une vérité? Comme ce fait intéresse l’honneur de la magistrature, et
qu’il importe autant au parlement qu’à moi qu’il soit éclairci, avant de
juger l’affaire, je supplie la cour d’ordonner qu’il soit informé
scrupuleusement sur ce fait; que les neuf témoins soient entendus; que
le sieur Bertrand soit interrogé sur le nom de la dame, sur celui des
convives du dîner, sur leurs discours, etc., etc.
Dans une affaire aussi importante, un tel examen n’est pas à négliger.
Ou le sieur Bertrand est un fourbe, qui doit être puni pour avoir
calomnié quatre magistrats sur le point le plus délicat de leur devoir,
dans la seule vue de nous effrayer; ou les quatre conseillers reconnus
doivent être suppliés de vouloir bien se dispenser de juger dans une
affaire sur laquelle ils ont montré tant de partialité.
Jusqu’à ce moment nous avions tous aimé ce Bertrand, quoiqu’il soit
entaché du petit défaut d’altérer toujours la vérité; mais il y a
beaucoup de gens en qui l’habitude de mentir est plutôt un vice de
l’éducation, une faiblesse, un embarras de savoir que dire, qu’un
dessein prémédité de mal faire. Et dans le fond cela revient au même.
Une fois connus, ce n’est plus qu’une règle d’équation très-aisée, et
qui ne gêne personne. _Il a dit cela, donc c’est le contraire_; et les
choses n’en vont pas moins leur train.
Mais, pour cette aventure, elle est trop sérieuse, il n’y a pas moyen
d’y appliquer notre équation. Qui sait si l’éclaircissement de ce fait
ne nous montrera pas le nœud caché de toute l’intrigue entre Bertrand,
Marin, et consorts?
_Tel qui croyait n’avoir harponné qu’un marsouin,_
_Amène quelquefois un lourd hippopotame._ R. S. 4.
En courant une chose, on en rencontre une autre; et c’est ainsi qu’un
cénobite allemand, en cherchant le grand-œuvre dans la mixtion de divers
ingrédiens méprisables, n’y trouva pas à la vérité la poudre d’or qui
devait enrichir le genre humain, mais découvrit, chemin faisant, la
poudre à canon, qui le détruit si ingénieusement. Ce n’est pas tout
perdre; et, comme on voit, en toute affaire il est bon de chercher,
informer, scruter: aussi espéré-je que la cour voudra bien ordonner
qu’il soit informé sur le fait des quatre magistrats, avant de s’occuper
de l’examen des pièces du procès.
La fin de votre mémoire, monsieur, n’a aucun rapport à l’affaire
présente; mais il n’est pas moins juste de vous donner satisfaction sur
tous les articles.
A l’occasion d’une lettre que le sieur Marin vous a forcé de lui écrire,
et que j’ai osé prévoir n’être jamais préjudiciable qu’à vous, vous me
reprochez les services que vous avez bien voulu me rendre, et dont j’ai
toujours été très-reconnaissant: cela est dur.
Je vous dois, dites-vous, le luminaire du convoi de ma femme que vous
m’avez fourni. A la rigueur cela se peut: j’ai même quelque idée que
depuis cet affreux événement, qui a renversé ma fortune encore une fois,
l’épicier de la maison s’est plaint qu’un autre eût fait le bénéfice de
cette triste fourniture: je lui dis alors ce que je vous répète
aujourd’hui. Abîmé dans la douleur de la perte d’une femme chérie, vous
sentez que tous les détails funéraires, confiés à quelque ami, m’ont été
absolument étrangers. Mais à cette époque il a été payé chez moi pour
39 mille francs de dettes, mémoires ou fournitures; comment avez-vous
négligé de parler de la vôtre alors? Était-ce pour me rappeler un jour
au plus affreux souvenir, en me demandant, par la voie scandaleuse d’un
mémoire imprimé, 150 ou 200 livres, qui vous auraient tout aussi bien
été payées que d’autres mémoires de vous, du même temps, que je trouve
acquittés pour huile, anchois, etc.?....
Vous avez depuis été chargé par moi d’un billet de 2000 livres que j’ai
été obligé de rembourser par l’insolvabilité du vrai débiteur, et que
j’ai chez moi; s’il vous est dû des frais de poursuite, de courtage,
escompte, etc..... ou même quelque appoint, je suis bien éloigné de vous
refuser le juste salaire de vos soins en toute occasion.
Le jour qu’il a plu au roi de me rendre à ma famille, à mes affaires,
mes parens accoururent m’apporter cette bonne nouvelle en prison. On est
toujours pressé de quitter de pareils domiciles; mais le loyer, le
traiteur, le greffe, les porte-clefs, tout est hors de prix dans ces
maisons royales: je me rappelle bien que je vidai ma bourse, et que ma
sœur, pour compléter la somme et m’emmener bien vite, tira douze louis
de sa poche, et que je ne l’embrassai seulement pas pour la remercier de
ce service.
Comment donc arrive-t-il aujourd’hui que vous, qui aviez à la vérité
d’excellentes raisons pour ne pas me visiter en prison, et qui, le seul
de tous les gens de ma connaissance, n’avez jamais osé y mettre le pied,
vous vous trouviez mon créancier de douze louis que vous ne m’avez pas
prêtés pour le fait de ma sortie? Pour cet article, monsieur, comme je
l’ai remboursé à ma sœur, qui me l’avait avancé, permettez qu’il soit
rayé de votre mémoire; et puisque les bons comptes font les bons amis,
pour le petit restant que je puis vous devoir, vous avez de moi depuis
un an deux effets de cent louis chacun, dont j’ai espéré que vous
voudriez bien me procurer le paiement (en reconnaissant vos peines, bien
entendu), vous m’obligerez de m’acquitter envers vous par vos mains; ou
s’ils sont d’une trop longue rentrée, le sieur Lépine, mon beau-frère,
dont vous connaissez les talens, la fortune indépendante, le grand
commerce et le crédit, et dont vous paraissez autant révérer l’honnêteté
que j’aime sa personne, a dans ses mains un effet de quatorze mille
francs à moi, sur le roi, dont il s’est chargé de solliciter le
paiement; il voudra bien vous tenir compte de trois ou quatre cents
livres, si je vous les dois, et nous serons quittes.
A toutes les amères tirades dont votre mémoire est plein à ce sujet,
j’avais d’abord ainsi répondu:
On sait qu’il y a beaucoup de gens du sud, à Paris, dont l’unique métier
est d’obliger tout le monde. Y a-t-il un mariage dans une famille? ils
ont des gants, des cocardes et des odeurs: un repas? des olives, du
thon, du marasquin: des besoins? de l’argent et un dépôt tout prêt pour
vos effets: un voyage? des courroies, des malles, des selles et des
bottes: et puis, à propos de bottes, ils prétendent à la reconnaissance
en présentant le mémoire.
Tout considéré, j’ai eu peur que cette réponse ne vous offensât; je l’ai
retranchée pour y substituer le détail plus sérieux que vous venez de
lire, et j’espère que vous m’en saurez gré.
Mais pendant que je relève ici les erreurs d’un autre, je m’aperçois que
j’ai pensé en faire une à l’article _Marin_. «Pourquoi ces juifs (ai-je
dit) qui vont et viennent de chez vous chez lui, et de chez lui chez
vous?» J’avais soupçonné que ces juifs qui venaient chez Bertrand de la
part de Marin étaient chargés d’espionner ce que disaient ou faisaient
les honnêtes gens de la maison de ma sœur. Mais j’ai appris depuis que
ces juifs y venaient pour des affaires absolument étrangères aux
honnêtes gens de la maison de ma sœur. Je fais justice à moi comme aux
autres, et suis toujours prêt à m’accuser quand je me prends en faute ou
en erreur.
Je me rappelle encore que dans ma première chaleur, en vous lisant,
j’avais résolu, mon cher Bertrand, de répondre assez durement à votre
mémoire; mais le sieur Marin ayant émoussé d’avance la pointe de mon
plus sanglant reproche, par l’aveu qu’il fait de vous avoir donné ses
fonds à tourmenter, je n’en dirai rien; ce ne serait plus qu’une
insipide injure, et cela ne me va point: les honnêtes gens me savent gré
de vous répondre; les gens de goût me blâmeraient de vous piller.
Quant aux lettres du sieur Marin et de vous, relatées dans son mémoire
ou dans le vôtre, je ne sais lequel (eh!.... c’est beaucoup mieux que je
ne pensais; elles sont, ma foi, dans tous les deux: tant mieux, on ne
saurait trop multiplier les belles choses), permettez que je les range
pour l’importance à côté de celles du comte de la Blache, qui écrit
ainsi que vous, messieurs, très-délicatement. Toutes ces lettres étaient
réellement des ouvrages à imprimer. Mais le dégoût que vous cause comme
à moi, messieurs, une autre lettre imprimée par Marin et signée
_Mercier_, doit-elle nous empêcher de lui donner aussi un rang dans la
collection? Si elle est affreusement dictée, au moins a-t-elle quelque
mérite au fond.
On se rappelle assez qu’un des objets du sieur Marin est de prouver que
j’avais grand’peur de M. Goëzman; et sur ce fait, on n’a pas sans doute
oublié ma lettre à M. de Sartines sur M. Goëzman, imprimée page 31 de
mon mémoire à consulter; on n’a pas oublié mes réponses à M. le premier
président, ni mon dédain pour les offres de Marin d’arranger l’affaire;
on n’a pas oublié que je fus chez ce dernier le jour de la déposition de
Bertrand. Or, c’est de cette visite où je portais la défiance de
l’avenir et le mécontentement du passé, surtout un reste d’aigreur de la
scène de la veille chez ma sœur, que messieurs les témoins aux gages de
mon bienfaiteur Marin écrivent d’avance au sieur Bertrand, et lui
offrent d’affirmer avec lui que j’arrivai en étendant les bras: mais il
faut écouter ces messieurs eux-mêmes. «Je me souviens (dit l’un d’eux
parlant de moi) qu’en étendant les bras vers M. Marin, il lui avait dit,
avec une chaleur que j’ai prise pour un sentiment vrai, pour un élan du
cœur: _Ah! mon ami, je vous dois tout, l’honneur et la vie._» Et dans
cette lettre qui pétille de bêtises, le clerc du gazetier, oubliant
qu’il écrit à Bertrand, plus instruit que lui-même de toute la conduite
de Marin à mon égard, a la gaucherie d’ajouter en style de _témoin_ qui
répète sa leçon du greffe: «Il est bon de remarquer que cet aveu était
le prix des démarches faites par M. Marin pour lui sauver l’un et
l’autre.»
Témoin mon ami, je vous suis obligé de votre remarque. Il est bon de
remarquer à mon tour que cette lettre porte d’un bout à l’autre le
caractère d’un maladroit qui en instruit un autre: «Vous souvient-il,
monsieur?.... Ne vous rappelez-vous pas?.... Vous souvient-il
encore?....» et qu’elle finit par la douce invitation que fait le
maladroit à l’autre maladroit de se joindre à lui pour me dénigrer. «Il
me suffit d’avoir démasqué l’imposture; c’est un mérite que je serais
jaloux _de partager avec vous_.» Enfin, pour couronner l’œuvre, un
troisième maladroit, aux mêmes gages que les deux autres, écrit au
premier: «Si mon témoignage est nécessaire à l’appui de ces faits, je ne
m’y refuserai point.» Et voyez Marin s’extasier de son adresse, et
s’écrier: «Assurément on ne dira pas que ces lettres soient mendiées,
qu’elles soient concertées;» et pour qu’on ne puisse jamais douter que
ces lettres sont de lui, nous dire ensuite spirituellement: «Les sieurs
Mercier et Adam (_ses commis_), indignés de l’audace du sieur de
Beaumarchais, ont _eux-mêmes_ écrit également les deux lettres
suivantes.» Ces commis qui _ont écrit eux-mêmes_! Et Marin qui certifie
que c’est bien _eux-mêmes_ qui ont écrit! Lorsque le maître de la
classe, au collége, avait fait nos épîtres de bonne année, il ne
manquait jamais de certifier à tous les parens, au bas de la copie, que
c’étaient les enfans _eux-mêmes_ qui les avaient écrites; et par le mot
écrire, il entendait, comme le précepteur Marin, _composer_, _dicter_;
et les bons parens larmoyaient de plaisir de voir leurs enfans de petits
prodiges; comme vous et moi pleurons de joie de voir les défenses de M.
Goëzman et la Gazette de France en des mains aussi pures, et livrées à
des gens aussi véridiques.
Ceci me ramène tout naturellement, comme on voit, à M. Goëzman; car le
sieur Marin n’a jamais été pour moi qu’un pont-volant jeté légèrement
sur le ravin, pour atteindre l’ennemi à la rive opposée. Que si l’on
trouve par hasard un rapport intime entre la conduite du sieur Marin
envers Bertrand, et celle que tenait en même temps M. Goëzman envers
Lejay, ce ne sera pas ma faute; moins encore si, ne tirant de ma part
aucunes conséquences de tous ces rapports contre ce magistrat, le
parlement bien éclairci se trouve en état de les tirer lui-même.
Mais que de monde occupé à vous soutenir, monsieur! _Tot circa unum
caput tumultuantes deos!_ Tant d’amis qui parlent si haut pour vous,
quand vous vous défendez si mal! on voit bien qu’il vous est plus aisé
de trouver de grands défenseurs que de bonnes défenses. Cependant, en
contemplant votre édifice soutenu par madame Goëzman, les sieurs Marin,
Bertrand, Baculard et autres, on est tenté de retourner sa phrase, et de
convenir que vos défenseurs ne valent pas mieux que vos défenses; puis
comparant ce que vous écrivez vous-même avec les mémoires ou lettres de
tous ces messieurs, on est forcé de refaire encore son thème, et
d’avouer que, toutes mauvaises que sont vos défenses, elles valent
encore mieux que vos défenseurs. Quant à moi, pour ne vous laisser rien
à désirer sur mon opinion à cet égard, je vous dirai franchement qu’à
votre place, et pour mon usage, je ne voudrais pas plus de vos
défenseurs que de vos défenses.
Mais je ne confonds pas avec ces défenses les services essentiels que
vous rend publiquement M. le président de Nicolaï. Mon profond respect
pour le nom de Nicolaï, qui a toujours tenu rang distingué dans la robe
et dans l’épée, celui que je porte à tous messieurs les présidens à
mortier, surtout celui que M. le président de Nicolaï sait bien que j’ai
pour sa personne, aurait peut-être dû me faire trouver grâce à ses yeux
dans une querelle qui lui était si étrangère.
Cependant j’apprenais de tous côtés que M. le président de Nicolaï, non
content de solliciter en faveur de M. Goëzman, parlait dans le monde
très-désavantageusement de moi. Il me revenait aussi que MM. Gin et Nau
de Saint-Marc semaient, au sujet du procès auquel la plainte de M. le
procureur général avait donné lieu, les discours les plus indiscrets,
soit en montrant toute leur partialité pour M. Goëzman, soit en
m’injuriant sans aucune retenue.
Mais quoiqu’il me fût très-essentiel de prendre les voies de droit pour
écarter de pareils juges, j’eus la respectueuse délicatesse de dire, par
ma requête du mois d’août dernier, que je m’en rapportais à leur
déclaration sur la vérité des faits qui y étaient exposés. Par l’arrêt
qui intervint, la cour leur donna acte des déclarations par eux faites,
et en conséquence elle mit néant sur ma requête.
Depuis ce temps, je suis resté tranquille, quoique M. le président de
Nicolaï, non seulement ait continué à me déchirer sans ménagement, mais
encore ait ouvertement sollicité pour M. Goëzman, qu’il conduit chez
tous nos juges, et dont il distribue et fait distribuer publiquement les
mémoires chez lui. Ce n’est plus même un secret qu’il a conseillé M.
Goëzman dans cette affaire. M. Goëzman nous l’apprend dans sa note
imprimée page 6, où il s’exprime ainsi: «Ce fut d’après _le conseil_
d’un des présidens de la cour (M. de Nicolaï; il est trop généreux pour
me démentir), que j’ai exigé du sieur Lejay qu’il déclarât par
écrit..... etc.» M. le président de Nicolaï a donc conseillé M. Goëzman;
c’est par son conseil que M. Goëzman a fait faire une déclaration au
sieur Lejay. Or l’art. 6 du tit. 24 de l’ordonnance de 1667 porte que
«le juge pourra être récusé s’il a donné conseil, s’il a sollicité ou
recommandé.» M. de Nicolaï est doublement dans le cas de cet article,
puisqu’il a donné conseil, et qu’il sollicite ouvertement. D’après cela
je me suis cru en droit de profiter de la disposition de la loi, et de
donner en conséquence, le 16 décembre 1773, ma requête en récusation
contre M. de Nicolaï: et comme il m’est aussi important d’écarter ses
sollicitations que son suffrage, j’ai observé à la cour, par cette
requête, que l’article 14 de l’ordonnance de François <small>I</small>ᵉʳ de 1539 défend
expressément à tous présidens et conseillers de solliciter dans les
cours où ils sont officiers. Voici les termes:
«Nous défendons à tous présidens et conseillers de nos cours souveraines
de solliciter pour autrui les procès pendans ès cours où ils sont
officiers, et d’en parler aux juges directement ni indirectement, sous
peine de privation de l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an,
et d’autres plus grandes peines s’ils y retournent; dont nous voulons
être avertis, et en chargeons notre procureur général sur les peines que
dessus.»
L’ordonnance de 1667 a renouvelé la même disposition sur l’article 6 du
titre 24 des récusations. «Sans qu’ils (les présidens ou conseillers)
puissent solliciter pour autres personnes, sous peine d’être privés de
l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an, ce qui ne pourrait
être remis ni modéré pour quelque cause ou occasion que ce soit;
chargeons nos procureurs généraux de nous en donner avis, à peine d’en
répondre par eux, chacun à leur égard, en leur nom.»
Fondé sur des textes aussi précis, j’ai conclu par ma requête à ce
qu’attendu qu’il est prouvé par écrit que M. le président de Nicolaï a
donné conseil à M. Goëzman, et qu’il est de notoriété qu’il sollicite
ouvertement et journellement pour lui, il fût ordonné qu’il serait tenu
de s’abstenir du jugement du procès, sauf à M. le procureur général à
prendre tel parti qu’il avisera conformément aux ordonnances ci-dessus
citées.
Pour présenter cette requête, il fallait qu’elle fût signée d’un avocat
titulaire; la crainte de déplaire à un président à mortier les a tous
éloignés. Forcé de m’adresser à M. le premier président pour m’en
commettre un, j’ai eu l’honneur de le voir: ce magistrat m’a donné sa
parole que M. de Nicolaï ne serait pas de mes juges; et sur cette parole
respectable j’ai consenti à ne pas user du droit que j’avais de donner
ma requête. En effet, M. le président de Nicolaï s’est abstenu de se
trouver aux chambres depuis que le rapport de ce procès est commencé.
Mais MM. Gin et Nau de Saint-Marc ont craint apparemment que je ne
manquasse de juges; malgré mes prières, ils ont constamment refusé de se
récuser.