je vous visitai le 2 avril, avec mon gardien le sieur Santerre, me
dîtes-vous que M. Goëzman vous devait sa fortune (car vous êtes un grand
bienfaiteur); que c’était vous seul qui l’aviez fait connaître à M. le
chevalier d’A..., lequel l’avait présenté à M. le duc d’A..., ce qui
l’avait mené à s’asseoir enfin au grand banc du Palais? Pourquoi me
dîtes-vous que sa femme venait vous voir assez souvent le matin, que
vous lui aviez donné un libraire et des débouchés pour la vente de je ne
sais quelles brochures de son mari?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi donc, quand je vous appris qu’il
était mon rapporteur, et que j’avais été en vain trois fois chez lui la
veille, me répondîtes-vous: _Oui, il est comme cela?_ Quand je vous dis
qu’on en parlait très-diversement, et que je vous demandai quel homme
c’était, pourquoi me prîtes-vous par la main, en faisant des excuses à
mon gardien, et m’emmenâtes-vous dans un cabinet intérieur, où vous
m’apprîtes tout ce qu’il y avait à m’apprendre sur l’objet de ma
consulte?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi, lorsque je vous fis sentir
combien il était important pour moi d’obtenir une ou deux audiences de
lui, me dîtes-vous: «J’arrangerai ça, je verrai ça; laissez-moi faire,
je vous ouvrirai toutes ces portes-là? etc., etc., etc.»
Dans la même journée, lorsqu’on m’eut procuré l’intervention de Lejay,
et qu’un homme de bon sens m’eut dit: Je vous conseille de vous en
tenir au libraire, qui sera sûrement moins cher que Marin, car on dit
que ce Lejay est un bon homme qui ne prend rien; je vous écrivis pour
vous prier de suspendre vos bons offices; un ami se chargea de vous
porter la lettre, et s’y prêta d’autant plus volontiers qu’il n’en
ignorait pas le contenu. Il ne vous trouva pas; il la remit à votre
valet de chambre portier: on peut assigner mon ami sur ce fait,
indépendamment des gens qui me virent écrire la lettre. Or, si vous
n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi donc fites-vous une seconde
démarche auprès de lui, postérieure à la réception de ma lettre, à moins
que, voulant absolument faire une affaire de mon procès, vous ne vous
soyez retourné, je ne sais comment, dans cette seconde visite? car
toutes les affaires ont deux faces, comme tous les agioteurs ont deux
mains.
Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, suivant votre propre
mémoire, votre entrevue des Tuileries commença-t-elle _avec une espèce
d’aigreur_ de sa part, et finit-elle par le conseil que vous lui
donnâtes de faire faire une déclaration par Lejay? Pourquoi vint-il vous
remercier le surlendemain, _chez vous_, de ce que vous appelez vous-même
_le succès de votre conseil; et vous montra-t-il la déclaration de
Lejay_?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi me fîtes-vous sur-le-champ
l’invitation la plus pressante de me rendre chez vous, par une lettre
datée du 2 juin, que je déposerai au greffe? et pourquoi, lorsque je
vous vis sur cette invitation, _voulûtes-vous m’engager à lui écrire?_
(page 3 de votre mémoire) ce que je refusai avec dédain.
S’il n’était pas votre ami, pourquoi, vous rencontrant au Palais-Royal
(car il vous rencontrait partout), après avoir dit (page 3): «Il évitait
de me voir; je l’abordai, il me fit un accueil très-froid,» la séance
finit-elle par mettre les deux indifférens dans le même carrosse, où le
glacé M. Goëzman vous lut sa dénonciation au parlement, en vous
accompagnant jusqu’à la porte de ma sœur?
S’il n’était pas votre ami, pourquoi voulûtes-vous me tromper, chez ma
sœur, devant six personnes, à l’instant où vous veniez de lire
l’outrageuse dénonciation? Pourquoi voulûtes-vous me faire croire
qu’elle était en ma faveur, _et non dirigée contre moi_, pour nous
tendre à tous un piége affreux, et nous empêcher de parler _de ces
misérables quinze louis_, sans lesquels pourtant tout le poids de votre
iniquité retombait sur ma tête?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi cherchâtes-vous avec lui le sieur
Bertrand pour l’engager à faire une déposition courte et qui ne
compromît personne, espérant user en cela de l’influence naturelle de
MM. Turcarets sur leurs MM. Raffles? Pourquoi le lendemain, outré de
n’avoir pu le trouver et l’empêcher de faire une déposition étendue,
voulûtes-vous lui en faire faire une autre (car il n’y a rien de
difficile pour vous)? Pourquoi allâtes-vous dîner ce jour-là chez M. le
premier président, avec M. et madame Goëzman, et arrangeâtes-vous avec
ce dernier, qui _n’était pas votre ami_, que Bertrand irait chez lui le
soir même? Pourquoi, l’instant d’après, ne quittâtes-vous pas ce
Bertrand sans en avoir obtenu sa parole expresse de la visite que vous
veniez d’arranger? Pourquoi m’arrêtâtes-vous le jour même sur le
Pont-Neuf, et me pressâtes-vous de nous réunir pour envoyer Bertrand
_chez M. Goëzman_? Et vous ne pouvez plus contester tous ces faits qui
sont avoués dans vos mémoires, ou prouvés au procès par des témoins que
vous essayez en vain de rendre suspects. Et comme il n’y a qu’un pas de
la série des intrigues à celle des noirceurs, si vous n’étiez pas l’ami
de ce magistrat, pourquoi donc avez-vous constamment échauffé la tête de
ce pauvre Bertrand, et n’avez-vous pas eu de repos que vous ne l’ayez
amené par une dégradation d’honnêteté, sensible à tout le monde, et dont
vos entrevues étaient le thermomètre, à nier enfin que vous lui eussiez
conseillé de changer sa déposition?
Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, sentant que les
dépositions de deux étrangers étaient de la plus grande force contre
vous, avez-vous dénigré bassement l’un des deux, le docteur Gardane, et
voulu jeter du louche sur l’honnêteté de l’autre, le sieur Deschamps de
Toulouse? Comme si les faits dont ils ont déposé n’étaient pas connus
d’autres personnes, et comme si ce Bertrand, dans un temps où il n’avait
pas encore reçu l’ordre exprès de mentir, sous peine de ne plus tripoter
vos fonds, n’avait pas été le lendemain dire à trois ou quatre
personnes: «Ils veulent me faire changer ma déposition; ils me
tourmentent à ce sujet; mais j’ai été ce matin au greffe, protester que,
loin de changer ou diminuer, je suis prêt à y ajouter de nouveau si l’on
veut m’entendre?» Comme si ces gens étaient muets ou morts, et comme si
le ministère public n’avait pas des moyens sûrs de les forcer de parler?
Si vous n’étiez pas l’ami de ce magistrat, pourquoi toutes ces
assemblées secrètes? toutes ces entrevues chez des commissaires?
Pourquoi M. Goëzman distribue-t-il les mémoires de Marin, Bertrand,
Baculard, pendant que Bertrand, Baculard et Marin colportent les siens?
Pourquoi ces lettres pitoyables de vous et de vos commis au sieur
Bertrand? Pourquoi des Juifs qui vont et viennent de chez vous chez lui,
de chez lui chez vous? Pourquoi la réponse que vous avez exigée du sieur
Bertrand, qui, toujours contraire à lui-même, ne l’a pas eu plus tôt
envoyée, et su que vous entendiez vous en servir, qu’il a été conter
partout qu’il sortait de chez vous, et vous avait dit: «Si vous êtes
assez osé pour imprimer la lettre que j’ai eu la complaisance de vous
donner, je vous brûlerai la cervelle, et à moi ensuite;» ce qui sera
constaté au procès par l’addition d’information?
Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi l’excellente
plaisanterie du nom _de Beaumarchais_ que j’ai pris, dites-vous, d’une
de mes femmes, et rendu à une de mes sœurs, se trouve-t-elle dans le
mémoire de madame Goëzman, lorsqu’elle était d’abord en tête du vôtre?
Vous voyez que je dis tout, monsieur Marin, et qu’il n’y a ni réticence,
ni points, ni phrases en l’air, ni ridicules ménagemens, ni plate
économie dans mon style; je suis comme Boileau,
Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom;
J’appelle un chat un chat.....
et Marin _un fripier_ de mémoires, de littérature, de censure, de
nouvelles, d’affaires, de colportage, d’espionnage, d’usure, d’intrigue,
etc., etc., etc., etc. Quatre pages d’_et cætera_.
A vous à parler, mon bienfaiteur, le bienfaiteur de tout le monde, et
que tout le monde accuse de n’avoir jamais bien fait sur rien. Je viens
de montrer comment vous m’avez servi, comment je l’ai reconnu, comment
vous l’avez prouvé, comment je vous ai répondu: amenez vos témoins,
fournissez vos preuves, creusez votre mine, arrangez votre artillerie.
Je dis tout haut que je ne suis ni assez riche ni assez pauvre pour vous
avoir jamais emprunté de l’argent; cela est-il clair? m’entendez-vous?
répondez à cela.
Je vous félicite d’être _honoré de votre propre estime_, c’est une
jouissance qui ne sera troublée par aucune rivalité. Mais vous allez
trop loin en invoquant le suffrage des honnêtes gens, et même ceux de la
police.
Oseriez-vous compter sur le témoignage des inspecteurs ou officiers de
police qui vous ont éclairé dans vos voies ténébreuses?
Oseriez-vous compter sur celui des chefs qui ont été chargés de vérifier
les informations faites contre vous?
Oseriez-vous compter sur celui de Mᵉ C..... de C....., à qui ont été
renvoyés les examens de diverses plaintes sur des capitaux renforcés par
les intérêts?
Oseriez-vous compter sur celui de M. St. P., qui, depuis cinq ans, gémit
du malheur de vous avoir confié ses pouvoirs pour un arbitrage, et qui
ne cesse de demander vengeance au ministère contre vous? et l’affaire
Roussel? et l’affaire Paco? et l’affaire, etc., etc., etc., etc. Encore
quatre pages d’_et cætera_.
Et vous mettez des points dans votre style! pour vous donner l’air de me
ménager! Allons, mon bienfaiteur, que ma franchise vous encourage;
dites, dites: voilà de beaux mystères! _A présent on dit tout._ Encore
un ennemi, encore quelques mémoires, et je suis blanc comme la neige. Je
vous invite à ne me ménager sur rien. A votre tour osez me porter le
même défi.
Maintenant que nous sommes entre quatre yeux, eh bien! vous avez donc
vos petits témoins tout prêts, pour m’accuser d’avoir dit que le comte
de la Blache avait donné cinq cents louis à M. Goëzman? eh mais! vos
pieuses intentions à ce sujet sont déjà consignées au greffe par mon
récolement. Je savais votre dessein; ce pauvre Bertrand m’en avait
menacé un jour devant dix personnes, qui certifieront le fait. Un abbé,
des amis de Marin, l’avait, disait-il, chargé de m’avertir que si je
prononçais un seul mot contre lui, son projet était de me mettre à dos
le comte de la Blache, etc.... Je vous attends, mon bienfaiteur. Vos
bontés ne m’ont pas empêché de parler: vos menaces ne me réduiront pas
au silence.
Ce n’est pas que l’on ne me dise et ne m’écrive tous les jours que vous
êtes l’ennemi le plus dangereux, que vous avez un crédit étonnant pour
faire du mal, un grand pouvoir pour nuire. Je cherche en vain comment la
Gazette peut mener à tant de belles choses, car toutes ces belles choses
ne vous ont sûrement pas mené à la Gazette.
On dit aussi que vous avez juré ma perte. Si c’est faire du mal à un
homme que d’en dire beaucoup de lui, personne à la vérité n’est plus en
état de faire ce mal-là que vous.
Mais lorsqu’on vous confia la trompette de la renommée, était-ce pour
corner qu’on vous la mit à la bouche? était-ce pour ramper dans le plus
aisé de tous les genres d’écrire, qu’on vous en attacha les ailes?
Encore, ne pouvant vous livrer à toute l’âpreté de vos petites
vengeances sous les yeux d’un ministre éclairé qui vous veille de près,
vous briguez sourdement un paragraphe dans chaque gazette étrangère, où
je suis déchiré à dire d’expert. Ainsi, de brigue en brigue, et briguant
partout assidûment contre moi, vous trouvez le secret de me dénigrer
toutes les semaines, et d’ennuyer l’Europe entière de ma personne et de
mon procès.
Pour finir, mon bienfaiteur, nommez-nous donc les personnages à qui j’ai
dit, «je dois trop à Marin pour abuser encore de ses bontés.» C’est,
dites-vous, chez un grand seigneur qui m’admettait _alors_ à sa table. A
cet _alors_ insultant, voici ma réponse.
Le grand seigneur chez lequel je vous ai rencontré est M. le duc de la
Vallière, auquel depuis douze ans je suis attaché par devoir, comme
lieutenant général de sa capitainerie; par respect, c’est un homme de
qualité qui a l’esprit solide et le cœur généreux; par reconnaissance,
il m’a toujours comblé d’une bonté qu’il pouvait me refuser; par
justice, il m’a honoré d’une estime que j’ai méritée; car si l’amitié
s’accorde, l’estime s’exige, et si l’une est un don, l’autre est une
dette; il n’y a point d’_alors_ sur ces choses-là: et si, pour repousser
une injure aussi misérable, j’avais besoin d’un témoignage de probité,
d’honneur et de désintéressement, d’exactitude et de loyauté, c’est à ce
grand seigneur surtout que je m’adresserais, et dont je l’obtiendrais à
l’instant. Osez-vous en dire autant d’un seul des gens en place qui se
sont servis de vous comme on se sert à l’armée, en certains cas, de
certaines gens.... très-bien payés? Mais il est une délicatesse, une
pudeur, qu’un homme d’honneur sent mieux qu’il ne l’exprime, et qui,
depuis que je suis attaqué par des méchans, m’a fait me renfermer dans
le cercle étroit de mes plus chers amis. C’est moi qui, refusant toute
espèce d’avances ou d’invitations, ai dit à tout le monde: Je suis
accusé, je ne recevrai point à titre de grâce les témoignages publics
d’une estime qui n’est due à titre de justice; et tel qu’un noble Breton
dépose son épée, jusqu’à ce qu’un commerce utile l’ait remis en état de
s’en parer de nouveau, je ne prétends à l’estime de personne, jusqu’à ce
que j’aie prouvé à tout le monde que personne ne doit rougir de m’avoir
estimé.
C’est par une suite de cette délicatesse que, dès que j’ai été attaqué,
je n’ai pas cru devoir remplir aucune fonction de judicature ou
d’autres charges. Un homme attaqué, quand il a l’honneur d’appartenir à
un corps, doit se justifier ou se retirer. Quel magistrat oserait monter
au tribunal pendant qu’on est en suspens s’il est digne d’y siéger? de
quel front irait-il prononcer sur la fortune, l’honneur ou la vie des
autres, quand il est lui-même courbé sous le glaive de la justice; et
s’asseoir au rang des juges, quand l’attente d’un arrêt l’a presque jeté
parmi les coupables? Il faut être reconnu intact et pur, avant d’oser
paraître sous la robe ou le mortier; et l’audace de revêtir ces marques
de dignité, si révérées dans l’homme honorable, ne sert qu’à mieux faire
éclater l’avilissement d’un sujet dégradé dans l’opinion publique. Le
premier malheur sans doute est de rougir de soi; mais le second est d’en
voir rougir les autres. Je ne sais pourquoi je vous dis toutes ces
choses, que vous n’entendez seulement pas. Je me retire, moi, parce que
j’ai quelque chose à perdre.... Vous.... vous pouvez aller partout.
_A vous, monsieur Bertrand._
Avez-vous lu, monsieur, le long mémoire tout saupoudré d’_opium_ et
d’_assa fœtida_, qui court sous votre nom? Je ne vous parle point de la
diction, parce que c’est ce qui doit nous importer le moins, à vous et à
moi qui ne l’avons pas écrit: je n’ai fait que l’entre-lire, parce qu’on
y sent je ne sais quoi de fade, de saumâtre et de mariné, qui le rend
tout-à-fait désagréable au goût: mais comme il a paru sous votre nom, je
vais y répondre comme s’il était de vous; il n’est pas toujours facile,
messieurs, dans vos fournitures provençales, de distinguer la facture du
vendeur de celle qu’on présente à l’acheteur: allons au fait, je suis
pressé, car dans ce moment-ci la foule est aux mémoires. Que dit le
vôtre?
Madame Goëzman a donc toujours juré ses grands dieux qu’elle ne rendrait
pas les quinze louis? En vérité vous le dites tant de fois, qu’on serait
tenté de croire que c’est pour moi contre elle que vous écrivez; du
moins jusqu’à la vingt-sixième page, y a-t-il peu de chose qui contrarie
cette idée; et sans la fin du mémoire, sans le fond du sac, où la
marchandise étant plus avariée, le goût marin se sent davantage, en
vérité je n’aurais que des grâces à vous rendre.
Au reste, si madame Goëzman a dit tant qu’elle ne rendrait jamais _ces
misérables quinze louis_, elle les a donc reçus; car en termes de
commerce la banqueroute suppose toujours la recette, comme vous savez:
je tâche de parler à chacun sa langue familière, pour être entendu de
tout le monde. Le fait des quinze louis une fois bien avéré, et la
certitude renouvelée par vous que jamais on n’a sollicité pour moi que
des audiences auprès de madame Goëzman, le reste va tout seul.
En vingt-six mots j’ai déjà répondu aux vingt-six premières pages du
mémoire du sieur Dairolles-Bertrand ou Bertrand-Dairolles; car il
n’importe guère comment les noms s’arrangent sous ma plume, pourvu qu’on
sache de qui je veux parler.
Mais qu’ils ont donc l’épiderme chatouilleux, ces messieurs! en voici un
à qui je n’ai donné qu’un petit cinglon dans une note de mon supplément,
et à qui ce petit cinglon fait verser des flots de bile, et répondre par
quarante-quatre pages d’injures.
Le sieur Marin, comme je l’ai établi dans son article, connaissant assez
son Bertrand pour savoir que c’est un homme sans caractère, qui a peu de
suite dans les idées, toujours aux extrêmes, enthousiaste, exalté comme
un grenadier à l’assaut, ou faible comme un pleurard milicien qui voit
le premier feu; le sieur Marin, dis-je, s’était flatté qu’en l’effrayant
d’un décret certain, d’une condamnation possible, il l’empêcherait de
dire la vérité avec une extension qui pût compromettre M. et madame
Goëzman; et c’est ce que le sieur Marin avoua devant six témoins chez ma
sœur, le jour que M. Goëzman l’accompagna jusqu’à la porte, et qu’il lui
lut sa dénonciation, à peu près comme on donne une ample instruction à
son plénipotentiaire.
Il faut que Bertrand et vous ne fassiez tous, nous disait-il, que des
dépositions courtes, sans parler _de ces misérables quinze louis_; et
avant peu j’arrangerai l’affaire.
Mais comment l’arrangera-t-il, M. Marin? Personne n’ayant parlé des
quinze louis, la fausse déclaration de Lejay, qui n’en parle pas non
plus, restera dans toute sa force, et les faits y contenus n’étant
contrariés juridiquement par personne, la dénonciation faite au
parlement en acquerra un nouveau prix; et cette manœuvre était (comme
dit Panurge, ou plutôt frère Jean) le joli petit _coutelet_ avec lequel
l’ami Marin entendait _tout doucettement m’égorgiller_. Mais le soin
qu’il prit pour me décevoir sur la dénonciation qu’il prétendait être en
ma faveur, pendant que j’étais sûr du contraire, m’inspira de la
défiance; et l’horreur de lui voir conseiller de sacrifier Lejay
m’ouvrit les yeux sur le secret de sa mission.
Il n’y a rien de sacré pour ces gens-ci, me dis-je; il faut redoubler
d’attention sur leur conduite, et me trouver demain à l’entrevue des
deux compatriotes, Marin et Bertrand.
Enfin, pour ne pas rebattre ennuyeusement tout ce qu’on a lu dans
l’article _Marin_ (car ces messieurs sont tellement identifiés, que
parler à l’un c’est répondre à l’autre), tout le fond de la conduite du
sieur Dairolles est appuyé sur deux points capitaux, la mémoire parfaite
et l’oubli total.
Par exemple, il se souvient bien qu’il lui est échappé de dire beaucoup
de choses, dont il ne se souvient pas le jour de sa déposition.
Mais il se souvient bien que le sieur Marin ne lui a pas conseillé ce
jour-là de changer sa déposition.
Il ne se souvient pas des choses que le sieur Marin m’a dites, ni de
celles que je lui ai répondues dans son cabinet ce même jour;
Mais il se souvient bien qu’il y a raconté, lui, dans le plus grand
détail, ce qu’il avait dit et fait au Palais.
Il ne se souvient pas si les commis de Marin étaient ou non dans son
cabinet quand nous y dissertions;
Mais il se souvient bien que nous y restâmes seuls quand le sieur Marin
nous quitta pour se raser.
Il ne se souvient pas des choses qu’il a pu dire, en quittant le sieur
Marin l’après-midi, à la dame Lépine, à sa sœur, au docteur Gardane;
Mais il se souvient bien que Marin lui dit en propres termes, qu’il
fallait qu’il allât chez M. Goëzman; que ce dernier, sachant la vérité
de sa bouche, ferait enfermer sa femme, et dirait ensuite au parlement:
Je me suis fait justice; car il ne faut pas que la femme de César, etc.,
etc.
Il ne se souvient pas qu’il ait dit à quatre personnes chez Lejay le
lendemain: Ils veulent me faire changer ma déposition; ils me vexent à
ce sujet; pour qui me prend-on! je suis vrai dans tout ce que je dis et
fais; je persisterai, j’en ai porté ce matin l’assurance au greffe;
Mais il se souvient bien qu’il a été au Palais, ce jour-là, dire quelque
chose dont il ne se souvient plus.
Voilà certes un beau sujet pour le prix de l’académie de chirurgie en
1774. Gagner la médaille en expliquant comment la cervelle du pauvre
Bertrand a pu tout-à-coup se fendre en deux, juste par la moitié, et
produire dans sa tête une mémoire si heureuse sur certains faits, si
malheureuse sur certains autres? Comment le grand cousin Bertrand a pu
devenir tout-à-coup paralytique d’un côté de l’esprit, et d’une façon si
curieuse pour les amateurs, que la partie de sa mémoire qui charge Marin
est paralysée sans ressource, pendant que toute la partie qui le
décharge est saine, entière, et d’un brillant si cristallin, que les
plus petits détails s’y peignent comme dans un fidèle miroir?
Ce sont là, mon cher Bertrand, les petites remarques qui m’ont fait dire
dans mon supplément: «N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre
Dairolles, qui ne veut pas être nommé Bertrand, etc.?» Vous avez donné
une assez bonne explication du motif qui vous avait fait désirer de
n’être appelé que Dairolles et non Bertrand dans mon mémoire. C’était,
dites-vous, pour que nos deux noms ne fussent accolés nulle part; car,
_dis-moi qui tu hantes, etc._ Tout cela est joli, mais pas assez simple.
J’avais pensé, moi, que jouer un rôle à deux visages dans cette affaire,
sous le nom de Dairolles seulement, cela ne ferait pas de tort au
Bertrand qui signe les lettres de change, et qui doit être connu sous ce
nom dans le commerce pour un homme vrai, s’il veut conserver quelque
crédit.
Mais comment vous et Marin, qui avez de l’esprit comme quatre et du sens
commun, avez-vous pu vous tromper à cette expression de _pauvre un tel_,
qui ne se dit jamais sans qu’un geste d’épaule en fixe le vrai sens?
Quoi! vous avez cru que je parlais de vos facultés numéraires? Lorsqu’on
dit d’un homme, ce pauvre un tel, ce n’est jamais dans le sens
d’_esurientes implevit bonis, etc._, mais toujours dans celui de _beati
pauperes spiritûs_. Voilà mon cher psalmiste, ce que vous ne pouvez pas
honnêtement ignorer, vous qui parlez latin comme madame Goëzman. Mais
vous croyez peut-être que je vous trompe sur la pitié que votre mémoire
inspire; tenez, lisez avec moi.
(Page 15.) «En effet, je ne parle pas au sieur Gardane, mais à des juges
respectables qui n’ont pas de peine à supposer des sentimens honnêtes à
d’honnêtes citoyens.» Ainsi vous apportez en preuve de votre probité la
supposition que les juges doivent faire que vous êtes honnête parce
qu’ils sont respectables. Est-ce là raisonner? Je m’en rapporte. «Et ils
avoueront (les juges) de bonne foi que si le sieur Marin m’avait tenu ce
discours (de changer la déposition), j’en aurais été indigné; toute
considération aurait cessé; j’aurais consigné dans mes interrogatoires
cette proposition; et dans ma confrontation avec lui, je l’aurais
certainement interpellé sur le fait en question; or, cela n’est pas
arrivé, ce fait est donc un mensonge avéré de la part du sieur Gardane.»
Qu’est-ce que tout cela veut dire? Mettons-le en français.» Les juges
(qui ont décrété Bertrand) avoueront de bonne foi que, si Marin avait
tenu ce propos (à Bertrand son agioteur), Bertrand, indigné, l’aurait
consigné au procès (ce qui aurait nui à Marin); or Bertrand n’a pas
consigné ce fait contre Marin (qui tient la bourse de tous deux); donc
Gardane est un imposteur de l’avoir dit.» Et l’on appelle cela des
défenses! C’est de bel et bon galimatias double, où l’auteur ne s’entend
pas plus qu’il ne se fait entendre aux autres. Réellement je vous
croyais plus avancé dans la composition. Mais ceci me paraît être du
Marin tout pur.