«De quel front le sieur Caron ose-t-il faire imprimer que, jusqu’au

samedi neuf heures du soir, la porte de son rapporteur lui avait été

obstinément fermée?» Du front d’un homme qui n’avance rien qui ne soit

bien prouvé au procès.--«Si à cette heure, qui était celle du souper, on

ne l’eût pas reçu, lui qui était déjà entré le matin, comment aurait-il

pu se plaindre?»--Comme un homme à qui l’on n’avait accordé aucune

audience le matin, et qui venait de payer celle-ci d’avance la somme de

cent louis.--«Cependant, comme il a insisté sur le fondement qu’il

n’avait qu’un mémoire manuscrit à remettre.»--Pardon, madame, il est

prouvé au procès que je suis entré avec une lettre écrite à madame

Goëzman, remise à son châtain-clair, et nullement pour remettre un

mémoire dont il ne fut pas seulement question.--«Mon mari eut la bonté

de le recevoir encore; la visite fut courte sans doute.» Raison de plus,

madame, pour être outré de n’en avoir pu obtenir d’autres, surtout quand

on les a payées si cher, et qu’elles ont porté aussi peu de fruit.--«Il

ne demandait qu’à remettre un mémoire.»--Au contraire, madame, il n’en

existait alors aucun de moi.

Le premier manuscrit indiqué sous le nº 4, dans vos pièces

justificatives, ne fut fait que d’après l’audience du samedi 3 au soir,

pendant la nuit du samedi au dimanche, et vous fut envoyé le dimanche

matin avec le précis imprimé de Mᵉ Bidaut, mon avocat, encore mouillé de

la presse; le tout accompagné d’une lettre polie pour vous, comme je

l’ai dit à mon interrogatoire, et comme il est prouvé au procès que le

sieur Bertrand me l’avait conseillé de votre part.

Le second manuscrit, sous le nº 5 de vos pièces justificatives, n’a été

composé que dans la soirée du dimanche 4 avril, sur les observations que

M. Goëzman avait faites le matin au sieur de la Chataigneraie; ce qui

détruira l’imputation qui m’est faite, que je calomnie les magistrats.

Je n’ai jamais dit _qu’aucun membre du parlement m’eût fait des

confidences_; mais j’ai dit, imprimé, consigné au greffe, que M. Goëzman

avait lu des lambeaux de son rapport au sieur de la Chataigneraie, et

lui avait même permis de me communiquer ses objections; ce que ce

dernier fit en m’annonçant l’audience promise.

Il reste donc pour constant, par les dépositions des témoins, par les

interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par la

procédure, par les preuves même de M. Goëzman, que la séance du samedi

matin 3 avril n’est qu’une chimère; et c’est ici le lieu de répondre au

nouveau plan de défense établi par M. Goëzman dans le supplément de

madame.

«Je n’ai été que trois jours rapporteur du procès du sieur de

Beaumarchais (vous l’avez été près de cinq); j’étais donc fort pressé;

je ne pouvais donc user mon temps à donner des audiences; et cependant,

sans compter celui que le comte de la Blache a pu me faire perdre, j’ai

donné pour le seul Beaumarchais, dans ces trois jours, quatre grandes

audiences; le vendredi 2 avril, une à Mᵉ Falconnet son avocat; le samedi

matin 3, une au sieur de Beaumarchais; le samedi au soir, une autre au

même; et le dimanche 4, une au sieur de la Chataigneraie, son ami: voilà

donc quatre audiences en trois jours. Il est donc clair qu’en donnant de

l’argent à ma femme, ce n’était pas des audiences qu’il voulait, mais

seulement de me corrompre ou gagner mon suffrage!»

De vous corrompre! _Prænobilis et consultissime_ Goëzman: on ne joindra

pas désormais à vos qualités l’adjectif _veracissimus_; vous venez de le

perdre à jamais, et j’ai bien peur qu’on n’y substitue même le

superlatif contraire.

Que diront _tous les baillifs vos ancêtres_? Que diront les princes dont

vous n’avez pas été l’envoyé? Que diront les _Pithou_, les _Mabillon_,

les _Baluze_ et les _du Cange_, qui jusqu’à présent, s’il faut vous en

croire, vous auraient avoué pour le digne héritier de leurs talens et de

leurs vertus? Mais que dira surtout le parlement de Paris, qui nous

juge aujourd’hui, en lisant ce que je réponds aux quatre audiences?

Loin d’avoir eu quatre audiences de M. Goëzman, tant par moi que par mes

amis, je déclare hautement que Mᵉ Falconnet, avocat, arrivé depuis

quelques jours d’un voyage de trois mois, donne le démenti le plus

formel à quiconque ose avancer que M. Goëzman lui a donné, le vendredi 2

avril, aucune audience chez lui pour moi, ou que cet avocat ait jamais

mis le pied chez M. Goëzman en aucun autre instant que le samedi 3 au

soir, avec le sieur Santerre et moi. Cela est-il clair?

Je déclare encore que M. de la Chataigneraie, loin d’avoir reçu, le

dimanche 4 avril, aucune audience pour moi, n’a été chez M. Goëzman que

pour essayer de m’en obtenir une, que ce rapporteur lui promit pour le

lundi matin 5 avril, et qui n’a pas été donnée, quoique M. de la

Chataigneraie, sur la foi de cette promesse, ait vainement essayé de me

servir d’introducteur. Je déclare que M. de la Chataigneraie, loin de

chercher à résoudre les objections de M. Goëzman, tira au contraire de

son silence l’occasion de solliciter ce rapporteur pour qu’il voulût

bien me les faire à moi-même.

Je déclare en outre que je consens et me soumets à toutes les peines

méritées pour celui des deux qui en impose au parlement et au public,

M. Goëzman ou moi, si l’homme sermenté qui m’accompagnait, si le sieur

Santerre n’atteste pas encore à la cour que je ne suis entré le samedi 3

avril qu’une seule fois, à neuf heures du soir, chez M. Goëzman,

accompagné de Mᵉ Falconnet et de lui.

Ainsi, loin d’avoir obtenu de ce très-peu véridique rapporteur les

quatre audiences qu’il articule, je déclare que je n’en ai reçu qu’une,

et que cette une encore, je ne l’aurais pas obtenue si je ne l’eusse

payée d’avance cent louis d’or.

Je déclare que je n’ai jamais chargé personne de faire aucun pacte avec

madame Goëzman au sujet de cet or, et que, quand on vint me dire, le

dimanche au soir 4, que madame Goëzman, en promettant une seconde

audience, avait dit: «et si je ne puis la lui faire avoir, je rendrai

tout ce que j’ai reçu;» je m’écriai devant tous mes amis, en me frappant

le front: «C’en est fait, j’ai perdu mon procès! Cette offre inopinée de

tout rendre en est le funeste présage.»

Voilà mes réponses, mes discussions, mes déclarations: et je signe

exprès mon mémoire en cet endroit, parce que j’entends que tout le

contenu de cet article tourne à ma honte, attire sur ma tête la juste

punition, l’anathème et la proscription qui m’est due, si l’information

que la cour ne me refusera pas à ce sujet y apporte le plus léger

changement; et j’en dépose un exemplaire au greffe, avec ces mots de ma

main.

CARON DE BEAUMARCHAIS.

_Ne varietur._

* * * * *

Regagnons à présent le temps perdu, madame.

Parcourant rapidement les objets auxquels vous avez vous-même donné

moins d’importance (p. 22 de votre mémoire), je vois un coup de crayon à

la marge. Il s’agit de M. de Junquières, que vous faites s’écrier à

l’occasion des propos qu’on tenait sur votre compte: _C’est une infamie

de Beaumarchais_. Pour ce Junquières-là, comme son métier est de

défendre les autres, et qu’il a bec et ongles, entre vous le débat,

messieurs: mais je vous avertis qu’il donne le plus formel et public

démenti à votre phrase; et qu’il prend à témoin de la fausseté de votre

citation M. le procureur général, devant lequel il parlait alors. A mon

égard, il est certain que je confiai dans le temps à M. de Junquières

tout ce qui s’était passé entre madame Goëzman et Lejay: je n’ai point

trouvé mauvais qu’il vous l’eût rendu: je le lui ai dit depuis: voilà le

fait dont la discussion ne vaut pas une ligne de plus.

En revanche, en voici un qui mérite attention. Votre objet ici, madame,

est d’essayer de disculper M. Goëzman d’avoir été l’instigateur, le

compositeur et l’écrivain de la minute de la première déclaration

attribuée à Lejay; c’est vous qui parlez (p. 23). «Lejay monta dans le

cabinet de M. Goëzman, se mit à son bureau;» (fort bien jusque là:) «et

comme il est fort peu lettré, quoique libraire, il pria mon mari _de lui

arranger dans la forme d’une déclaration_ les faits dont il venait de

lui rendre compte:» (Lejay a protesté dans ses interrogatoires qu’on ne

lui avait fait qu’une seule question, et qu’il n’avait répondu qu’un

mot:) «en conséquence _il fut fait_ un brouillon:» (n’oublions pas _il

fut fait_:) «il fut fait un brouillon que mon mari _corrigea_ en

plusieurs endroits:» (à moins de convenir de tout, on ne peut mieux

parler:) «et il quitta ensuite le sieur Lejay,» (il fallait le quitter

avant;) «qui écrivit et signa en ma présence la déclaration suivante,

etc.»

Ainsi vous convenez, madame, que «votre mari arrangea les faits en forme

de déclaration;» vous convenez que «votre mari corrigea le brouillon en

plusieurs endroits;» vous convenez que Lejay «écrivit ensuite du départ

de votre mari;» ce qui indique assez qu’il n’avait pas écrit avant son

départ. En tout cela il n’y a que ces mots, _il fut fait_ d’équivoques;

tout le reste marche assez bien. _Il fut fait!_ charmante tournure, pour

laisser le monde incertain si ce brouillon _fut fait_ par M. Goëzman ou

par Lejay! mais de cela seul, madame, que vous ne dites pas à pleine

bouche: Lejay se mit au bureau de mon mari, où il écrivit librement et

de son chef la déclaration, on en peut conclure hardiment que ce fut M.

Goëzman qui fit la minute. Vous n’êtes pas gens à ménager l’adversaire

quand vous croyez avoir de l’avantage sur lui. Mais comme une négation

formelle vous eût trop exposés l’un et l’autre, aujourd’hui que j’ai

prouvé par mon supplément que M. Goëzman a fait la minute, vous employez

la bonne, fine, double phrase _il fut fait_, la seule qui pût être utile

à deux fins; propre à vous servir si on la prend bien, et à ne vous pas

nuire si on la prend mal.

Si la liberté de ma critique rend mes éloges de quelque prix à mes yeux,

madame, recevez mes félicitations sur cette tournure; salut aux maîtres!

en honneur, on ne fait pas mieux que cela.

Vous transcrivez ensuite la déclaration: après quoi vous ajoutez (p.

24): «Quiconque aura sous les yeux» (c’est toujours vous qui parlez)

«l’original de cette déclaration, reconnaîtra bientôt, à la manière dont

elle est orthographiée, que le sieur Lejay n’a fait que se copier

lui-même:» pourquoi ne pas convenir tout uniment, comme il l’a déclaré à

ses interrogatoires, que vous dictiez sur la minute de votre mari

pendant qu’il écrivait? Cela explique bien mieux ses fautes

d’orthographe. «Et il m’a priée de corriger moi-même quelques mots

qu’il avait mal formés, et d’en ajouter un ou deux qu’il avait omis.»

Excellente réponse à tous les faux reprochés à M. Goëzman dans mon

supplément; grâce à son adresse, c’est madame aujourd’hui qui se charge

de l’iniquité.

Nous voilà tous deux dans le puits, dit le renard à son compagnon: tends

tes jarrets, dresse tes cornes, allonge ton corps, je grimperai

par-dessus toi; et sorti de la citerne, je t’en tirerai à mon tour.

L’animal, peu rusé, fait ce qu’on lui dit; et le renard, hors de danger,

le paie par une phrase à peu près semblable à celle de M. Goëzman dans

sa note imprimée, distribuée à ses confrères par M. le président de

Nicolaï: «Si malgré la raison que j’ai de croire ma femme innocente,

j’avais été moi-même induit en erreur, je demanderais que la justice

prononçât, et l’on verrait que l’honneur sera toujours le lien le plus

fort qui m’attache à la société, et le seul guide de ma conduite.»

Pauvre madame Goëzman! vous prenez sur votre compte un faux justement

reproché à votre mari, et, pour récompense, «cet époux qui a toujours

mérité votre respect autant que votre amour,» détachant ses intérêts des

vôtres, offre de composer à vos dépens: peu lui importe que vous restiez

dans la citerne, pourvu qu’il n’y demeure pas avec vous. Pauvre! pauvre

madame Goëzman!

Pour revenir à cette déclaration, on voit, par leur propre mémoire, que

M. Goëzman _a corrigé la minute_, et que madame _a corrigé la copie_.

Quels correcteurs! Ce devait être un bon spectacle que madame Goëzman

érigée en _magister_ de Lejay, corrigeant sa leçon d’écriture! la plume

échappe, et tombe de dégoût d’être obligé de répondre à de pareilles

défenses[23].

Suit après la seconde déclaration de Lejay: «Je déclare en outre que

jamais ni le sieur de Beaumarchais ni le sieur Bertrand, etc.»

Et moi Beaumarchais, je déclare qu’il y a sur l’original de cette

deuxième déclaration attribuée à Lejay: «Je déclare que jamais Bertrand

ni Beaumarchais, _ou_ Beaumarchais ni Bertrand, comme on voudra; mais

sans aucun mot de _sieurs_; car cela m’a singulièrement frappé, en

lisant au greffe cette déclaration.»

Je déclare encore qu’il y a à la fin _siné Lejay_, et non signé Lejay:

ce que je fis alors remarquer au rapporteur et au greffier, qui ne

purent s’empêcher de rire de ma plaisante découverte.

Suit après la lettre du sieur d’Arnaud.

_A vous donc, monsieur Baculard._

Ce serait bien ici le cas de me venger de toutes les injures dont

l’exorde de votre mémoire est rempli: mais comme elles ne s’adressent

pas directement à moi, et qu’à la rigueur je puis douter si vous me

regardez de travers, ou si vous louchez seulement en défilant votre

tirade, je veux bien ne pas me l’appliquer, et vous traiter doucement en

conséquence: car vous savez qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous montrer

tel que vous fûtes dans votre confrontation, c’est-à-dire tout à côté de

madame Goëzman, si votre embarras, et le peu d’habitude à vous déguiser,

ne vous mit pas même au-dessous: mais je suis doux, moi, et je veux bien

convenir que vous n’avez jamais senti la conséquence d’avoir accordé à

Lejay une lettre mendiée qui m’inculpait aussi gravement, sur un fait

que vous ignoriez, et qui se trouve faux aujourd’hui: je veux bien

convenir encore que vous n’avez pas senti la conséquence d’avoir

recommencé la lettre, _parce que Lejay ne trouvait pas cet écrit assez

fort_: comme si un fait, quand vous en eussiez été témoin, pouvait avoir

deux faces sous la plume de celui qui vous le rend; ou comme si votre

complaisance pour Lejay, qui agissait de son côté par complaisance pour

madame Goëzman, laquelle voulait complaire en ce point à son mari,

pouvait vous excuser sur une démarche aussi inconsidérée. Mais _j’ai

cru_, dites-vous, _que Lejay méritait toute ma confiance, et j’ai cédé à

cette conviction_. Ainsi, d’erreur en erreur, de complaisance en

complaisance, vous avez causé, sans le savoir, l’emprisonnement de

Lejay, et mon décret d’ajournement personnel: et voilà comment _le

transport qui saisit_ un pauvre homme de bien _sur l’avantage de faire

une bonne action_, le conduit souvent à en faire une très-blâmable.

Il faut ajouter ici que vous aviez alors un procès criminel important à

la Tournelle, où vous espériez quelques bons offices de la

reconnaissance de M. Goëzman; ce qui n’a pas laissé que de rendre votre

distraction un peu plus profonde.

Mais le plus curieux, que je n’entends pas encore, c’est qu’après être

convenu à votre confrontation de tous vos torts, on ait pu depuis vous

déterminer à donner un mémoire..... où, sans vous en douter, vous

complétez la conviction que vous ne sentez jamais la force de ce que

vous dites ni de ce que vous faites. J’ai donc eu raison quand j’ai dit

de vous dans mon supplément: _N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre

Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire, et ne fait

jamais ce qu’il veut faire_, etc.

Je n’en veux qu’un exemple: _Oui; j’étais à pied! et je rencontrai dans

la rue de Condé le sieur Caron, en carrosse. Dans son carrosse!_

(répétez-vous avec un gros point d’admiration.) Qui ne croirait, d’après

ce triste _oui; j’étais à pied_, et ce gros point d’admiration qui court

après mon carrosse, que vous êtes l’envie même personnifiée? Mais moi,

qui vous connais pour un bon humain, je sais bien que cette phrase,

_dans son carrosse!_ ne signifie pas que vous fussiez fâché de me voir

_dans mon carrosse_; mais seulement de ce que je ne vous voyais pas dans

le vôtre; et c’est, comme j’avais l’honneur de vous l’observer, parce

que vous ne dites jamais ce que vous voulez dire, qu’on se trompe

toujours à votre intention.

Mais consolez-vous, monsieur; ce carrosse dans lequel je courais n’était

déjà plus à moi quand vous me vîtes dedans; le comte de la Blache

l’avait fait saisir, ainsi que tous mes biens: des hommes appelés _à

hautes armes_, habit bleu, bandoulières et fusils menaçans, le gardaient

à vue chez moi, ainsi que tous mes meubles, en buvant mon vin: et pour

vous causer, malgré moi, le chagrin de me montrer à vous _dans mon

carrosse_, il avait fallu, ce jour-là même, que j’eusse celui de

demander, le chapeau dans une main, le gros écu dans l’autre,

permission de m’en servir, à ces compagnons huissiers; ce que je

faisais, ne vous déplaise, tous les matins. Et pendant que je vous parle

avec tant de tranquillité, la même détresse subsiste encore dans ma

maison.

Qu’on est injuste! on jalouse et l’on hait tel homme qu’on croit

heureux, qui donnerait souvent du retour pour être à la place du piéton

qui le déteste à cause de son carrosse. Moi, par exemple, y a-t-il rien

de si propice que ma situation actuelle pour me désoler? Mais je suis un

peu comme la cousine d’Héloïse; j’ai beau pleurer, il faut toujours que

le rire s’échappe par quelque coin. Voilà ce qui me rend doux à votre

égard. Ma philosophie est d’être, si je puis, content de moi, et de

laisser aller le reste comme il plaît à Dieu.

D’ailleurs, monsieur, votre mémoire m’oblige en un point dont vous ne

vous doutez guère: c’est qu’après avoir cité l’endroit du mien où je

raconte ce que je vous dis: «Vous êtes l’ami du sieur Lejay; je vous

invite, monsieur, par l’intérêt que vous prenez à lui, de le voir et de

l’engager à dire la vérité: c’est le seul parti qui lui reste, dans

l’embarras où il s’est plongé lui-même; les magistrats ne font point de

procès à la faiblesse; c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit.» Vous

ajoutez: «Le sieur Caron me tint à peu près les mêmes discours qu’il

rapporte ici.» Ce qui me suffit pour renverser je ne sais quel

échafaudage de subornation de Lejay, que la maison Goëzman a voulu

élever contre moi, dans le mémoire de madame pour monsieur; échafaudage

qui prouve seulement que cette maxime est de leur connaissance: qu’en un

cas embarrassant il vaut mieux dire des riens que de ne rien dire.

Pardon, monsieur, si je n’ai pas répondu dans un écrit, exprès pour vous

seul, à toutes les injures de votre mémoire; pardon, si, voyant que vous

m’y faites _marcher à l’éruption de ma mine_; si vous voyant _mesurer

dans mon cœur les sombres profondeurs de l’enfer_, et vous écrier: _Tu

dors, Jupiter! à quoi te sert donc ta foudre?_ j’ai répondu légèrement à

tant de bouffissures. Pardon; vous fûtes écolier, sans doute, et vous

savez qu’au ballon le mieux soufflé il ne faut qu’un coup d’épingle.

Vient ensuite la dénonciation de M. Goëzman, que j’ai analysée dans mon

supplément.

Deux remarques à y faire. La première, c’est que M. Goëzman rejette sur

la chambre des enquêtes la nécessité où il s’est trouvé de me dénoncer.

Sophiste dangereux qui déguisez tout, la chambre des enquêtes

exigeait-elle de vous la justification d’un magistrat soupçonné, ou la

dénonciation d’un innocent opprimé? La seconde, c’est que les

ménagemens que l’auteur garde envers le sieur Lejay, dont il parle en

termes si doux, si paternels: «Cette personne interposée, pénétrée de

douleur d’avoir commis une faute dont elle ne sentait pas la

conséquence; moins armée peut-être contre la séduction, etc...» Ces

ménagemens, dis-je, rentrent tout-à-fait dans les choses amicales que M.

Goëzman, allant au Palais, disait dans le même temps au sieur Lejay, et

que ce dernier rapporte dans ses interrogatoires: «Mon cher monsieur

Lejay, soyez sans inquiétude: j’ai arrangé les choses de façon que vous

ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé.» En

rapprochant ainsi diverses actions d’un homme, on parvient à pénétrer

dans les replis de son cœur; comme les géomètres, à l’aide de quelques

points correspondans, mesurent des hauteurs ou sondent des profondeurs

inaccessibles.

Une autre phrase assez curieuse à rapprocher de ces deux-ci est celle du

mémoire de madame Goëzman, page 30, où M. Goëzman la fait parler ainsi:

«Lejay fut assigné lui-même pour déposer; chose qui a paru étonnante à

bien _des personnes instruites_.... Pouvait-il être autre chose

qu’accusé? etc...» Voyez la ruse! M. et madame Goëzman, dans le cours de

ce mémoire, parlent toujours comme s’ils n’avaient pas lu mon supplément

(qui était dans leurs mains depuis dix jours quand ils ont imprimé); et

de temps en temps ils glissent des phrases adroites, des demi-réponses,

à ce que j’y ai dit; comme si de leur chef ils avaient prévenu toutes

mes objections avant de les connaître; réellement il y a du plaisir à

voir cela.

A l’égard du reproche que M. Goëzman fait à la cour de la conduite

qu’elle a tenue envers Lejay, et qui, dit-il, _a paru étonnante à bien

des personnes instruites_: la cour est bonne et sage pour juger quel cas

elle doit faire de la mercuriale de M. Goëzman. Mais la vérité est que

cette phrase n’est jetée en avant que pour éluder indirectement, par une

réflexion sévère, le reproche d’avoir dit à Lejay: «Mon cher ami, j’ai

arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin.»

Dans un autre mémoire, il dira: Comment aurais-je tenu de pareils propos

à Lejay, moi qu’on a vu blâmer publiquement la conduite modérée de la

cour à son égard! Et les gens inattentifs, qui ne se rappelleront pas

que la réflexion n’est venue que depuis le reproche, diront: Voyez la

méchanceté de ce Beaumarchais!

Je passe les neuf ou dix pages qui suivent, parce qu’elles ne

contiennent qu’un remplissage rebutant sur ma prétendue subornation de

Lejay, que j’ai vu, pour la première fois, le 8 septembre, c’est-à-dire

près de quatre mois après tous ces misérables détails de subornation.

J’en saute encore deux ou trois autres, parce que le respect que tout

Français a pour le grand Sully ferme la bouche, d’indignation de voir à

quelle comparaison lui et madame de Rosny sont ravalés dans ce mémoire.

Madame de Rosny rendit à Robin ses 8000 écus; et vous, madame, non

seulement vous gardez les quinze louis, mais vous avez l’intrépidité

d’accuser Lejay de ne vous les avoir pas remis, quoique ce fait soit

prouvé au procès jusqu’à l’évidence. Aussi, madame, on a beau vous

comparer tantôt à la femme de César, tantôt à la femme de Sully, avec de

pareils procédés, vous ne serez jamais que la femme de M. Goëzman.

Page 41. «Le sieur Caron se plaint... que la première audience que le

sieur Lejay lui avait promise lui a été accordée à une heure qui la

rendait inutile.» Pas un mot de cela. J’ai dit: «L’agent n’écrit qu’un

mot; j’en suis le porteur; la dame le reçoit; et le juge paraît. Cette

audience si long-temps courue, si vainement sollicitée, on la donne à

neuf heures, _à l’instant incommode_ où l’on va se mettre à table.»

Incommode pour vous ne veut pas dire inutile pour moi: l’incommodité de

l’heure n’est citée là que pour prouver qu’il avait fallu des motifs

_d’un grand poids_ pour vous faire ouvrir cette porte à l’heure

_incommode_ du souper.

«Mais, dites-vous, puisque la table était servie, l’on n’attendait donc

pas à cette heure-là le sieur Caron?» Et la lettre, madame! la lettre

remise au châtain-clair! vous oubliez cette lettre magique, à laquelle

la meilleure serrure ne résiste point. Les plus grands efforts n’avaient

pu jusqu’alors en ébranler le pêne; la plus simple cédule, au nom de

Lejay, fait rouler la porte à l’instant sur ses gonds: cela n’est-il pas

admirable!

Vous faites ensuite un mortel calcul des messages des sieurs Bertrand et

Lejay chez vous, samedi et dimanche. Voici ma réponse; je la crois

péremptoire: c’est qu’il m’a été compté en ces deux jours pour douze

francs de fiacres par le sieur Bertrand; et que le sieur Lejay en

réclame encore autant aujourd’hui pour les mêmes courses.

Passons à des objets plus sérieux.

_A vous, monsieur Marin._

Ce n’était donc pas assez pour vous, monsieur, de vouloir accommoder

l’affaire de M. Goëzman; il vous manquait encore de la plaider. A quoi

se réduit votre mémoire? à dire que vous n’étiez pas l’ami de M.

Goëzman, et que vous étiez le mien: voilà bien les assertions; reste à

débattre les preuves.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 10 / 16 段