Sur le cinquième article, il disait, sans aucune autre preuve que son

allégation: Le contrat de rente viagère au capital de 60,000 liv. n’a

jamais existé. Il regardait donc de nouveau comme _faux_ l’acte qui en

portait le remboursement.

Il prétendait ensuite prouver son assertion sur la nullité de cette

rente par les termes de l’acte même: n’était-ce pas avouer de nouveau

que l’acte était _véritable_?

Sur le sixième article du compte, il disait: Il n’y a jamais eu de

société entre M. Duverney et le sieur de Beaumarchais pour les bois de

Touraine. Il revenait donc à soutenir que l’acte qui la résiliait était

_faux_.

Sur le septième article, contenant une indemnité, il disait: C’est en

trompant M. Duverney qu’on se fait adjuger l’indemnité sur une affaire

qu’on lui présentait comme onéreuse, quand il est prouvé qu’elle est

très-bonne. Il regardait donc derechef l’acte comme _véritable_; car

pour abuser de l’esprit d’un acte, il faut que le fond en existe entre

les parties.

Plus loin, il disait: Payez-moi pour 56,000 liv. de contrats, car vous

les deviez à M. Duverney. L’acte qui les passe en compte était donc

_faux_, selon lui.

Plus loin encore, il disait: Je ne vous prêterai point 75,000 livres,

car selon l’acte même j’ai le droit de rentrer en société. L’acte dont

il excipait alors était donc redevenu _véritable_?

C’est ainsi que, pirouettant sur une absurdité, il trouvait l’acte

_faux_ ou _véritable_, selon qu’il convenait à ses intérêts.

N’alla-t-il pas jusqu’à dire et faire imprimer: Si je préfère de

discuter l’acte comme _véritable_, à l’attaquer comme _faux_, c’est

parce que j’y trouve plus mon profit! Il est honnête le comte de la

Blache!

Enfin, sans qu’on ait jamais pu savoir au vrai ce que mon adversaire

voulait et ne voulait pas sur cet acte, on a tranché la question d’après

l’avis de M. Goëzman, en _annulant l’arrêté de compte, sans qu’il fût

besoin de lettres de rescision_.

Était-ce décider que l’acte est _faux_? C’eût été juger ce qui n’était

pas en question; on ne s’était pas inscrit en faux; donc il faudrait

réformer l’arrêt.

Était-ce juger que l’acte est _véritable_, mais qu’il y a erreur ou dol,

double emploi, ou faux emploi? Mais dans ce cas on ne pouvait l’_annuler

sans qu’il fût besoin de lettres de rescision_. Donc, de quelque coté

qu’on l’envisage, l’arrêt du parlement ne peut se soutenir, et doit être

réformé.

Je n’ai traité dans ce court exposé que la partie du fond de mon affaire

qui a rapport à la cassation que je sollicitais; j’ai laissé de côté mon

droit incontestable, parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si

j’ai tort ou raison sur le fond de mes demandes, mais seulement si le

parlement a jugé, selon les lois, l’entérinement des lettres de

rescision, la seule question qui lui était soumise.

J’aurais cru, monsieur, vous faire la plus mortelle injure en osant

publier l’odieux propos qu’on vous attribuait alors. M. Goëzman,

disait-on, répond à tous ceux qui lui objectent l’irrégularité du

prononcé: «On a jugé l’homme, et non la chose.» Mais vous avait-on donné

un homme à juger? Rapporteur d’un procès civil, deviez-vous faire

acception de personnes; et parce qu’un des cliens vous semblait

accrédité, dénier la justice à l’autre? Et vous avez la confiance

aujourd’hui d’imprimer pour motifs d’un arrêt attaqué au conseil: «qu’on

décide maintenant quel homme le parlement a jugé!»

Est-elle assez justifiée l’opinion que j’avais prise et donnée de votre

partialité, quand j’avançai dans mon premier mémoire que vous aviez dit

en sortant de la chambre: «Le comte de la Blache a gagné sa cause, et

l’on a opiné du bonnet d’après mon avis?»

En parlant à Lejay, monsieur, «vous aviez arrangé les choses pour qu’il

ne fût pas entendu comme accusé.» En rapportant mon procès, vous les

avez arrangées pour que je fusse traité comme coupable.

Mais ce n’est jamais impunément qu’un magistrat s’écarte de son devoir.

Il s’élève un cri public; et s’il est un moment où les juges prononcent

sur chaque citoyen, dans tous les temps la masse des citoyens prononcent

sur chaque juge. Le jugement des premiers est légal, celui des seconds

n’est que moral; mais il est encore à décider lequel est d’un plus grand

poids pour retenir chacun dans le devoir. Tout citoyen sans doute est

soumis aux magistrats; mais quel magistrat peut se passer de l’estime

des citoyens? Dans l’ordre civil, l’action des juges sur les

particuliers et la réaction de ces derniers sur les juges, forment entre

la nation et les magistrats un équilibre de respect et d’équité qui fait

l’honneur des uns, la sûreté des autres, et le bonheur de tous.

Mais le souvenir de ce que j’ai souffert depuis ce fatal arrêt abat mes

forces et trouble ma sérénité. Changeons d’objet; j’ai besoin des unes

pour achever ces défenses, et l’autre m’est nécessaire pour soutenir

tant de malheurs.

Suit après la discussion inutile des stations inutiles que j’ai faites à

votre porte, madame; et les preuves tirées de la liste de votre

portière. Ce long article de votre mémoire semble y avoir été mis exprès

pour le tourment de qui voudra le discuter.

Mais comme il n’y a pas d’absurdité si forte qui ne trouve encore des

partisans, j’ai vu de bons et honnêtes gens émus par votre air

d’assurance, et qui, n’ayant rien compris à ce que vous avez écrit à ce

sujet, n’en vont pas moins disant partout: «La liste de la portière est

une preuve invincible;» d’autres qui, entraînés par l’autorité de

ceux-ci, répètent, sans y mieux voir: «Je crois, en effet, qu’il y a peu

de chose à répondre à cette liste;» et d’autres enfin qui, n’ayant pas

même lu votre mémoire, à force d’entendre citer cette fameuse liste, ne

laissent pas que d’aller aussi répétant, pour figurer: «Beaumarchais ne

se tirera jamais de la liste de la portière.» Et c’est ainsi que se sont

établies toutes les absurdités du monde, jetées en avant par l’audace,

répandues par l’oisiveté, adoptées par la paresse, accréditées par la

redite, fortifiées par l’enthousiasme, mais rendues au néant par le

premier penseur qui se donne la peine de les examiner.

Voyons donc celle-ci. Qu’avez-vous entendu prouver par cette liste,

madame? Que je n’étais pas venu autant de fois chez vous que je le

prétendais? Et pourquoi voulez-vous prouver que j’y suis venu moins de

fois que je ne le dis? N’est-ce pas dans la vue d’établir qu’en faisant

un sacrifice d’argent je voulais moins acheter des audiences que le

suffrage inachetable d’un rapporteur? Il faut assez d’adresse pour

démêler un écheveau que vous avez si artistement embrouillé; mais avec

un peu de patience on parvient à le remettre en bon état au dévidoir.

Enfin, n’est-ce pas là, madame, tout ce que vous avez voulu dire?

Voyons maintenant ce que vous avez dit.

Présentant aux juges sa liste d’une main, et faisant la révérence de

l’autre, madame Goëzman a dit: «Messieurs, le sieur de Beaumarchais ou

plutôt le sieur Caron (car tout me choque en lui, jusqu’au nom qu’il

porte), le sieur Caron, dis-je, vous en impose lorsqu’il prétend être

venu neuf fois chez nous pendant les quatre jours pleins que mon époux a

été son rapporteur.

«A la vérité, je ne puis savoir s’il y est venu ou non, _puisqu’il n’y

est pas entré_, et que l’ignorance d’un fait ne suffit pas pour le

combattre et l’annihiler; mais j’ai ma liste, et j’ai l’honneur de vous

observer, messieurs, que ma liste doit en être crue sur son silence;

car, par une bizarrerie qui n’existe que chez nous, _la portière a ordre

de n’écrire le nom de personne_: de sorte que si le laquais qui frappe

ne sait pas tracer le nom de son maître, ce nom reste en blanc sur la

liste; ce qui la rend du plus grand poids, comme vous voyez, contre ceux

qui prétendent être venus à l’hôtel.

«Or, messieurs, d’après ce que je vous dis, si au lieu de neuf visites

que le sieur Caron articule, ma liste n’en présentait aucune, si _ce

vilain Caron, ce monstre, ce serpent venimeux qui ronge des limes_, pour

parler comme son adversaire, le comte de la Blache; _ce misérable qu’il

faudrait marquer d’un fer chaud sur la joue_, comme dit son bienfaiteur

Marin; _cet abîme d’enfer que Jupiter a tort de ne pas foudroyer_,

suivant l’expression poétique du sieur d’Arnaud; ce mauvais riche, _qui

ne paie ni les luminaires ni les autres mémoires du sieur Bertrand_,

d’après le sieur Dairolles qui est la même personne; ce reptile

insolent, dont le nom seul déshonore une liste comme celle de ma

portière; si, dis-je, _ce vilain Caron_ n’y était pas écrit une seule

fois pendant ces quatre jours si intéressans pour lui, me

refuseriez-vous la grâce d’admettre le silence de ma liste de préférence

au témoignage du gardien sermenté d’une pareille espèce?»

Les commissaires du parlement reçoivent la liste de sa main tremblante,

et la feuillètent exactement; mais n’y trouvant pas mon nom écrit une

seule fois pendant ces terribles quatre jours où il m’avait si fort

importé de me présenter chez mon rapporteur, ils m’ordonnent de

répondre, et je dis:

Messieurs, le sieur Santerre, mon gardien, interpellé par M. de Chazal,

à sa confrontation, de déclarer si j’avais été autant de fois que je le

disais et l’avais imprimé, chez M. Goëzman, a répondu: «Monsieur dit

vingt fois, nous y avons peut-être été plus de trente; mais surtout

pendant les quatre ou cinq jours du délibéré, matin et soir, avant et

après dîner, nous n’en bougions: de ma vie je n’ai éprouvé autant

d’ennui; et rien ne peut y être comparé, si ce n’est l’impatience

immodérée de mon prisonnier.»

Mais comment une chose aussi nette peut-elle exciter tant de débats?

Uniquement parce qu’on a mal posé la question sur laquelle on dispute.

Un premier point légèrement accordé mène souvent assez loin les gens

inattentifs. Rétablissons les principes.

Dans quel cas, messieurs, cette liste pourrait-elle être justement

opposée au témoignage d’un homme public, d’un homme sermenté, chargé par

le gouvernement de me suivre partout, et de rendre compte jour par jour

de toutes mes actions et paroles, lequel me prenait tous les matins en

prison et m’y remettait tous les soirs, et qui se démantelait la

mâchoire à force de bâiller, du cruel métier que M. Goëzman et moi lui

faisions faire? Dans quel cas, dis-je, cette liste pourrait-elle être

justement opposée à son témoignage? Dans celui seulement où, me trouvant

écrit de ma main sur la liste un certain nombre de fois, je

soutiendrais, et mon gardien certifierait, que nous avons été moins de

fois à la porte, ou même que nous n’y avons pas été du tout; car alors

la liste offrant la preuve positive tant du fait que du nombre des

visites, il n’y a aucun témoignage humain qui pût détruire celui de la

liste. Mais ici, par le plus vicieux renversement d’idées, on appuie la

négation de neuf visites avérées, attestées par la déposition d’un homme

public et sermenté, sur le seul silence d’une misérable liste, que mille

choses devaient rendre suspecte, dont la première est l’ordre bizarre à

la portière _de ne jamais écrire personne_.

Est-il étonnant qu’un laquais ne sache pas écrire, et que son maître,

qui ne peut deviner qu’un portier _n’écrit personne_, reste avec

sécurité dans sa voiture, au lieu d’en sortir pour s’inscrire lui-même?

A mon égard, voici comment les choses se sont passées.

Las de descendre inutilement trente fois le jour de voiture pour écrire

mon nom et ma supplique, je fis sur la fin du procès un billet

circulaire, que mon laquais remettait à chaque porte des conseillers qui

se trouvaient absens. Cette circonstance, attestée par mon gardien, et

ajoutée à tous les caractères d’infidélité que peut présenter une liste,

doit faire rejeter avec mépris la preuve tirée contre moi du silence de

celle-ci; à moins qu’on ne suppose que, pendant ces quatre jours où je

fis des sacrifices de toute espèce pour parvenir à être introduit chez

cet invisible rapporteur, je ne me sois pas présenté à sa porte une

seule fois. La patience échappe de voir un grave magistrat se défendre

avec de tels moyens.

Et pourquoi tant d’absurdité, je vous prie? Pour amener un autre

sophisme encore plus vicieux que le premier.

Pour établir que j’ai eu l’intention de gagner le suffrage du rapporteur

en faisant le sacrifice auquel on m’a forcé, l’on ose opposer le

silence de cette liste à la déposition de la dame Lépine, de la

demoiselle de Beaumarchais, des sieurs Santerre, de la Chataigneraie, de

Miron, Bertrand, Lejay, qui tous ont attesté que jamais je n’ai

sollicité que des audiences: on l’ose opposer au récolement même de

madame Goëzman, qui pouvait seule contredire tant de témoignages, et

qui, sans le vouloir, unit son attestation à celle de tout le monde. «Je

déclare que jamais le sieur Lejay ne m’a présenté d’argent pour gagner

le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible; mais qu’il

sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais:»

attestation confirmée par un supplément imprimé de madame Goëzman, où

elle s’énonce en ces termes: «J’ai dit, j’en conviens, que le sieur

Lejay, en m’offrant des présens de la part du sieur Caron, avait masqué

ses intentions criminelles par une _demande d’audience_;» et où elle

ajoute encore, de peur qu’on ne l’oublie: «Ne voit-on pas que je ne fais

que _rapporter les discours du sieur Lejay_?»

Eh mais! madame, si les discours de Lejay furent tels que vous le dites,

comment donc espérez-vous, par le seul silence de votre liste, prouver

qu’un argent reçu par vous _pour des audiences_ des mains de Lejay, qui

l’avait reçu _pour des audiences_ de Bertrand, qui l’avait reçu _pour

des audiences_ de la dame Lépine, qui l’avait reçu _pour des audiences_

du sieur de la Chataigneraie, qui me l’avait prêté _pour des audiences_;

que cet argent, dis-je, ait été destiné par moi _pour gagner le suffrage

de M. votre mari, qu’on sait être incorruptible_?

Voilà pourtant, madame, comment vous raisonnez. Voilà comment du seul

silence d’une liste qui n’est, comme tout autre silence, qu’une

négation, une absence de bruit, d’écriture, de mouvement ou d’action, le

néant, en un mot rien du tout, vous inférez une intention, laquelle

n’est par sa nature qu’un autre être de raison, et cela pour m’inculper,

moi qui ne vous ai rien dit, que vous n’avez pas même vu, qui n’ai eu de

relation avec vous qu’à travers un monde de personnes, dont tous les

témoignages ainsi que vos aveux s’unissent en ma faveur.

Il est donc bien démontré par les dépositions des témoins, par les

interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par

votre récolement, votre supplément, tous vos raisonnemens enfin, que je

n’ai jamais désiré ni demandé autre chose de vous que des audiences; il

est bien démontré que la conséquence tirée de la liste n’est qu’une

platitude mal inventée, plus mal soutenue, encore plus mal prouvée; et

surtout il est bien démontré qu’on m’a fait perdre quatre ou six pages à

me battre à outrance et à ferrailler contre un moulin à vent

_d’intention, de corruption et de liste_ qui ne m’a été opposé que pour

faire bâiller le lecteur, embrouiller l’affaire, et me rendre, en y

répondant, aussi ennuyeux que le mémoire où l’on m’a tendu ce piége

ridicule.

A la grave autorité de cette liste, madame, vous joignez celle du billet

que le comte de la Blache vous a, dites-vous, écrit alors, _et qui lui a

suffi pour être admis chez vous_; lequel billet vous avez gardé

précieusement. O bon Lejay! réclamez vos droits, mon ami; l’on vous

pille ici: cette naïveté est de votre force! La liste du portier, le

billet du comte de la Blache en preuves! Ce n’est pas que ce

gentilhomme, descendu des Alpes exprès pour devenir à Paris un riche

légataire, ne soit bien fait pour obtenir de M. Goëzman des préférences

de toute nature.

Mais permettez, madame, n’auriez-vous pas un peu manqué de goût ici?

Pour que son billet eût quelque force, il me semble qu’il n’eût pas

fallu imprimer ensuite la lettre à ma louange qu’il vous a écrite _de

Grenoble, dont les expressions_, dites-vous, _évidemment dictées par

l’honneur révolté, sont de nouvelles preuves de l’atrocité de mes

imputations_.

Il me semble qu’il eût mieux valu présenter quelque autre preuve de mes

atrocités qu’une lettre du comte de la Blache, qui depuis dix ans fait

profession ouverte de me haïr avec passion, où on lit: _Il manquait

peut-être à sa réputation celle du calomniateur le plus atroce_ (c’est

de moi que l’auteur entend parler), _pour en faire un monstre achevé_

(qu’ils sont doux nos adversaires! lettres, mémoires, tout est fondu

dans le même creuset); _la vôtre est trop au-dessus de pareilles

atteintes pour en être alarmée_. (Une réputation alarmée des atteintes

qu’on lui porte! quelle phrase alsacienne!) _C’est le serpent qui ronge

la lime._ (Il fallait dire, c’est la lime qui ronge le serpent; il y

aurait eu deux ou trois images rassemblées, et surtout une allusion à

l’état de mon père; et cela eût été superbe; on y songera une autre

fois.) _La justice qu’on vous doit servira à purger la société d’une

espèce aussi venimeuse._ Cette lettre, madame, est d’un bout à l’autre

un échantillon de la manière dont le comte de la Blache plaidait sa

cause dans tous les cabinets des juges, pendant que j’étais en prison;

et je la crois plus propre à desservir le comte de la Blache qu’à vous

servir vous-même. _C’est dans les lois que les Beaumarchais doivent

trouver la punition de leur audace._ Oui, lorsque dans l’abus de ces

mêmes lois les la Blache trouvent le moyen de dépouiller les héritiers

directs d’un millionnaire à l’aide d’un testament, et son créancier à la

faveur d’un arrêt: car, à la fin, tant d’indignités m’arrachent à la

modération que je me suis imposée.

Et la lettre est écrite _de Grenoble_, où le comte de la Blache était

allé voir son père! _Bone Deus!_ et le comte de Tuffières aussi allait

voir le sien.

Mais pourquoi cette lettre n’est-elle pas cotée au rang d’une foule de

pièces justificatives, qui ne sont pas plus justificatives que cette

lettre? Est-ce qu’elle ne serait pas timbrée de Grenoble? Je vous

demande bien pardon, M. le comte de la Blache, M. le conseiller Goëzman,

madame, et vous aussi MM. Marin Gazetier, Bertrand d’Avignon, Baculard

d’Ambassade, et autres qui voulez tous avoir part à l’excellente œuvre

de ma perte, si je regarde à si peu de chose: mais vous êtes si adroits!

si adroits! qu’il faut bien me passer un peu de vigilance. D’ailleurs,

voyez combien de gens vous êtes après moi: gens d’épée, gens de robe,

gens de lettres, gens d’affaires, gens d’Avignon, gens de nouvelles;

cela ne finit pas. Aussi mes ennemis n’auront-ils plus rien à y voir

quand je serai sorti de cette coupelle où M. Goëzman m’a mis au creuset,

où M. Marin fournit le charbon, et où Bertrand, Baculard et autres

garçons affineurs soufflent le feu du fourneau.

Passons à l’examen de l’audience qui me fut, dit-on, accordée le samedi

3 avril au matin par M. Goëzman, et à celui des preuves sur lesquelles

on l’établit.

Premièrement, je fais ici ma déclaration publique et formelle, que je

nie cette audience à mes risques, périls et fortune. Je déclare que je

n’ai eu d’autre audience dans la maison de M. Goëzman, pendant les

quatre jours du délibéré, que celle du samedi 3, à neuf heures du soir,

en présence de Mᵉ Falconnet et du sieur Santerre, mon gardien.

Je déclare que c’est chez M. de la Calprenède, conseiller de

grand’chambre, que je montrai à M. Goëzman, avant le délibéré, l’article

de la Gazette de La Haye où je suis si maltraité: laquelle Gazette je ne

laissai point à M. Goëzman, ni en aucun autre temps, comme il le dit;

car je l’ai chez moi enliassée avec les autres pièces extrajudiciaires

relatives au même procès, soulignée aux mots importans, et avec ces

notes en marge écrites de ma main: _S’informer chez Marin où l’on peut

avoir raison de ces infamies_. Et plus bas: _Voir M. de Sartines_. Et

plus bas: _Écrire à madame de..... d’en parler à M. le duc de._.... Je

déclare que, depuis ce jour, je n’ai vu qu’une seule fois M. Goëzman, le

samedi 3 avril à neuf heures du soir, accompagné, comme je l’ai dit, de

Mᵉ Falconnet et du sieur Santerre.

On me dispensera bien, je crois, de discuter la première preuve de cette

audience de samedi matin, que M. Goëzman tire de son propre témoignage.

On me dispensera sans doute encore d’user mes forces contre la preuve

tirée d’une lettre du comte de la Blache, datée de Paris le 18

septembre, c’est-à-dire plus de cinq mois après le 3 avril, du même

style que celle _de Grenoble_, où il raconte à M. Goëzman que M. Goëzman

lui a dit, le 3 avril au matin: _Votre adversaire sort d’ici_; quoiqu’il

soit prouvé que l’adversaire du comte de la Blache n’en sortît pas; et

où il annonce que tout ce qui est écrit dans mon mémoire est _faux,

méchant, atroce, etc._, quoique le comte de la Blache, absolument

étranger à la querelle, ne puisse pas être plus instruit que le roi de

Maroc ou le bacha d’Egypte si ce que j’ai dit est faux ou vrai, doux ou

méchant, atroce ou modéré. Comme c’est sur des ouï-dires de M. Goëzman

qu’écrit le très-reconnaissant comte de la Blache, cette preuve rentre

et se fond dans la première; et jusqu’ici, comme on le voit, la vérité

n’a pas encore fait un pas.

La troisième preuve de M. Goëzman se tire d’un mémoire de moi, non daté,

que M. Goëzman a, dit-il, _heureusement conservé_ sous le titre

_d’argument en faveur de l’acte du premier avril, et réfutation du

système, etc._; lequel manuscrit n’a nul rapport à la question présente,

et ne peut servir à fixer l’époque d’aucune audience.

La quatrième est fondée sur un autre manuscrit de moi, sans date, et que

M. Goëzman _a_, dit-il, _encore heureusement conservé_, sous le titre

de _réponse à quelques objections, etc._ Et moi aussi, je dis

_heureusement_; car ce manuscrit contient une note précieuse qui le fait

tourner en preuve contre l’audience du 3 avril au matin.

Si j’ai bien lu, voilà tout, je crois.

Après avoir montré la futilité des preuves que M. Goëzman rapporte de

cette audience, je pourrais m’en tenir à ma déclaration formelle, que

l’audience est fausse et ne m’a pas été donnée, parce que c’est à celui

qui articule un fait à le bien prouver; celui qui nie n’ayant qu’à se

tenir les bras croisés jusqu’à ce qu’on lui taille de la besogne, en lui

fournissant des preuves à combattre. Cependant comme mon usage en cette

affaire est d’aller au-devant de tout, après avoir prouvé négativement

que les preuves même de M. Goëzman détruisent son édifice, je vais

prouver positivement que cette audience n’a jamais existé.

Il est prouvé au procès, par les dépositions des sieurs Lejay,

Dairolles, de la dame de Lépine, etc...., que, ce même samedi 3 avril au

matin, Bertrand et Lejay furent chez madame Goëzman porter les cent

louis; que Lejay reçut de cette dame à cette occasion la promesse

formelle que j’aurais une audience de son mari, _le soir même_.

Mémoire de Bertrand, page 12.

«J’envoyai chercher un fiacre; nous y montâmes Lejay et moi; il fit

arrêter au coin du quai Saint-Paul...... Je le vis entrer dans une

maison qu’il me dit être celle de madame Goëzman.... Il me raconta dans

la route la manière dont il avait été reçu..... J’instruisis la sœur du

sieur de Beaumarchais de tout ce que Lejay m’avait dit; je vis le soir

même le sieur de Beaumarchais, qu’on avait instruit du message du sieur

Lejay; _il se prépara à sa visite_.»

Dans mon mémoire à consulter, page 15.

«Le sieur Dairolles assura ma sœur que madame Goëzman, après avoir serré

les cent louis dans son armoire, avait _enfin_ promis l’audience _pour

le soir même_, et voici l’instruction qu’il me donna quand il me vit:

Présentez-vous _ce soir_ à la porte de M. Goëzman; _on vous dira encore

qu’il est sorti_; insistez beaucoup; demandez le laquais de madame,

remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une sommation polie à la dame de

vous procurer l’audience, suivant la convention faite entre elle et

Lejay.».

Et la lettre était écrite de la main du sieur Dairolles, au nom de

Lejay, comme cela est prouvé au procès.

Ajoutons à tout ceci la déposition du sieur Santerre, qui contient

qu’après des refus de porte aussi constans qu’ennuyeux, en vertu d’une

lettre dont j’étais porteur, et que je remis devant lui au laquais

blondin de madame Goëzman, le samedi 3 avril, à neuf heures du soir,

nous fûmes introduits cette seule fois chez M. Goëzman. Ajoutons celle

de Mᵉ Falconnet, avocat, qui contient absolument la même chose. Que dit

à tout cela M. Goëzman, caché sous le manteau de madame?

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 9 / 16 段