* * * * *

Et celle-ci: «Mon cher monsieur Lejay, soyez sans inquiétude, _j’ai

arrangé les choses_ de façon que vous ne serez entendu que _comme

témoin_ au procès, et non _comme accusé_.» Vous avez arrangé les choses,

monsieur! Dépositaire de la balance et du glaive, vous avez donc pour

l’une deux poids et deux mesures, et vous retenez l’autre ou l’enfoncez

à votre choix, de façon qu’on est témoin si l’on dit comme vous, accusé

si l’on s’en écarte, innocent ou coupable ainsi qu’il vous convient!

Pour ce trait-là: par exemple, comme il ne peut tomber dans la tête de

personne, je défie Lejay de l’inventer en cent ans. Vous nous l’avez

bien dit, madame Lejay, avec une naïveté digne du temps patriarcal, «mon

mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là.»

Félicitez-vous, certes, de ce qu’il n’a pas l’esprit d’en faire de

pareilles.

* * * * *

Et cette autre: «Vous avez fait deux déclarations; _ma femme vous en

soutiendra le contenu jusqu’à la fin_.» Non, non, Lejay, bon courage;

elle ne les soutiendra pas; ou si elle les soutient, elle se coupera,

dira noir, dira blanc, avouera tout, se rétractera, n’aura qu’une

conduite déplorable; elle et son conseil perdront la tête; heureux

encore si l’effet pouvait en être nul! Enfin, ne trouvant plus de

ressources dans leur art, ils finiront par mettre la nature au procès

pour se tirer d’affaire.

* * * * *

Et cette autre phrase: «Si vous variez, ce sera _tant pis pour vous_.»

Ne le croyez pas, bon Lejay. Écoutez l’aigle du barreau; que vous dit Mᵉ

Gerbier? «Ce que vous avez de mieux à faire, monsieur, est de revenir à

la vérité.» Si ce célèbre avocat n’a fait que son devoir en conseillant

ainsi Lejay, dans quelle classe rangerons-nous donc l’avis du magistrat?

_Si vous variez ce sera tant pis pour vous._ Quoi donc! il sera décrété?

Vous l’accablerez de votre crédit? Marin opinera pour qu’il soit

sacrifié? N’importe; il aura dit la vérité. La Gazette n’est pas

l’Évangile; et grâces au ciel M. Goëzman n’est pas le parlement.

* * * * *

Et cette autre phrase enfin qui achève le tableau: «Monsieur Lejay, il

n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble; _quittez-moi

ici_.» On saurait que vous m’avez parlé; d’après ce que vous m’avouez,

si contraire à ma dénonciation, il faudrait que j’agisse de façon ou

d’autre; <small>QUITTEZ-MOI ICI</small>. Si l’on pouvait soupçonner cette nouvelle

explication entre nous, cela me donnerait de nouveaux torts: _il n’est

pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble_; <small>QUITTEZ-MOI ICI</small>. Je

vous ai volontiers écouté dans l’île Saint-Louis, où il passe peu de

monde; mais après le Pont-Rouge, sur la route du Palais, cela tire à

conséquence pour moi, le pays est trop peuplé; <small>QUITTEZ-MOI ICI</small>. Lejay le

quitta. Je le quitte aussi.

CARON DE BEAUMARCHAIS.

MM. _DOÉ DE COMBAULT, DE CHAZAL_, _rapporteurs_.

D’après l’exposé de mon premier mémoire, et les preuves annoncées

dans le présent supplément, que j’ai acquises par la lecture de la

procédure lors des confrontations, je demande si la plainte rendue

contre moi est fondée, si je n’ai pas droit d’espérer une décharge

entière, et quelle voie je dois prendre pour obtenir des

dommages-intérêts contre mon dénonciateur.

_Signé_, CARON DE BEAUMARCHAIS.

ADDITION

AU

SUPPLÉMENT DU MÉMOIRE

A CONSULTER,

Servant de réponse à Madame GOEZMAN, accusée; au sieur BERTRAND

DAIROLLES, accusé; aux sieurs MARIN, gazetier de France, et

D’ARNAUD BACULARD, conseiller d’ambassade, assignés comme témoins.

Écrivez, Monsieur, que je ne me mêle ni des audiences de mon mari

ni des affaires de son cabinet, mais seulement de mon ménage,

etc...

(_Confrontation entre madame Goezman et moi._)

Eh bien! madame, il est donc décidé que je vous trouverai toujours en

contradiction? Vous ne vous mêlez, dites-vous, ni du cabinet ni des

audiences de monsieur votre mari: et sur les audiences de ce même

cabinet vous nous donnez un mémoire bien long, bien hérissé de textes

d’ordonnances, de passages latins, de citations savantes; le tout

renforcé des plus mâles injures; vous nous argumentez dans

cinquante-quatre mortelles pages, comme un docteur ès-lois, sans vous

soucier pas plus de répondre à mes mémoires que s’ils n’existaient point

ou ne traitaient pas l’affaire à fond.

Mais à qui parlé-je aujourd’hui? est-ce à madame? est-ce à monsieur? Qui

des deux a plaidé? Ce ne peut être vous, madame: vous ne vous piquez

certainement pas d’entendre un mot des choses qu’on y traite. Ce ne peut

pas être monsieur non plus: l’ouvrage serait plus conséquent; il irait

au fait; on n’y rebattrait pas des objets combattus d’avance par mon

supplément, qui était entre ses mains plus de douze jours avant la

publication de ce mémoire.

Quoi qu’il en soit, il me convient mieux, madame, de vous adresser la

parole. Indépendamment du respect et des égards qui vous sont dus

personnellement, le souvenir que je parle à une femme contiendra la

juste indignation que j’aurais peine à maîtriser autrement. Ce n’est pas

que tous ceux qui m’ont fait l’honneur d’écrire contre moi ne doivent

trouver ici le juste salaire de leurs soins obligeans. En m’éloignant le

moins possible du fond de la question, dont chacun cherche à me

distraire, je ne laisserai pas, chemin faisant, que de répondre à tout

le monde: et l’on doit me savoir gré de ma civilité.

Car tant que vous ne détruirez pas les faits articulés dans mon

supplément; tant que vous ne prouverez pas que j’ai dit faux sur les

débats de notre confrontation, sur vos aveux forcés, sur les

contradictions de vos interrogatoires; tant que vous ne laverez pas M.

Goëzman de l’infamie d’avoir suborné Lejay, d’avoir minuté la

déclaration chez lui, dans sa maison, à son bureau, avant qu’il y eût de

procédure entamée, et d’avoir fait et nié les faux remarqués dans ces

déclarations; tant que vous ne prouverez que je suis un imposteur que

par des injures, des lettres mendiées et des récriminations étrangères à

la cause, je ne suis pas tenu d’user mon temps à vous répondre.

Six mémoires à la fois contre moi! c’était assez d’un seul pour mes

forces; et je me vois accablé sous les boucliers des Samnites. Mais

c’est une plaisante ruse de guerre que de dire, comme le comte de la

Blache: Cette affaire dérangera sa fortune; il faut gagner sur le temps,

plaider longuement, surtout le consumer en menus frais, et le désoler

comme un essaim de frelons: six réponses lui coûteront dix à douze mille

francs d’impression, dans le temps que tous ses biens sont saisis, et

qu’il n’a pas dix à douze écus de libres au monde. Est-ce là votre

projet, messieurs? Il est sans doute très-bon contre moi; mais croyez

qu’il ne vaut rien pour vos défenses, et j’écrirai que vous ne vous

défendez seulement pas; et je le répéterai jusqu’au tronçon de ma

dernière plume; j’y mettrai l’encrier à sec; et quand je n’aurai plus

de papier, j’irai jusqu’à disputer vos mémoires aux chiffonnières, et

j’en griffonnerai les meilleurs endroits, qui sont les marges;

j’emploierai le crédit de mon libraire pour en obtenir de l’imprimeur;

et si je n’en trouve aucun traitable sur mes mémoires, je vendrai les

premiers pour payer les derniers.

Enfin vous n’aurez ni trêve ni repos de moi que vous n’ayez répondu

_catégoriquement_ à tous les faits graves dont je vous charge devant le

parlement et la nation, ou que vous n’ayez passé condamnation sur tous

les chefs; car de vous amuser à critiquer la légèreté de mon style, et

donner ma gaîté pour un manque de respect à nos juges, c’est se moquer

du monde: il est bien question de cela!

Lorsque Pascal, dans un siècle bien différent du nôtre, puisqu’on y

disputait encore sur des points de controverse, écrivait du ton le plus

léger, le plus piquant, d’un ton enfin où ni vous, ni le comte de la

Blache, ni M. Gaillard, ni Marin, ni Bertrand, ni Baculard, ni moi,

n’arriverons jamais; lorsque Pascal, dis-je, reprochait à ses

adversaires, du style le plus plaisant, l’étrange morale d’Escobar,

Bauni, Sanchès et Tambourin, les gens sensés l’accusèrent-ils de manquer

de respect à la religion? s’offensèrent-ils pour elle qu’il répandît à

pleines mains le sel de la gaîté sur les discussions les plus sérieuses?

Après avoir plané légèrement sur les personnes, il élevait son vol sur

les choses, et tonnait enfin à coups redoublés, quand sa pieuse

indignation avait surmonté la gaîté de son caractère.

Quant à moi, messieurs, si je ris un peu de vos défenses, parce qu’en

effet vos défenses sont très-risibles, par quelle logique me

prouverez-vous que de vous plaisanter soit manquer de respect au

parlement? Quand il m’arrive d’adresser la parole à nos juges, ne

mesuré-je pas à l’instant mon ton sur la dignité de mon sujet? Et mon

profond respect, alors, est-il au-dessous de ma parfaite confiance?

Faut-il pour vous plaire que je sois, comme Marin, toujours grave en un

sujet ridicule, et ridicule en un sujet grave? Lui! qui, au lieu de

_donner son riz à manger au serpent_, en prend la peau, s’en enveloppe,

et rampe avec autant d’aisance que s’il n’eût fait autre métier de sa

vie.

Voulez-vous que d’une voix de sacristain, comme ce grand indécis de

Bertrand, j’aille vous commenter l’_introïbo_, et prendre avec lui le

ton du psalmiste pour finir par chanter les louanges de Marin, après

avoir discerné ses intérêts de ceux du gazetier dans son épigraphe:

_Judica me, Deus, et discerne causam meam... ab homine iniquo, etc...?_

Irai-je montrer une avidité, une haine aveugle et révoltante, en

imitant le comte de la Blache, qui vous suit partout, vous, monsieur

Goëzman, vous défend dans tous les cas, vous écrit dans tous les coins,

et qu’on peut appeler à juste titre votre homme de lettres?

Serait-il bienséant que, d’un ton boursouflé, j’allasse escalader les

cieux, sonder les _profondeurs de l’enfer_, enjamber le _Tartare_, pour

finir, comme le sieur d’Arnaud, par ne savoir ce que je dis, ni ce que

je fais, ni surtout ce que je veux? Eh! messieurs, laissez mon style, et

tâchez de réformer le vôtre. Je n’ai qu’à vous imiter et me mettre à

dire, comme vous, des injures pour toutes raisons; personne ne sera lu,

et l’affaire n’en marchera pas mieux.

Il faut pourtant une fin, messieurs; car toutes vos intrigues, vos

cabales, vos criailleries, vos mémoires, vos efforts pour me rendre

odieux aux puissances, aux ministres, au parlement, au public, ne sont

pas le fond de l’affaire. Je vous vois, je vous suis dans vos marches

ténébreuses.

Je sais que vous me donnez partout pour un émissaire des mécontens,

chargé de ridiculiser le système actuel; mais cela ne prendra pas, je

vous en avertis: je sais aussi que c’est le sieur Marin qui a suggéré au

sieur Bertrand de dire que je favorisais la..., qui lui fait prêter à ma

sœur le propos que _mes mémoires serviront de suite à la_... Je sais

même que vous travaillez tous à me faire passer pour l’auteur de

la...[22]. J’indiquerais, si je voulais, le lieu où l’on s’assemble pour

conspirer ma perte, où l’on tient ce sabbat, ce tribunal de haine; je

dirais quel est le président de cette noire assemblée, quel en est

l’orateur, quels en sont les conseillers, quel en serait au besoin le

bourreau...

Allez, messieurs, entassez noirceurs sur noirceurs, dénigrez, calomniez,

déchirez. Tourmenté sous le fouet des Furies, Oreste embrassait la

statue de Minerve, et moi j’embrasse celle de Thémis; il demandait à la

sagesse d’expier ses crimes, et moi à la justice de me venger des

vôtres.

Calmons nos sens; quittons la figure, et débattons froidement, si je

puis, tous les écrits livrés à mon examen.

Pour commencer, remettons sous les yeux de mes juges un tableau succinct

de tout ce que contiennent mes mémoires, et rendons à mes défenses, par

la brièveté d’un résumé, la force que leur étendue a peut-être énervée.

Mais lorsqu’on réfléchira que je suis dénoncé sans être coupable,

décrété sans corps de délit, poursuivi à l’extraordinaire dans un procès

où j’avais droit de me rendre accusateur, on me pardonnera d’avoir

enchaîné par la multiplicité des détails la vérité furtive et toujours

prête à s’égarer dans une affaire aussi chargée d’incidens étrangers.

Dans ces mémoires j’ai dit en substance:

Désolé de ne pouvoir obtenir d’audience de mon rapporteur, j’ai dû au

seul hasard l’intervention du sieur Lejay, que je n’ai jamais vu, pour

arriver à madame Goëzman, que je n’ai jamais vue, et pénétrer enfin

jusqu’à M. Goëzman, que je n’ai fait qu’entrevoir.

Prisonnier et souffrant, deux objets seuls m’intéressaient, la promesse

des audiences et le prix qu’on y attachait; le zèle de mes amis a fait

le reste.

J’ai dit et prouvé qu’il n’y aurait pas eu moins d’absurdité à moi

d’espérer corrompre un rapporteur incorruptible, à travers sept

intermédiaires, qu’il n’y a eu de cruauté à lui de le supposer en me

dénonçant.

J’ai dit et prouvé qu’après avoir sacrifié cent louis pour obtenir une

audience, je n’avais que plus vivement recherché celui à qui je la

demandais: démarches, comme on sait, très-superflues pour qui se fût

flatté d’avoir corrompu le juge en payant sa femme.

J’ai dit et prouvé que quand j’aurais voulu le corrompre, dès qu’il

soutient être resté incorruptible, le mal n’ayant pas eu son effet,

l’intention non prouvée ne serait jamais un délit punissable dans les

tribunaux.

J’ai dit et prouvé que je n’avais eu qu’une seule et unique audience de

M. Goëzman: et je reviendrai encore sur la preuve de ce fait, qui m’est

de nouveau contesté.

J’ai dit et prouvé que madame Goëzman avait reçu cent quinze louis;

qu’elle en avait depuis rendu cent, mais en avait réservé quinze.

J’ai dit et prouvé que M. Goëzman était l’auteur des déclarations de

Lejay; qu’il avait minuté la première et dicté la seconde; enfin qu’il

avait fait un faux, puis une dénonciation calomnieuse au parlement

contre moi.

J’ai dit ensuite, sans le prouver, que mon exposé était en tout conforme

aux dépositions des témoins et interrogatoires des accusés; mais la

preuve est au procès.

Ensuite j’ai prouvé, sans avoir besoin de le dire, que le sieur Marin

avait tenu une conduite peu honnête en toute cette querelle, où il

s’était immiscé sans y être appelé; que le sieur d’Arnaud, vivement

sollicité, avait trop légèrement accordé une lettre à M. Goëzman, dont

il n’avait pas senti les conséquences alors, et qu’il a démentie

depuis.

Que me reste-t-il à faire? bien prouver ce que je n’ai fait qu’avancer;

me taire sur ce que je crois avoir bien prouvé; surtout répliquer en

bref à une foule de mémoires dont aucun ne répond aux miens.

Je commencerai par le vôtre, madame, dont j’aurai bientôt fait

l’analyse. Si j’en retranche les injures, les mots _atroce_, _infâme_,

_misérable_, _monstre_, _horrible_, etc., etc., etc., je l’aurai déjà

resserré d’une bonne douzaine de pages. En faisant évanouir par une

seule remarque cette fameuse liste de votre portière, et ces preuves

victorieuses qu’elle fournit contre moi, j’en aurai gagné au moins

encore une vingtaine d’autres; cinq ou six à passer pour l’honnête

éclaircissement des honnêtes motifs de l’honnête rapport que M. Goëzman

a fait au parlement de mon procès contre M. de la Blache, absolument

étranger à votre défense; sept ou huit autres pour votre naissance,

votre éducation, vos mœurs, et la notice de toutes les places qu’a

manquées M. Goëzman, de toutes les recommandations qui n’ont pas pu

avoir de succès pour lui; les baptêmes, les billets d’enterrement de sa

famille, les ouï-dire sur sa noblesse, etc.; neuf ou dix encore pour les

pièces justificatives, qui ne sont justificatives que de faits inutiles

à la question, ou même absolument contraires aux choses qu’il entend

prouver, etc.

Alors il nous restera quelques pages au plus sur l’affaire, et qui, loin

de résoudre mes pressantes objections, ne mériteraient pas plus de

réponse que le reste, si elles ne contenaient pas deux ou trois graves

imputations que je ne puis feindre d’oublier sans me déshonorer

entièrement, quoique la plus grave de toutes soit même étrangère à ce

procès.

Mais peut-être aussi n’est-ce pas là le grand, le véritable mémoire que

vous promettiez? Quelques gens ont pensé que M. Goëzman en ferait un

autre, où vous et lui seriez plus sérieusement défendus; car c’est se

moquer! mais que ne voulant pas perdre l’honneur que celui-ci devait

vous faire à tous deux, vous le donniez toujours en attendant, pour

tenir le public en haleine, et de peur qu’il n’en chômât, quoiqu’on

puisse le regarder, d’après mon supplément, comme un almanach de l’an

passé.

Vous entamez ce chef-d’œuvre par me reprocher l’état de mes ancêtres.

Hélas! madame, il est trop vrai que le dernier de tous réunissait à

plusieurs branches de commerce une assez grande célébrité dans l’art de

l’horlogerie. Forcé de passer condamnation sur cet article, j’avoue avec

douleur que rien ne peut me laver du juste reproche que vous me faites

d’être le fils de mon père.... Mais je m’arrête; car je le sens

derrière moi qui regarde ce que j’écris, et rit en m’embrassant.

O vous, qui me reprochez mon père, vous n’avez pas l’idée de son

généreux cœur: en vérité, horlogerie à part, je n’en vois aucun contre

qui je voulusse le troquer. Mais je connais trop bien le prix du temps,

qu’il m’apprit à mesurer, pour le perdre à relever de pareilles

fadaises. Tout le monde aussi ne peut pas dire comme M. Goëzman:

_Je suis fils d’un bailli, oui._

_Je ne suis pas Caron, non._

Cependant, avant de prendre un dernier parti sur cet objet, je me

réserve de consulter, pour savoir si je ne dois pas m’offenser de vous

voir ainsi fouiller dans les archives de ma famille, et me rappeler à

mon antique origine, qu’on avait presque oubliée. Savez-vous bien,

madame, que je prouve déjà près de vingt ans de noblesse; que cette

noblesse est bien à moi, en bon parchemin, scellé du grand sceau de cire

jaune; qu’elle n’est pas, comme celle de beaucoup de gens, incertaine et

sur parole, et que personne n’oserait me la disputer, car j’en ai la

quittance?

Quant à l’arrêt du parlement, rendu sur l’avis de M. Goëzman, madame,

usant des voies de droit ouvertes à tout citoyen, je m’étais pourvu au

conseil du roi; et mon profond respect pour la cour me tenait dans un

silence modeste sur le juste espoir que j’avais de faire adopter au

conseil les moyens de cassation que cet arrêt semblait offrir. Mais il

suffit que vous nous ayez enfin donné les véritables motifs de l’avis de

M. Goëzman, pour que tous les jurisconsultes soient actuellement

persuadés, comme moi, que le conseil me rétablira bientôt dans tous mes

droits. Mon seul regret alors sera de n’être pas renvoyé en révision de

cause devant ces mêmes juges que M. Goëzman induisit en erreur; car s’il

faut l’avouer ingénument, mes frayeurs, dans cette affaire, n’ont jamais

tombé que sur le rapporteur; avec tout autre, je crois fermement que

j’aurais gagné ma cause d’emblée.

On sait bien qu’au rapport des procès un peu chargés d’incidens, tous

les juges ne peuvent pas apporter le même degré d’attention; que tous ne

sont pas également frappés de la liaison des faits justificatifs,

surtout quand elle est coupée sans cesse par le plaidoyer d’un

rapporteur fort de poitrine, et préoccupé de tête: de sorte qu’avec

toute l’intégrité et les lumières possibles, lorsqu’un rapporteur, à la

voix de Stentor, soutient opiniâtrément son avis, il peut arriver que

les juges, fatigués d’une trop longue contention d’esprit, s’accordent

moins qu’ils ne lui cèdent, et que la pluralité des suffrages se forme

plus alors de l’ennui de disputer que d’une véritable conviction de la

bonté de l’avis qui prévaut sur tous les autres.

Voilà, madame, ce que j’avais à vous dire sur l’affectation très-cruelle

avec laquelle M. Goëzman étale en public les prétendus motifs de

l’arrêt, qui ne sont avoués par aucun de ses confrères. Selon lui, le

parlement renversant tous les principes exprès pour me nuire, au lieu

d’ordonner de faire le procès à la pièce, et de dire ensuite, s’il y

avait eu lieu, l’acte qu’on nous présente est reconnu faux, donc l’homme

doit perdre son procès, aurait ainsi raisonné: le comte de la Blache et

M. Goëzman d’après lui, nous répètent sans cesse que l’homme est

suspect; sans autre examen, il n’y a pas d’inconvénient de décider que

l’acte dont il demande l’exécution est faux.

Et c’est, monsieur, sous le manteau de madame que vous vous enveloppez

pour nous apprendre de si belles choses! Digne défenseur du comte de la

Blache, qui se rend à son tour le vôtre! Je ne suis pas si grand

jurisconsulte que vous; mais je répondrai au plus faux, au plus odieux

des argumens, par une pièce qui ne vous était pas destinée, et que je

brochai rapidement à Fontainebleau, la veille de l’admission de ma

requête, pour joindre une courte instruction sur le fond du procès aux

lumières que le rapporteur allait répandre sur le défaut de formes de

l’arrêt. Voici ce que j’osai présenter, en peu de mots, au conseil du

roi.

Deux questions embrassent entièrement le fond de l’affaire.

PREMIÈRE QUESTION.

_L’acte du premier avril 1770 est-il un arrêté de compte, une

transaction ou un simple acte préparatoire?_

SECONDE QUESTION.

_L’arrêté de compte est-il faux ou véritable?_

RÉPONSE.

L’acte du premier avril est un arrêté de compte.

Il est intitulé: _Compte définitif entre M. Duverney et de

Beaumarchais_.

Il est fait double entre les parties.

Il renferme un examen, une remise et une reconnaissance de la remise des

pièces justificatives de cet arrêté.

Il porte une discussion exacte de l’actif et du passif de chacun, et

finit par constater irrévocablement l’état réciproque des parties, en en

fixant la balance par un résultat.

Si l’acte n’eût pas été un arrêté définitif, il ne contiendrait pas une

transaction; car la transaction même ne porte que sur un des articles

fixés par l’arrêté de compte.

Aux yeux de la loi, c’est la disposition la plus générale d’un acte qui

en détermine l’essence. L’arrêté de compte est général, et la

transaction seulement partielle. Donc cet acte est un arrêté de compte;

donc c’est sous ce point de vue qu’on a dû le juger; donc la déclaration

de 1733 n’y est nullement applicable; donc l’arrêt qui l’a déclaré nul,

sans qu’il eût besoin de lettres de rescision, doit être réformé.

D’après ce qui vient d’être dit, la seconde question: _l’arrêté de

compte est-il faux ou véritable?_ n’est plus, dans l’espèce présente,

qu’un tissu d’absurdités, dont voici le tableau.

Si l’arrêté n’est pas de M. Duverney, à propos de quoi présentiez-vous

au parlement à juger si cet acte est un arrêté, une transaction, un

compte définitif, ou seulement un acte préparatoire? Pourquoi

demandiez-vous un entérinement de lettres de rescision? Il fallait

contre un acte faux vous pourvoir par la voie de l’inscription de faux.

Je vous ai provoqué de toutes les manières; vous vous en êtes bien

gardé.

Et si l’arrêté est de M. Duverney, nous voilà rentrés dans la première

question, laquelle exclut absolument la seconde.

Or, il s’agit ici de l’arrêt du parlement; la cour n’a pas pu regarder

l’acte comme faux, puisqu’on lui présentait à juger la proposition

précisément contraire; c’est à savoir _si un arrêté de compte définitif

entre majeurs doit être exécuté_?

Donc le parlement n’a pas pu le rejeter en entier, ni l’annuler, sans

qu’il fût besoin de lettres de rescision: donc l’arrêt doit être

réformé.

Mon adversaire, tournant sans cesse dans le cercle le plus vicieux,

cumulait à la fois les lettres de rescision, la voie de nullité, et le

débat des différens articles du compte.

Sur le premier article, il disait: La remise de 160,000 liv. de billets,

exprimée dans l’arrêté, n’est qu’une illusion. Il jugeait donc _faux_

l’acte par lequel M. Duverney reconnaissait les avoir reçus de moi.

Sur le quatrième article, il disait: Il y a ici un double emploi de

20,000 liv. Cette somme n’est pas entrée dans l’actif de M. Duverney,

porté à 139,000 liv. Il reconnaissait donc _véritable_ l’acte où il

relevait une erreur prétendue; car il n’y a pas de double emploi où il

n’y a pas d’acte.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 8 / 16 段