médecins; Péan, son accoucheur; Goursault, son chirurgien et son ami;
Becqueret, un des plus honnêtes pharmaciens, qui par zèle ne la quittait
ni jour ni nuit; tous mes parens et la foule d’amis qui venaient
habituellement dans ma maison, qui l’ont tous vue s’avancer lentement à
la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d’une
année de souffrance également douloureuse à l’un et à l’autre.
Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de
tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.
Interrogez Mᵉˢ Momet, le Pot-d’Auteuil, Rouen, notaires; Chevalier,
procureur; gens de lois, gens d’affaires et conciliateurs, qui tous
m’ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à
la simple équité.
Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes
calomnies, gens honnêtes! interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que
je conservasse avec soin mes femmes, si l’amour d’une plus grande
aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh! comment
celui-là serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son
bonheur constant d’être le nourricier de son respectable père, et
s’honore d’être le bienfaiteur et l’appui de tous ses collatéraux?
Et vous qui m’avez connu, vous qui m’avez suivi sans cesse! ô mes amis!
dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment
gai; aimant avec une égale passion l’étude et le plaisir; enclin à la
raillerie, mais sans amertume; et l’accueillant dans autrui contre soi
quand elle est assaisonnée; soutenant peut-être avec trop d’ardeur son
opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie
tous les gens qu’il reconnaît supérieurs; confiant sur ses intérêts
jusqu’à la négligence; actif quand il est aiguillonné, paresseux et
stagnant après l’orage; insouciant dans le bonheur; mais poussant la
constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses
plus familiers amis.
Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de
considération, qu’il me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un,
qu’il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt à lui faire
justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon
caractère, que celui que j’ai pu offenser, sans le vouloir, dise de moi
que je suis un homme malhonnête, j’y consens; mais qu’il ne dise pas que
je suis un malhonnête homme: car je jure que je le prendrai à partie, si
je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à
prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.
Comment donc arrive-t-il qu’avec une vie et des intentions toujours
honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré? qu’un homme
gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers,
se trouve en butte à mille traits envenimés? C’est le problème de ma
vie; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes
protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis qui me
poursuivent encore, et cela est dans l’ordre; que quelques essais
dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir
d’aliment à la curiosité publique, et c’est souvent un mal; que mon
profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchans, qui ne
veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence, en effet ils ne le
sont pas; qu’une vaine réputation de très-petits talens a peut-être
offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester
les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma
fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je
croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être
libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout
ce qu’il vous plaira, messieurs; mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que
j’étais un ogre? Et quand je me serais enrubanné de la tête aux pieds;
quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble,
faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire? Eh! mes chers
ennemis, vous entendez mal votre affaire; passez-moi ce léger avis: si
vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu’on puisse vous
croire.
Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés
poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat
lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, et l’appuyer sur des
déclarations comme celles que je viens d’examiner, et sur une
dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.
Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite
en général fort extraordinaire dans un magistrat: pour ses motifs, ils
m’échappent absolument.--Donnez-moi la main, je vais vous y conduire,
nous sommes sur la voie; car en matière criminelle c’est par les faits
qu’on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions
qu’il est permis d’aggraver les faits. Ainsi l’on raisonnerait fort mal,
et l’on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant, comme
mon adversaire: «Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause,
il a donné de l’argent à la femme de son juge; donc il a voulu le
corrompre.»
Nous tâcherons d’être plus conséquens. Il est bien prouvé, dirai-je, que
voilà deux déclarations extorquées à Lejay, par M. Goëzman, dont l’une
est fausse, l’autre insidieuse, et toutes deux fabriquées en
connaissance de cause: quel en est le principe? Le voici.
M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m’avait ouvert son
cabinet; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos
fâcheux pour lui qui couraient le monde. Si je l’étais ou non, ce n’est
pas ce que j’examine ici: mais comme il le croyait, il a voulu s’en
venger cruellement: pour s’en venger, il fallait commencer par s’en
plaindre: pour avoir ce droit, il fallait pouvoir les donner pour
calomnieux: pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j’eusse
fait un sacrifice d’argent: pour m’y amener, il fallait m’effrayer par
une plainte en corruption de juge: pour la former, il fallait me
dénoncer au parlement: pour me dénoncer, il importait d’avoir une
déclaration qui m’inculpât; enfin, pour l’obtenir, il était nécessaire
de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et
Lejay sur celles de ses déclarations: c’est ce qu’on a fait; et nous
voilà, vous et moi, parvenus au point d’où l’on est parti pour me
dénoncer au parlement comme _corrupteur de juge et calomniateur_.
Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est
celui-ci. S’il nie d’avoir donné de l’argent, on lui dira: vous avez
donc calomnié en répandant qu’on l’a reçu? S’il avoue les sacrifices:
vous avez donc voulu corrompre en les faisant? Ainsi enveloppé d’un
double filet, il ne pourra s’échapper de la corruption qu’en tombant
dans la calomnie, et réciproquement; et nous le tenons; et nous le
ferons punir.
Et puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfans, de ce que je
ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement, et de ce que
j’ai l’audace d’en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier
l’argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin
le plus court, celui de la vérité.
Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences, on
les mettait à prix chez vous. J’ai ouvert ma bourse; on a tendu les
mains. Les audiences ont manqué; l’argent a été rendu. Quinze louis sont
restés égarés; on s’est chamaillé; cela s’est su, parce qu’il n’y a
point de mouvement sans un peu de bruit; on en a ri, parce que la perte
de mon procès n’intéressait personne; et là-dessus vous avez fait tout
ce que je viens de prouver que vous avez fait.
Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire
juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux,
turbulent, à qui l’autorité devrait interdire, sinon le feu et
l’eau..... du moins l’encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous
faisons, vous et moi, des reproches bien contraires, à la vérité dans
des cas très-différens. L’exemple que je vous donne ici, je l’aurais
reçu de vous avec reconnaissance; et quand vous fûtes mon rapporteur, si
vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d’éplucher votre
conduite, je n’aurais pas perdu cinquante mille écus _d’après votre
avis_, et vous ne seriez pas aujourd’hui dans l’embarras de me répondre.
Que faire donc? M’arrêter parce que j’ai raison? ceci n’est pas une
affaire d’autorité; supprimer mon mémoire, parce qu’il est conséquent?
il faudrait toujours en venir à discuter ce qu’il contient, puisque nous
sommes en justice réglée; et comme dit un grave auteur: _Brûler n’est
pas répondre_; quoi donc? recourir à l’autorité pour me réduire au
silence? Allez, monsieur; je suis trop votre ennemi pour ne pas vous
conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué, j’aurais le
plaisir d’entendre dire de vous à tous les honnêtes gens: _Il a trouvé
l’adversaire meilleur à écarter qu’à combattre, et ses objections plus
faciles à étouffer qu’à résoudre_.
En attendant, passons à l’examen de votre dénonciation contre moi.
Je ne donnerai la pièce qu’en substance, parce que je n’ai pu que la
parcourir, rapidement encore, pendant que le greffier écrivait mes dires
sur vos déclarations attachées à la même liasse, que j’avais l’air
d’examiner uniquement.
Mais le sens m’en a trop frappé pour que je craigne de l’altérer en la
rapportant. La voici.
DÉNONCIATION
DE M. GOEZMAN AU PARLEMENT.
Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi.... Je
me vois forcé de dénoncer à la cour une de ces voies de séduction
que la mauvaise foi des plaideurs met en usage pour corrompre les
juges ou ceux qui les entourent, etc.
Ayant appris que le sieur Caron de Beaumarchais répandait des
bruits calomnieux sur mon compte, et voulant m’en éclaircir par
moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, que ledit Caron,
après avoir essayé de la séduire par une offre de présens
considérables, pour _parvenir à gagner mon suffrage_ dans le procès
dont j’étais rapporteur, et qu’il a perdu _d’après mon avis_, a
empoisonné dans le public le mépris et l’indignation avec lesquels
ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J’ai fait venir ensuite
l’agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces
présens, et qui, peut-être moins armé contre la séduction de ma
femme, a tout déclaré devant moi et devant d’autres personnes
respectables, etc., etc.
Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières
vertus des magistrats, _je ne me rends point l’accusateur_ du sieur
de Beaumarchais, pour qu’on ne me taxe pas d’avoir fait cette
dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment: mais si la
cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de _corrompre_
un de ses membres _pour gagner son suffrage_, et l’eût ensuite
_calomnié_, elle serait la maîtresse, etc., etc.
_Signé_ GOEZMAN.
Ainsi donc vous ne m’accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à
la cour, comme _corrupteur_ et _calomniateur_: c’était bien le moins que
pût faire un homme généreux comme vous l’êtes, mais aussi grièvement
offensé.
En vous rendant grâces de cet excès d’honnêteté, je vais procéder avec
vous d’une façon plus noble encore; car je ne vous dénoncerai ni ne vous
accuserai; et cependant vous allez voir s’il y a lieu à l’un et à
l’autre.
Quoi! monsieur, _j’ai voulu vous corrompre!_
Est-ce bien sérieusement que vous l’avez dit? Eh mais! l’intervalle de
sept personnes entre vous et moi que j’ai établi dans mon premier
mémoire, et le raisonnement qui le suit, ne vous ont donc pas convaincu
que je n’ai pu ni dû, d’aussi loin, former l’absurde projet de vous
corrompre?
_J’ai voulu gagner votre suffrage! moi!_
Ceci vaut la peine d’être examiné. Lorsque vous avez voulu savoir si
j’avais cherché à vous corrompre ou non, qui avez-vous _interrogé_?
madame Goëzman. _Voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en
interrogeant ma femme, etc._.. C’est donc uniquement sur la foi de
madame Goëzman que vous m’avez dénoncé _pour avoir voulu gagner votre
suffrage_? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez
dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu ce jour-là, de
prédilection, l’esprit aussi net que le corps, la tête aussi libre que
la démarche, a fait écrire cette phrase remarquable: «Je déclare que
Lejay ne m’a pas présenté d’argent pour gagner les suffrages de mon
mari, qu’on sait bien être incorruptible; mais qu’il <small>SOLLICITAIT</small>
seulement <small>DES AUDIENCES</small> pour le sieur de Beaumarchais.»
Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans
la dénonciation? Si elle avait sa tête à elle en disant au greffier _que
Lejay ne sollicitait que des audiences_, elle ne l’avait donc pas en
vous assurant _qu’il cherchait à vous corrompre_ en mon nom par son
canal? Mais vous êtes le mari de cette dame: eh! qui doit savoir aussi
bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles? Dans
l’hypothèse raisonnable d’un ménage aussi bien uni que le vôtre, un mari
peut-il s’y tromper? Que n’attendiez-vous quelques jours pour minuter
cette fatale dénonciation? Vous n’auriez pas compromis votre équité
devant la cour. Il est dur aujourd’hui de ne pouvoir vous sauver de la
mauvaise foi qu’en avouant une imprudence également impardonnable à
l’époux et au magistrat!
Vous dites qu’_elle a rejeté l’or avec indignation et mépris_?
Il ne vous souvient donc plus qu’il est prouvé au procès que, loin
d’avoir montré mépris ni indignation pour les rouleaux, elle est
convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit?
Cette dénonciation-là ne brille pas par l’exactitude; et cependant c’est
d’après elle que je suis décrété!
_Et Lejay vous a_, dites-vous, _certifié les mêmes choses que madame
Goëzman_?
Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant, nous avons assez
bien établi, ce me semble, que vous aviez instigué ce malheureux à
publier, à son escient et au vôtre, une horrible fausseté verbalement et
par écrit! Cependant vous êtes libre, et je suis décrété!
Ensuite _vous prétendez que je vous ai calomnié_?
Quand j’aurais dit à tout le monde ce qui s’était passé entre madame
Goëzman et Lejay, n’est-il pas prouvé maintenant que je n’aurais
calomnié personne? Mais lorsque vous m’avez dénoncé, vous ne pouviez
savoir si j’en avais parlé, puisque, aujourd’hui que l’instruction est
finie, _ce fait n’a pas même été articulé une seule fois au procès_;
ainsi, soit que j’en eusse parlé ou non, en me dénonçant comme
calomniateur, il est bien prouvé que _c’est vous qui m’avez calomnié_!
Oh! la misérable dénonciation!
Enfin, avec une ostentation de générosité qui n’en impose à personne,
vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon
accusateur, lorsque sur-le-champ vous m’accusez devant elle, en disant:
«Mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de
corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, elle serait
maîtresse, etc., etc.» Pour le corrompre! pour gagner son suffrage!
cette phrase a bien de l’attrait pour vous! je croyais vous en avoir
dégoûté. Mais qu’est-ce que je dis? votre dénonciation était faite avant
la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que, si elle
était à faire aujourd’hui, vous vous en abstiendriez: vous rougiriez au
moins d’y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon
des offenses, vous qui pour perdre un homme innocent osez lui supposer
des crimes! Avant d’être généreux, monsieur, il faut être juste.
Eh! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d’être
juste soi même (disait Cicéron, plaidant contre Verrès devant le peuple
romain)? Si vous ne réprimez pas de pareils abus, sénateurs, le puissant
ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme
s’ils étaient au-dessous, il n’y aurait plus de loi pour personne. On
verrait le pouvoir substitué au droit, l’arbitraire à la règle, ou si
l’on retenait encore un vain simulacre de justice, ce serait pour en
abuser plus sûrement à la faveur des formes. Les procès se termineraient
encore; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre, né de la
corruption, l’engendrant bientôt à son tour, on verrait l’avidité
pressurer la crainte, et l’argent tenir lieu de tous moyens; on verrait
les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées
au poids de son or: on ne compterait plus les voix, mais les
sesterces[21]: le péculat effronté siégerait sans pudeur; et la frayeur
de perdre, ou l’espoir de dépouiller, y soumettant également les bons et
les méchans, on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption
universelle, et l’état serait dissous.
Le sénat entendit l’orateur. Il condamna Verrès; et tout le peuple
applaudit. Mais Verrès n’attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma
cause? un défenseur plus éloquent: elle est juste, et semblable à celle
des Siciliens. Le parlement écoute mon plaidoyer, et les Français ont
des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.
Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verrès, vous et moi, nous
convenons tous qu’il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin,
monsieur, la conduite que Lejay, dans ses interrogatoires, assure que
vous avez tenue envers lui, depuis qu’il vous a fait ces deux
monstrueuses déclarations? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa
naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas! c’est elle qui a
touché le parlement. Aussi éclairés qu’équitables, les juges ont
reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans
ses réponses, qu’elles étaient dépouillées d’artifice, et ils l’ont
remis en liberté.
Lejay, interrogé s’il n’a pas été, depuis la seconde déclaration, chez
M. Goëzman, a répondu «que ce magistrat l’a envoyé chercher une
troisième fois; que le lendemain matin il rencontra le magistrat au coin
de la rue de l’Étoile, à pied, venant au Palais suivi d’un seul
domestique, et qu’il lui dit: «Monsieur, je venais à vos ordres;» qu’à
cela M. Goëzman, toujours marchant, répondit d’un ton amical: «Mon cher
monsieur Lejay, je vous ai envoyé chercher pour vous dire que vous soyez
sans inquiétude: _j’ai arrangé les choses_ de manière que vous ne serez
_entendu_ au procès que _comme témoin_, et non _comme accusé_;» que lui
accusé répliqua: «Monsieur, je vous suis obligé; mais je venais aussi
pour vous dire la vérité comme elle est. La vérité est que je n’ai
consenti à mentir dans les deux déclarations que pressé par les vives
sollicitations de madame, en l’assurant bien que si on me faisait aller
en justice je ne soutiendrais jamais le mensonge qu’on me faisait faire;
et qu’elle m’a toujours répondu: N’ayez pas peur; ce que nous exigeons
de vous n’est que pour faire taire cette canaille sur les quinze louis;
cela n’ira pas plus loin: et vous savez bien, monsieur, que quand M. le
premier président m’en a parlé l’autre jour devant vous, j’étais tout
tremblant, à cause de votre présence qui m’empêchait de lui dire la
vérité;» et qu’alors il remit devant les yeux de M. Goëzman les choses
telles qu’elles s’étaient passées, sur les cent louis, la montre et les
quinze louis, et telles qu’il nous les a dites dans le présent
interrogatoire: que M. Goëzman l’écoutait impatiemment, et finit par lui
dire: «J’en suis fâché pour vous, mais _il n’est plus temps_:» (il n’est
plus temps!) «vous avez fait deux déclarations, et _ma femme vous en
soutiendra le contenu jusqu’à la fin_: si vous variez, _ce sera tant pis
pour vous_.»
«Qu’en ce moment, étant arrivés au Pont-Rouge, M. Goëzman lui dit: «M.
Lejay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble:
quittez-moi ici;» et qu’ils se quittèrent. Et le bon Lejay ajoute: «Nous
parlions si haut, que le domestique a dû tout entendre; il dira bien si
je dis vrai ou non.» Comme ce seul trait peint un homme naïf! il prend à
témoin le valet de M. Goëzman! O bon Lejay!
Ceci me rappelle qu’à sa confrontation avec madame Goëzman, ne trouvant
plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées
de la dame sur les quinze louis, il lui dit avec la chaleur ingénue d’un
écolier: Si vous ne voulez pas convenir, madame, que vous avez les
quinze louis, «je suis donc un fripon, moi qui vous les ai remis?» Mais
quoiqu’il répétât cette phrase trois ou quatre fois, jamais madame
Goëzman n’eut le courage de lui répondre autre chose, sinon: «Je ne dis
pas que vous soyez un fripon; mais vous êtes une grosse bête, une
franche tête a perruque:» et grâces à l’équité de M. de Chazal, ce trait
important fut couché par écrit. Plus outré encore, il lui disait un
moment après, et toujours sur ces quinze louis: «Eh bien! madame,
prenons-nous à bras-le-corps et jetons-nous par la fenêtre, on verra
bien en bas qui de nous deux était le menteur: ou la main dans le feu,
madame, comme il vous plaira; choisissez.» Je ne sais si cela fut écrit;
il serait malheureux qu’on y eût manqué. En tout cas, je ne doute point
que M. de Chazal, commissaire-rapporteur, qui était présent, ainsi que
le greffier, ne rendent compte à la cour de l’effet qu’ont dû produire
sur lui ces circonstances, qui me paraissent à moi de la plus grande
force pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame
Goëzman n’acceptait rien, parce qu’en effet rien n’était acceptable.
Mais que le refus ici est loin d’ôter le prix à ces provocations naïves
et fougueuses!
Après avoir parlé des naïvetés du sieur Lejay, faut-il en taire une
excellente de madame Goëzman, que le rapporteur eut aussi l’équité de
faire écrire? Lejay, reprochant à la dame qu’elle était cause de tout le
mal, lui disait: «Cela ne fût pas arrivé, madame, si vous eussiez voulu
croire M. de Sartines, lorsque vous lui montrâtes devant moi la première
déclaration, et qu’en la parcourant légèrement il vous dit: A votre
place, madame, je laisserais tout cela; ce sont de mauvais propos, qui,
n’ayant pas de fondement, tomberont d’eux-mêmes.» Madame Goëzman,
entraînée par la chaleur de Lejay, répondit sans y songer: «Et vous!
bête que vous êtes! si vous aviez soutenu que cela n’était pas vrai,
comme je vous l’avais dit, nous ne serions pas ici.» Ce trait ne fut pas
plus tôt échappé, qu’elle fit tous ses efforts pour empêcher au moins
qu’on ne l’écrivît; mais Lejay le demanda avec tant d’instances, que
celles de madame Goëzman furent inutiles, et tout fut écrit exactement.
En général, la plus scrupuleuse exactitude a présidé à l’instruction de
ce procès bizarre: ce faible hommage que je rends à l’intégrité des
rapporteurs est d’autant moins équivoque de ma part, qu’on ne me
soupçonnera pas de le prodiguer légèrement et sans choix.
Finissons: la sueur me découle du front, et je suis essoufflé d’avoir
parcouru d’un trait une carrière aussi fatigante. Attaqué dans la nuit,
usant du droit d’une défense légitime, je viens de m’élancer sur celui
qui me frappait, le saisir au collet, m’y cramponner, l’entraîner malgré
sa résistance au plus prochain fanal, et ne l’abandonner au bras qui
veille à la sûreté commune, qu’après l’avoir bien reconnu et fait
connaître aux autres. Arrêtons-nous donc, et posons la plume en
attendant qu’on nous réponde. Bien remonté pour souffrir, et prêt à
recommencer, je ne dirai pas comme M. Goëzman: _Il n est plus temps_. Il
sera toujours temps pour moi.
_Il n’est plus temps!_ cette horrible phrase a ranimé mes forces. IL
N’EST PLUS TEMPS! Quoi! monsieur, il arrive un moment où _il n’est plus
temps_ de dire la vérité! un homme a signé par faiblesse pour vous une
fausse déclaration qui peut perdre à jamais plusieurs honnêtes gens; et
parce que son repentir nuirait à vos ressentimens, _il n’est plus temps_
d’en montrer! Voilà de ces idées qui font bouillir ma cervelle et me
soulèvent le crâne. _Il n’est plus temps!_ Et vous êtes magistrat! Où
sommes-nous donc, grand Dieu! Oui, je le dis, et cela est juste; il
faudrait pendre Lejay s’il eût été capable d’inventer à son
interrogatoire, _il n’est plus temps_. Mais puisque ces terribles mots
ont frappé plusieurs fois l’oreille des juges, et que Lejay, loin de
descendre au cachot, a été remis en liberté le même jour, on a donc
senti qu’il ne les avait pas inventés.--On a fait plus, on a réglé
l’affaire à l’extraordinaire.--Je vous entends, et j’en rends grâces au
parlement. Mais voilà, sans mentir, de terribles phrases attribuées à M.
Goëzman.