4º. Observez que M. Goëzman, en relisant depuis la phrase où il avait

fait ainsi parler Lejay dans la déclaration: «Cette dame a rejeté

hautement et avec indignation ma proposition, en me disant que non

seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à

lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en

apprenait quelque chose;» observez, dis-je, que M. Goëzman s’est aperçu

qu’il n’avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de l’argent était

propre à _lui_ attirer sa disgrâce s’il l’apprenait, parce que c’était

se faire son procès à soi-même.

Comment changer cela? sa minute était chez Lejay; il n’avait en main que

la copie de ce libraire: il voulait la déposer tout à l’heure au

parlement. Mais rien n’embarrasse une bonne tête; et voici comment il a

usé sans façon des droits d’un auteur sur son propre ouvrage.

Il a tout uniment rayé le mot _lui_, et a fait précéder le mot _attirer_

par la lettre _m_, intercalée de sa main; de sorte que, par cet innocent

artifice, le sens de la phrase, qui présentait d’abord madame Goëzman

comme exposée au ressentiment de son mari pour avoir refusé de l’argent,

fait porter le ressentiment aujourd’hui sur Lejay pour avoir osé

l’offrir.

Voici le sens, suivant la première leçon: «Madame Goëzman m’a dit que

mes propositions rejetées étaient propres à _lui_ attirer la disgrâce de

son mari, s’il en apprenait quelque chose, etc.» Et voilà le sens

suivant la seconde: «Madame Goëzman m’a dit que mes propositions

rejetées étaient propres à _m_’attirer les disgrâces de son mari, s’il

en apprenait quelque chose.» Ce qui est bien différent.

Or, si la copie de la main de Lejay eût été la vraie minute de la

déclaration, on sent qu’un criminaliste éclairé comme M. Goëzman

n’aurait jamais voulu commettre le faux d’y changer le sens en effaçant

un mot et y substituant une lettre de sa main.

Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu’il s’est donnée sur une

déclaration à laquelle il dit n’avoir aucune part, nous lui opposerons

une réponse à deux tranchans que nous le supplions de vouloir bien

examiner avant de nous blâmer de l’avoir écrite: c’est que l’addition

de la lettre _m_, substituée au mot _lui_, est faite avec si peu de

précaution, que Lejay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous

avons tous facilement reconnu cette correction d’auteur, lorsque j’ai

fait l’examen de la pièce en leur présence aux confrontations.

Dira-t-il que, s’étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le

jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d’être écrite?

Voici le second tranchant de ma réponse: s’il eût fait ce changement à

la copie de Lejay tout de suite et en sa présence, il n’eût pas manqué

de le faire de même à la minute que Lejay emportait pour que son commis

en tirât copie; mais dans cette copie, aussi authentique que celle

déposée par M. Goëzman, puisque c’est madame qui la dépose, la méprise

est restée tout entière: on y lit la phrase écrite ainsi suivant la

première leçon: _Madame Goëzman m’a dit que ma proposition rejetée était

de nature à_ LUI _attirer la disgrâce de son mari_, etc. Cette

correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies,

prouve que celle de Lejay est demeurée au magistrat, pendant que la

copie du commis se faisait chez Lejay sur la minute non corrigée de M.

Goëzman; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j’ai données

qu’il existait une minute de la main du magistrat.

Et mes remarques sur cette correction d’auteur s’appliquent également à

toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à

Lejay par madame Goëzman, et celle de la main de M. Goëzman copiée par

le commis de Lejay.

C’est ainsi qu’en les confrontant on voit (dans celle de Lejay) _une

montre_ <small>GARNIE</small> _en diamans_, (dans celle du commis) _une montre à

diamans_; (dans celle de Lejay) _les plus fâcheuses disgrâces de la part

de son mari, s’il en apprenait quelque chose, j’ai gardé la montre_,

etc., ce qui présente un sens fort niais; (dans celle du commis) _les

plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait

quelque chose_. EN CONSÉQUENCE, _j’ai gardé la montre_, etc.; _en

conséquence_ est une liaison très-nécessaire entre les deux phrases:

(dans celle de Lejay) _le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente

comme si négligé, ou tri ses intérêts_; ce qui n’a nul sens, mais à quoi

M. Goëzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en

interligne au-dessus des mots _si_ et _négligé_ le mot _j’eus_, et en

chargeant le mot _tri_, dont il a fait à peu près _trahi_; et la phrase

marche ainsi corrigée, _le sieur de B. m’a écrit une lettre

impertinente, comme si j’eus négligé ou trahi ses intérêts_, etc., ce

qui devient au moins intelligible; _j’eusse négligé_ eût été plus

correct; mais enfin on l’a corrigé comme cela: (la copie du commis

porte) _le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si_

J’AVAIS _négligé ou trahi ses intérêts_, etc. Le mot _j’eus_, interligné

par M. Goëzman, complète la preuve que ce magistrat n’a corrigé la copie

de Lejay que pendant l’absence de sa propre minute; au lieu d’écrire

_j’eus_, il n’aurait pas manqué d’écrire _j’avais_, comme le porte la

copie du commis fidèlement transcrite sur sa minute: (Lejay) _soutenant

tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux_, etc. (le commis)

_soutenant_ <small>QUE</small> _tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux_, etc.

Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux

déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un

mot interligné, et un mot chargé dans celle de Lejay par une main

étrangère; et c’est sur une pareille pièce mendiée, sollicitée,

suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce

magistrat, qu’il établit une dénonciation en corruption de juge et en

calomnie contre un homme innocent!

Quelle étrange opinion aviez-vous donc de votre pouvoir, monsieur, si

vous avez pensé qu’il vous suffît, pour me faire condamner au parlement,

de m’y dénoncer sur la foi d’un tel titre? Avez-vous présumé que ce

tribunal m’empêcherait d’opposer à la fausseté de votre attaque la

vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens?

Détrompez-vous, monsieur; la vivacité de ses recherches prouve

l’austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos

ressentimens. C’est à vous de vous justifier, homme cruel! qui, après

avoir opiné si durement à ce qu’on m’enlevât ma fortune, m’avez ensuite

injurieusement dénoncé: car je vous préviens que cet argument ne

convaincra personne: je suis conseiller au parlement; donc j’ai raison.

Mais n’anticipons rien: avant de parler de la dénonciation de M.

Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la

première à examiner.

J’écarte en vain une foule de moyens pour me renfermer dans les

principaux; leur abondance m’accable. O monsieur Goëzman! que de mal

vous me donnez! Mais je veux m’en venger en vous démasquant si bien aux

yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos

attaques. Avançons.

Lejay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu’environ dix

jours après sa première déclaration, M. Goëzman l’a encore envoyé

chercher, et lui a dit uniquement: «N’est-il pas vrai, monsieur Lejay,

que vous avez rendu la montre et l’argent devant témoins, et qu’on

n’avait rien soustrait des deux rouleaux?»--Cela est vrai,

monsieur.--«Ecrivez donc au dos de votre première déclaration ce que je

vais vous dicter;» et il assure que le magistrat lui dicta, sans en

faire de minute, la déclaration suivante.

SECONDE DÉCLARATION

ATTRIBUÉE A LEJAY.

«Je déclare, en outre, que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont

accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point

du tout. Je déclare que j’ai rendu la montre et les rouleaux devant

(telles et telles personnes, etc., qu’il nomme). Et si Beaumarchais

osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des

secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur

et un calomniateur, et que les rouleaux étaient bien entiers; ce

que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi, etc., etc., sans

date. _Signé_ LEJAY.»

Pour l’honneur du sieur Lejay, remarquons d’abord que dans ses

interrogatoires il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous

l’avons vu assurer intrépidement que M. Goëzman lui avait confié la

minute de la première déclaration écrite de sa main. A cette seconde, il

avoue ingénument que M. Goëzman n’a point fait de minute, et qu’il a

seulement dicté. Prouvons que la seconde n’est pas plus l’ouvrage du

sieur Lejay que la première.

Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pièce en

présente elle-même une de fait (le dirai-je?) la plus comique. Tout le

monde connaît la scène des Plaideurs, où le souffleur, lassé de

l’ineptie de l’avocat Petit-Jean, lui dit: Oh le butor! et où

Petit-Jean, qui se croit soufflé et non injurié, répète: _le butor!_ Ici

M. Goëzman, finissant de dicter, a dit apparemment telle et telle chose;

etc. Signé Lejay. Et le bon Lejay, trop occupé du mot qui est sous sa

plume pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les

précédens, a écrit exactement comme on le lui disait, à l’orthographe

près: _Siné Lejay._

Malgré cette naïveté, qui montre assez que l’écrivain n’est ici que le

commis à la plume, voyons, par l’examen impartial et sérieux de la

pièce, s’il est possible que Lejay l’ait composée lui-même. Je voudrais

bien pouvoir épargner à quelqu’un cette fâcheuse discussion, parce que

je sens que ce quelqu’un est ici sur des charbons. Mais quelque respect

que j’aie pour lui, je respecte encore plus la vérité: tout ce que je

puis est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle

situation.

J’observe d’abord que Lejay ayant toujours dit, quand il a parlé des

quinze louis, qu’il les avait laissés, _en argent blanc_, dans un sac à

madame Goëzman, s’il eût fait la déclaration, n’aurait jamais imaginé

de l’aller alambiquer de sorte qu’on pût en induire que la demande des

quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait

soustrait quelque chose des rouleaux.

L’obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu’il n’appartient

point au sieur Lejay: si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la

vérité, en un mot s’expliquer sur les quinze louis, il l’eût fait à sa

manière, c’est-à-dire tout simplement et d’une façon qui se rapportât au

moins à ce qui s’était passé devant lui. Dès qu’il ne s’agissait dans

cette déclaration que d’y parler des quinze louis, dont la première

n’avait rien dit, aurait-il pris la plume une seconde fois, exprès sur

ces quinze louis, pour finir encore par n’en rien dire du tout? Cela

n’est ni vrai, ni naturel, ni possible.

Mais quel est donc le fin de cette déclaration? Le voici.

Monsieur et madame Goëzman, qui avaient évité de dire un seul mot des

quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient

fixés sur ces quinze louis, seul objet apparent de la querelle, ont

calculé qu’il paraîtrait bien étonnant qu’ils eussent une déclaration de

Lejay contre moi, et qu’elle ne traitât en aucune façon de ces quinze

louis; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir

suspect.

Mais l’embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler

des quinze louis sans en rien dire. Ce Lejay leur donnait encore une

autre sueur froide; il est si simple, si simple! que s’il entend

seulement prononcer en dictant le mot de quinze louis, il ne manquera

pas d’entrer à l’instant dans des explications fort embarrassantes pour

le candide magistrat, qui ne veut pas, vis-à-vis du libraire, avoir

l’air d’être du secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sur

braise, imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public

puisse prendre le change. Il faut surtout que cette phrase soit telle,

que le mot de quinze louis n’aille pas frapper l’oreille de Lejay. On se

rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goëzman,

en allant chez M. de Sartines: «Il est bien heureux que votre mari n’ait

pas parlé des quinze louis; je n’aurais pas pu dire que je les ai

rendus, puisque vous les avez encore;» et la réponse de la dame, et tête

à perruque, et l’adjectif, etc., etc.

Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat très-difficile à

traiter: mais enfin la déclaration, telle qu’on vient de la lire, fut le

fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.

Et croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi que la déclaration

commence par cette phrase: _Je déclare que Bertrand ni

Beaumarchais...?_ En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince

égard; en songeant à cette façon de s’exprimer, _Bertrand_,

_Beaumarchais_, _Lafleur_, _Larose_, je reconnais le style aisé d’un

homme supérieur aux gens qu’il veut bien honorer de ses mauvais

traitemens. Je sens que la main du très-familier libraire n’est ici que

la patte du chat; et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le

sieur Lejay, le plus modeste des hommes, n’eût traité avec cette

légèreté le sieur Bertrand Dairolles, qui l’a quelquefois aidé de son

crédit; moins encore moi, chétif, qui n’avais point l’honneur d’en être

connu.

Mais laissons les grâces du style; allons au fait: «Je déclare que

Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont jamais accompagné chez madame Goëzman,

et qu’ils ne la connaissent point du tout.» A quoi tend cette phrase

isolée, absolument hors d’œuvre, et sans nul rapport aux quinze louis,

ni même à rien de ce qui la suit, sinon à se retourner en cas d’accident

et de désaveu de la part de Lejay? _Testis unus, testis nullus_, dit la

loi: ce qu’on a sans doute expliqué à madame Goëzman, mais qu’elle ne

s’est pas souvenue de placer avec _il n’y a pas de corps de délit..,

Nous avons déjà un commencement de preuve par écrit_, etc., etc.

Cette sage précaution prise à tout événement, on a grand soin de faire

écrire à Lejay, dans la déclaration, les noms, surnoms, qualités des

personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis; autant on glissera

sur le principal, autant on va s’appesantir sur les accessoires. C’est

la dame le Franc; elle est sœur du sieur de Lins, premier échevin; c’est

la demoiselle sa fille; ce sont des dames de Lyon; c’est un jeune homme

que l’on croit fils du sieur de Lins, etc., etc. Car on se flatte que

ces honnêtes gens, assignés, certifieront en temps et lieu que les deux

rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence.

Cela va bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces

quinze louis, dont il faut avoir l’air de parler, quoique bien résolu de

n’en pas dire un mot. Enfin la voici du mieux qu’on a pu: «Et si

Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux

pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un

menteur et un calomniateur, etc., etc...» Nous en voilà tirés, Dieu

merci.

Mais que ces mots, _soustrait quelque chose des rouleaux_, pour ne pas

nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés! et ceux-ci,

_pour des secrétaires ou autrement_, pour ne pas dire que madame Goëzman

a exigé quinze louis pour le secrétaire, et les a gardés pour elle,

comme cela est ingénieux! A l’égard des injures, on sent ici qu’elles ne

sont que le saut de la joie qui termine un ouvrage pénible; c’est la

bravoure de Panurge, qui se met en vigueur quand le danger est passé;

ainsi finit la déclaration, sans date, etc. _Siné Lejay_, comme nous

l’avons dit.

Et c’est ainsi qu’un magistrat se joue de la vérité pour donner le

change! c’est ainsi qu’il arme un malheureux contre une chimère, et lui

fait combattre insidieusement ce que personne n’avait dit, pour éluder

de lui faire écrire ce qu’il craignait tant de voir déclarer! et c’est

ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux

entre les mains de la malignité!

Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans cette affaire!

N’est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goëzman dissimula la

vérité, pour se prêter aux vues de son mari qui voulait m’attaquer en

corruption de juge? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Lejay

copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n’entend

ni les mots ni la force des phrases? N’est-ce pas par faiblesse que ce

pauvre conseiller d’ambassade, Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce

qu’il veut dire, et ne fait jamais ce qu’il veut faire, accorde une

misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration

mendiée? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Dairolles, qui ne veut

pas être nommé Bertrand, après avoir dit la vérité, perd tout-à-coup la

mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettre qui

ne peut faire aujourd’hui de tort qu’à lui-même? N’est-ce pas par

faiblesse que ce pauvre M. Marin..... Mais non, la chaleur m’emporte, et

j’allais faire tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des

simples. Il faut être juste[19].

D’autre part, j’entends M. Goëzman qui me dit: Pourquoi me taxez-vous de

malignité si je ne suis coupable que d’ignorance? Quand j’ai dicté à

Lejay, dans la déclaration, qu’on n’avait pas «soustrait quelque chose

des rouleaux, pour des secrétaires ou autrement», je croyais que ce

bruit de quinze louis n’était fondé que sur la fausse supposition que ma

femme les eût retranchés d’un rouleau, et je voyais que les rouleaux

avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à Lejay que

ce que je savais moi-même.

--Je vous arrête, monsieur. Avez-vous si peu de mémoire, ou me

croyez-vous si mal instruit? Vous oubliez que, quelques jours avant

l’époque de cette déclaration, M. le premier président avait envoyé

chercher Lejay, et que devant vous il l’avait interrogé sans ménagement

sur ces quinze louis, en lui disant: «Avouez-nous, monsieur Lejay, tout

ce qui s’est passé. Bertrand prétend qu’il vous a remis, dans un fiacre,

à la porte de madame Goëzman, quinze louis en argent blanc, qui ont même

été comptés dans le chapeau de votre fils alors présent, que vous êtes

monté chez madame Goëzman avec cet argent dans un sac, et qu’en

descendant vous n’aviez plus ni sac ni argent; et qu’enfin vous avez dit

à lui Bertrand, qu’elle avait pris et serré les quinze louis dans son

secrétaire. Tout cela est-il véritable?»

Vous oubliez, monsieur, que Lejay, tremblant, effrayé par votre fier

aspect, n’osa convenir de rien chez monsieur le premier président, mais

qu’à peine il pouvait parler.

Quittons la feinte, elle est inutile, et convenez enfin que c’est bien

sciemment, et non par ignorance, que, quelques jours après cet

interrogat, vous confondez, en dictant à Lejay, quinze louis d’argent

blanc gardés, avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n’ont aucun

rapport.

C’est encore par une suite d’espoir d’embrouiller les idées de plus en

plus sur les quinze louis, et de fixer l’attention du public sur les

rouleaux entiers, et non sur de l’argent blanc, qu’on a fait assigner en

témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus; on

espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux

augmenterait la persuasion que toute espèce de demande des quinze louis

n’était qu’une histoire controuvée, une infamie: d’autre part, on

comptait que le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces

_misérables quinze louis_ dans nos dépositions, l’opinion du faux bruit

se fortifierait à tel point par notre silence, que nos efforts tardifs

ne pourraient plus après la détruire.

Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez

bien: Lejay avait écrit sans faire d’explication; Marin travaillait en

dessous, et se flattait de réussir, lorsque tout-à-coup ces honnêtes

gens, sur la déposition de qui l’on avait fait un si grand fond pour

embrouiller l’histoire des quinze louis, après avoir déposé que la

montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s’avisent

d’ajouter, sans qu’on les en prie, qu’à l’égard des quinze louis on a

certifié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que, les

ayant demandés pour le secrétaire, elle n’était pas tenue d’en faire

compte au sieur de Beaumarchais.

La soie une fois rompue, toutes les perles se défilent. Marin, qui

devait réussir, me rencontre par malheur, à l’instant où il vient

endoctriner les faibles; me parle de ces _misérables quinze louis_; veut

m’engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche: je lui

prouve que c’est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les

dépositions: chacun y appuie; Lejay, qu’on voulait sacrifier, se

rétracte; et voilà toutes les peines perdues. Il n’en reste d’autre

fruit qu’une triste déclaration, qui, par malheur encore, se trouvant

attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais;

surtout si un démon d’accusé parvient un jour à en avoir connaissance,

et s’avise de la discuter aux yeux des juges et du public.

J’ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue: il

est bien avancé; les deux déclarations de Lejay sont maintenant connues;

il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à

examiner. Encore un moment, ô mes juges! vous touchez à la fin de votre

ennui, et moi à celle de mes peines. Encore un moment, lecteur, et mon

adversaire est enfin démasqué.

Que ne puis-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes

que méchans, qui me déchirez sans relâche! Sur la foi de votre inimitié,

beaucoup d’honnêtes gens me font injure, et ne m’ont jamais vu.

Mais vous, qui comblez la mesure de l’atrocité, vous qui l’avez

portée.... il faut le dire, jusqu’à faire insérer dans des gazettes

étrangères[20] qu’on s’apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu

précipitée de trois femmes, dont j’ai, dites-vous, successivement

hérité! lâches ennemis! ne savez-vous qu’injurier bassement, machiner en

secret et frapper dans les ténèbres? Montrez-vous donc une fois; ne

fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire

son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement

m’a rangé dans une classe absolument privilégiée: ils m’excuseront

d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, ou, forcé de défendre un

instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste.

Osez donc me démentir. Voici ma vie en peu de mots. Depuis quinze ans je

m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse; et

loin que mes parens s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se

font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune

avec eux, sans ostentation et sans reproche. O vous qui me calomniez

sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de

bénédictions d’une foule de bons cœurs, et vous sortirez détrompés.

Quant à mes femmes, j’en ai eu deux, et non trois comme le dit le

perfide gazetier. Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la

mort de ma première me laissa nu, dans la rigueur du terme, accablé de

dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour

éviter de plaider contre ses parens, de qui jusque là je n’avais eu qu’à

me louer. Ma seconde femme, en mourant, depuis peu d’années, a emporté

plus des trois quarts de sa fortune, consistante en usufruits et

viagers; de sorte que mon fils, s’il eût vécu, se fût trouvé beaucoup

plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant

voulez-vous savoir comment je les perdis?

Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart,

Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride

qui l’enleva, interrogez le sieur Bourdelin son médecin ordinaire, le

plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa

constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant:

«Vous êtes ruiné par cette perte: le paiement des soins que j’ai rendus

à votre femme m’est dû non par vous, mais par ses héritiers.»

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 6 / 16 段