Pour prévenir on nouvel orage, je pris la liberté de lui dire:

Aujourd’hui, madame, c’est moi qui tiens l’attaque, et voici mon plan.

Nous allons repasser vos interrogatoires et récolemens; je ferai mes

observations; mais chaque injure que vous me direz, permettez que je

m’en venge à l’instant en vous faisant tomber dans de nouvelles

contradictions.--De nouvelles, monsieur? Est-ce qu’il y en a dans tout

ce que j’ai dit?--Ah! bon dieu, madame, elles y fourmillent; mais

j’avoue qu’il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoir en

relisant que de les avoir faites en dictant.

Je pris les papiers pour les parcourir.--Comment donc! est-ce que

monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu’on m’a fait

écrire?--C’est un droit, madame, dont je ne veux user qu’avec toutes

sortes d’égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple, à seize

questions de suite sur un même objet, c’est à savoir _si vous avez reçu

cent louis de Lejay pour procurer une audience au sieur de

Beaumarchais_, je vois, au grand honneur de votre discrétion, que les

seize réponses ne sont chargées d’aucun ornement superflu.

«Interrogée si elle a reçu cent louis en deux rouleaux, a répondu: _Cela

est faux_. Si elle les a serrés dans un carton de fleurs: _Cela n’est

pas vrai_. Si elle les a gardés jusqu’après le procès: _Mensonge

atroce_. Si elle n’a pas promis une audience à Lejay pour le soir même:

_Calomnie abominable_. Si elle n’a pas dit à Lejay: l’or n’était pas

nécessaire, et votre parole m’eût suffi: _Invention diabolique_, etc.,

etc. Seize négations de suite au sujet des cent louis.»

Et cependant au second interrogatoire, pressée sur le même objet, on

voit que madame Goëzman a répondu librement: «qu’il est vrai que Lejay

lui a présenté cent louis; _qu’il est vrai qu’elle les a serrés et

gardés dans son armoire un jour et une nuit_; mais uniquement par

complaisance pour ce pauvre Lejay; parce que c’est un bon homme, qui

n’en sentait pas la conséquence, qui d’ailleurs lui est utile pour la

vente des livres de son mari; et parce que cet argent pouvait le

fatiguer dans des courses qu’il allait faire.» (Quelle bonté! la somme

était en or.)

Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières, je vous

supplie, madame, de vouloir bien nous dire auquel des deux

interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important? «A

l’un ni à l’autre, monsieur; tout ce que j’ai dit là ne signifie rien;

et je m’en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant

vérité.» Tout cela s’écrivait.

Il faut convenir, lui dis-je, madame, que la méthode de récuser ainsi

son propre témoignage après avoir récusé celui de tout le monde serait

la plus commode de toutes, si elle pouvait réussir. En attendant que le

parlement l’adopte, examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans

votre récolement. Madame Goëzman y assure «qu’elle était à sa toilette

lorsque Lejay lui a présenté les cent louis; elle assure qu’elle l’a

prié de les remporter (mais sans indignation pourtant), et _que,

lorsqu’il a été parti, elle a été tout étonnée de les retrouver dans un

carton de fleurs au coin de sa cheminée_; et qu’elle a envoyé _trois

fois_ dans la journée dire à ce pauvre Lejay de venir reprendre son

argent; ce qu’il n’a fait que le lendemain.»

Observez, madame, que d’un côté vous avez rejeté les cent louis avec

indignation; que de l’autre vous les avez serrés avec complaisance; et

que de l’autre, enfin, c’est à votre insu que l’or est resté chez vous.

Voilà trois narrations du même fait assez dissemblables: quelle est la

bonne, je vous prie?--_Je vous l’ai dit, monsieur, je m’en tiens à mon

récolement._--Oserais-je vous demander, madame, pourquoi vous rejetez

les réponses de votre second interrogatoire, qui me paraît s’approcher

davantage de la véritable vérité?--«Je n’ai rien à répondre: mes raisons

sont dans mon récolement: vous pouvez les y lire.»

En effet, j’y lus, non sans étonnement: «Madame Goëzman, interpellée de

nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité, si elle

entend s’y tenir, et si elle n’y veut rien changer, ajouter ni

retrancher, a répondu que son second interrogatoire contient vérité;

qu’elle entend s’y tenir et n’y veut rien changer, ajouter ni

retrancher; fors seulement que tout ce qu’elle y a dit est faux d’un

bout à l’autre.» On y lit ensuite ces propres mots: «parce que, ce

jour-là, madame Goëzman prétend qu’elle ne savait ce qu’elle disait, et

n’avait pas sa tête à elle,» _étant dans un temps critique_.--Critique à

part, madame, lui dis-je en baissant les yeux pour elle, cette raison de

vous démentir me paraît un peu bien singulière, et...[14]--Vous me

croirez si vous voulez, monsieur; mais en vérité, il y a des temps où je

ne sais ce que je dis, où je ne me souviens de rien: encore l’autre

jour... Et elle nous enfila une de ces petites histoires dont tout le

mérite est de rassurer la contenance de celui qui les fait.

Pour l’honneur de la vérité, il faut avouer qu’en parlant ainsi l’éclair

des yeux ne brillait plus, la physionomie était modeste, le ton doux,

plus de jactance, plus d’injures: pour le coup je reconnus le langage

aimable d’une jeune femme.

Eh bien! madame, je n’insisterai pas sur ce point, qui paraît vous

mettre à la gêne et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas

aigrement vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de

votre sexe, madame, est la douceur; et son plus beau triomphe est

d’avouer sa défaite. Mais daignez au moins nous expliquer pourquoi vous

avez nié dans votre premier interrogatoire, seize fois de suite, le

séjour que les cent louis ont fait chez vous, et dont vous convenez dans

votre récolement. Pardon si j’entre ici dans des détails un peu libres

pour un adversaire; mais les intimes confidences que vous venez de faire

au parlement semblent m’y autoriser: à en juger par la date de ce

premier interrogatoire, il ne paraît pas que vous eussiez alors la tête

troublée par des embarras d’un aussi pénible aveu que le jour du second;

et cependant vous n’y êtes pas moins contraire en tout à votre

récolement.--«Si j’ai nié, monsieur, ce jour-là, que j’eusse reçu et

gardé l’argent, c’est qu’apparemment je l’ai voulu ainsi; mais, comme je

l’ai déjà dit et le répète pour la dernière fois, je n’entends m’en

tenir sur ce fait qu’à mon récolement; je suis fâchée que cela vous

déplaise.» A moi, madame? au contraire, on ne peut pas mieux répondre,

et je vous jure que cela me plaît à tel point, qu’en l’écrivant, je

serais désolé qu’on y changeât un mot.

Le ton, comme on voit, était déjà remonté d’un degré. Puisque votre

dernier mot, madame, est de vous en tenir sur les cent louis à votre

récolement, me permettez-vous de proposer encore une observation?--Ah!

pardi, monsieur, avec vos questions, vous m’impatientez, vous êtes

bavard comme une femme.--Sans adopter les qualités pour les dames ni

pour moi, ne vous offensez pas si j’insiste, madame, à vous prier de

nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée

chez ce pauvre Lejay, pour qu’il vînt reprendre les cent louis; ces

perfides cent louis qu’il avait furtivement glissés parmi vos fleurs

d’Italie, pendant que vous aviez le dos tourné, et que vous ne pouviez

au plus voir ce qu’il faisait que dans votre miroir de toilette?--«Je

n’ai pas de compte à vous rendre: écrivez que je n’ai pas de compte à

rendre à monsieur, et qu’il ne me pousse ainsi de questions que pour me

faire tomber dans quelques contradictions.--Écrivez, monsieur, dis-je au

greffier: la réponse de madame est trop ingénue pour qu’on doive la

passer sous silence.

Cependant, pressée de nouveau par le conseiller-commissaire de répondre

plus catégoriquement sur l’homme qui avait fait les trois commissions,

elle lui dit avec un petit dépit concentré: «Eh bien! monsieur,

puisqu’il faut absolument le nommer, c’est mon laquais que j’y ai

envoyé: il n’y a qu’à le faire entrer.»

Pendant qu’on écrivait sa réponse, M. de Chazal reprit

très-sérieusement: Observez, madame, que si votre laquais, interrogé sur

ce fait, allait dire qu’il n’a pas été chez Lejay, cela tirerait à

conséquence pour vous: voyez, rappelez-vous bien.--Monsieur, je n’en

sais rien; écrivez si vous voulez que ce n’est pas mon laquais, mais un

Savoyard. Il y a cent crocheteurs sur le quai Saint-Paul où je demeure;

monsieur peut y aller aux enquêtes, si le jeu l’amuse.» (Ce qui fut

écrit aussi.) Je n’irai point, madame, et je vous rends grâces de la

manière dont vous avez éclairci les cent louis: j’espère que la cour ne

sera pas plus embarrassée que moi pour décider si vous les avez _rejetés

hautement et avec indignation_, ou si vous les avez serrés discrètement

et avec satisfaction.

Passons à un autre article non moins intéressant, celui des quinze

louis.--N’allez-vous pas dire encore, monsieur, que je conviens de les

avoir reçus?--Pour des aveux formels, madame, je n’ai pas la présomption

de m’en flatter: je sais qu’on n’en obtient de vous qu’en certain temps,

à certains jours marqués..... Mais j’avoue que je compte assez sur de

petites contradictions, pour espérer qu’avec l’aide de Dieu et du

greffier nous dissiperons le léger brouillard qui offusque encore la

vérité.

Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement, et sans

équivoque, si elle n’avait pas exigé de Lejay quinze louis pour le

secrétaire, et si elle ne les avait pas serrés dans son bureau quand

Lejay les lui remit en argent.--«Je réponds nettement, et sans

équivoque, que jamais Lejay ne m’a parlé de ces quinze louis, ni ne me

les a présentés.»

--Observez, madame, qu’il y aurait bien plus de mérite à dire: _je les

ai refusés_, qu’à soutenir que vous n’en avez eu aucune

connaissance.--«Je soutiens, monsieur, qu’on ne m’en a jamais parlé: y

aurait-il eu le sens commun d’offrir quinze louis à une femme de ma

qualité! à moi qui en avais refusé cent la veille!»--De quelle veille

parlez-vous donc, madame?--«Eh! pardi, monsieur, de la veille du

jour....» (Elle s’arrêta tout court en se mordant la lèvre.) De la

veille du jour, lui dis-je, où l’on ne vous a jamais parlé de ces quinze

louis, n’est-ce pas?

Finissez, dit-elle en se levant furieuse, ou je vous donnerai une paire

de soufflets..... J’avais bien affaire de ces quinze louis! Avec toutes

vos mauvaises petites phrases détournées, vous ne cherchez qu’à

m’embrouiller et me faire couper; mais je jure, en vérité, que je ne

répondrai plus un seul mot. Et l’éventail apaisait à coups redoublés le

feu qui lui était monté au visage.

Le greffier voulut dire quelque chose, il fut rembarré d’importance.

Elle était comme un lion de sentir qu’elle avait manqué d’être prise.

Le sage conseiller, pour apaiser le débat, me dit alors: Ce que vous

demandez là vous paraît-il bien essentiel? madame a déjà fait écrire

tant de fois qu’elle n’a pas reçu ces quinze louis! Qu’importe qu’on les

lui ait offerts ou non, dès qu’elle s’en offense?

Je ne sais, monsieur, pourquoi madame en est blessée; ces mots, _exigés

pour le secrétaire_, que j’ai eu soin d’ajouter à ma phrase, devraient

lui prouver que je n’entends point l’obliger à rougir ici sur une

demande de quinze louis, qu’elle n’était pas censée alors faire pour

elle-même. A la bonne heure: ne parlons plus de cent louis _rejetés la

veille du jour.... où on ne lui a jamais parlé de ces quinze louis_,

puisque cela trouble la paix de notre conférence: mais je demande pardon

et faveur pour ma question; on ne connaît souvent la valeur des

principes que quand les conséquences sont tirées. Je vous prie donc de

vouloir bien au moins faire écrire exactement «que madame Goëzman assure

qu’on ne lui a jamais parlé des quinze louis, ni proposé de les

accepter.» (Ce qui fut écrit; et elle se remit sur son siége.)

Alors, certain de mon affaire, je priai le greffier de représenter à

madame Goëzman la copie de la lettre que je lui avais écrite le 21

avril, telle qu’on l’a pu lire page 27 de mon premier mémoire, et qui a

été annexée au procès par Lejay, où l’on voit cette phrase entre autres:

«Je me garderais de vous importuner, si après la perte de mon procès,

lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de

louis et la répétition enrichie de diamans qui y était jointe, _on

m’avait aussi rendu de votre part quinze louis que l’ami commun qui a

négocié vous a laissés de surérogation_.»

N’est-ce pas là, madame, lui dis-je, la copie de ma lettre qui vous fut

apportée par Lejay le 21 avril, et que vous confrontâtes ensemble avec

l’original dont vous étiez si fort irritée? Madame Goëzman, après

l’avoir lue, la rejette avec colère et dit: «Je ne connais point du tout

ce chiffon de papier, qu’on ne m’a jamais montré: je soutiens au

contraire que la lettre que je reçus alors de monsieur n’avait aucun

rapport à cette copie, et qu’elle n’était qu’un autre chiffon qui ne

signifiait rien, et que j’ai jeté au vent.» (Ce que je fis écrire

très-exactement.)

--Avant d’aller plus loin, j’ai l’honneur d’observer à madame que je lui

tiens fidèlement ma parole de ne me venger de ses injures qu’en la

forçant à se contredire. «Elle convient aujourd’hui qu’elle a reçu une

lettre de moi;» et je vois, dans son premier interrogatoire, qu’elle a

nié onze fois de suite qu’elle eût reçu aucune lettre de moi.

Madame Goëzman, après avoir long-temps rêvé, répond enfin que «si elle a

d’abord nié cette lettre, c’est qu’elle ne se souvenait plus alors d’un

chiffon de papier qui ne signifiait rien, n’était de nulle importance,

et qu’elle a jeté au vent.»

Sa réponse écrite, je lui observe qu’il s’en faut de beaucoup que cette

lettre lui ait paru d’aussi peu d’importance qu’elle veut le faire

entendre, et qu’elle l’ait jetée au vent comme un chiffon inutile;

puisque, dans son second interrogatoire, que j’ai sous les yeux, elle

s’en explique à peu près en ces termes:

«Tout ce dont madame Goëzman se souvient, c’est qu’elle a reçu une

lettre du sieur de Beaumarchais, et qu’en la lisant _elle s’est mise

dans une si grande colère_, croyant y voir qu’il répétait les cent louis

et la montre _avec les quinze louis_, qu’elle a envoyé chercher Lejay

sur-le-champ, pour savoir de lui s’il n’avait pas rendu la montre et les

cent louis qu’on lui redemandait _avec les quinze louis_; que Lejay, de

retour chez elle, en lui montrant la copie de la lettre du sieur de

Beaumarchais, l’avait assurée qu’elle se trompait à la lecture; qu’il ne

s’agissait dans cette lettre _que des quinze louis_, et non de tout le

reste, qu’il avait rendu devant de bons témoins; qu’alors en y

confrontant la présente copie, _qu’elle reconnaît bien pour être celle

de la lettre du sieur de Beaumarchais_, elle avait vu qu’elle était

littérale, et avait déchiré la lettre après[15].»

Sommes-nous quittes, madame? Comptons, vous et moi; je vois ici deux,

trois, quatre bonnes contradictions.

D’abord vous n’avez jamais reçu de lettres de moi; ensuite vous en avez

reçu une, mais qui n’était de nulle importance, un chiffon qui ne

signifiait rien; puis tout-à-coup voilà ce chiffon transformé en une

lettre fort irritante, et qui produit une scène entre vous et Lejay, et

cette lettre était, selon vous, alors conforme à la copie qu’on en

présentait; cependant aujourd’hui vous assurez que vous ne connaissez

point cette copie, ce chiffon de papier, et qu’il n’a nul rapport à la

lettre que vous avez reçue de moi. Cela vous paraît-il assez clair,

assez positif, assez contradictoire?

Mais n’en parlons plus; aussi bien n’était-ce pas de cela qu’il

s’agissait quand la querelle s’est élevée entre nous.--Et de quoi donc

s’agissait-il, monsieur (me regardant avec inquiétude)?--Vous nous avez

bien certifié tout à l’heure, madame, que «jamais Lejay ne vous avait

parlé de ces quinze louis, ni ne vous les avait présentés le lendemain

de cette veille.....» sur laquelle notre débat a commencé; ainsi vous

ignoriez parfaitement, quand ma lettre vous est parvenue le 21 avril,

qu’il y eût eu quinze louis déboursés par moi, pour le secrétaire, en

sus des cent louis donnés pour l’audience?--_Certainement,

monsieur._--Cela va bien, madame. Mais comment arrive-t-il que ces

quinze louis ne fussent pas du tout de votre connaissance, et qu’ils en

fussent en même temps si bien, qu’on vous les voit rappeler deux ou

trois fois, comme chose très-familière, dans l’aveu de tout ce qui se

passa le 21 avril, que nous venons de lire, et qui est entièrement de

vous? On y voit que, dans ma lettre, ce n’est pas la demande des _quinze

louis_ qui vous étonne et vous met en fureur, mais seulement celle que

vous croyez que je vous fais des cent louis et de la montre que vous

aviez rendus; on y voit que Lejay ne dit pas pour vous calmer: ce sont

des fripons à qui je ferai bien voir qu’ils n’ont jamais donné _ces

quinze louis qu’ils redemandent_, mais qu’il vous apaise en vous disant

au contraire: vous vous êtes trompée, madame, en lisant cette lettre qui

vous irrite si fort: voyez donc qu’on ne vous y demande point les cent

louis et la montre, que j’ai bien rendus devant témoins, _mais seulement

les quinze louis_ dont M. de Beaumarchais veut être éclairci, parce

qu’il sait que le secrétaire ne les a pas reçus; qu’alors confrontant la

copie avec la lettre, et reconnaissant qu’il n’y est en effet question

que des quinze louis, votre fureur s’apaise, et que tout finit là.

Si ce détail, que je n’aurais pu raccourcir sans le rendre obscur; si

vos réponses, vos fuites, vos aveux, vos contradictions, combinées avec

les dires de Lejay, ne prouvent pas clair comme le jour que vous avez

les quinze louis, il faut jeter la plume au feu, et renoncer à rien

prouver aux hommes.

J’entends fort bien pourquoi vous niez aujourd’hui que Lejay vous ait

jamais parlé de ces quinze louis; c’est afin de couper court, par un

seul mot, à toute question embarrassante; mais la dénégation sèche

d’avoir eu connaissance d’un fait sur lequel vous êtes entrée

antérieurement dans d’aussi grands détails, madame, n’est qu’une preuve

de plus pour moi que ce fait est aussi vrai que son examen vous paraît

redoutable: et voilà mon dilemme achevé. Qu’avez-vous à répondre?

--«Rien de si simple à expliquer que tout cela, monsieur. Ne vous ai-je

pas dit que, le jour de mon second interrogatoire, où je suis convenue

d’avoir reçu et serré les cent louis, et où j’ai fait étourdiment cette

histoire de la lettre et des quinze louis, je n’avais pas ma tête à

moi, et que j’étais dans un état.....?»--Eh! daignez, madame, en sortir

quelquefois; si ce n’est par égard pour nous, que ce soit au moins par

respect pour vous-même! n’avez-vous pas de moyen plus modeste et moins

bizarre de colorer vos défaites? Madame Goëzman, un peu confuse, soutint

néanmoins que, sa réponse étant dans les règles de la procédure, je

n’avais pas droit d’en exiger une autre.

Détrompez-vous, madame; avant que le parlement accepte vos confidences

et s’arrête à vos étranges déclarations, il faut qu’un nouvel article,

ajouté au code criminel, ait rendu l’examen des matrones un prélude

nécessaire à chaque interrogatoire des femmes accusées: jusque là vous

implorez en vain pour la mauvaise foi l’indulgence qui n’est due qu’à la

mauvaise santé.

D’ailleurs on sait que ces fumées, ces vapeurs et tous ces petits

désordres de tête qui rendent les jeunes personnes plus malheureuses et

non moins intéressantes, ne les affectent qu’en des temps de

fermentation et de plénitude, et jamais dans ceux où la nature

bienfaisante leur vend, au prix d’une légère indisposition, la beauté,

la fraîcheur et tous les agrémens qui nous charment en elles: les doctes

vous diront que la tête en est plus saine, que les idées en sont plus

nettes; et vous concevez que je ne joins ici ma consultation à la leur

que pour couvrir d’avance d’un ridicule ineffaçable le parti qu’on

entend vous faire tirer d’un si puéril motif de rétractation.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas hors de propos d’observer que la seule

fois sur quatre où madame Goëzman ait parlé _sans savoir ce qu’elle

disait_, elle a fait, _par inspiration_, sur la lettre et les quinze

louis, un historique exactement conforme à celui déjà consigné au

procès, dans les dépositions et interrogatoires, dont on se rappellera

qu’elle ne pouvait avoir alors connaissance. O pouvoir de la vérité sur

une belle âme!

Mais puisque vous prétendez, madame, à l’honneur de perdre assez souvent

la tête et la mémoire, ne vaudrait-il pas mieux user de cette innocente

ressource pour rentrer dans le sentier de la vérité, que de la rendre

criminelle en l’employant à vous en écarter de plus en plus?

_A sotte demande point de réponse_, répliqua sèchement madame Goëzman.

Cela ne fut pas écrit. Mais, suppliée de nous dire quelque chose de plus

conséquent à mes observations, elle répondit «que quand tout ce qu’elle

avait avoué dans son second interrogatoire serait vrai, cela ne

prouverait pas encore qu’elle eût reçu les quinze louis.» (Ce qui fut

écrit.)

Beaucoup plus que vous ne pensez, madame; car on voit très-bien que vous

ne fuyez l’éclaircissement sur la lettre et les quinze louis que pour

écarter le soupçon que vous les ayez jamais exigés, reçus et gardés.

Mais comme il est plus aisé de nier ces quinze louis que d’échapper à la

foule des preuves qui vous convainquent de les avoir reçus, je quitterai

le ton léger que vos injures m’avaient fait prendre un moment, pour vous

assurer que votre défense, plus déplorable encore que risible, sur cet

objet, vous met ici dans le jour le plus odieux. Garder quinze louis,

madame, est peu de chose; mais en verser le blâme sur ce malheureux

Lejay, dont vous avez tant à vous louer (car il ne vous a manqué qu’un

peu plus d’adresse pour le perdre entièrement); c’est un crime, une

atrocité qui n’étonnerait point dans certains hommes, mais qui effraiera

toujours sortant de la bouche d’une femme, à qui l’on suppose, avec

raison, qu’une méchanceté réfléchie devrait être étrangère.

Et si par hasard tout ce qu’on vient de lire fournissait la preuve

complète que vous avez encore ces quinze louis dans vos mains!.... Je

vous livre en tremblant, madame, aux plus terribles réflexions: voilà ce

qui doit vous troubler; voilà ce que ne replâtrera point le ciment

puéril et déshonnête dont vous avez voulu lier tant de contradictions.

Mais à quoi bon, je vous prie, ces déclarations de Lejay, ces

dénonciations au parlement, ces attaques en corruption de juge, dont on

faisait tant de bruit, si votre conseil devait finir par vous faire

articuler dans votre récolement ces mots sacramentels qu’on ne doit

jamais oublier: «Je déclare que Lejay ne m’a point présenté d’argent

pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible;

mais seulement _qu’il sollicitait_ auprès de moi _des audiences_ pour le

sieur de Beaumarchais?»

Voilà comme un mot souvent décide un grand procès. Qu’aurait dit de plus

mon défenseur? mais dans cet excès de bonté, madame, il y a du luxe; et

je vous aurais tenue quitte à moins. Voyons d’où peut naître un procédé

si généreux; _timeo Danaos_... Quoique je ne sois pas de votre conseil,

je sens sa marche à travers vos discours, comme un machiniste, au jeu

des décorations, devine les leviers et les contre-poids qui les font

mouvoir.

Quand ils ont su que livrée à vous-même vous aviez tout avoué à votre

second interrogatoire, et les cent louis reçus, et la lettre aux quinze

louis, etc., ils ont bien senti que l’on conclurait de ces aveux tardifs

que les déclarations, dénonciations, dépositions, interrogations

antérieures ne contenaient pas vérité. Si nous n’abandonnons pas

l’attaque en corruption, le peu d’adresse d’une femme la fera tourner

contre nous-mêmes; il vaut mieux nous relâcher de notre vengeance que

d’y être enveloppés; renoncer à prendre l’ennemi que de voir le piége

se fermer sur le bras qui le tend. En un mot, il faut s’exécuter et

faire avouer à cette femme _qu’on ne lui a demandé que_ <small>DES AUDIENCES</small>,

puisqu’il paraît aujourd’hui prouvé au procès que le prix en a été

convenu et reçu par elle.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 4 / 16 段