Mon premier mémoire a laissé le procès seulement réglé à

l’extraordinaire. C’était poser la plume à l’instant où il devenait

intéressant de la prendre. Ce nouvel aspect des choses, annonçant que le

parlement voulait traiter l’affaire au plus grave, abattait le courage

de mes amis; il a relevé le mien. Si l’on avait voulu juger légèrement,

disais-je, étouffer le fond en étranglant la forme, et ne pas peser

chaque chose au poids de la plus exacte équité, tout n’est-il pas connu

sur ce qui me regarde? Ce qui ne l’est pas de même est la branche du

procès qui touche monsieur et madame Goëzman. Le règlement à

l’extraordinaire peut seul éclaircir cette importante partie de ma

justification; il est donc beaucoup plus en ma faveur que contre moi.

Si j’ai bien ou mal raisonné, c’est ce que la suite va nous apprendre.

Je supplie le lecteur de m’accorder autant d’attention que d’indulgence.

Quand je n’avais à raconter qu’une suite de faits non disputés, j’ai pu

soutenir un moment sa curiosité par mon empressement à la satisfaire, et

sauver l’aridité du sujet par la rapidité de la marche; mais aujourd’hui

qu’il me faut discuter lentement les moyens de mes adversaires, les

éplucher phrase à phrase, et me traîner après eux dans le caveau de la

mine où ils ont cru m’ensevelir, on sent que ma marche en deviendra

pesante, et qu’il me faut ici plus de méthode que d’esprit, plus de

sagacité que d’éloquence.

Ce n’est pas le fond du procès que je vais examiner; il est connu par

mon premier mémoire. J’examinerai seulement la manière dont mes

adversaires ont engagé l’affaire, et l’ont soutenue contre moi jusqu’à

ce jour. C’est une espèce de second procès dans le premier, comme

l’épisode du sieur Marin et toutes ses nouvelles menées en donneront

bientôt un troisième dans le second.

Surtout appliquons-nous à bien effacer la tache de corruption qu’on a

voulu m’imprimer: forçons madame Goëzman à se rétracter. Car si M.

Goëzman est mon véritable adversaire, il ne faut pas oublier que sa

femme est mon unique contradicteur. C’est sur la foi de ce seul témoin

qu’il m’a dénoncé comme ayant voulu _le corrompre et gagner son

suffrage_.

Quant à ce dernier nœud, le plus difficile de tous, madame Goëzman l’a

coupé au moment qu’on s’y attendait le moins, en dictant, dans son

récolement, auquel elle s’est toujours tenue depuis, cette phrase

remarquable et qui juge le procès: «Je déclare que jamais Lejay ne m’a

présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien

être incorruptible; mais qu’il _sollicitait_ seulement _des audiences_

pour le sieur de Beaumarchais.»

On en connaît assez déjà pour être certain que mes ennemis ne s’étaient

pressés de s’emparer de l’attaque que par la frayeur d’être chargés du

poids de la défense: mais ils ont beau faire, il faudra toujours y

revenir, parce qu’en acceptant le défi j’ai pris pour devise: _Courage

et vérité._

Se plaindront-ils que je me sois trop pressé de parler? Leurs

déclarations étaient fabriquées; la lettre de d’Arnaud les appuyait; les

soins de Marin en promettaient le succès; j’étais dénoncé au parlement;

les témoins entendus; les chambres assemblées; l’arrêt intervenu; Lejay

emprisonné; moi décrété; les interrogatoires accumulés; les bruits les

plus funestes répandus; les diffamations les plus indécentes admises; et

moi j’étais muet et tranquille. Qu’ils s’agitent, qu’ils cabalent et me

dénigrent sans relâche: ils ont tort, dis-je; c’est à eux de se

tourmenter: si la vigilance est utile à la vertu, elle est bien plus

nécessaire au vice: un moment viendra où j’éclaircirai tout. Il est

arrivé. Parler plus tôt eût été fomenter un débat inutile; attendre plus

tard aurait compromis mon droit: je le fais, et je continuerai à le

faire, avec le respect et la confiance dus à mes juges. Heureux si mes

défenses obtiennent la sanction du suffrage public!

Je passe sous silence mes confrontations avec les témoins, avec le sieur

Baculard d’Arnaud, conseiller d’ambassade; avec le sieur Marin, gazetier

de France; en un mot, ce qu’on pourrait appeler la petite guerre, que je

réserve pour un mémoire particulier, pour arriver bien vite aux objets

intéressans, qui sont mes confrontations avec madame Goëzman, l’examen

des déclarations attribuées à Lejay, et la dénonciation de M. Goëzman au

parlement[11].

La première partie de ce mémoire, en montrant de quel ridicule le

conseil de madame Goëzman l’a forcée de se couvrir dans ses défenses, va

porter ma justification au plus haut degré d’évidence.

La seconde, en éclairant le fond de la scène, nous met sur la trace du

principal acteur, et découvre enfin la main qui fait jouer tous les

ressorts de cette noire intrigue.

PREMIÈRE PARTIE.

_Madame Goëzman._

Avant d’entamer les confrontations de madame Goëzman avec moi, il est

bon de dire un mot de son plan de défense, le meilleur de tous, s’il

était aussi sûr qu’il est commode.

A mesure qu’il se présentait un témoin, madame Goëzman commençait par le

reprocher, le récuser, l’injurier avant même qu’il eût parlé; puis le

laissait dire.

C’est ainsi que le sieur Santerre, chargé de m’accompagner partout, en

fut très-maltraité, parce qu’il s’était trouvé présent à l’audience que

j’avais obtenue de son mari, et m’avait vu remettre à son laquais la

lettre qui me l’avait procurée. Il eut beau représenter que, s’il n’eût

pas été avec moi, il ne pourrait certifier ce qu’il n’aurait pas vu; et

qu’en aucune affaire il n’y aurait pas de témoins écoutés, si on les

récusait en vertu même de l’action qui les admet à témoigner; la dame

assura qu’il était _de la clique infâme qui voulait flétrir sa

réputation et celle du magistrat le plus vertueux_; et s’en tint à sa

récusation: c’était son thème; il lui était défendu de s’en écarter;

rien ne put l’en faire sortir.

Mᵉ Falconnet vint ensuite, et fut traité comme le sieur Santerre.--Mais,

madame, entendez donc que je suis l’avocat, et que j’ai dû accompagner

mon client chez son juge. Assigné depuis pour déposer ce que j’ai vu,

puis-je refuser à la vérité le témoignage qu’on me force de lui

rendre?--C’était un parti pris; il fut récusé comme les autres: enfin

tout autant qu’il s’en présenta se virent reprochés, récusés, injuriés

sans pitié: chacun disait en sortant: quelle femme! je plains

Beaumarchais; s’il n’est que souffleté dans sa confrontation, il pourra

se vanter d’en être quitte à bon marché.

Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman; autant elle avait été

fière avec tous les hommes, autant elle fut modeste avec la dame Lejay;

soit qu’elle comptât moins sur les égards d’une personne de son sexe, ou

que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude: et cette

différence est d’autant plus remarquable, que la dame Lejay la charge

expressément dans sa déposition d’avoir reçu cent louis pour une

audience, d’en avoir exigé et retenu quinze autres, d’avoir sollicité

Lejay en sa présence de nier tout ce qui s’était fait entre eux, et de

l’avoir voulu faire passer chez l’étranger pendant qu’on accommoderait

l’affaire à Paris; d’avoir dit, en parlant de M. Goëzman, devant

plusieurs personnes: «Il serait impossible de se soutenir honnêtement

avec ce qu’on nous donne; mais nous avons l’art de plumer la poule sans

la faire crier[12].» La dame Lejay même ajoutait verbalement que madame

Goëzman leur avait dit, au sujet des quinze louis qu’elle se promettait

bien de ne pas rendre: «Tout ce que je regrette, c’est de n’avoir pas

aussi gardé la montre et les cent louis; il n’en serait aujourd’hui ni

plus ni moins;» mais que ne pouvant engager Lejay à vaincre son horreur

pour un faux serment, elle lui avait dit enfin: «Je trouve un remède à

vos répugnances; nous nierons hardiment; puis le lendemain nous ferons

dire une messe au Saint-Esprit, et tout sera réparé.»

Un pareil témoin méritait bien le démenti, la récusation, l’injure, le

reproche. Au lieu de l’apostrophe ordinaire, madame Goëzman rougit, se

tait, rêve long-temps, se fait lire une seconde fois la déposition: on

croit qu’elle veut la mieux comprendre afin de la mieux combattre; elle

rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d’eau, et finit par dire

en tremblant: «Madame, nous sommes ici pour avouer la vérité; dites si

je me suis jamais comportée indécemment dans votre boutique en badinant

avec les gens qui y étaient lorsque je vous ai visitée?--Non, madame;

aussi n’ai-je pas dit un mot de cela dans ma déposition.--Dites, je vous

prie, madame, si j’ai jamais monté seule avec M. Lejay dans sa chambre,

et si j’y suis restée enfermée avec lui de manière à donner à rire et

faire jaser sur mon compte?--Eh! mon Dieu, madame, vous m’étonnez

beaucoup avec vos étranges questions; tout ce que vous demandez a-t-il

aucun rapport à l’affaire qui nous rassemble? Il s’agit de cent louis

que vous avez reçus, de quinze louis que vous avez dans vos mains, et

non de vos tête-à-tête avec mon mari, dont personne ne se

plaint.--Madame, je proteste devant qui il appartiendra que j’ai rendu

les cent louis et la montre. A l’égard des quinze louis, cela ne

regarde personne; c’est une affaire entre M. Lejay et moi.» Et cette

étonnante explication est entièrement consignée au procès.

Remarquez bien que l’accusée ne nie pas au témoin les quinze louis et

qu’elle se contente d’écarter avec soin tout ce qui peut en amener la

discussion: «A l’égard des quinze louis, c’est une affaire entre M.

Lejay et moi.» Pas un mot sur les faits de la déposition; nulle autre

interpellation: des larmes furtives seulement qui font présumer que le

témoignage qu’elle invoque sur sa conduite avec le sieur Lejay se

rapporte à quelques chagrins domestiques dont elle ne juge pas à propos

de rendre compte à la cour. Le greffier attend ses interpellations sur

le fond de l’affaire; mais madame Goëzman, au grand étonnement des

spectateurs, borne là toutes ses questions, proteste qu’elle n’a rien de

plus à dire, et ferme la séance.

Je me réserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j’aurai

montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va la voir, en me

parlant, prendre un ton bien différent; mais ce rapprochement, loin de

nuire à la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux à des

yeux non prévenus, que tous les argumens que j’emploierais pour la

mettre au grand jour.

_Confrontation de moi à madame Goëzman._

On n’imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer,

madame Goëzman et moi, soit qu’elle fût réellement incommodée autant de

fois qu’elle l’a fait dire au greffe, soit qu’elle eût plus besoin

d’être préparée pour soutenir le choc d’une confrontation aussi sérieuse

que la mienne. Enfin, nous sommes en présence.

Après les sermens reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et

qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. «Pour cela non, dit

madame Goëzman; je ne le connais ni ne veux jamais le connaître.» Et

l’on écrivit.--«Je n’ai pas l’honneur non plus de connaître madame; mais

en la voyant, je ne puis m’empêcher de former un vœu tout différent du

sien.» Et l’on écrivit.

Madame Goëzman, sommée ensuite d’articuler ses reproches, si elle en

avait à fournir contre moi, répondit: «Écrivez que je reproche et récuse

monsieur, parce qu’il est mon ennemi capital, et parce qu’il a une âme

atroce connue pour telle dans tout Paris, etc.»

Je trouvai la phrase un peu masculine pour une dame; mais en la voyant

s’affermir sur son siége, sortir d’elle-même, enfler sa voix pour me

dire ces premières injures, je jugeai qu’elle avait senti le besoin de

commencer l’attaque par une période vigoureuse pour se mettre en force,

et je ne lui en sus pas mauvais gré.

Sa réponse écrite en entier, on m’interroge à mon tour. Voici la mienne:

«Je n’ai aucun reproche à faire à madame, pas même sur la petite humeur

qui la domine en ce moment; mais bien des regrets à lui montrer de ne

devoir qu’à un procès criminel l’occasion de lui offrir mes premiers

hommages. Quant à l’atrocité de mon âme, j’espère lui prouver par la

modération de mes réponses, et par ma conduite respectueuse, que son

conseil l’a mal informée sur mon compte.» Et l’on écrivit. Tel est en

général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures

que nous avons passées ensemble en deux fois.

Le greffier lit mes interrogatoires et récolemens, après lesquels on

demande à madame Goëzman si elle a quelques observations à faire sur ce

qu’elle vient d’entendre. «Ma foi non, monsieur, répond-elle en souriant

au magistrat; que voulez-vous que je dise à tout ce fatras de bêtises?

Il faut que monsieur ait bien du temps à perdre pour avoir fait écrire

autant de platitudes.» Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur

mon compte, car enfin des bêtises ne sont pas des atrocités.

Faites vos interpellations, madame, lui dit le conseiller-commissaire.

Je suis obligé de vous prévenir qu’après ce moment il ne sera plus

temps.--«Eh mais! sur quoi, monsieur? Je ne vois pas, moi... Ah!...

écrivez qu’en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et

suggérées.»

Je souriais. Elle voulut en savoir la raison: C’est, madame, qu’à votre

exclamation j’ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette

partie de votre leçon, mais vous auriez pu l’appliquer plus

heureusement. Sur une foule d’objets qui vous sont étrangers dans mes

interrogatoires, vous ne pouvez savoir si mes réponses sont _fausses_ ou

vraies. A l’égard de _la suggestion_, vous avez certainement confondu,

parce qu’étant regardé par votre conseil comme le chef _d’une clique_

(pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les

réponses aux autres, et non que les miennes m’étaient _suggérées_. Mais

n’auriez-vous rien à dire sur la lettre que j’ai eu l’honneur de vous

écrire, et qui m’a procuré l’audience de M. Goëzman? «Certainement,

monsieur... attendez... écrivez... quant à l’égard de la soi-disante

audience... de la soi-disante... audience...»

Tandis qu’elle cherche ce qu’elle veut dire, j’ai le temps de faire

observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n’est point un

vain amusement que je lui présente: il m’est très-important qu’on y voie

l’embarras de la dame pour lier à des idées très-communes les grands

mots de palais, dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller.

«La soi-disante audience... envers et contre tous... ainsi qu’elle

avisera... un commencement de preuves par écrit...» et autres phrases où

l’on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse, et lui fait

rendre ses oracles en une langue étrangère qu’elle-même n’entend point.

Enfin madame Goëzman fut si long-temps à chercher, répétant toujours _la

soi-disante audience_... le greffier, la plume en l’air, et nos six yeux

fixés sur elle, que M. Chazal, commissaire, lui dit avec douceur: «Eh

bien, madame, qu’entendez-vous par la _soi-disante audience_? Laissons

les mots: assurez vos idées: expliquez-vous, et je rédigerai fidèlement

votre interpellation.--Je veux dire, monsieur, que je ne me mêle point

des affaires ni des audiences de mon mari; mais seulement de mon ménage;

et que si monsieur a remis une lettre à mon laquais, ce n’a été que par

excès de méchanceté: ce que je soutiendrai envers et contre tous.»--Le

greffier écrivait.--«Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté

vous entendez trouver dans l’action toute simple de remettre une lettre

à un valet?» Nouvel embarras sur ma méchanceté; cela devenait long....

et si long.... que nous laissâmes là ma méchanceté; mais en revanche

elle nous dit: «S’il est vrai que monsieur ait apporté une lettre,

auquel de nos gens l’a-t-il remise?»--A un jeune laquais blondin, qui

nous dit être à vous, madame.--Ah! voilà une bonne contradiction!

«Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin; mon laquais n’est

pas blond, mais châtain-clair. (Je fus atterré de cette réplique.) Et,

si c’était mon laquais, comment est ma livrée?»--Me voilà pris:

cependant, me remettant un peu, je répondis de mon mieux: «Je ne savais

pas que madame eût une livrée particulière.--Écrivez, écrivez, je vous

prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j’ai une

livrée particulière; moi qui en ai deux, celle d’hiver et celle d’été.»

Madame, j’entends si peu vous contester les deux livrées d’hiver et

d’été, qu’il me semble même que ce laquais était en veste de printemps

du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon, si je me suis mal

expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté

votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison Goëzman, je

n’aurais pu distinguer à l’habit si le laquais était à monsieur ou à

madame. Il a donc bien fallu sur ce point délicat m’en rapporter à sa

périlleuse parole: au reste, qu’il soit blond ou châtain-clair; qu’il

portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar[13], toujours est-il vrai

que devant deux témoins irréprochables, Mᵉ Falconnet et le sieur

Santerre, un laquais, _soi-disant_ à vous, a été chargé par moi, sur le

perron de votre escalier, d’une lettre qu’il ne voulait pas porter

alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame; qu’il porta

cependant quand je l’eus rassuré, et dont il nous rendit cette réponse

verbale: «Vous pouvez monter au cabinet de monsieur; il va s’y rendre à

l’instant par un escalier intérieur.» En effet, M. Goëzman nous y

joignit peu de temps après.

«Tout ce bavardage ne fait rien, reprit madame Goëzman. Vous n’avez pas

suivi mon laquais sur l’escalier, par-devant témoins; ainsi vous ne

pouvez attester qu’il m’ait remis la lettre en mains propres: et moi,

_je déclare que je n’ai jamais reçu aucune lettre de monsieur, ni de sa

part; et que je ne me suis mêlée nullement de lui faire avoir cette

audience_. Écrivez exactement.»

--Eh! dieux! madame, à quel soupçon nous livrez-vous? C’est bien pis, si

vous n’avez pas reçu la lettre des mains du laquais: comme il est prouvé

au procès que cet homme l’a prise des miennes, et que l’apparition de M.

Goëzman s’accorde en tout avec la réponse verbale du châtain-clair, il

en faudrait conclure que ce perfide laquais de femme aurait remis la

lettre à votre mari; cette lettre, madame, par laquelle vous étiez

sommée, _suivant votre accord avec Lejay, de me procurer l’audience_; il

en faudrait conclure que cet époux, non moins honnête que curieux, se

serait cru, en galant homme, obligé de tenir les engagemens de sa femme,

et... achevez la phrase, madame; en honneur je n’ai pas le courage de la

pousser plus loin: décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui

produisit l’audience; mais si vous persistez à soutenir que ce n’est pas

vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette

affaire, il est bien prouvé pour le coup que c’est vous-même qui le

compromettez.

«Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle avec colère: s’il fallait

répondre à tant d’impertinences, on resterait sur cette sotte lettre

jusqu’à demain matin: _je m’en tiens à ce que j’ai dit; et n’y veux pas

ajouter un mot davantage_.»

Comme c’était sur mon interrogatoire qu’on argumentait, et que madame

Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec

elle fut close à l’instant. Alors il fut question de la sienne avec moi;

car pour l’instruction de ceux qui sont assez heureux pour n’avoir pas

encore été dénoncés par M. Goëzman sur des audiences payées à sa femme,

il est bon d’observer que quand des accusés sont confrontés l’un à

l’autre, celui dont on a lu l’interrogatoire n’a pas le droit

d’interpeller; il ne fait que répliquer, observer; mais il prend sa

revanche, il interpelle à son tour, à la lecture des pièces de son

coaccusé.

Il en résulte que, lorsqu’un accusé a fait le tour entier des

confrontations actives et passives, il connaît le procès à peu près

aussi bien que ceux qui doivent le juger.

Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j’ai avancé dans mon

premier mémoire, sur la seule conviction de mon innocence, est

exactement conforme aux pièces du procès: je m’en suis convaincu à leur

lecture; et ce n’est pas sans raison que je pèse là-dessus. Il se répand

dans le public que la seule réponse due à mon mémoire est d’assurer que

c’est un tissu de faussetés naïvement débitées.

Laissons cette faible ressource à l’iniquité: ne lui disputons pas ce

triomphe d’un moment. Elle n’en aura point d’autre.

O mes juges! c’est à vous que j’ai l’honneur d’adresser ce que j’écris.

Vous lirez, vous comparerez tout; et vous me vengerez de ces nouvelles

calomnies. C’est votre jugement qui m’en fera raison. Voudrais-je en

imposer sous vos yeux au public! on entend partout mes ennemis crier

contre moi, s’agiter, menacer. En me ménageant plus, ils me serviraient

moins. Aux yeux de l’équité, le mal qu’on veut à l’innocence est la

mesure du bien qu’on lui fait. Ils voudraient m’effrayer sur le procès

et sur les juges; m’amener à redouter l’injustice de ceux à qui je viens

demander raison de la leur; et me faire puiser la terreur dans le sein

même où je viens chercher la paix. O mes juges! ma confiance en vous se

ranime, et s’accroît par les efforts accumulés pour l’éteindre.

Échauffés sur la sainteté de votre ministère, vous saisirez cette

occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous attend: elle se

souviendra surtout qu’en vengeant un faible citoyen, vous n’avez pas

oublié que son adversaire était conseiller au parlement.

_Confrontation de madame Goëzman à moi._

Il était tard; à peine eut-on le temps ce jour-là de lire les

interrogatoires et récolemens de madame Goëzman. Ah! grands dieux! quels

écrits! figurez-vous un chef-d’œuvre de contradictions, de maladresse et

de turpitude, et vous n’en aurez pas encore une véritable idée. Je ne

pus m’empêcher de m’écrier: Quoi! madame, il y a quelqu’un au monde

assez ennemi de lui-même pour vous confier son honneur et le secret

d’une intrigue aussi sérieuse à défendre! pardon; mon étonnement ici

porte moins sur vous que sur le conseil qui vous met en œuvre.--Eh! qu’y

a-t-il donc, monsieur, s’il vous plaît, dans tout ce qu’on vient de

lire?--Que vous êtes, madame, une femme très-aimable, mais que vous

manquez absolument de mémoire: et c’est ce que j’aurai l’honneur de vous

prouver demain matin.

Je demande pardon au lecteur si mon ton est un peu moins grave ici qu’un

tel procès ne semble le comporter. Je ne sais comment il arrive

qu’aussitôt qu’une femme est mêlée dans une affaire, l’âme la plus

farouche s’amollit et devient moins austère: un vernis d’égards et de

procédés se répand sur les discussions les plus épineuses, le ton

devient moins tranchant, l’aigreur s’atténue, les démentis s’effacent;

et tel est l’attrait de ce sexe, qu’il semblerait qu’on dispute moins

avec lui pour éclaircir des faits que pour avoir occasion de s’en

rapprocher.

Eh! quel homme assez dur se défendrait de la douce compassion qu’inspire

un trop faible ennemi poussé dans l’arène par la cruauté de ceux qui

n’ont pas le courage de s’y présenter eux-mêmes! qui peut voir sans

s’adoucir une jeune femme jetée entre des hommes, et forcée par

l’acharnement des uns de se mettre aux prises avec la fermeté des

autres, s’égarer dans ses fuites, s’embarrasser dans ses réponses,

sentir qu’elle en rougit, et rougir encore plus de dépit de ne pouvoir

s’en empêcher!

Ces greffes, ces confrontations, tous ces débats virils ne sont point

faits pour les femmes: on sent qu’elles y sont déplacées: le terrain

anguleux et dur de la chicane blesse leurs pieds délicats: appuyées sur

la vérité même, elles auraient peine à s’y porter: jugez quand on les

force à y soutenir le mensonge! aussi malheur à qui les y poussa! Celui

qui s’appuie sur un faible roseau ne doit pas s’étonner qu’il se brise

et lui perce la main.

Que dans le principe on ait fait nier à madame Goëzman qu’elle a mis à

profit son influence sur le cabinet de son mari, il n’y avait pas encore

un grand mal; mais lorsque les décrets lancés ont suspendu l’état et

coupé la fortune des citoyens; lorsque les cachots sont remplis, et que

des malheureux y gémissent; qu’on ait le honteux courage d’exposer une

femme, aussi troublée par le cri de sa conscience qu’effrayée sur les

suites de sa démarche, à se défendre en champ clos contre la force et la

vérité réunies... c’est presque moins une atrocité qu’une maladresse

insoutenable.

Aussi madame Goëzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain à dix

heures du matin, comme elle avait promis, eut-elle bien de la peine à

s’y rendre sur les quatre heures après midi. Je m’aperçus néanmoins que

de nouveaux confortatifs avaient remonté son âme à peu près au même

point de jactance et d’aigreur où je l’avais vue en commençant la veille

avec moi. Mais j’avais lu ses défenses. Les rires, les propos forcés,

les éclairs de fureurs, les tonnerres d’injures étaient devenus sans

effet.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 3 / 16 段