Le sieur Marin et M. Goëzman passèrent l’après-midi du même jour à

chercher le sieur Dairolles dans toutes les maisons où l’on espérait le

rencontrer: ce fut en vain. L’auteur de la Gazette de France, inquiet,

renvoie, le lundi à sept heures du matin, dire au sieur Dairolles qu’il

est de la dernière importance qu’il vienne lui parler avant d’aller au

Palais. Le sieur Dairolles se rend au greffe, et ne va chez l’auteur de

la Gazette qu’en sortant de déposer. Je m’y rencontre avec lui: la

mémoire fraîche encore de tout ce qu’il venait de dicter, le sieur

Dairolles nous le rend dans le plus grand détail. Le sieur Marin blâma

fort une déposition aussi étendue. «Je vous ai cherché, dit-il, partout

hier avec Goëzman[6], pour vous empêcher de faire cette sottise-là.

«Depuis je vous ai fait dire de me venir parler ce matin: il suffisait

de quatre mots au greffe, et j’arrangeais l’affaire en deux jours, comme

je l’ai dit hier à M. de Beaumarchais chez madame sa sœur. Mais il est

encore temps; vous en serez quitte pour aller faire une autre déposition

plus courte et sans détail: on biffera la première: il ne sera plus

question, et l’affaire s’éteindra toute seule.»

Je fis sentir à mon tour au sieur Dairolles la conséquence d’une

pareille conduite. «Si vous allez faire une seconde déposition, ne

croyez pas qu’on annule la première; on les opposera l’une à l’autre, et

toutes les deux à vous, qui tomberez précisément dans le cas de Lejay,

d’être contraire à vous-même: voilà mon avis.» Le sieur Marin nous

apprit ensuite qu’il allait dîner chez M. le premier président, avec

monsieur et madame Goëzman, laquelle devait en sortant de table aller

faire sa déposition au greffe.

Le même jour, vers les six heures du soir, je retrouvai le sieur Marin

sur le Pont-Neuf. «J’ai dîné avec notre monde, me dit-il; et pendant que

la femme est allée au greffe, je suis convenu avec Goëzman que

j’engagerais Dairolles à l’aller voir ce soir. Il sera fort bien reçu;

et lorsque Dairolles lui aura conté les choses comme elles se sont

passées, son intention est d’avoir une lettre de cachet pour renfermer

sa femme, et tout sera fini. J’ai vu Dairolles en sortant de chez le

premier président, et j’en ai tiré promesse qu’il irait ce soir chez

Goëzman; mais j’ai peur qu’il ne nous manque encore. Joignez-vous à moi

pour l’y engager.--Pourquoi donc faut-il que ce soit Dairolles? lui

dis-je. S’il était possible de supposer que M. Goëzman ignorât ce qui se

passe chez lui, et s’il faut croire pieusement qu’il ait besoin de

nouvelles instructions à cet égard pour faire enfermer sa femme, que

n’envoie-t-il chercher Lejay, à qui il a fait faire une fausse

déclaration, et qui vient de se rétracter? Que ne demandait-il à M. le

premier président cette vérité que tout Paris sait que Lejay lui a

confessée depuis peu? Que ne s’adresse-t-il à vous-même, qui savez aussi

bien que nous à quoi vous en tenir sur le fond de l’affaire? Au reste,

je vais voir M. Dairolles et sonder ses intentions.»

Je me rendis à l’instant chez ma sœur, que je trouvai en conversation

animée avec une autre de mes sœurs. Le sieur Marin, me dirent-elles, a

parlé de nouveau à Dairolles cette après-midi; ils ont été long-temps

ensemble: le dernier est venu tout échauffé nous dire: Comment

trouvez-vous donc Marin, qui veut absolument que j’aille changer ma

déposition? Et sur ma résistance opiniâtre, «vous direz, m’a-t-il

ajouté, que c’est toute cette famille Beaumarchais qui vous a suggéré

la première[7]. Quel bien espérez-vous de tous ces gens-là? Abandonnez

leurs intérêts; ne songez qu’aux vôtres. Par votre déposition de ce

matin, vous perdez quatre ans de travaux accumulés pour obtenir les

bonnes grâces de M. le duc d’.... au moment peut-être où vous étiez prêt

d’en recueillir le fruit. Allez, mon cher compatriote, allez-vous-en

parler à Goëzman ce soir, et surtout promettez-le-moi.» Voilà,

m’ajoutèrent mes sœurs, ce que Dairolles vient de nous apprendre: il a,

dans son premier mouvement, raconté les mêmes choses à un de ses amis.

Nous lui avons fait connaître le piége dans lequel on veut l’attirer. Il

n’ira pas ce soir chez M. Goëzman, quoiqu’il y soit attendu. Et moi,

leur dis-je, je vais à l’instant instruire M. le premier président de

cette nouvelle intrigue. En effet, ce magistrat respectable eut la

bonté, la patience d’écouter tout le détail qu’on vient de lire, et

finit par me dire: «Comptez que le parlement ne fera d’injustice à

personne, et qu’en temps et lieu je me souviendrai de tout ce que vous

m’avez dit.»

On avait déjà répandu au Palais que le sieur Dairolles, au désespoir de

sa déposition du même jour, _qui lui avait été suggérée_, était dans

l’intention de se rétracter de tout ce qu’il avait dit. Frappé du

rapport de ce bruit avec les insinuations du sieur Marin, il courut le

lendemain au greffe assurer que non seulement il démentait le fait

calomnieux de sa rétractation, mais qu’il demandait la permission de

confirmer ce qu’il avait dit la veille, et même d’y ajouter quelque

chose.

De mon côté, je fus chez le sieur Marin le prier de vouloir bien ne plus

correspondre avec le sieur Dairolles, au sujet de mes affaires; ce qu’il

me promit.

Voilà les faits rendus dans la plus scrupuleuse exactitude. Raisonnons

maintenant sur la question qu’ils ont fait naître au parlement.

RÉFLEXIONS.

Y a-t-il dans tout ce qu’on vient de lire la moindre trace du crime de

corruption de juge? Y voit-on que j’aie voulu gagner le suffrage de mon

rapporteur par des voies malhonnêtes? Qui osera m’en prêter la coupable

intention, lorsque tous les faits parlent en ma faveur, lorsque toutes

les dépositions appuient ma dénégation formelle, et lorsque

l’instruction du procès ne fournit aucune preuve du contraire?

Mille raisons éloignaient de moi la pensée de manquer de respect au

parlement, en offensant un de ses membres.

1º. J’avais, avec tous les jurisconsultes, si bonne opinion de ma cause,

que j’aurais cru faire tort aux lumières de mes juges, en doutant un

moment de son succès.

2º. Je n’ignorais pas qu’un juge intègre ne se laisse point corrompre

par de l’argent; et que c’est le supposer corrompu d’avance et vendu à

l’iniquité, que de lui en proposer.

3º. J’avais déjà gagné sur délibéré cette cause en première instance aux

requêtes de l’hôtel: et certes on ne supposera pas que ce fût par

corruption. Y avait-il donc quelque chose en mon second rapporteur qui

dût me le faire soupçonner plus corruptible et moins délicat que le

premier? Je ne connaissais pas M. Goëzman; et lorsqu’il me dénonce comme

son corrupteur, n’est-ce pas lui seul qui fait à sa personne un outrage

auquel je n’ai pas songé? Quel juge honnête a jamais pensé de lui qu’un

client le soupçonnât d’être corruptible? Si quelqu’un eût dit à Caton:

Un tel homme espère acheter votre voix aux prochains comices, n’eût-il

pas à l’instant répondu: vous mentez, cela est impossible.

4º. Quoi! l’on irait jusqu’à supposer que l’on a mis pour moi le

suffrage de M. Goëzman au misérable prix de cinquante louis! En

calomniant le plaideur, on verse à pleines mains l’avilissement sur le

juge. Si j’avais eu la coupable intention de corrompre mon rapporteur

dans une affaire dont la perte me coûte au moins cinquante mille écus,

loin de fatiguer mes amis de mes résistances, loin de marchander le prix

des audiences, dont je ne pouvais me passer, n’aurais-je pas tout

simplement dit à quelqu’un: Allez assurer M. Goëzman qu’il y a cinq

cents louis, mille louis à son commandement, déposés chez tel notaire,

s’il me fait gagner ma cause? Personne n’ignore que de telles

négociations s’entament toujours par une proposition vigoureuse et

sonnante. Le corrupteur ne veut qu’une chose, n’emploie qu’un instant,

ne dit qu’un mot, est jeté par la fenêtre ou conclut son traité: voilà

sa marche.

Mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec ce qui m’arrive; et que

voit-on ici? Un plaideur désolé de ne pouvoir approcher de son

rapporteur, joignant ses efforts aux soins ardens de ses amis, et

s’agitant inutilement pour arriver à l’inaccessible cabinet. On y voit

des audiences courues, sollicitées; leur prix débattu; cent louis

partagés en deux fois; une seule audience obtenue, une autre inutilement

espérée; dix louis versés d’un côté, quinze louis exigés de l’autre; un

bijou consommant tous ces sacrifices; beaucoup de courses inutiles,

point d’accès chez le juge; et le procès perdu. On voit que les demandes

successives ont entraîné des sacrifices successifs; que plus le besoin

est devenu pressant, moins on a pu se rendre économe de sa bourse; et

qu’enfin on n’a fait que céder à la nécessité de payer ce qu’il était

indispensable d’obtenir. Il y a bien loin de cette marche à celle d’un

corrupteur de juge.

Mais, dira-t-on, c’est payer bien cher une audience que d’en donner cent

louis. Certainement c’est bien cher; et mes débats et les tentatives de

ma sœur prouvent assez que nous l’avons pensé comme vous: mais

réfléchissez que cinquante louis n’ont pas suffi pour m’obtenir la

première audience, et qu’un bijou de mille écus, surmonté de quinze

louis, n’a pu me procurer la seconde; et vous conviendrez que ce qui

vous semble aujourd’hui trop acheté ne le parut pas encore assez alors.

Quel homme, engagé dans les sables d’Afrique, ne paierait pas un verre

d’eau cent mille ducats dans un pressant besoin?

«Mais en faisant successivement tous ces sacrifices, il est

très-probable que vos demandes d’audiences n’ont été qu’un prétexte avec

lequel vous avez masqué l’intention de corrompre votre juge.»

Il est très-probable!... Au reste, qu’on ne croie pas que j’invente ici

des objections oiseuses pour m’amuser à les résoudre: elles m’ont toutes

été faites à l’interrogatoire.

Il est très-probable! Heureusement il ne s’agit pas ici de me décider

coupable sur des probabilités, mais seulement de juger sur des preuves

si je le suis ou non. Que dirait de moi M. Goëzman, si, repoussant sur

lui le bloc dont il veut m’écraser, je m’égarais aussi dans les

conjectures, en disant: Lorsque madame Goëzman vendait l’audience de son

mari, _il est très-probable_ qu’il était de moitié dans le traité;

l’impossibilité d’entrer chez lui avant la délivrance des deniers, et le

parfait accord du moment indiqué par l’agent de madame pour l’audience

avec celui où monsieur l’accorda, donnent beaucoup de poids à ma

conjecture. Si j’ajoutais: Celui qui reçoit de la main droite étant à

bon droit soupçonné de n’avoir pas la main gauche plus pure, _il est

très-probable_ qu’après qu’on a eu touché mes cent quinze louis de

Lejay, l’enchère s’est trouvée couverte par une autre; d’où sans doute

est venue l’impossibilité d’obtenir une seconde audience, malgré les

promesses du mari et de la femme; d’où est partie l’offre tardive de

rendre l’argent à celui qui avait le moins donné; parce qu’en pareille

affaire, on ne peut tout garder sans qu’un des deux payans jette les

hauts cris. Si, rapprochant sous un même point de vue la frivolité des

objections que M. Goëzman a faites tant à moi qu’à mon ami sur mon

affaire, l’odieux soupçon qu’il a répandu, que j’avais pu abuser d’une

date et d’une signature en blanc pour y apposer un arrêté de compte; sa

remarque insidieuse que les sommes de mon acte étaient en chiffres sur

le verso (tandis qu’elles sont, avant, dix fois écrites en toutes

lettres sur le recto); le désir qu’il a montré, en sortant du jugement,

de faire croire qu’il avait seul décidé la perte de mon procès,

lorsqu’il dit tout haut qu’on avait _opiné du bonnet d’après son avis_;

la précaution de se faire faire une déclaration par Lejay avant la

procédure; la lettre du sieur d’Arnaud, la mission du sieur Marin, etc.,

etc.; si, dis-je, embrassant tous ces faits, j’en concluais qu’_il est

très-probable_... ne m’arrêteriez-vous pas tout court, en me disant

qu’en une affaire aussi grave il n’est pas permis de donner des

vraisemblances pour des vérités; que le parlement est juge des faits, et

non des intentions; que ce n’est pas à moi à diriger ses idées ni les

conséquences qu’il doit tirer, et qu’enfin il est calomnieux d’avancer

ce qu’on ne peut légalement prouver? Faites-moi donc la justice que vous

exigeriez de moi, et ne supposez pas que j’aie eu l’intention de

corrompre un juge, lorsque tout concourt à porter jusqu’à l’évidence que

je n’ai fait que céder à la dure nécessité de payer des audiences

indispensables[8].

«Mais donner de l’argent à la femme de son rapporteur pour arriver

jusqu’à lui, est une espèce de corruption détournée, très-digne aussi

des regards sévères de la justice.»

Eh! monsieur, un homme qui ne peut se reconnaître en un dédale obscur

qu’en semant l’or de tout côté sur son chemin, n’est-il pas assez

malheureux d’y être engagé, sans qu’il ait encore le chagrin d’en

essuyer le reproche! Eh quoi! toujours de la corruption? Une victime

est-elle donc si nécessaire ici, qu’il faille la désigner à quelque prix

que soit?

Si le suisse de mon juge m’a barré dix fois sa porte, pressé que je suis

d’entrer, m’accuserez-vous d’être un corrupteur pour avoir amadoué le

cerbère avec deux gros écus?

Arrivé dans l’intérieur, si deux louis d’or glissés dans la main du

valet de chambre me font pénétrer au cabinet de son maître, aurais-je

donc commis un crime de lèse-équité _magistrale_ en les lui abandonnant?

Forcez la progression jusqu’au secrétaire; allez même jusqu’à quelqu’un

plus intimement attaché à mon juge, ne conviendrez-vous pas que la somme

ne fait plus rien à la chose, parce que les sacrifices sont toujours en

raison de l’état de celui qui nous sert?

Sans doute il est malheureux pour un plaideur d’être obligé de

parcourir, l’or à la main, le cercle entier de tant de vexations

subalternes avant que d’arriver au juge qui en occupe le centre, et le

plus souvent les ignore. Mais qu’on puisse être inculpé pour avoir cédé

à la plus tyrannique nécessité, c’est, je crois, ce qu’on peut hardiment

nier avec tous les casuistes et jurisconsultes de l’univers.

Observez encore que l’on tomberait dans une contradiction puérile en

attaquant un plaideur en corruption, pour avoir été forcé d’acheter de

la femme de son juge des audiences à prix d’or, lorsqu’il est reçu,

reconnu, avoué qu’on doit en offrir à tous les secrétaires des

rapporteurs, dont le revenu serait trop borné sans la générosité des

cliens.

En vain me direz-vous que le travail des secrétaires est au moins un

prétexte aux largesses des plaideurs: et voilà précisément d’où naît

l’abus. Les deux contendans n’étant pas plus exempts de payer l’un que

l’autre ce travail au secrétaire, il n’en est que plus exposé à la

tentation de subordonner la besogne au prix qu’il en reçoit. Alors il

faut convenir que les dix, vingt-cinq, quarante ou cinquante louis qu’on

lui ferait accepter deviendraient un genre de corruption bien plus

dangereux autour d’un rapporteur que celui d’intéresser sa femme. Il

frapperait également sur l’homme et sur la chose, sur le juge et sur son

travail. Car enfin sa femme peut au plus lui recommander l’affaire; mais

celui qui en fait l’extrait est souvent le maître de la lui présenter à

son gré, de faire valoir ou d’atténuer les moyens selon qu’il veut

favoriser ou nuire. L’équité d’un juge peut bien le tenir en garde

contre la séduction de sa femme: les choses qu’elle recommande étant

étrangères à son état, en demandant, elle avertit de se méfier d’elle,

et son projet doit échouer, par les moyens mêmes qu’elle prend pour le

faire réussir; au lieu que tout paraît se réunir pour attirer un juge

très-occupé dans le piége que lui tendrait un secrétaire infidèle, et

vendu à l’une des parties.

Nous ne voyons pourtant pas de nos jours qu’on accuse personne de

vouloir corrompre les rapporteurs, quoique chaque plaideur soit toujours

disposé près des secrétaires à couvrir l’enchère de son concurrent.

C’est donc sur la main qui reçoit que la justice doit avoir l’œil

ouvert, et non sur la main qui donne. La faute de celle-ci n’est qu’un

accident éphémère et peu dangereux; au lieu que l’avidité toujours

subsistante de celle-là peut multiplier le mal à l’infini.

Je me fais d’autant moins de scrupule d’indiquer ici l’abus qui peut

résulter de laisser aux plaideurs à payer le travail des secrétaires,

que j’ai prouvé par le témoignage honorable rendu à l’un d’eux en ce

mémoire, avec quel plaisir je rends justice à des hommes très-honnêtes,

aussi studieux qu’éclairés. Abstractivement parlant, un reproche général

peut être bien fondé contre telle manière d’exister d’un corps, sans

qu’on entende en faire d’application personnelle à aucun de ses membres

actuels.

Maintenant, qu’un gazetier[9] joigne à la plus insidieuse annonce sa

ridicule réflexion, qu’un plaideur est _très-punissable_ de chercher à

corrompre son juge, et le juge _répréhensible_ de se prêter à ses

menées, on perd patience à redresser de pareilles bévues: aussi n’est-ce

pas pour le gazetier qu’on répond qu’il fallait dire précisément le

contraire.

L’action _répréhensible_ d’offrir de l’or peut au moins s’excuser dans

un plaideur emporté par un violent intérêt. Comme il ne plaide que pour

gagner sa cause, et qu’on lui crie de toute part: Payez! payez! ne vous

lassez pas! peut-il savoir au juste à quel point, à quelle personne il

doit s’arrêter? Qui posera la barrière, et lui montrera la borne finale?

Et si la nécessité le force à passer les limites, quel homme assez pur

osera lui jeter la première pierre?

Mais le juge, organe de la loi silencieuse, le juge impassible et froid

comme elle pour les intérêts sur lesquels il doit prononcer, fera-t-il

sans crime de la balance de Thémis un vil trébuchet de Plutus?

L’intention du plaideur qui donne est au moins sujette à discussion, et

peut s’interpréter de mille manières; mais le juge qui reçoit est sans

excuse aux yeux de la loi. Si le premier doit acheter mille choses en

plaidant, le second n’a rien à vendre en jugeant; il est donc le vrai

coupable, le seul _punissable_; l’autre est tout au plus

_répréhensible_.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Où la corruption n’existe

point, il n’y a point de coupable à démêler, point de corrupteur à

punir. En vain irait-on chercher dans _Papon_, dans _Néron_, ou tel

autre compilateur d’ordonnances, quelque ancien arrêt du treize ou

quatorzième siècle pour l’appliquer à la question présente; aucun ne

peut certainement lui convenir. Les temps sont changés, les mœurs sont

différentes, et l’espèce ne saurait être aujourd’hui la même sur rien.

Tout se faisait alors plus simplement: les plaideurs n’avaient point

d’avocats; les juges point de secrétaires: tel jugement dont les frais

épuisent une bourse de louis, ne coûtait alors qu’un cornet d’épices; et

telle autre chose était un crime aux yeux de l’équité, qui s’est tournée

depuis en usage aux yeux de la justice.

Et quand toutes ces raisons n’existeraient pas, aucun arrêt n’a

certainement prévu le cas où je me trouve; aucune loi n’a défendu de

payer des audiences indispensables, quand on ne peut les obtenir

autrement. S’il est peu généreux de les vendre, il y a bien loin du

malheur de les acheter aux délits sur lesquels la loi prononce des

peines; et si elle n’en a point prononcé, fera-t-on une jurisprudence

rétroactive, exprès pour appliquer une punition à tel fait dont l’usage

et le silence de la loi semblaient autoriser l’abus, nuisible aux seuls

plaideurs?

Si l’on parvenait même à rencontrer quelque ancienne ordonnance à peu

près applicable à la question présente, faudrait-il donc en tordre le

sens, en étendre les dispositions pour la faire cadrer à cet événement?

Il est une maxime de jurisprudence criminelle dont on ne peut s’écarter;

c’est qu’en toute loi pénale les cas de rigueur ne reçoivent jamais

d’extension, à cause du danger extrême des conséquences.

Mais indépendamment d’un danger applicable à tous les cas, les juges ont

certainement prévu celui qui résulterait en particulier d’un arrêt,

lequel, au lieu de décharger de l’accusation un plaideur qui n’a fait

que céder, en payant, à la plus tyrannique nécessité, sévirait contre

lui dans un prononcé foudroyant. Serait-ce comme corrupteur? nous avons

prouvé qu’il ne l’est ni n’a voulu l’être: comme payeur d’audience? dans

le fait et dans le droit il n’y a pas de sa part l’ombre d’un délit.

On sent que le désir de mettre un frein, par un exemple, à la

corruption, pourrait seul dicter un pareil arrêt; mais les magistrats

sont bien convaincus que cet arrêt prouverait mieux leur sévérité qu’il

n’honorerait leur prévoyance: ils savent qu’en en faisant porter la

rigueur sur la partie déjà souffrante, et qu’en se trompant ainsi sur le

choix de la victime, au lieu de couper le mal dans sa racine, on

courrait le danger de l’accroître à l’infini.

Osons le dire avec liberté: si jamais il existait un juge avide et

prévaricateur, chargé de l’examen d’un procès, ne deviendrait-il pas le

maître à l’instant d’abuser d’un pareil arrêt, comme d’une permission

enregistrée, pour dépouiller impunément les plaideurs? L’arrêt à la

main, donne-moi cent louis, pourrait-il dire à son client, si tu veux

avoir audience; mais quand tu l’auras payée, soit que je te l’accorde ou

non, lis cet arrêt, et tremble de parler.

CARON DE BEAUMARCHAIS.

_Monsieur DOÉ DE COMBAULT, rapporteur._

Mᵉ MALBESTE, avocat.

SUPPLÉMENT

AU MÉMOIRE A CONSULTER.

Pressé d’établir mon innocence par l’exposé des faits, j’ai hasardé mon

premier mémoire. Mais avoir dit la vérité dans un commencement d’affaire

est un engagement pris envers les juges et le public de continuer à la

leur offrir sans relâche et sans déguisement jusqu’à sa conclusion.

J’ai trop appris, aux dépens de mon repos, combien il est dangereux

d’avoir un ennemi qualifié; j’ai pensé payer d’une partie de ma fortune

le malheur de combattre un adversaire en crédit. Aujourd’hui ce qui

devait me faire trembler me rassure.

Moins obligé d’avoir du talent, parce que j’ai du courage, la nécessité

d’écrire contre un homme puissant est mon passe-port auprès des

lecteurs. Je ne m’abuse point: il s’agit moins pour le public de ma

justification, que de voir comment un homme isolé s’y prend pour

soutenir une aussi grande attaque et la repousser tout seul.

Quant à mes juges, être bien persuadé que je n’aurai pas moins de faveur

à leurs pieds que mon adversaire assis au milieu d’eux; m’y présenter

avec la plus grande confiance, est rendre au parlement ce que je lui

dois. Ce principe adopté, l’on sent que tout ménagement qui m’eût

empêché de me défendre contre un juge ne m’eût paru qu’une insulte au

corps entier des magistrats.

Et tel était mon argument auprès des gens de loi, quand j’y cherchais un

défenseur. Mais je parlais à des sourds; ils fuyaient tous en me criant

de loin: c’est un de _Messieurs_, ne m’approchez pas. D’où vient donc

tant d’effroi? je ne demande que justice. _Dieu et mon droit_, n’est-il

plus le cri de réclamation qui rend tous les sujets d’un roi juste

également recommandables aux yeux de la loi? ou mon adversaire est-il

l’arche du Seigneur, et sacré au point qu’on ne puisse y toucher sans

être frappé de mort? Mes ennemis sont nombreux, et je suis seul; mais au

tribunal de l’équité, le plus ferme appui de l’innocence est de n’en

avoir aucun. Vos terreurs ne m’arrêteront donc point; je me défendrai

moi-même. Vous ne voyez que des hommes où je parle à des juges. Vous

craignez leurs ressentimens; moi, j’espère en leur intégrité. Qui de

nous deux les honore mieux à votre avis? Mais y eût-il du danger pour

moi, je préférerais de m’y exposer par un excès de confiance, à la

bassesse de les outrager par une défiance malhonnête; et s’il faut me

montrer enfin tel que je suis, j’aimerais mieux trébucher même en ce

combat avec leur estime et celle des honnêtes gens, que de chercher, en

le fuyant, ma sûreté dans un mépris universel[10].

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 2 / 16 段