En me lavant ainsi du reproche de négligence, je pense avoir



MÉMOIRES

DE BEAUMARCHAIS.

PARIS,

GRIMPRELLE, libraire, rue Poissonnière, nº 21.

NANTES.--SUIREAU, libraire, Place Royale.

SENS.--THOMAS MALVIN, libraire.

ANGOULÊME.--PERREZ-LECLERC, libraire, place du Marché, nº 15.

MÉMOIRES

DE

BEAUMARCHAIS.

TOME PREMIER.

[Illustration]

PARIS.

LEBIGRE FRÈRES, LIBRAIRES,

RUE DE LA HARPE, N. 26.

1834.

MÉMOIRE

A CONSULTER

POUR P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS

Pendant que le public s’entretient d’un procès dont le fond et les

détails excitent sa curiosité; pendant que les gazetiers[1], vendus aux

intérêts de différens partis, le défigurent de toutes les manières;

pendant que les méchans accumulent sur moi les plus absurdes calomnies,

et ne disputent que sur le choix des atrocités; enfin pendant que les

honnêtes gens consternés gémissent sur la foule de maux dont un seul

homme peut être à la fois assailli: laissons jaser l’oisiveté,

dédaignons les libelles, plaignons les méchans, rendons grâces aux gens

honnêtes, et présentons ce mémoire à mes juges, comme un hommage public

de mon respect pour leurs lumières, et de ma confiance en leur

intégrité.

Si c’est un malheur d’être engagé dans un procès dont le plus grand

bien possible est qu’il n’en résulte aucun mal, au moins est-ce un

avantage de justifier ses actions devant un tribunal jaloux de l’estime

de la nation, qui a les yeux ouverts sur son jugement; devant des

magistrats trop généreux pour prendre parti contre un citoyen parce que

son adversaire est leur confrère, et trop éclairés sur leur véritable

dignité pour confondre une querelle particulière, dont ils sont juges,

avec ces grands démêlés où le corps entier de la magistrature aurait ses

droits à soutenir ou son honneur à venger.

La question qui occupe aujourd’hui les chambres assemblées est de savoir

si la nécessité de répandre l’or autour d’un juge pour en obtenir une

audience indispensable, et qu’on n’a pu se procurer autrement, est un

genre de corruption punissable, ou seulement un malheur digne de

compassion.

Forcé d’employer ma faible plume, au défaut de toute autre, dans une

affaire où la terreur écarte loin de moi tous les défenseurs, où il faut

des injonctions réitérées des magistrats pour qu’on me signe au Palais

la plus juste requête, détruisons toute idée de corruption par le simple

exposé des faits, et ne craignons point qu’on m’accuse de tomber dans le

défaut trop commun de les altérer devant la justice. Ils sont déjà

connus des magistrats par le vu des charges et informations; je ne fais

ici que les rétablir dans l’ordre chronologique que les dépositions

partielles et la forme des interrogatoires leur ont nécessairement ôté.

Uniquement destiné à soulager l’attention de mes juges, ce mémoire sera

l’historique exact et pur de tout ce qui tient à la question agitée. Je

n’y dirai rien qui ne soit constant au procès. Les faits qui me sont

personnels y seront affirmés positivement. Ce que j’ai su par le

témoignage d’autrui portera l’empreinte de la circonspection; et si ce

mémoire n’a pas toute la méthode qui caractérise les ouvrages de nos

orateurs du barreau, au moins il réunira le double avantage de ne

contenir que des faits véritables, et de fixer l’opinion flottante du

public sur le fond d’une affaire dont le secret de la procédure

empêchera qu’il soit jamais bien instruit par une autre voie.

FAITS PRÉLIMINAIRES.

Le <small>I</small>ᵉʳ avril 1770, j’ai réglé définitivement avec M. Paris Duverney un

compte appuyé sur des titres, et sur une liaison de douze ans

d’intérêts, de confiance et d’amitié.

Par le résultat de ce compte, fait double entre nous, M. Duverney resta

mon débiteur, et mourut quatre mois après, sans s’être acquitté envers

moi.

Son légataire universel prit des lettres de rescision contre l’acte du

<small>I</small>ᵉʳ avril, en poursuivit l’entérinement aux requêtes de l’hôtel, et fut

débouté de sa demande par deux sentences consécutives.

Il en appela au parlement; et profitant du moment qu’une lettre de

cachet me tenait sous la clef à réfléchir sur le danger des liaisons

disproportionnées, il poursuivit sans relâche le jugement de son appel.

Il faisait plaider, il sollicitait, il gagnait les esprits; et moi

j’étais en prison.

Enfin, le <small>I</small>ᵉʳ avril 1773, sur les conclusions de M. l’avocat-général de

Vaucresson, la cour mit l’affaire en délibéré au rapport de M. Goëzman.

O M. Duverney! lorsque vous signâtes cet arrêté de compte par lequel

vous vous reconnaissiez mon débiteur, le <small>I</small>ᵉʳ avril 1770, vous étiez bien

loin de prévoir que trois ans après, à pareil jour, sur le refus

d’acquitter votre engagement par un légataire à qui vous laissiez plus

d’un million, M. Goëzman de Colmar serait nommé rapporteur; que je

perdrais en quatre jours mon procès et cinquante mille écus; et que ce

magistrat me dénoncerait ensuite au parlement comme ayant calomnié sa

personne, après avoir tenté de corrompre sa justice.

FAITS POSITIFS.

Peu de jours avant le prononcé du délibéré, j’avais enfin obtenu du

ministre la permission de solliciter mon procès, sous les conditions

expresses et rigoureuses de ne sortir qu’accompagné du sieur Santerre,

nommé à cet effet; de n’aller nulle autre part que chez mes juges, et de

rentrer prendre mes repas et coucher en prison; ce qui gênait

excessivement mes démarches, et raccourcissait beaucoup le peu de temps

accordé pour mes sollicitations.

Dans ce court intervalle, je m’étais présenté au moins dix fois chez M.

Goëzman sans pouvoir le rejoindre: le hasard seulement me l’avait fait

rencontrer une fois chez un autre conseiller de grand’chambre; mais à

une heure tellement incommode, que ces magistrats, pressés de sortir, ne

m’accordaient qu’une légère attention. Je n’en fus pas très-affecté, M.

Goëzman ne faisant alors que nombre avec mes juges; cette relation

intime d’un rapporteur à son client, qui rend l’un aussi attentif que

l’autre est disert; cet intérêt pressant qui fait tout expliquer, tout

entendre et tout approfondir, n’existaient pas encore entre nous.

Mais le 1ᵉʳ avril, aussitôt qu’il fut chargé du rapport de mon procès,

il devint un homme essentiel pour moi; je n’eus plus de repos que je ne

l’eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cet

après-midi, et toujours la formule écrite: _Beaumarchais supplie

Monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience, et de

laisser ses ordres à son portier pour l’heure et le jour_. Ce fut

vainement; la portière, car c’en était une, fatiguée de moi, m’assura le

lendemain matin, à ma quatrième visite, que Monsieur ne voulait voir

personne, et qu’il était inutile que je me présentasse davantage. J’y

revins l’après-midi; même réponse.

Si l’on réfléchit que du 1ᵉʳ au 5 avril, jour auquel M. Goëzman devait

rapporter l’affaire, il n’y avait que quatre jours pleins, et que, de

ces quatre jours si précieux, j’en avais déjà usé un et demi en

démarches perdues; si l’on sait qu’un ami de M. Goëzman[2] avait été

deux fois chez lui sans succès pour m’obtenir l’audience, on concevra

toute mon inquiétude.

J’appuie sur ces légers détails, parce qu’on me reproche au Palais,

aujourd’hui, de n’avoir pas écrit alors à M. Goëzman pour le voir. Eh!

grands dieux! écrire! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour

entier sans réponse, et me faire perdre encore vingt-quatre heures, à

moi qui comptais les minutes? Et mes cinq courses en aussi peu de temps

ne valaient-elles pas bien une lettre? Et ce que j’écrivais chez la

portière, n’était-ce donc pas écrire? Et croyez-vous qu’on ignorât mon

empressement, lorsqu’à l’une de ces courses nous vîmes, de mon carrosse,

M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier, qui donne sur le

quai, et regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa

porte? Ce fait, ainsi que les autres, est attesté par le sieur

Santerre, qui m’accompagnait, et dont le témoignage ne saurait être

suspect: et il faut le dire et le répéter, car il n’y a pas ici de

petites circonstances.

Comme on ne peut tordre mes intentions, et donner à mes sacrifices

d’argent la tournure de la corruption, qu’en argumentant de ma

négligence à rechercher M. Goëzman, et qu’on le fait réellement

aujourd’hui, il m’est de la plus grande importance que la multiplicité,

la vivacité, l’obstination même de mes démarches pour le voir, soient

aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fin combien de

fois j’ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu’il a été

mon rapporteur. Cette façon d’argumenter à mon tour me lavera peut-être

une bonne fois du reproche de négligence. On cessera d’en extraire celui

de corruption; d’où l’on conclut que, croyant ma cause mauvaise, je

l’étayais par toutes sortes de manœuvres. Avec cet enchaînement

d’inductions vicieuses, on arrive aux horreurs, aux diffamations, et à

toutes les indignités qui ont suivi la perte de mon procès. Telle est la

marche de l’animosité: nous y reviendrons.

Ne sachant plus à quel parti m’arrêter, j’entrai, en revenant, chez une

de mes sœurs pour y prendre conseil et calmer un peu mes sens. Alors le

sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur, se ressouvint qu’un

nommé Lejay, libraire, avait des habitudes intimes chez M. Goëzman, et

pourrait peut-être me procurer les audiences que je désirais. Il fit

venir le sieur Lejay, l’entretint, en reçut l’assurance que, moyennant

un sacrifice d’argent, l’audience me serait promptement accordée. Étonné

qu’il s’ouvrît une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de

relation pouvait exister entre ce libraire et M. Goëzman, j’appris du

sieur Dairolles que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat;

que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la

rétribution d’auteur, ce qui avait mis assez de liaison entre elle et la

dame Lejay. «Mais le vrai motif qui engage le sieur Lejay à répondre des

audiences, ajouta-t-il, est que madame Goëzman l’a plusieurs fois assuré

que s’il se présentait un client généreux, dont la cause fût juste, et

qui ne demandât que des choses honnêtes, elle ne croirait pas offenser

sa délicatesse en recevant un présent[3].» Cela me fut dit chez ma

sœur, devant plusieurs de mes parens et amis.

La demande étant portée à deux cents louis, je me récriai sur la somme

autant que sur la dure nécessité de payer des audiences. Quand on m’a

jugé aux requêtes de l’hôtel, disais-je, où j’ai gagné ce procès en

première instance, loin qu’il m’en ait coûté pour voir mon rapporteur,

je n’ai pas même su quel était son secrétaire; et M. Dufour, magistrat

aussi accessible que juge éclairé, a poussé la patience et l’honnêteté

jusqu’à souffrir mes importunités verbales et par écrit pendant six

semaines au moins. Pourquoi faut-il aujourd’hui payer? etc., etc., etc.

Je résistais, je bataillais; mais l’importance de voir M. Goëzman était

telle, et le temps pressait si fort, que mes amis inquiets me

conseillaient tous de ne pas hésiter: «Quand vous aurez perdu cinquante

mille écus, me disaient-ils, faute d’avoir instruit votre rapporteur,

quelle différence mettront dans votre aisance deux cents louis de plus

ou de moins? Si l’on vous en demandait cinq cents, il n’y aurait pas

plus à balancer.» Pour trancher la question, l’un d’eux obligeamment

courut chez lui, et remit à ma sœur cent louis que je n’avais pas.

Plus économe de ma bourse, ma sœur voulut essayer d’arracher cette

audience pour cinquante louis; et de son chef elle remit un rouleau seul

au sieur Lejay, lui disant qu’elle n’avait pas encore pu changer en or

les deux mille quatre cents livres apportées par son frère, et qu’elle

le priait en grâce de voir si ces cinquante louis ne suffiraient pas

pour m’ouvrir cette fatale porte. Mais bientôt le sieur Dairolles vint

chercher le second rouleau. «Quand on fait un sacrifice, madame, lui

dit-il, il faut le faire honnête; autrement il perd son mérite, et

monsieur votre frère désapprouverait beaucoup, s’il le savait, qu’on eût

perdu seulement quatre heures pour épargner un peu d’argent.» Alors ma

sœur, ne pouvant plus reculer, abandonna tristement les autres cinquante

louis, et ces messieurs retournèrent chez madame Goëzman.

Mais, dira-t-on, comment, dans une affaire aussi majeure, étiez-vous si

indolent, si passif, que toutes les démarches se fissent entre vos

parens et amis, sans vous; et comment disposait-on ainsi de votre argent

et d’un temps si précieux, sans que votre acquiescement y parut même

nécessaire? Eh! messieurs, vous oubliez la foule de maux dont j’étais

accablé; vous oubliez que j’étais en prison; vous oubliez que, forcé d’y

attendre le matin qu’on vînt m’y chercher pour sortir, d’y revenir

prendre mes repas, et d’y rentrer le soir de bonne heure, je ne pouvais

suivre exactement des opérations aussi mêlées. Voilà pourquoi le zèle de

mes amis y suppléait. Voilà pourquoi je n’ai su beaucoup de ces détails

qu’après coup. Voilà pourquoi _je n’ai jamais encore vu le sieur Lejay,

au moment où j’écris ce mémoire_, etc., etc. Renouons le fil de ma

narration, que cet éclaircissement a coupé.

Quelques heures après, le sieur Dairolles assura ma sœur que madame

Goëzman, après avoir serré les cent louis dans son armoire, avait enfin

promis l’audience pour le soir même. Et voici l’instruction qu’il me

donna quand il me vit. «Présentez-vous ce soir à la porte de M. Goëzman;

on vous dira encore qu’il est sorti; insistez beaucoup; demandez le

laquais de madame; remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une sommation

polie à la dame de vous procurer l’audience, suivant la convention faite

entre elle et Lejay, et soyez certain d’être introduit.»

Docile à la leçon, je fus le soir chez M. Goëzman, accompagné de Mᵉ

Falconnet, avocat, et du sieur Santerre. Tout ce qu’on nous avait prédit

arriva; la porte nous fut obstinément refusée; je fis demander le

laquais de madame, à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse;

il me répondit niaisement «qu’il ne le pouvait alors parce que monsieur

était dans le cabinet de madame avec elle.--C’est une raison de plus,

lui dis-je en souriant de sa naïveté, de porter la lettre à l’instant.

Je vous promets qu’on ne vous en saura pas mauvais gré.» Le laquais

revint bientôt, et nous dit «que nous pouvions monter dans le cabinet de

monsieur, qu’il allait s’y rendre lui-même _par l’escalier intérieur_

qui descend chez madame.» En effet, M. Goëzman ne tarda pas à nous y

venir trouver. Qu’on me passe un détail minutieux, on sentira bientôt

comment ils deviennent tous importans. Il était neuf heures du soir

lorsqu’on nous fit monter au cabinet; nous trouvâmes le couvert mis dans

l’antichambre et la table servie; d’où nous conclûmes que l’audience

retardait le souper.

La voilà donc ouverte à la fin cette porte; et c’est au moment indiqué

par Lejay; l’agent n’écrit qu’un mot, j’en suis le porteur; la dame le

reçoit, et le juge paraît. Cette audience, si longtemps courue, si

vainement sollicitée, on la donne à neuf heures, à l’instant incommode

où l’on va se mettre à table. Sans insulter personne, on pouvait, je

crois, aller jusqu’à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le

monde d’accord sur l’audience, et qu’elle était le fruit de la lettre

que madame venait de recevoir en présence de monsieur. Aujourd’hui que

l’on plaide, il se trouve que personne ne savait rien de rien, et que

l’audience, au milieu de tant d’obstacles, se trouve octroyée par

hasard en ce moment unique. J’en demande bien pardon; il était sans

doute excusable de s’y tromper.

L’audience de M. Goëzman s’entama par la discussion de quelques pièces

au procès. J’avoue que je fus étonné de la futilité de ses objections,

et du ton avec lequel il les faisait: je le fus même au point que je

pris la liberté de lui dire que je ne le croyais pas assez instruit de

l’affaire pour être en état de la rapporter sous deux jours. Il me

répondit qu’il la connaissait assez dès à présent pour la juger, qu’elle

était toute simple, et qu’il espérait en rendre un compte exact à la

cour le lundi suivant. En l’écoutant, je crus apercevoir sur son visage

les traces d’un rire équivoque dont je fus très-alarmé. De retour, je

fis part de mes observations à mes amis.

Le sieur Dairolles les fit parvenir à madame Goëzman, en sollicitant une

seconde audience. La réponse fut que si M. Goëzman ne m’avait fait que

des objections frivoles, c’est qu’apparemment il n’en avait point

d’autres à faire contre mon droit, et qu’à l’égard du rire qui m’avait

alarmé, c’était le caractère de sa physionomie; qu’au reste, si je

voulais lui envoyer mes réponses aux objections de son mari, elle se

chargeait volontiers de les lui remettre: ce que je fis, en accompagnant

le paquet d’une lettre polie pour la dame.

Nous étions au dimanche 4 avril: il ne restait plus qu’un jour pour

solliciter; mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le

sieur Dairolles de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d’être

entendu, trouvant qu’on m’avait vendu bien cher l’unique faveur d’une

courte audience.

On négocia de nouveau; mais les difficultés qu’on nous opposa firent

deviner à tout le monde qu’il n’y avait qu’un seul moyen de les

résoudre: autres débats; humeur de ma part; représentations de celle de

mes amis. L’avis qui prévalut fut que l’on saurait positivement de

madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice, et

qu’alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient, on lui

laisserait une montre à répétition enrichie de diamans. Elle fut

aussitôt remise à Lejay par le sieur Dairolles.

Enfin je reçus la promesse la plus positive d’une audience pour le soir

même; mais le sieur Dairolles, en m’apprenant que la dame avait été

encore plus flattée de ce bijou que des cent louis qu’elle avait reçus,

ajouta _qu’elle exigeait_ en outre quinze louis pour le secrétaire de

son mari, à qui elle se chargeait de les remettre. Cela est d’autant

plus singulier, monsieur, lui dis-je, que vous savez qu’un de vos amis

eut hier toutes les peines du monde à faire accepter à ce secrétaire une

somme de dix louis qu’il lui présentait d’office. Cet homme modeste

s’obstinait à la refuser, disant qu’il était absolument inutile à mon

affaire, qui se traitait dans le cabinet du rapporteur et sans lui. «Que

voulez-vous? me dit le sieur Dairolles. Toutes ces observations ont été

faites à madame Goëzman; elle n’en a pas moins insisté sur la remise de

quinze louis: elle doit ignorer, dit-elle, ce que le secrétaire a reçu

d’ailleurs; enfin ces quinze louis sont indispensables.»

Ils furent remis, de mauvaise grâce à la vérité, puis portés à madame

Goëzman, puis l’audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce

fut encore vainement que je me présentai: n’ayant pas, cette fois, de

passe-port auprès de madame, il fallut revenir sans avoir vu monsieur.

Le lecteur, qui se fatigue à la fin de lire autant de promesses vaines,

autant de démarches inutiles, jugera combien je devais être outré

moi-même de recevoir les unes et de faire les autres.

Je revins chez moi la rage dans le cœur. Nouvelle course des

intermédiaires. Pour cette fois, il ne faut pas omettre la curieuse

réponse qu’on me rapporta. «Ce n’est point la faute de la dame si vous

n’avez pas été reçu. Vous pouvez vous présenter demain encore chez son

mari. Mais elle est si honnête, qu’en cas que vous ne puissiez avoir

d’audience avant le jugement, elle vous fait assurer que tout ce qu’elle

a reçu vous sera fidèlement remis.»

J’augurai mal de cette nouvelle annonce. Pourquoi la dame

s’engageait-elle alors à rendre l’argent? Je ne l’avais pas exigé.

Quelle raison la faisait tergiverser sur une audience tant de fois

promise? Je fis à ce sujet les plus funestes réflexions. Mais, quoique

le ton et les procédés me parussent absolument changés, je n’en résolus

pas moins de tenter un dernier effort pour voir mon rapporteur le

lendemain matin, seul instant dont je pusse profiter avant le jugement

du procès.

Pendant que je déplorais mon sort, un homme d’une probité reconnue,

ayant été témoin et quelquefois confident des affaires particulières

entre M. Duverney et moi, s’intéressait à ma cause, dont il connaissait

la justice. Ce motif lui fit trouver moyen de s’introduire chez M.

Goëzman, en faisant dire à ce rapporteur qu’il avait des éclaircissemens

importans à lui donner sur l’affaire de la succession Duverney, et se

gardant bien surtout d’articuler qu’il penchât pour moi. Il fut aussi

surpris que je l’avais été des objections de M. Goëzman: comme elles

sont entrées dans son rapport à la cour, qu’il lui lut en partie, je

vais les rappeler en note: elles serviront à montrer dans quel esprit M.

Goëzman traitait une affaire aussi grave: elles motiveront mes efforts

pour en obtenir des audiences, et justifieront les sacrifices que j’ai

faits pour y parvenir[4].

Mon ami eut beaucoup de peine à se faire écouter dans ses réponses; mais

il ne quitta point M. Goëzman qu’il n’en eût au moins arraché la

promesse positive de m’ouvrir sa porte et de m’entendre le lendemain

matin: il obtint de plus la permission de me communiquer ses objections,

et s’engagea pour moi que je les résoudrais à la satisfaction du

rapporteur.

Si jamais audience a paru certaine, ce fut sans doute cette dernière,

que le rapporteur promettait d’un coté, pendant que sa femme en recevait

le prix de l’autre. Cependant, malgré les assurances du mari et de la

femme, nous ne fûmes pas plus heureux le lundi matin que les autres

jours: mon ami m’accompagnait; le sieur Santerre était en tiers: ils

furent aussi outrés que moi de me voir durement refuser la porte,

quoiqu’on ne dissimulât pas que madame et monsieur étaient au logis.

J’avoue que ce dernier trait mit à bout ma patience. Nous éclatâmes en

murmures; et pendant que mon ami, épuisant toutes les ressources, allait

chercher le secrétaire au Palais pour essayer de nous faire introduire,

je priai la portière de me permettre au moins d’écrire dans sa loge les

réponses que j’avais espéré faire verbalement à son maître. Nous y

restâmes une heure et demie, le sieur Santerre et moi. Mon ami revint

avec un nouvel introducteur: mais les ordres étaient positifs; nous ne

pûmes passer le seuil de la porte: ce ne fut qu’à force d’instances, et

même en donnant six francs à un laquais, que nous parvînmes à faire

remettre à M. Goëzman mes réponses et l’extrait d’un acte important pour

la recherche duquel un notaire avait passé la nuit.

Le même jour je perdis ma cause; et M. Goëzman, en sortant du conseil,

dit tout haut à mon avocat, devant plusieurs personnes, _qu’on avait

opiné du bonnet d’après son avis_. Le fait est cependant que plusieurs

conseillers sont restés d’un sentiment contraire au sien.

Quelle cruauté! N’est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d’un homme

après l’y avoir enfoncé? Moins le propos était fondé, plus il montrait

de partialité dans le juge, et... laissons les réflexions; elles

aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.

Il est temps de tenir parole: opposons la récapitulation de mes courses

chez M. Goëzman au reproche de n’en avoir pas fait assez pour le voir,

pendant les quatre jours pleins qu’il a été mon rapporteur; d’où l’on

induit que j’ai pu avoir intention de le corrompre.

_1ᵉʳ avril._ Le jour qu’il a été nommé rapporteur,

dans l’après-midi et soirée, trois

courses inutiles 3

_2 avril._ Vendredi matin, une course inutile 1

Vendredi après-midi, course inutile 1

Vendredi au soir, course inutile 1

_3 avril._ Samedi matin, course inutile 1

Samedi soir, audience promise par

Mᵐᵉ Goëzman, et obtenue, _course

utile_ 1

_4 avril._ Dimanche au soir, audience promise

d’un côté par Mᵐᵉ Goëzman,

et non obtenue, course inutile 1

_5 avril._ Lundi matin, jour du rapport, audience

promise d’un côté par M. Goëzman,

payée de l’autre à madame, et

non obtenue, course inutile 1

---

Total des courses en quatre jours pleins 10

Si l’on ajoute les deux qu’un ami de M. Goëzman

a faites en même temps pour moi sur le

même objet 2

Et mes dix courses avant sa nomination 10

---

Total des courses pour avoir audience 22

UNE SEULE AUDIENCE OBTENUE.

En me lavant ainsi du reproche de négligence, je pense avoir beaucoup

ébranlé le système de corruption: achevons de l’anéantir par un autre

calcul et quelques réflexions fort simples.

Il m’en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman.

Qu’on suive cet argent à la trace, et qu’on juge si, de la distance où

je suis resté du rapporteur, il était possible que j’eusse formé le

projet insensé de le corrompre.

En cédant à la nécessité de sacrifier cent louis, je ne les avais pas

(_une personne_); un ami me les a offerts (_deux_); ma sœur les a reçus

de ses mains (_trois_); elle les a confiés au sieur Dairolles

(_quatre_); qui les a remis au sieur Lejay (_cinq_); pour être donnés à

madame Goëzman, qui les a gardés (_six_); enfin M. Goëzman, que je n’ai

vu qu’à ce prix, et qui a tout ignoré (_sept_).

Voilà donc de M. Goëzman à moi une chaîne de sept personnes, dont il

prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le

dernier comme incorruptible. D’accord. Mais s’il est juge incorruptible,

comment prouvera-t-il que je suis un client corrupteur? A travers tant

de personnes on se trompe aisément sur l’intention d’un homme:

d’ailleurs un juge corrompu n’a plus besoin d’instructions; et

l’éloignement où se tient de lui son corrupteur est le premier égard

qu’il lui doit, et le plus sûr moyen d’écarter tout soupçon de leur

intelligence. Or, il est prouvé qu’après avoir payé j’ai montré encore

plus d’empressement de voir M. Goëzman qu’avant de donner les cent

louis: donc je n’ai pas cru avoir gagné son suffrage en payant; donc ce

n’était pas son suffrage qu’on avait marchandé pour moi; donc je ne

voulais que des audiences; donc je ne suis pas un corrupteur; donc il a

calomnié mon intention; donc le procès est mal intenté contre moi;

donc... ce qu’il fallait démontrer.

J’avais perdu ma cause; le mal était consommé. Le soir même du jugement,

le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis, et la

montre enrichie de diamans. «A l’égard des quinze louis, dit-il, comme

ils avaient été exigés par madame Goëzman pour être remis au secrétaire

de son mari, elle s’est crue à bon droit dispensée de les rendre au

sieur Lejay.»

La conduite de ce secrétaire étant une énigme pour moi, je voulus

l’éclaircir. Étonné qu’après avoir refusé modestement dix louis il en

retînt vingt-cinq, je priai l’ami qui lui avait fait accepter ces dix

louis d’aller lui demander si quelqu’un lui avait depuis remis quinze

autres louis. Non seulement le secrétaire nia qu’on les lui eût offerts;

et il les aurait, dit-il, certainement refusés; mais il offrit à mon ami

de lui rendre les dix louis qu’il en avait reçus, en l’assurant de

nouveau qu’il n’avait fait aucun travail à ce malheureux procès, qui me

coûtait trop d’argent pour qu’on augmentât encore mes pertes par des

sacrifices volontaires.

Mon ami, sûr de mes intentions, le pria de les garder, moins comme un

honoraire dû à ses peines que comme un léger hommage rendu à son

honnêteté.

Alors, piqué du moyen malhonnête qu’on employait pour retenir mes quinze

louis, croyant même que le sieur Lejay, _que je ne connaissais point du

tout_, avait voulu les garder, je lui fis dire par le sieur Dairolles

que je voulais savoir ce qu’étaient devenus ces quinze louis.

Le libraire affirma pendant plusieurs jours les avoir en vain demandés à

madame Goëzman, qui lui répondait constamment être convenue avec lui que

dans tous les cas ces quinze louis seraient perdus pour moi. Il ajouta

qu’il ne pouvait souffrir qu’on le soupçonnât de les avoir gardés; que

la dame se faisait célerᵉ, et que je pouvais lui en écrire directement.

Le 21 avril, c’est-à-dire dix-sept jours après le jugement du procès,

j’écrivis la lettre suivante à madame Goëzman.

«Je n’ai point l’honneur, madame, d’être personnellement connu de

vous; et je me garderais de vous importuner, si, après la perte de

mon procès, lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux

rouleaux de louis, et la répétition enrichie de diamans qui y était

jointe, on m’avait aussi rendu de votre part quinze louis d’or, que

l’ami commun qui a négocié vous a laissés de surérogation.

«J’ai été si horriblement traité dans le rapport de monsieur votre

époux, et mes défenses ont été tellement foulées aux pieds par

celui qui devait, selon vous, y avoir un légitime égard, qu’il

n’est pas juste qu’on ajoute aux pertes immenses que ce rapport me

coûte celle de quinze louis d’or qui n’ont pas dû s’égarer dans vos

mains. Si l’injustice doit se payer, ce n’est pas celui qui en

souffre aussi cruellement. J’espère que vous voudrez bien avoir

égard à ma demande, et que vous ajouterez à la justice de me rendre

ces quinze louis celle de me croire, avec la respectueuse

considération qui vous est due,

«Madame, votre, etc.»

Ce 21 avril 1773.

Je n’en reçus point de réponse; mais le lendemain ma sœur vint

m’apprendre que le sieur Lejay était dans sa maison, égaré comme un

insensé; madame Goëzman, disait-il, l’avait envoyé chercher, pour se

plaindre amèrement de ce que je lui demandais une somme de cent louis et

une montre enrichie de diamans, qu’elle m’avait fait rendre. Il ajoutait

que cette dame, outrée de colère, l’avait menacé de le perdre, ainsi que

moi, en employant le crédit de monsieur le duc d’...

Ma sœur me dit que tous ces propos se tenaient chez elle, devant son

médecin; qu’elle avait inutilement essayé de remettre la tête de ce

pauvre Lejay, à qui l’on ne pouvait faire comprendre qu’il ne s’agissait

que de quinze louis égarés entre lui et cette dame, et non de ce qui

m’avait été rendu; que cet homme était si troublé, qu’il assurait avoir

lu en propres termes dans ma lettre, que la dame lui avait montrée, la

demande des cent louis et du bijou; qu’enfin il menaçait de nier la part

qu’il avait eue à cette affaire, si elle prenait une mauvaise tournure.

Heureusement j’avais gardé copie de ma lettre; je l’envoyai par ma sœur

au sieur Lejay, qui fut, à ce qu’il dit, sur-le-champ chez madame

Goëzman lui faire à son tour ses reproches. Je ne sais s’il tint parole;

mais enfin les quinze louis ne revinrent point. J’ai depuis écrit deux

lettres au libraire à ce sujet, qui sont restées sans réponse. Elles ont

été jointes au procès.

J’appris alors dans le public que M. Goëzman, muni d’une déclaration du

sieur Lejay[5], dans laquelle j’étais violemment inculpé, avait été

chez M. le duc de la Vrillière et chez M. de Sartine, se plaindre

hautement que je calomniais sa personne, après avoir tenté de corrompre

sa justice. Je n’en croyais pas un mot: tant de précautions

extrajudiciaires, avant qu’il y eût aucune procédure entamée, me

paraissaient au-dessous même du moins instruit des criminalistes. Je ne

pouvais me figurer qu’un conseiller au parlement, sur des objets

relatifs à un procès jugé au parlement, invoquât une autre autorité que

celle du parlement, pour avoir raison de qui que ce fût: en tout cas, je

me promis bien qu’il ne me serait pas reproché, si je pouvais l’éviter,

d’avoir provoqué, par mes discours ou mes écrits, un combat aussi

indécent entre M. Goëzman et moi. Résolu que j’étais de me renfermer

dans des défenses juridiques, si l’on allait jusqu’à m’attaquer en

forme, j’eus l’honneur d’adresser la lettre suivante à l’un des hommes

en place qui jouit au plus juste titre de l’estime et de la confiance

universelles.

«MONSIEUR,

«Sur les plaintes qu’on prétend que M. Goëzman, conseiller au

parlement, fait de moi, disant que j’ai tenté de corrompre sa

justice, en séduisant madame Goëzman par des propositions d’argent

qu’elle a rejetées, je déclare que l’exposé fait ainsi est faux, de

quelque part qu’il vienne. Je déclare que je n’ai point tenté de

corrompre la justice de M. Goëzman pour gagner un procès que j’ai

toujours cru qu’on ne pouvait me faire perdre sans erreur ou sans

injustice.

«A l’égard de l’argent proposé par moi, et rejeté, dit-on, par

madame Goëzman, si c’est un bruit public, M. Goëzman ne sait pas si

je l’accrédite ou non; et je pense qu’un homme dont l’état est de

juger les autres sur des formes établies ne devrait pas m’inculper

aussi légèrement, moins encore armer l’autorité contre moi. S’il

croit avoir à se plaindre, c’est devant un tribunal qu’il doit

m’attaquer. Je ne redoute la lumière sur aucune de mes actions. Je

déclare que je respecte tous les juges établis par le roi. Mais

aujourd’hui M. Goëzman n’est point mon juge. Il se rend, dit-on,

partie contre moi: sur cette affaire, il rentre dans la classe des

citoyens; et j’espère que le ministère voudra bien rester neutre

entre nous deux. Je n’attaquerai personne; mais je déclare que je

me défendrai ouvertement sur quelque point qu’on me provoque, sans

sortir de la modération, de la modestie et des égards dont je fais

profession envers tout le monde.

«Je suis, monsieur, avec le plus profond respect, etc.»

Paris, ce 5 juin.

Bientôt il courut un autre bruit, que M. Goëzman avait été chez M. le

chancelier et chez M. le premier président, armé de cette terrible

déclaration de Lejay, porter de nouvelles plaintes contre moi: enfin,

j’appris qu’il m’avait dénoncé au parlement, comme calomniateur et

corrupteur de juge. Cette attaque étant plus méthodique que la première,

j’eus moins de peine à me la persuader. Mais je n’en restai pas moins

tranquille sur l’événement; j’engageai même le sieur Marin, auteur de la

_Gazette de France_, et ami de M. Goëzman, de représenter à ce magistrat

combien un pareil acte d’hostilité tournerait désagréablement pour lui.

«Je crains peu ses menaces, lui dis-je; il m’a fait tout le mal qui

était en sa puissance. Vous pouvez l’assurer que je n’userai point en

lâche ennemi de l’avantage des circonstances, pour lui causer un

désagrément public: mais qu’il ait la bonté de me laisser tranquille.»

L’ami de M. Goëzman m’assura qu’il lui en avait écrit et parlé déjà

plusieurs fois, en lui faisant sentir toutes les conséquences de ses

démarches, et qu’il lui en parlerait encore. Sa négociation fut

infructueuse.

Peu de jours après, M. le premier président m’envoya chercher pour

savoir la vérité des bruits qui couraient. Je m’en tins au refus le plus

respectueux de rien déclarer à moins qu’on ne m’y forçât

juridiquement... «Que mes ennemis m’attaquent, s’ils l’osent, alors je

parlerai; l’on ne parviendra pas à me faire craindre qu’un corps aussi

respectable que le parlement devienne injuste et partial, pour servir la

haine de quelques particuliers. Quant à la déclaration de Lejay, elle

tournera bientôt contre ceux qui l’ont fabriquée. Je n’ai jamais vu le

sieur Lejay, mais on dit que c’est un honnête homme, qui n’a contre lui

que le défaut des âmes faibles, de se laisser effrayer facilement et de

céder sans résistance à l’impulsion d’autrui: la fausse déclaration

qu’on lui a extorquée dans un cabinet, il ne la soutiendra jamais dans

un greffe; et la vérité lui sortira par tous les pores à la première

interrogation juridique qui lui sera faite. Ainsi, sans inquiétude à cet

égard, et plein de confiance en l’équité de mes juges, je perdrais

difficilement ma tranquillité.»

J’appris alors que M. le procureur-général était chargé d’informer: je

me hâtai d’aller lui présenter le nom et la demeure de tous ceux qui

avaient eu part à cette affaire. Ils ont été entendus; et je ne crains

pas qu’aucun d’eux démente la plus légère circonstance de cette longue

narration.

A peine les témoins sont-ils assignés, que Lejay commence à trembler sur

les conséquences de sa fausse déclaration. Dans le trouble de sa

conscience il va consulter M. Gerbier, expose les faits tels qu’ils se

sont passés, en reçoit le conseil de revenir à la vérité dans sa

déposition, vient faire la même confession à M. le premier président; il

la fait à quiconque a la patience de l’écouter. M. Goëzman en entend

parler. On envoie chercher le libraire et sa femme; on commence par leur

soutirer la minute de la fausse déclaration, parce qu’elle est de la

main de ce magistrat; on leur reproche ensuite aigrement leur

inconstance. La dame Lejay, plus courageuse que son mari, proteste

qu’aucun respect humain ne les empêchera plus de dire la vérité. Grands

débats entre eux: enfin on en revient à négocier; on veut engager le

libraire à passer en Hollande, avec promesse de le défrayer de tout et

d’arranger l’affaire pendant son absence. La dame Lejay refuse, et

soutient son mari dans sa résolution. Instruit des démarches de la

maison Goëzman, et craignant que Lejay ne se laisse encore entraîner, je

vais chez M. le premier président lui rendre compte de ce qui se passe.

«Vous êtes instruit maintenant, lui dis-je, monseigneur: Lejay vous a

tout avoué. J’étais bien sûr que cet homme, qui n’a menti que par

faiblesse et par séduction, ne tarderait pas à rendre hommage à la

vérité. Mais ce que vous ignorez, c’est qu’on veut le suborner encore et

lui faire quitter la France. De peur qu’on ne dise que c’est moi qui

l’ai fait sauver, je me hâte d’en donner avis aux premiers magistrats.»

En effet, je fus chez M. le procureur-général et chez M. de Combault,

commissaire-rapporteur, articuler les mêmes faits, en les priant de

vouloir bien s’en souvenir en temps et lieu. Je cite avec assurance, et

ne crains pas aujourd’hui d’invoquer des témoignages aussi respectables.

Bientôt le sieur Lejay, assigné comme témoin, dépose au greffe cette

vérité redoutable à ses suborneurs, et contraire en tout à la

déclaration qu’ils lui avaient extorquée. Sa femme et son commis,

entendus, déposent, ainsi que lui, _que la minute de la déclaration a

été écrite de la main de M. Goëzman_; que le commis de Lejay en a tiré

plusieurs copies; que le maître n’a fait que la signer, mais que depuis

peu de jours on leur a retiré adroitement l’original. Madame Goëzman,

entendue à son tour, dit fort peu de choses, et voudrait écarter par un

air d’ignorance l’idée qu’elle ait eu la moindre part à l’affaire. Je

suis le seul qu’on n’assigne point comme témoin, ce qui fait déjà

présumer que je suis dénoncé comme coupable. En effet, j’étais dénoncé.

L’information achevée, et les témoins entendus, M. Doé de Combault fait

son rapport aux chambres assemblées. Il intervient un arrêt qui décrète

le sieur Lejay de prise de corps; le sieur Dairolles et moi

d’ajournement personnel, et madame Goëzman seulement d’assignée pour

être ouïe. Je ne me plains point d’une différence qui ne peut venir sans

doute que d’un égard pour son sexe. Cependant le bruit courait que son

mari, la traitant moins bien que le parlement, avait obtenu une lettre

de cachet contre elle, l’avait fait enlever et mettre au couvent. Mais

la vérité est que M. Goëzman ne fit pas usage de la lettre de cachet, et

que madame Goëzman n’a été au couvent que depuis; ce qui réalise

aujourd’hui le propos qu’on tenait alors. «Si M. Goëzman, disait-on,

fait renfermer sa femme, il la sait donc coupable, et s’il la sait

coupable, comment cherche-t-il à la justifier aux dépens d’autrui? Si

c’est le parlement qui poursuit, et si madame Goëzman n’est renfermée

qu’en vertu du soupçon répandu sur elle, jusqu’au jugement du procès, le

soupçon s’étend également sur la femme et sur le mari. Par quel hasard,

dans une affaire aussi peu éclaircie, voit-on Beaumarchais décrété

d’ajournement personnel, Lejay de prise de corps, madame Goëzman

renfermée, et M. Goëzman sur les fleurs de lis?»

Ces contradictions apparentes excitaient de plus en plus l’attention du

public sur l’événement de ce procès. Le sieur Lejay, retenu au secret

pendant plus de huit jours, a été interrogé plusieurs fois; le sieur

Dairolles ensuite, enfin moi le dernier, qui ai tâché de tracer dans mon

interrogatoire l’historique exact de tous les faits, tels qu’on les a

lus dans ce mémoire: et certes, j’oserais bien assurer que de toutes les

dépositions des différens témoins il n’y en a pas une seule qui ne

s’accorde exactement avec cet interrogatoire.

Depuis ce temps, un arrêt a rendu la liberté provisoire à Lejay; un

autre a réglé l’affaire à l’extraordinaire; et tel est l’état des choses

à l’instant où j’écris.

Avant de passer aux réflexions que cet exposé peut faire naître à tout

le monde, il faut placer ici deux épisodes intimement liés au fond du

procès, et que nous n’avons détachés du reste des faits qu’afin que rien

ne nuisît à L’attention particulière qu’ils méritent. Le premier lève un

coin du voile obscur qui masque encore l’auteur de cette noire intrigue;

le second le déchire tout-à-fait.

_Épisode du sieur d’Arnaud de Baculard._

Tandis que tous ceux que le malheur engage dans cette affaire

gémissaient de la nécessité de repousser la calomnie par des défenses

légitimes, qui croira qu’un homme absolument étranger au procès ait été

assez ennemi de son repos pour venir imprudemment se jeter dans la

mêlée, y jouer d’abord le rôle de conciliateur, puis prendre parti

contre les accusés par une lettre signée de sa main; flotter ensuite

dans une incertitude pusillanime; rétracter cet imprudent écrit, que des

contradictions choquantes avaient déjà fait suspecter; et se donner, par

tant d’inconséquences, en spectacle au public, empressé à juger les

acteurs de cette étrange scène? Un tel homme existe pourtant, et c’est

le sieur d’Arnaud de Baculard. Puisqu’il lui a plu de prendre part à la

querelle, il faut développer sa conduite aux yeux de la cour; elle n’est

pas sans importance au procès.

Vers l’époque où les premiers travaux de la procédure s’entamaient, le

hasard me fit rencontrer dans la rue de Condé, où je demeure, le sieur

d’Arnaud. Je prévins toute question de sa part en lui disant: Monsieur,

vous êtes ami du sieur Lejay; il a donné à M. Goëzman une fausse

déclaration; s’il persiste à en soutenir les termes, un moment arrivera,

et c’est celui de la confrontation, où toutes les personnes avec qui il

a correspondu lui reprocheront son mensonge; il se verra froissé entre

son faux témoignage et la vérité qui fondra sur lui de toute part; elle

sortira de sa bouche alors, mais il ne sera plus temps: l’iniquité, la

calomnie, la mauvaise foi lui seront imputées, et la plus juste

punition sera le prix de sa lâche complaisance. Je vous conseille donc,

monsieur, par l’intérêt que vous prenez à lui, de le voir, et de

l’engager à dire la vérité; c’est le seul parti qui lui reste dans

l’embarras où il s’est plongé lui-même: les magistrats ne font point le

procès à la faiblesse, c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit. Le

sieur d’Arnaud m’écoutait d’un air sombre, et ne rompit le silence que

pour me reprocher aigrement l’indiscrétion avec laquelle j’avais,

dit-il, engagé cette affaire au Palais; l’acharnement que je mettais à

sa poursuite, et qui me rendait l’auteur de tous les chagrins prêts à

fondre sur la tête de ce pauvre Lejay.

Je conclus de cette sortie du sieur d’Arnaud, qu’il n’était pas instruit

de mon affaire, et je lui appris que ce n’était pas moi, mais M.

Goëzman, qui avait intenté le procès et le poursuivait; que jusqu’alors

je n’avais voulu rien faire, rien dire, ni rien écrire à ce sujet: je

l’engageai de nouveau à déterminer son ami à revenir à la simple vérité

dans sa déposition.

Le sieur d’Arnaud excusa sa vivacité sur son ignorance, blâma la

faiblesse de Lejay, condamna la conduite de M. Goëzman, s’étendit un peu

sur la méchanceté des hommes, et m’assura qu’il allait faire part de mes

observations au sieur Lejay. Qu’est-il arrivé? que le sieur d’Arnaud a

visité M. Goëzman, que M. Goëzman a visité le sieur d’Arnaud, et

qu’enfin ce dernier a écrit une lettre apologétique au magistrat, dans

laquelle, après un éloge de ses vertus, il ajoute qu’il se croit obligé,

pour l’honneur de la vérité, de lui apprendre d’office, _qu’un soir,

étant chez le sieur Lejay_, ce dernier lui fit voir une montre enrichie

de diamans, très-belle, avec cent louis _qu’il allait rendre_, lui

dit-il, à un ami de M. de Beaumarchais, _qui les lui avait remis_ pour

les présenter à madame, _qui les avait rejetés avec indignation_. Le

sieur d’Arnaud ajoute qu’il ne doute point que le sieur Lejay ne les ait

rendus sur-le-champ, etc., etc.

M. Goëzman a déposé au greffe de la cour cette lettre du sieur d’Arnaud,

avec la déclaration du sieur Lejay. Quelles pièces et quelles

précautions pour un magistrat! _nimia præcautio dolus_. Soufflons sur ce

nouveau fantôme, et détruisons ce frêle appui du système de la

corruption. Quand les visites réciproques ne prouveraient pas que ce

témoignage est une pièce mendiée; quand le désaveu qu’a fait depuis au

greffe le sieur Lejay de sa fausse déclaration ne démontrerait pas que

madame Goëzman n’a jamais rejeté avec _indignation_ les cent louis et la

montre; quand le refus opiniâtre que cette dame a fait de rendre les

quinze louis qu’elle avait exigés, et qu’elle a encore entre les mains,

ne fournirait pas la preuve la plus complète qu’elle a reçu tout le

reste avec plaisir; et quand le sieur d’Arnaud ne serait pas depuis

convenu lui-même que c’était uniquement pour l’obliger qu’il avait écrit

à M. Goëzman, un court examen de sa lettre et de la comparaison de ces

mots... _un soir... qu’il allait rendre_, etc., avec ce qui s’est passé

le 5 avril, jour auquel les effets m’ont été remis, suffirait pour

anéantir le témoignage qu’elle contient. Épargnons cette discussion au

lecteur: la rétractation du sieur d’Arnaud la rend inutile. Je voulais

me justifier de son accusation, et non le poursuivre. Je l’ai fait, et

me borne à le plaindre si d’autres motifs qu’une complaisance aveugle

ont affecté son cœur et dirigé sa plume.

_Autre épisode très-important touchant le sieur Marin, auteur de la

Gazette de France._

Le sieur Dairolles était assigné pour déposer: la veille de sa

déposition, vers une heure après midi, je passai chez ma sœur, que je

trouvai avec son mari, son médecin, le sieur Deschamps, négociant de

Toulouse, et plusieurs autres personnes. A l’instant arrive le sieur

Marin, auteur de la Gazette de France, et ami de M. Goëzman. Il nous dit

que ce magistrat l’avait accompagné jusqu’à la porte pour chercher le

sieur Dairolles, et l’engager à ne faire le lendemain qu’une déposition

très-courte, et qui ne compromît madame Goëzman ni personne; qu’il nous

engageait tous à nous conduire sur ce plan dans nos dépositions; et que

lui Marin se faisait fort d’arranger l’affaire sous peu de jours; qu’il

avait des moyens sûrs pour y réussir; mais qu’il fallait bien se garder

surtout de parler _de ces misérables quinze louis_, qui ne faisaient

qu’embrouiller l’affaire, et me donner un air de mesquinerie qui me

faisait tort dans le monde.--«Au contraire, monsieur, lui dis-je avec

chaleur, il en faut beaucoup parler: ce n’est pas que ces quinze louis

m’intéressent en eux-mêmes; mais ils sont la clef de toute l’affaire, et

le seul moyen d’en résoudre tous les problèmes: car madame Goëzman, qui

nie aujourd’hui d’avoir jamais reçu le prix qu’elle a mis elle-même aux

audiences de son mari, reste absolument sans réponse quand on lui

demande comment _ces misérables quinze louis_ sont encore entre ses

mains, s’il est vrai qu’elle ait rejeté tout le reste _hautement et avec

indignation_. Il en faut beaucoup parler, parce que M. Goëzman les a

volontairement oubliés dans la déclaration qu’il a minutée de sa main,

et que Lejay n’a fait que copier et signer. Mais permettez que je ne

prenne point le change à cet égard. On conclurait de ce silence général

que Lejay n’a point remis les quinze louis à madame Goëzman; qu’il l’a

calomniée en disant qu’elle les avait exigés et retenus; qu’il a bien pu

garder ainsi tout le reste: et l’on perdrait un malheureux pour sauver

les seuls auteurs de l’exaction et de l’odieux procès qui en

résulte.--Eh! que vous importe, répondit le sieur Marin, que ce fripon

de Lejay soit sacrifié? Ce n’est pas un grand malheur, si vous êtes tous

hors d’une affaire qui intéresse aujourd’hui les ministres, et où il n’y

a que des coups à gagner.» Chacun s’éleva fortement contre cette

barbarie de sacrifier Lejay, et l’on se sépara. En nous quittant, le

sieur Marin pria instamment le sieur Lépine de _lui envoyer Dairolles, à

quelque heure qu’il rentrât, pour qu’il pût lui parler avant d’aller au

Palais_.

Mémoires de Beaumarchais; vol. 1 · 第 1 / 16 段