_De l'ivrognerie._
=Tous les vices ne sont pas de même gravité; il y a des degrés entre
eux.=--Le monde n'est que variété et dissemblance; les vices ont tous
un point commun, et ce point c'est que tous sont vices. Les stoïciens
ajoutent: Quoique tous les vices soient des vices, ils présentent des
degrés; on ne peut admettre en effet que celui qui en a franchi de cent
pas la limite: «_Dont on ne peut s'écarter en aucun sens, sans s'égarer
hors du droit chemin_ (_Horace_)», ne soit pas plus coupable que celui
qui ne l'a dépassée que de dix; que le sacrilège ne soit pas pire que
le vol d'un chou dans notre jardin: «_On ne prouvera jamais par de
bonnes raisons, que le vol de choux dans un jardin soit un aussi grand
crime que de se rendre de nuit coupable d'un sacrilège_ (_Horace_).»
Il y a dans le vice autant de diversité qu'en toute autre chose. Ne pas
tenir compte de l'échelle de gravité des péchés, les confondre, est
chose dangereuse; les meurtriers, les traîtres, les tyrans y trouvent
trop d'avantages; il n'est pas admissible que de ce qu'un autre est
paresseux, enclin à la luxure ou manque à la dévotion, leur conscience
à eux s'en trouve soulagée. Chacun est porté à aggraver le péché de
son prochain et à atténuer le sien. Souvent ceux mêmes chargés de
nous instruire, les classifient mal à mon sens. Socrate disait que le
principal rôle de la sagesse est d'enseigner ce qui est bien et ce
qui est mal, et d'en faire saisir la différence; nous, chez qui ce
qu'il y a de meilleur est encore vice, nous devrions de même avoir un
enseignement qui nous fasse exactement saisir la différence des vices
entre eux; faute de quoi, par manque de précision, les gens vertueux et
les méchants se confondent et restent inconnus.
=L'ivrognerie est on vice grossier, qui n'exige ni adresse, ni talent,
ni courage.=--L'ivrognerie, entre tous, est un vice grossier, qui
rapproche l'homme de la brute. L'esprit a une certaine part dans les
autres vices; il y en a qui ont, pourrait-on dire, je ne sais quoi de
généreux; d'autres auxquels participent le savoir-faire, l'activité, la
vaillance, la prudence, l'adresse, la finesse; l'ivrognerie, elle, est
bestiale et ne fait qu'avilir. Aussi, la nation qui, de nos jours, est
la moins policée, est-elle celle où ce vice est le plus pratiqué. Les
autres vices altèrent notre bon sens; celui-ci l'anéantit et occasionne
au corps un trouble général: «_Quand l'action du vin l'emporte, les
membres s'alourdissent, les jambes vacillent, la langue s'embarrasse,
l'esprit s'égare, les yeux s'obscurcissent; puis, ce sont des cris, des
hoquets, des injures_ (_Lucrèce_).»
=Dans l'ivresse on n'est plus maître de ses secrets, quoique à cet
égard il y ait eu des exceptions; on va jusqu'à perdre tout sentiment
de ce qui vous survient.=--Le pire de tous les états pour l'homme, est
celui où il n'a plus connaissance de lui-même et ne se gouverne plus.
Entre autres choses, ne dit-on pas que le vin, qui amène celui qui
en a trop pris à étaler ses plus intimes secrets, est comme le moût,
dont le bouillonnement, lorsqu'il est en fermentation dans la cuve,
fait remonter à la surface tout ce qui était au fond. «_O Bacchus!
c'est ton vin joyeux qui arrache au sage ses plus secrètes pensées_
(_Horace_).»--Josèphe raconte qu'en le faisant boire à l'excès, il
amena certain ambassadeur que les ennemis lui avaient dépêché, à lui
faire confidence de tout ce qui l'intéressait.--Par contre Auguste,
qui avait initié Lucius Pison, celui qui avait conquis la Thrace, à
ses affaires les plus intimes, n'eut jamais lieu de s'en repentir; non
plus que Tibère, de Cossus auquel il contait tout ce qu'il projetait;
et nous savons de source certaine que Pison et Cossus étaient tellement
portés à trop boire, qu'il fallut souvent les ramener l'un et l'autre
du Sénat, parce qu'ils étaient ivres: «_Les veines enflées, comme de
coutume, du vin qu'ils avaient bu la veille_ (_Virgile_).»--Quand se
forma le complot qui aboutit à la mort de César, Cimber qui en reçut
confidence, communication à laquelle il répondit plaisamment: «Comment
supporterais-je un tyran, moi qui ne puis supporter le vin», quoiqu'il
s'enivrât souvent en conserva le secret aussi fidèlement que Cossius
qui ne buvait que de l'eau.--Nous voyons les Allemands qui servent
dans nos troupes, alors qu'ils sont gorgés de vin, conserver souvenir
du quartier où ils sont logés, du mot d'ordre et de leur place dans
le rang: «_Et il n'est pas facile de les vaincre, tout ivres, tout
bégayants, tout titubants qu'ils sont_ (_Juvénal_).»
Je n'aurais jamais cru l'ivresse profonde au point de faire perdre
tout sentiment comme si déjà nous n'étions plus, si je n'eusse lu
dans l'histoire qu'Attale ayant convié à souper, dans l'intention
de le mettre en tel état qu'il se laissât aller à commettre quelque
énorme indignité, ce Pausanias, qui plus tard, à propos de ce fait
même, tua Philippe de Macédoine, ce roi si remarquable par ses belles
qualités témoignant de l'éducation qu'il avait reçue dans la famille
d'Epaminondas et en sa société. Attale dans ce repas le fit tant boire,
que Pausanias en arriva peu à peu à livrer les charmes de son corps,
comme une prostituée qui se donne n'importe où, à tous les muletiers et
autres valets de bas étage de sa maison.--Dans ce même ordre d'idées,
vient encore cet autre fait que je tiens d'une dame que j'honore et
apprécie beaucoup: Près de Bordeaux, du côté de Castres où est sa
propriété, une villageoise, veuve, d'une chasteté qui ne faisait pas
doute, sentant en elle les premiers signes d'une grossesse, disait à
ses voisines qu'elle se croirait enceinte si elle était mariée. Ces
symptômes, croissant de jour en jour, finirent par devenir évidents; et
elle en vint à faire déclarer au prône de son église qu'à celui qui,
l'avouant, se reconnaîtrait l'avoir mise en cet état, elle s'engageait
à pardonner, et qu'elle l'épouserait s'il y consentait. Un jeune homme
d'entre ses valets de ferme, enhardi par cette proclamation, déclara
qu'un jour de fête, où elle avait trop bu, la voyant si profondément
endormie près de son foyer et dans une position si indécente, il avait
pu en user sans la réveiller. Ils se sont mariés, et vivent encore.
=Les anciens ont peu décrié ce vice de l'ivrognerie; il est en fait de
ceux qui portent le moins dommage à la société.=--Il est certain que,
dans l'antiquité, ce vice n'était pas fort décrié; quelques philosophes
en parlent dans leurs ouvrages avec beaucoup d'indulgence, et parmi
les stoïciens eux-mêmes, il en est qui vont jusqu'à conseiller de se
donner quelquefois la liberté de boire autant que l'envie en prend et
de s'enivrer pour détendre l'esprit: «_On dit même que dans cet assaut
de vigueur, le grand Socrate remporta quelquefois la palme_ (_Pseudo
Gallus_).»--On a reproché de beaucoup boire à Caton, ce censeur qui
reprenait si fort les autres: «_On raconte aussi de Caton l'ancien,
qu'il réchauffait sa vertu dans le vin_ (_Horace_).»--Cyrus, ce prince
dont la renommée est si grande, cite parmi les mérites qui, à son avis,
le mettent au-dessus de son frère Artaxerxès, qu'il sait beaucoup mieux
que lui supporter la boisson.--Dans les nations les mieux administrées
et les plus policées, il était d'usage courant de s'exercer à tenir
tête à quiconque le verre en main.--J'ai ouï dire à Silvius, un
excellent médecin de Paris, que pour conserver à notre estomac tout son
ressort, il est bon de l'éveiller et de le stimuler une fois par mois
par des excès de cette nature, pour éviter qu'il ne s'engourdisse.--Il
est écrit que, chez les Perses, c'était après boire que se traitaient
les affaires les plus importantes.
Par goût et par tempérament, je déteste ce vice, encore plus que par
raison; outre que je conserve à son sujet l'idée que je m'en suis
faite d'après la lecture des auteurs anciens, je le trouve honteux et
stupide, et cependant moins mauvais et moins préjudiciable que les
autres qui, presque tous, font directement plus de tort à la société.
Si, comme on le prétend, nous ne pouvons nous procurer du plaisir
sans qu'il en coûte, ce vice est encore celui contre lequel notre
conscience proteste le moins, sans compter qu'il ne demande pas grand
apprêt et qu'il est aisé de s'y livrer, considération qui n'est pas
à dédaigner. Un homme d'âge et d'un certain rang me disait compter
cette satisfaction au nombre des trois principales de la vie dont il
pouvait encore jouir; et, de fait, où en trouver de préférable à celles
que la nature elle-même nous procure? mais il s'y prenait mal, car la
délicatesse n'est pas de mise en pareille occurrence et il est superflu
d'y employer des vins choisis. Si donc vous aimez à déguster ce que
vous buvez, vous éprouvez en la circonstance le désagrément de boire
dans des conditions tout autres. Il faut avoir le goût plus émoussé et
plus indépendant pour être bon buveur, il faut un palais moins raffiné.
Les Allemands boivent presque tous les vins avec le même plaisir; ils
ne songent qu'à avaler et non à déguster; ils s'en tirent à meilleur
compte, le plaisir qu'ils en éprouvent est bien plus copieux et plus à
portée.
=Les anciens donnaient beaucoup de temps aux plaisirs de la table,
nous nous adonnons davantage au libertinage.=--Boire, comme font les
Français, seulement aux repas et modérément, c'est user avec trop de
restriction des faveurs de Bacchus. Il faut consacrer à un tel exercice
plus de temps et de constance; les anciens y passaient des nuits
entières et souvent les jours; il faut lui faire dans la vie ordinaire
une part plus grande et s'y donner d'une manière plus suivie. J'ai
connu un grand seigneur de mon temps, auquel de hautes missions ont été
confiées et dont les succès sont réputés, qui régulièrement aux repas
de chaque jour, sans en être gêné, ne buvait guère moins de dix litres
de vin, et qui, au sortir de là, n'en était que plus clairvoyant et
avisé en affaires, ce que nous fûmes à même de constater à nos dépens.
Il faut donner davantage à ce plaisir si nous voulons qu'il entre en
ligne de compte dans notre vie, le répéter plus souvent, faire comme
les garçons de boutique et les ouvriers, qui ne refusent jamais une
occasion de boire et en ont toujours le désir en tête.--On dirait que
le plaisir de la table va s'amoindrissant, chaque jour, de plus en
plus chez nous; il me semble que, dans mon enfance, les déjeuners,
les goûters, les collations étaient plus fréquents et plus dans les
habitudes qu'à présent. Serait-ce que, sur ce point, par exception nous
nous amendons? Certes non, mais peut-être sommes-nous beaucoup plus
enclins que nos pères au libertinage, et le vin et les femmes sont
deux choses qui, portées à l'excès, se nuisent l'une à l'autre; le
libertinage débilite l'estomac et, d'autre part, la sobriété nous rend
plus galants, plus dispos pour nous livrer aux jeux d'amour.
=Portrait et caractère du père de Montaigne; ce qu'il pensait de la
chasteté des femmes.=--C'est merveille ce que j'ai entendu raconter à
mon père de la chasteté de son siècle. Il pouvait en parler, ayant par
sa nature et son éducation tout ce qu'il fallait pour être fort prisé
des dames. Il causait peu et bien, et entremêlait sa conversation de
réminiscences des plus beaux passages des livres les plus répandus,
principalement de livres espagnols, et, parmi ceux-ci, leur Marc-Aurèle
était celui qui lui était le plus familier. Il était d'une gravité
douce, discret, très modeste, d'une politesse exquise, et, à pied comme
à cheval, toujours très bien mis, y apportant un soin tout particulier.
Il était, à un degré inouï, esclave de sa parole, et d'une conscience
telle * en fait de religion, qu'il inclinait plutôt du côté de la
superstition que du côté opposé. De petite taille, bien proportionné,
il se tenait très droit et était très vigoureux; agréable de visage,
son teint tirait sur le brun; il était adroit et excellait à tous les
exercices auxquels s'adonnent les gens de qualité. Pour se fortifier
les bras, il faisait de l'escrime, lançait des pierres et maniait des
barres de fer; j'ai encore vu des cannes plombées qui, disait-on,
lui avaient servi pour s'entretenir dans ces exercices, et aussi des
souliers à semelles de plomb dont il usait pour s'entraîner à la course
et aux sauts. A cet égard, il a laissé le souvenir de tours de force
étonnants; je l'ai vu, à soixante ans passés, raillant notre agilité,
sauter sur un cheval avec ses vêtements doublés de fourrure, faire le
tour de la table sur les mains; quand il se rendait à sa chambre, il
montait rarement l'escalier autrement que par trois ou quatre marches
à la fois. Pour ce qui est de la bonne opinion qu'il avait des femmes,
il disait qu'à peine dans une province entière y avait-il une femme
de qualité qui eût mauvaise réputation, et il contait des traits de
galanterie étonnants, parmi lesquels il y en avait où il s'était
trouvé en compagnie de femmes honnêtes qui n'en avaient été nullement
compromises. Lui-même, il l'affirmait par serment, était encore vierge
quand il s'est marié, bien que ce fût après avoir longtemps pris part
aux guerres par delà les Alpes, guerres sur lesquelles il a laissé,
écrit de sa main, un journal où il relate point par point tout ce qui
s'y est passé présentant de l'intérêt tant d'une façon générale, qu'en
ce qui le touche personnellement; et cependant il était déjà âgé, avait
trente-trois ans quand, en 1528, revenant d'Italie, il se maria en
cours de route.--Revenons maintenant à nos bouteilles.
=Boire est à peu près le dernier des plaisirs qui demeurent à la
vieillesse; d'où vient l'usage de boire dans de grands verres à la
fin des repas.=--Les incommodités de la vieillesse, qui font que nous
avons besoin de redonner du ton à nos organes et de les rafraîchir,
auraient pu, avec raison, éveiller en moi le désir de me retremper
par la boisson qui, de tous nos plaisirs, est à peu près le dernier
dont nous privent les années; ce qui s'explique, au dire des bons
vivants, parce que notre chaleur naturelle qui, ainsi que c'est le
cas dans l'enfance, se ressent d'abord aux pieds, d'où elle gagne la
partie moyenne du corps, où elle demeure longtemps, nous procurant les
seuls plaisirs véritables, selon moi, de notre vie animale, auprès
desquels les autres sont peu de chose; puis, continuant à progresser
comme la vapeur qui va montant et s'exhalant, elle arrive finalement
au gosier où elle stationne en dernier lieu. Je ne parviens cependant
pas à comprendre comment on trouve encore de la satisfaction à boire
quand on n'a plus soif et à se créer, par l'imagination, un appétit
artificiel qui est contre nature; mon estomac ne s'y prêterait pas,
assez empêché qu'il est déjà de venir à bout de ce qu'il prend dans la
limite de ses besoins. Ma constitution ne me donne l'envie de boire que
comme conséquence de ce que j'ai mangé, aussi le coup par lequel je
termine est-il * presque toujours le plus copieux. Dans la vieillesse
notre palais est engorgé par les rhumes ou corrompu par quelque autre
vice de notre organisme; le vin alors nous semble meilleur au fur et
à mesure qu'il a dégagé et lavé nos pores; c'est du moins l'effet que
j'en éprouve et rarement j'en distingue le goût quand je commence à
boire.--Anacharsis s'étonnait de voir les Grecs boire à la fin de leurs
repas dans de plus grands verres qu'au commencement; c'était, je pense,
par la même cause qui fait que les Allemands en agissent ainsi, c'est
le moment où ils commencent à se faire raison les uns aux autres en
buvant à qui mieux mieux.
=Platon interdisait le vin aux adolescents, il le permettait avec
quelques restrictions aux hommes faits; son usage est nuisible aux
vieillards.=--Platon défend aux enfants de boire du vin avant dix-huit
ans et de s'enivrer avant quarante; à ceux qui ont dépassé cet âge,
il pardonne d'y trouver leur plaisir et de faire, dans leurs repas,
une plus large part à l'influence de Bacchus, cette bonne divinité
qui rend la gaîté à l'homme, et au vieillard la jeunesse; qui adoucit
les passions de l'âme, leur enlève leur acuité, comme le fer est
amolli sous l'action du feu. Dans ses Lois, il admet que se réunir
pour boire a de l'utilité, pourvu que ces réunions soient présidées
par quelqu'un qui s'applique à les régler et à les contenir dans des
bornes raisonnables; l'ivresse étant, dit-il, une épreuve bonne et
certaine qui fait bien ressortir la nature de chacun et qui aussi est
éminemment propre à rendre aux personnes âgées le courage de participer
aux délassements que procurent les danses et la musique, délassements
qui sont utiles et auxquels ils n'oseraient se mêler, s'ils n'étaient
un peu surexcités. Platon reconnaît également au vin la vertu de
tempérer les agitations de l'âme et d'entretenir la santé du corps;
toutefois, il approuve les restrictions ci-après, en partie empruntées
des Carthaginois: Qu'on doit s'en abstenir quand, en guerre, on est en
expédition; que juges et magistrats doivent en agir de même, lorsqu'ils
sont sur le point de remplir quelque devoir de leur charge et traiter
des affaires publiques; et aussi qu'il ne faut pas s'y abandonner de
jour, temps qui doit être employé à d'autres occupations, non plus
que les nuits où l'on projette de s'unir à la femme en vue d'en avoir
des enfants.--On dit que le philosophe Stilpon, accablé des maux de
la vieillesse, hâta volontairement sa fin, en buvant du vin pur. En
agissant de même, mais sans propos délibéré, le philosophe Arcésilas
perdit le peu qui lui restait de ses forces déjà affaiblies par son
grand âge.
=Le vin peut-il triompher de la sagesse? Pour répondre, il suffit
de réfléchir à la faiblesse humaine.=--C'est une plaisante question
qui date de longtemps, que de savoir «si l'âme du sage est à même de
résister à la force du vin», «_au cas où le vin s'attaquerait au sage_
(_Horace_)».--La vanité nous incite par trop à avoir bonne opinion de
nous. L'âme la mieux pondérée, la plus parfaite, a déjà bien à faire de
se tenir debout et de se préserver d'être jetée à terre par sa propre
faiblesse; sur mille, il n'en est pas une qui, un seul instant de sa
vie, soit stable et d'aplomb; à en juger par sa nature même, on peut
douter que cela puisse être; et si c'était et que ce fût d'une façon
constante, ce serait le plus haut degré de la perfection. Mais pour
cela, il faudrait qu'aucun choc susceptible de l'ébranler ne survînt,
ce que mille accidents peuvent amener: Lucrèce, ce grand poète, a beau
philosopher et s'observer, un philtre amoureux le rend fou; croit-on
que Socrate n'eût pu, tout comme un portefaix, être terrassé par
une attaque d'apoplexie? Les uns, à la suite de maladie, ont oublié
jusqu'à leur nom, d'autres ont perdu la raison par le fait de blessures
insignifiantes.--Si sage qu'on le suppose, le sage n'est en définitive
qu'un homme; et qu'y a-t-il de plus caduc, de plus misérable, qui
tienne plus du néant que l'homme? La sagesse ne l'emporte pas sur les
conditions que la nature nous a imposées: «_Sous le coup de la terreur,
le corps pâlit et se couvre de sueur, la langue s'embarrasse, la voix
s'éteint, la vue se trouble, les oreilles tintent, toute la machine se
relâche et s'effondre_ (_Lucrèce_).» Pas plus qu'un autre, le sage ne
peut empêcher qu'instinctivement ses yeux ne cillent quand un coup la
menace, n'est exempt, s'il se trouve sur le bord d'un précipice, de ce
même frémissement qui s'emparerait d'un enfant; la nature a voulu se
réserver ces légères marques d'autorité, dont ne sauraient triompher
ni notre raison ni la vertu des stoïciens, pour lui rappeler qu'il est
mortel et combien il est peu de chose: la peur le fait pâlir, la honte
le fait rougir, la colique lui arrache des gémissements, peut-être
pas sur un ton aigu et désespéré, mais tout au moins d'une voix
brisée et éteinte. «_Il ne saurait s'imaginer être à l'abri d'aucun
accident humain_ (_Térence_).» Les poètes qui accommodent tout à leur
fantaisie, n'osent seulement pas affranchir leurs héros de verser
des larmes: «_Ainsi parlait Enée en pleurant, tandis que sa flotte
voguait à pleines voiles_ (_Virgile_).» Que le sage se contente donc
de contenir et de modérer ses penchants, les anéantir n'est pas en son
pouvoir.--Plutarque lui-même, ce juge si perspicace et si parfait des
hommes, en voyant Brutus et Torquatus faire mettre leurs enfants à
mort, a des doutes et se demande si la vertu peut s'élever jusque-là,
ou si tous deux n'ont pas cédé plutôt aux obsessions de quelque autre
passion. Toutes les actions humaines qui sortent de l'ordinaire prêtent
à être prises en mauvaise part, d'autant que nous n'admettons pas
davantage ce qui est au-dessus de ce que nous approuvons, que ce qui
est au-dessous.
=Les faits d'impassibilité que nous relevons chez les philosophes et
les martyrs sont le résultat d'une surexcitation due à un enthousiasme
frénétique.=--Sans chercher nos exemples dans cette secte qui fait
expressément profession de fierté; quand, dans celle-là même,
considérée comme la moins sévère, nous entendons Métrodore se vanter
ainsi: «_Je t'ai matée, ô Fortune, je t'ai réduite à l'impuissance;
j'ai fermé toutes les avenues par lesquelles tu pouvais arriver jusqu'à
moi_ (_Cicéron_)»;--quand Anaxarque, par l'ordre de Nicocréon tyran de
Chypre, couché dans une auge de pierre et assommé à coups de maillet en
fer, répète sans cesse: «Frappez, brisez, ce n'est pas Anaxarque que
vous pilez ainsi, ce n'est que son enveloppe»;--quand nous voyons nos
martyrs crier du milieu des flammes au tyran qui ordonne leur supplice:
«Ce côté est suffisamment rôti, hache-le, mange-le, il est cuit à
point, passe à l'autre maintenant»;--quand Josèphe nous cite cet enfant
qui, le corps tout déchiré par les tenailles mordantes, transpercé par
les alènes d'Antiochus, le défie encore, lui criant d'une voix ferme
et assurée: «Tyran, tu perds ton temps; je suis toujours à l'aise; où
donc est cette douleur, où sont ces tourments dont tu me menaçais?
Est-ce tout ce que tu sais faire? Ma constance te cause plus de peine
que je ne ressens l'effet de ta cruauté. O lâche imbécile! tu te lasses
et moi je suis de plus en plus fort. Fais donc que je me plaigne, que
je fléchisse, que je me rende, si cela est en ton pouvoir! Ranime le
courage de tes satellites et de tes bourreaux; le cœur leur manque,
ils n'en peuvent plus! donne-leur de nouveaux instruments de torture
et qu'ils redoublent d'acharnement!»--quand on voit de pareils faits,
on est certes amené à reconnaître que ces âmes ont quelque chose de
dérangé et sont en proie à une sorte de frénésie qui, si sainte qu'elle
soit, n'en est pas moins de la frénésie.
=Cette surexcitation apparaît également sous l'effet d'idées fixes
qui peuvent élever parfois l'âme au-dessus d'elle-même.=--Quand
nous en arrivons à ces saillies de l'école stoïcienne: «_Je
préfère être furieux plutôt que voluptueux_», ce qui est un mot
d'Antisthènes;--«J'aime mieux l'étreinte de la douleur que celle de la
volupté», dit par Sextius;--quand Épicure semble se délecter à souffrir
de la goutte et que, se refusant le repos et la santé, de gaîté de
cœur, il défie les maux qui peuvent l'atteindre; que méprisant les
douleurs qui peuvent se supporter, dédaignant d'entrer en lutte avec
elles et de les combattre, il en souhaite et en appelle de plus fortes,
de plus poignantes, qui soient dignes de lui: «_Ne faisant pas cas de
ces animaux timides, il voudrait qu'un sanglier écumant vînt s'offrir
à lui, ou qu'un lion à la crinière fauve descende de la montagne_
(_Virgile_)»; qui ne juge que ce ne sont là que des boutades d'un
courage jeté hors de lui par sa propre surexcitation?
Notre âme, dans son état normal, ne saurait atteindre à pareille
hauteur; il faut qu'elle sorte de cet état, s'élève et que, prenant le
mors aux dents, elle emporte et ravisse son homme si haut que, revenu
à soi, lui-même soit étonné de ce qu'il a fait. C'est ce qui arrive à
la guerre où la chaleur du combat pousse parfois de valeureux soldats
à de si audacieuses aventures que, revenus à eux, ils en sont tout
les premiers transis d'étonnement. Un fait analogue se rencontre chez
les poètes qui, transportés d'admiration pour leurs propres ouvrages,
ne comprennent pas comment ils ont pu produire de pareilles beautés;
c'est ce qu'on appelle, chez eux, verve et ardeur poétiques. Un homme
aux idées sérieuses frappera toujours en vain aux portes de la poésie,
dit Platon; de son côté, Aristote prétend que si parfaite que soit
l'âme, elle n'est pas exempte d'un grain de folie; et il appelle à
juste titre folie ces envolées, si louables soient-elles, qui dépassent
notre jugement et notre raison. La sagesse, elle, n'est autre qu'une
direction régulière, imprimée à notre âme dont elle s'est faite
caution et qu'elle conduit avec mesure, en tenant compte de toutes les
circonstances ambiantes. On trouve dans Platon la pensée suivante: «Le
don de prophétie excède nos facultés; s'il nous arrive de prophétiser,
c'est que nous ne sommes plus en possession de nous-mêmes; c'est que le
sommeil, la maladie, paralysent notre entendement ou qu'une inspiration
céleste l'a déplacé.»