_A propos d'une coutume de l'île de Céa._
On dit que philosopher, c'est douter; à plus forte raison est-ce être
dans le doute que d'émettre, comme je le fais, des idées niaises et
fantasques; mais c'est affaire aux apprentis de s'enquérir et de
discuter et au maître de décider. Mon maître à moi, c'est l'autorité
émanant de la volonté divine, laquelle fait loi, nous régit sans
conteste et plane au-dessus de toutes les vaines discussions des hommes.
=Il y a des accidents pires que la mort; qui ne la craint pas, brave
toutes les tyrannies et toutes les injustices.=--Philippe étant entré
avec son armée dans le Péloponèse, quelqu'un dit à Damindas que les
Lacédémoniens auraient fort à souffrir s'ils ne demandaient grâce:
«Eh, poltron! lui répondit celui-ci, que peuvent avoir à souffrir ceux
qui ne craignent pas la mort?»--On demandait à Agis comment un homme
pouvait faire pour vivre libre: «En méprisant la mort,» dit-il.--Ces
propos et mille autres semblables que l'on trouve à ce sujet,
impliquent évidemment autre chose que d'attendre patiemment la mort,
quand elle nous arrive; car il y a dans la vie nombre d'accidents qui
font souffrir bien plus que la mort. C'est ce que témoigne cet enfant
de Lacédémone fait prisonnier par Antigone et vendu comme esclave
qui, pressé par son maître de faire un travail abject, lui dit: «Tu
vas voir qui tu as acheté; ce serait une honte pour moi de servir,
ayant la liberté si à ma portée», et, ce disant, il se précipitait
du haut de la maison.--Antipater menaçait durement les Lacédémoniens
pour les contraindre à satisfaire à une de ses demandes: «Si tu nous
menaces, lui répondirent-ils de pis que la mort, nous accepterons plus
volontiers de mourir.»--A Philippe qui leur avait écrit qu'il ferait
échouer tout ce qu'ils entreprendraient, ils répondaient: «Quoi! nous
empêcheras-tu aussi de mourir?»
=C'est un bienfait de la nature, d'avoir mis constamment la mort à
notre portée; arguments en faveur du suicide.=--C'est ce qu'on veut
dire, quand on dit que le sage vit autant qu'il le doit mais non autant
qu'il le pourrait, et que le don le plus favorable que nous ait fait la
nature et qui nous ôte tout droit de nous plaindre de notre sort, c'est
de nous avoir laissé la clef des champs; elle n'a créé qu'un moyen
d'entrer dans la vie et cent mille d'en sortir. Nous pouvons manquer
de terre pour y vivre; pour y mourir, elle ne fait point faute, ainsi
que le dit Boiocalus dans sa réponse aux Romains. Pourquoi te plaindre
de ce monde? Il ne te convient pas, tu y vis dans la peine? Ta lâcheté
seule en est cause. Pour mourir, il suffit de le vouloir: «_La mort
est partout, nous le devons à la faveur divine; on peut arracher la
vie à l'homme, mais non lui arracher la mort; mille chemins ouverts y
conduisent_ (_Sénèque_).»
Et ce n'est pas là une recette applicable seulement à une maladie;
la mort est un remède à tous les maux, c'est un port qui offre toute
sécurité; jamais à redouter, il est souvent à rechercher. Tout revient
à ceci: que l'homme décide de sa fin ou qu'il la subisse, qu'il coure
au-devant ou qu'il l'attende, d'où qu'elle vienne, c'est toujours lui
qui est en cause; en quelque point que le fil se rompe, il est hors
de service; c'est l'extrémité de la fusée qui éclate, dès que le feu
l'atteint.--La mort que l'on se donne volontairement est la plus belle
de toutes. Notre vie dépend de la volonté d'autrui, la mort ne dépend
que de la nôtre. En aucune chose plus qu'en celle-ci, nous sommes
libres d'en agir suivant notre tempérament. Notre réputation n'a rien
à y voir et c'est folie d'y avoir égard. Vivre, c'est être esclave,
si la liberté de mourir n'est pas admise.--D'ordinaire, la guérison
ne s'obtient qu'au détriment de la vie; on nous fait des incisions,
on nous cautérise, on nous ampute, on nous sèvre de nourriture, on
nous soutire du sang; un pas de plus, et nous voilà guéris à tout
jamais. Pourquoi ne serions-nous pas libres de nous couper la gorge,
comme nous le sommes de nous faire une saignée au bras? aux maladies
les plus graves conviennent les remèdes les plus énergiques.--Le
grammairien Servius, souffrant de la goutte, ne trouva rien de mieux
que d'employer un poison qui amena la paralysie des jambes; pourvu
qu'elles devinssent insensibles, peu lui importait de devenir impotent.
Dieu fait assez pour nous quand il nous donne possibilité d'en agir
comme bon nous semble, lorsque nous estimons que vivre nous est pire
que mourir.--C'est être faible que de céder au mal, mais c'est folie
que de l'entretenir.--Les stoïciens estiment que, pour le sage, c'est
vivre conformément aux lois de la nature que de mettre fin à ses jours,
alors même qu'il est complètement heureux, si le moment est opportun;
pour le fou, de continuer à vivre, si misérable que soit son existence,
pourvu qu'il ait sa large part des choses que l'on dit être dans
l'ordre naturel.--De même que je ne viole pas les lois faites contre
les voleurs quand j'emporte mon bien et coupe * moi-même ma bourse, non
plus que celles contre les incendiaires quand je brûle mon bois, je ne
contreviens pas davantage à celles faites contre le meurtre quand je
m'ôte la vie.--Hégésias disait que de même que les conditions de notre
vie sont dépendantes de nous, nous devons aussi disposer des conditions
de notre mort.--Diogène rencontrant se faisant porter en litière le
philosophe Speusippe depuis longtemps affligé d'hydropisie, celui-ci
lui cria: «Je te souhaite le bonjour, Diogène!» A quoi ce dernier
répliqua: «Moi, je ne te souhaite rien, à toi qui supportes de vivre
dans l'état où tu es.» Quelque temps après, las de l'existence dans de
si pénibles conditions, Speusippe se donnait la mort.
=Objections contre le suicide.=--Mais à cela, que d'objections!
Certains estiment que nous ne pouvons abandonner ce monde où nous
tenons garnison, sans le commandement exprès de celui qui nous y a
placés; que c'est à Dieu qui nous a envoyés ici-bas, non pour notre
seul agrément mais pour sa gloire et le service d'autrui, qu'il
appartient de nous donner congé quand il lui plaira et non à nous de
le prendre; que nous ne sommes pas nés seulement pour nous mais aussi
pour notre pays.--Les lois, dans leur propre intérêt, nous demandent
compte de nous-mêmes et peuvent nous poursuivre comme homicide, et,
d'autre part, dans l'autre monde, nous sommes punis pour avoir déserté
notre poste: «_Plus loin, se tiennent, accablés de tristesse, ceux qui,
n'ayant à se punir d'aucun crime, se sont donné la mort en haine de la
lumière, rejetant le fardeau de la vie_ (_Virgile_).»
=C'est une lâcheté de fuir l'adversité.=--Il y a bien plus de courage
à attendre que tombent d'eux-mêmes, par suite de leur usure, les fers
qui nous enchaînent qu'à les rompre, et Régulus fit preuve de plus de
fermeté que Caton. C'est le manque de discrétion et l'impatience qui
nous font hâter le moment fatal. La vertu vraiment digne de ce nom ne
cède devant aucun accident quel qu'il soit; les maux et la douleur
sont en quelque sorte ses aliments et elle les recherche; les menaces
des tyrans, les tourments, les bourreaux l'animent et la vivifient:
«_Tel le chêne, dans les noires forêts de l'Algide; élagué par la
hache, malgré ses pertes et ses meurtrissures, il recouvre une nouvelle
vigueur sous le fer qui le frappe_ (_Horace_).» On peut encore dire
avec ces auteurs: «_La vertu, mon père, ne consiste pas, comme tu le
penses, à craindre la vie, mais à ne jamais la fuir et à faire face à
l'adversité_ (_Sénèque_)»;--«_Dans le malheur il est facile de mépriser
la mort et il y a bien plus de courage à savoir être malheureux_
(_Martial_).»
C'est le rôle de la peur et non celui de la vertu, d'aller se tapir
dans une fosse, sous une tombe massive, pour se soustraire aux
coups de la fortune; la vertu, elle, ne modifie ni sa route, ni son
allure, quelque orage qu'il fasse: «_Que l'univers brisé s'effondre,
ses ruines l'écraseront sans qu'il en soit effrayé_ (_Horace_).» Le
plus ordinairement, c'est pour fuir d'autres inconvénients que nous
en arrivons à celui-ci; quelquefois même, c'est pour échapper à la
mort que nous y courons: «_Dites-moi, je vous prie, mourir de peur
de mourir, n'est-ce pas folie_ (_Martial_)?» ainsi font ceux qui
par peur d'un précipice, s'y jettent de leur propre mouvement: «_La
crainte du péril fait souvent qu'on s'y précipite. L'homme courageux
est celui qui brave le danger s'il le faut, et l'évite s'il le peut_
(_Lucain_).»--«_La crainte de la mort va jusqu'à inspirer aux hommes
un tel dégoût de la vie, qu'ils en arrivent à porter sur eux-mêmes des
mains criminelles, oublieux qu'ils sont de cette vérité, que cette
crainte de la mort est l'unique source de leurs peines_ (_Lucrèce_).»
=C'est aller contre les lois de la nature, que de ne pas supporter
l'existence telle qu'elle nous l'a faite.=--Dans ses lois, Platon
ordonne qu'une sépulture ignominieuse soit réservée à qui aura privé
de la vie son parent le plus proche et son meilleur ami, autrement dit
soi-même, et aura interrompu le cours de ses destinées alors qu'il
ne s'y trouvait pas contraint par le sentiment public, par quelque
triste et inévitable accident de la fortune, une honte insupportable,
et n'a eu pour mobile que la lâcheté et la faiblesse d'une âme
craintive.--Dédaigner la vie est un sentiment ridicule, car enfin la
vie, c'est notre être, notre tout. S'il y a des choses dont l'être soit
plus noble et plus riche, elles peuvent déprécier le nôtre; mais que
nous nous méprisions et que nous n'ayons aucun souci de nous-mêmes,
c'est contre nature; se haïr et se dédaigner constituent une maladie
d'une genre particulier qui ne se retrouve chez aucune autre
créature.--C'est encore de la vanité que de souhaiter être autre que
nous sommes; un tel désir ne mène à rien, il se contredit lui-même et
porte en lui ce qui fait obstacle à sa réalisation. Celui qui souhaite
d'homme devenir ange, ne travaille pas pour lui-même; son souhait se
réaliserait-il, il ne s'en trouverait pas mieux, puisque n'étant plus,
il ne pourrait pas lui-même se réjouir de sa transformation et en
éprouver les effets: «_On n'a rien à craindre d'un mal à venir, si on
ne doit plus exister quand ce mal arrivera_ (_Lucrèce_).» La sécurité,
l'indolence, l'impassibilité, l'exemption des maux de cette vie, que
nous achetons en nous donnant la mort, ne nous deviennent d'aucune
commodité; c'est pour rien qu'évite la guerre celui qui ne peut jouir
de la paix, pour rien que fuit la peine celui qui ne peut savourer le
repos.
=Pour ceux qui admettent comme licite de se donner la mort, dans quel
cas est-on fondé à user de cette faculté?=--Chez ceux qui pensent qu'il
est licite de se donner la mort, il est un point qui fait grand doute:
quand les circonstances sont-elles suffisamment justifiées pour qu'un
homme soit fondé à se tuer, à faire ce qu'ils appellent «une sortie
raisonnable»? Bien qu'ils admettent que souvent des causes légères
peuvent motiver une semblable détermination puisque, dans la vie, tout
ce qui nous arrive est de peu d'importance, encore faut-il y apporter
quelque mesure. Il y a des dispositions d'esprit, absolument dénuées de
sens et de raison, qui ont poussé non pas seulement des hommes isolés,
mais des peuples à se détruire. J'en ai précédemment cité des exemples,
en voici un autre: Par suite d'une entente tenant de la folie furieuse,
les jeunes filles de Milet se pendaient les unes après les autres;
cela ne prit fin que lorsque le magistrat, intervenant, eut ordonné
que celles qui seraient ainsi trouvées pendues seraient, toutes nues,
traînées par la ville, avec cette même corde qui leur aurait servi à se
pendre.
=Tant que demeure un reste d'espérance on ne doit pas disposer de sa
vie.=--Threycion pressait Cléomène de se tuer, en raison du mauvais
état dans lequel se trouvaient ses affaires, et, puisqu'il avait fui
une mort honorable qu'il eût pu trouver dans le combat qu'il venait
de perdre, d'en accepter une autre qui, pour l'être moins, priverait
cependant le vainqueur de la satisfaction de lui faire souffrir ou une
mort ou une vie honteuses. Cléomène, avec un courage tout lacédémonien
et vraiment stoïque, écarta ce conseil, le tenant pour lâche et
efféminé: «C'est, dit-il, une ressource qui ne peut jamais faire défaut
et à laquelle il ne faut avoir recours tant qu'il reste encore la
moindre parcelle d'espérance; vivre, c'est quelquefois faire preuve de
fermeté et de vaillance; je veux que ma mort elle-même soit utile à mon
pays et soit un acte qui témoigne de mon courage et me fasse honneur.»
Threycion, conséquent avec lui-même, se tua; Cléomène en fit autant
par la suite, mais seulement après avoir, jusqu'à la fin, essayé de
maîtriser la fortune.
=Les revirements de la fortune sont tels qu'il n'y a jamais lieu de
désespérer.=--Tous les inconvénients de la vie ne valent pas qu'on
se donne la mort pour les éviter; et puis, les choses humaines sont
sujettes à de tels revirements, qu'il est difficile d'apprécier le
moment où nous sommes fondés à renoncer à toute espérance: «_Étendu sur
l'arène, le gladiateur vaincu espère encore la vie, alors que déjà la
foule menaçante fait le geste qui ordonne sa mort_ (_Pentadius_).»
L'homme, dit un aphorisme de l'antiquité, est en droit de tout espérer,
tant qu'il vit. Oui, répond Sénèque, mais pourquoi se dire que «la
fortune a tout pouvoir sur ce qui est vivant» plutôt que «la fortune
est impuissante sur qui sait mourir»?--Nous voyons Josèphe, menacé
d'un danger si apparent et si proche, tout un peuple étant soulevé
contre lui, que raisonnablement il ne pouvait s'en tirer, persister
à tenir bon contre toute espérance, si bien que déjà un de ses amis,
dit-il, lui avait donné le conseil de se tuer. Bien lui en prit de ne
pas avoir désespéré; la fortune, contre toute prévision humaine, lui
fit esquiver l'accident qui le menaçait et dont il se trouva délivré
sans en éprouver de dommage.--Cassius et Brutus n'achevèrent-ils pas de
perdre les derniers restes de la liberté romaine, dont ils étaient les
soutiens, par la précipitation et la témérité qu'ils apportèrent à se
tuer, avant le moment où les circonstances pouvaient le nécessiter.--A
la bataille de Cérisoles, M. d'Enghien tenta deux fois de se percer la
gorge de son épée, dans son désespoir de voir le combat si mal tourner
là où il se trouvait et, par cette précipitation, faillit se priver de
jouir d'une si belle victoire.--J'ai vu cent lièvres échapper, alors
qu'ils étaient sous la dent des lévriers: «_Il en est qui ont survécu
à leurs bourreaux_ (_Sénèque_).»--«_Le temps, les événements divers
peuvent amener des changements heureux: souvent, dans ses jeux, la
fortune capricieuse revient à ceux qu'elle a trompés et les relève avec
éclat_ (_Virgile_).»
=Cependant des maladies incurables, d'irrémédiables infortunes peuvent
autoriser une mort volontaire.=--Pline dit qu'il n'y a que trois sortes
de maladie pour lesquelles on soit en droit de se tuer pour y échapper
et il cite comme la plus douloureuse de toutes la pierre, quand elle
obstrue la vessie et occasionne des rétentions d'urine. Sénèque n'admet
que celles qui compromettent pour longtemps les fonctions de l'âme.
D'autres sont d'avis que pour éviter une mort plus douloureuse, on peut
se la donner à sa convenance.--Damocrite, chef des Étoliens, emmené en
captivité à Rome, trouva une nuit moyen de s'échapper; poursuivi par
ceux qui avaient charge de le garder et sur le point de tomber entre
leurs mains, il se passa son épée à travers le corps.--Antinoüs et
Théodotus, citoyens d'Épire, voyant leur ville réduite à la dernière
extrémité par les Romains, donnèrent au peuple le conseil de se tuer
tous; celui de se rendre l'ayant emporté, ils se résolurent à la mort,
et, la cherchant, se ruèrent sur l'ennemi, s'efforçant uniquement de
frapper sans se préoccuper de se garantir.--Lorsque, il y a quelques
années, l'île de Goze tomba au pouvoir des Turcs, un Sicilien qui s'y
trouvait et avait deux belles filles en état d'être mariées, les tua
de ses propres mains et, après elles, leur mère accourue comme il leur
donnait la mort. Cela fait, il sortit dans la rue avec une arbalète
et une arquebuse; et, comme les Turcs approchaient de sa maison, il
déchargea sur eux ses deux armes, tuant les deux premiers; puis, l'épée
à la main, il se précipita sur les autres; immédiatement enveloppé, il
fut mis en pièces, et par là il échappa à l'esclavage, après en avoir
affranchi les siens.--Les femmes juives, fuyant la cruauté d'Antiochus,
allaient, après avoir fait circoncire leurs enfants, se jeter avec eux
dans un précipice.--On m'a conté qu'un homme de qualité se trouvant en
prison sous le coup de poursuites criminelles, ses parents, avertis
qu'il serait certainement condamné à mort, pour éviter la honte du
supplice, donnèrent commission à un prêtre de lui dire qu'il était
pour lui un moyen souverain d'obtenir sa délivrance; qu'à cet effet,
il se recommandât à tel saint lui faisant tel et tel vœu, et demeurât
huit jours sans prendre la moindre nourriture, quelque défaillance
et faiblesse qu'il en ressentît. Il le crut, et de la sorte, sans y
penser, se délivra de la vie et du danger qui le menaçait.--Scribonia
donna le conseil à son neveu Libo de se tuer plutôt que d'attendre
l'intervention de la justice, faisant valoir que c'était faire
précisément les affaires d'autrui, que de conserver sa vie pour la
remettre entre les mains de gens qui, trois ou quatre jours après,
viendraient la chercher; que c'était aller au-devant des désirs de ses
ennemis, que de garder son sang pour qu'ils puissent s'en repaître à
loisir.
On lit dans la Bible que Nicanor, persécutant les fidèles observateurs
de la loi de Dieu, envoya ses gardes pour se saisir de Rasias,
vieillard de haute vertu, honoré de tous et pour cela surnommé le
«Père des Juifs». Se voyant perdu, sa porte brûlée, ses ennemis prêts
à s'emparer de lui, cet homme de bien se frappa de son épée, préférant
mourir noblement plutôt que de tomber entre les mains des méchants
et d'avoir à subir des traitements indignes de son rang. Mais, dans
sa hâte, le coup ayant mal porté, il courut se jeter du haut en bas
d'un mur, se laissant choir sur la troupe assaillante; celle-ci
s'écartant pour lui faire place, il tomba directement sur la tête.
Conservant, malgré sa chute, quelques restes de vie, il fait effort
sur lui-même, se relève et, tout ensanglanté et meurtri, forçant le
cercle de ceux qui l'entourent, il cherche à atteindre le bord d'un
rocher taillé à pic, pour s'en précipiter; mais, n'en pouvant plus,
obligé de s'arrêter, il tire à deux mains ses entrailles par l'une de
ses plaies, les déchire, les froisse et les jette à la tête de ceux qui
le poursuivent, prenant le ciel à témoin de la justice de sa cause et
appelant sur eux la vengeance divine.
=Elle est glorieuse chez les femmes qui n'ont d'autre moyen de
conserver leur honneur ou auxquelles il a été ravi par violence, ce
dont beaucoup toutefois finissent par prendre leur parti.=--Parmi
les violences faites à la conscience, les plus à éviter, à mon avis,
sont celles qui portent atteinte à la chasteté des femmes; d'autant
que, du fait même de la nature, notre conduite en pareil cas étant
inséparable du sentiment de plaisir qu'elle éveille en nos sens, le
dissentiment qui l'inspire cesse d'être notre unique mobile, et il
semble que toujours, aux exigences que nous mettons en avant contre
elles, s'associent quelque peu nos appétits sensuels. L'histoire
ecclésiastique conserve avec respect la mémoire de certaines femmes
pieuses qui eurent recours à la mort pour se défendre des outrages dont
étaient menacées leur religion et leur conscience. Parmi elles, Pelagia
et Sophronia qui, toutes deux sont canonisées: la première se précipita
dans la rivière avec sa mère et ses sœurs pour échapper aux violences
de quelques soldats, la seconde se tua également pour éviter celles de
l'empereur Maxence.
Ce sera peut-être notre honneur dans les siècles futurs, qu'un savant
auteur de notre époque, de Paris s'il vous plaît, ait pris la peine de
persuader aux dames de nos jours de s'arrêter, le cas échéant, à un
autre parti que celui-ci de si horribles conséquences, que jusqu'ici
leur a inspiré le désespoir. Je regrette que cet auteur n'ait pas
connu, pour en appuyer sa propagande, le bon mot qui m'a été conté
à Toulouse, d'une femme qui était passée par les mains de plusieurs
soldats: «Dieu soit loué, disait-elle, qu'au moins une fois en ma vie,
je m'en sois soûlée sans péché.»--Se tuer pour semblable aventure est,
en vérité, une cruauté qui n'est pas digne de la douceur des mœurs
françaises; aussi, Dieu merci, voyons-nous, depuis que l'avis leur en
a été si charitablement donné, de telles coutumes se perdre presque
complètement, et aujourd'hui il suffit à ces dames de dire «Nenni», à
la manière que leur suggère ce bon Marot.
=Les raisons les plus diverses ont été cause de semblables
résolutions.=--L'histoire est pleine de gens qui, de mille façons,
ont échangé contre la mort une vie qui leur était à charge:--Lucius
Aruntius se tua pour, dit-on, «fuir le passé autant que
l'avenir».--Granius Silvanus et Statius Proximus, auxquels Néron avait
pardonné, se tuèrent pour ne pas devoir la vie à un si méchant homme
et n'être pas exposés à un second pardon, en raison de la facilité
avec laquelle ce caractère soupçonneux accueillait les accusations
contre les gens de bien.--Sargapizes, fils de la reine Thomyris, fait
prisonnier de guerre par Cyrus, employa à se détruire la première
faveur que lui fit son vainqueur en le faisant détacher, ne voulant de
sa liberté que la possibilité de se punir de la honte de s'être laissé
prendre.--Bogez, gouverneur d'Enione pour le roi Xerxès, assiégé par
les Athéniens sous les ordres de Cimon, refusa toute proposition de se
retirer en toute sûreté en Asie, lui et tout ce qui lui appartenait,
ne pouvant se résigner à survivre à la perte de ce dont son maître
lui avait donné la garde. Après avoir poussé la défense de la ville
jusqu'à la dernière extrémité, n'ayant plus de vivres, il fit d'abord
jeter dans la rivière de Strymon l'or et tout ce dont l'ennemi eût
pu s'emparer utilement, puis allumer un grand bûcher dans lequel ses
femmes, ses enfants, ses concubines et ses serviteurs, qu'il avait
fait préalablement égorger, furent jetés et où il se précipita ensuite
lui-même.
=Mort remarquable d'un seigneur indien.=--Ninachetuen, seigneur
indien, ayant eu vent que le vice-roi portugais, sans motif apparent,
préméditait de le déposséder de la charge qu'il occupait à Malaga pour
la donner au roi de Campar, prit la résolution suivante: Il fit dresser
une estrade plus longue que large, soutenue par des colonnes, la fit
tapisser magnifiquement et orner de fleurs et de parfums en abondance;
puis, vêtu d'une robe de drap d'or, rehaussée de quantité de pierreries
de haut prix, il sortit de son palais et, par un escalier, monta sur
l'estrade à l'une des extrémités de laquelle était un bûcher formé
de bois aromatiques auquel le feu avait été mis. La foule accourut
pour voir dans quel but avaient eu lieu ces préparatifs inusités.
Ninachetuen exposa alors d'une voix assurée, ne cachant pas son
mécontentement, quelles obligations la nation portugaise avait envers
lui; combien il s'était fidèlement acquitté de sa charge; qu'après
avoir si souvent témoigné pour d'autres, les armes à la main, que
l'honneur lui était beaucoup plus cher que la vie, il n'y manquerait
certainement pas pour lui-même, et que la fortune lui refusant tout
moyen de s'opposer à l'injure qu'on voulait lui faire, son courage lui
imposait le devoir de n'en être pas témoin, de ne pas être la risée du
peuple, et de ne pas servir au triomphe de personnes valant moins que
lui. Ce disant, il se jeta dans les flammes.
=Femmes se donnant la mort pour encourager leurs maris à faire
de même.=--Sextilia, femme de Scaurus, et Paxéa, femme de Labéo,
sacrifièrent volontairement leur vie pour encourager leurs maris à se
soustraire par la mort aux dangers pressants qui les menaçaient et
qui ne les intéressaient elles-mêmes qu'en raison de leur affection
conjugale, voulant en cette nécessité extrême leur donner l'exemple et
demeurer en leur compagnie.--Ce que ces deux femmes firent pour leurs
maris, Cocceius Nerva le fit pour sa patrie, à laquelle cet acte, tout
en procédant d'un amour pareil, n'eut pas la même utilité: ce grand
jurisconsulte qui avait santé, richesse, réputation, crédit auprès de
l'empereur, se tua uniquement par compassion pour l'état misérable
en lequel était tombé le gouvernement de l'Empire romain.--Y a-t-il
rien de plus touchant que la mort de la femme de Fulvius, qui était
de l'intimité d'Auguste. Ce dernier s'étant aperçu que Fulvius avait
divulgué un secret important qu'il lui avait confié, lui fit fort
mauvais accueil, quand un matin il vint le voir. Fulvius rentra chez
lui désespéré et piteusement déclara à sa femme que, devant un pareil
malheur, il était résolu à se tuer. Celle-ci lui répondit sans détours:
«Tu feras bien, puisque ayant assez souvent éprouvé combien peu je
sais me taire, tu n'y as pas pris garde; mais laisse, que je me tue la
première.» Et, sans en dire plus long, elle se plongea une épée dans le
corps.
=Mort de Vibius Virius et de vingt-sept autres sénateurs de
Capoue.=--Lors du siège de Capoue par les Romains, Vibius Virius,
désespérant du salut de sa ville et aussi de la miséricorde de
l'ennemi, après avoir, dans la dernière réunion que tint le Sénat,
longuement discuté ce qui restait à faire, conclut que le plus beau
parti à prendre était de se mettre soi-même hors des atteintes de la
mauvaise fortune, que les ennemis ne les en honoreraient que davantage
et qu'Annibal sentirait mieux quels amis fidèles il avait abandonnés.
Il convia alors ceux qui approuvaient sa motion à venir prendre part
à un festin somptueux qu'il avait fait préparer chez lui et où, après
avoir fait bonne chair, ils boiraient de compagnie un breuvage qu'on
leur présenterait, qui délivrerait leurs corps de leurs tourments,
leurs âmes de leurs afflictions, leurs yeux et leurs oreilles du
sentiment de tous les vilains maux que les vaincus ont à souffrir de
vainqueurs cruels et profondément offensés: «J'ai pourvu, ajoutait-il,
à ce qu'aussitôt après que nous aurons rendu le dernier soupir, nous
soyons placés, par les soins de personnes désignées à cet effet,
sur un bûcher dressé devant ma porte.» Beaucoup approuvèrent cette
résolution digne d'un grand cœur, mais peu s'y résolurent. Vingt-sept
sénateurs seulement se joignirent à lui et, après avoir cherché dans
le vin l'oubli de ce qui devait s'ensuivre, terminèrent en buvant avec
lui le fatal breuvage; puis, s'embrassant les uns les autres, après
avoir déploré une dernière fois le malheur de leur pays, les uns se
retirèrent chez eux, les autres demeurèrent pour, avec Vibius, être
réduits en cendres. Chez tous, la mort fut lente à venir, les vapeurs
du vin les ayant échauffés et ralentissant l'effet du poison, si bien
que quelques-uns coururent risque, à une heure près, de voir les
ennemis entrer dans Capoue qui fut prise le lendemain, et d'éprouver
les misères auxquelles ils avaient tout sacrifié pour y échapper.
=Inhumanité de Fulvius consul romain.=--En cette même circonstance,
Tauréa Jubellius, autre citoyen de cette même ville, interpella
courageusement le consul Fulvius comme celui-ci revenait de cette
honteuse boucherie que fut le massacre qu'il ordonna de deux cent
vingt-cinq sénateurs. L'appelant par son nom et l'arrêtant: «Commande,
lui dit-il, qu'on m'égorge aussi après tant d'autres et tu pourras
te vanter d'avoir tué quelqu'un de beaucoup plus vaillant que toi.»
Fulvius, dédaignant ses propos comme le fait d'un fou, d'autant qu'il
venait de recevoir de Rome des lettres lui reprochant son inhumanité
et l'empêchant de se livrer à de nouveaux actes de cruauté, Jubellius
continua: «Puisque mon pays a succombé, que mes amis sont morts, que
j'ai tué de ma main ma femme et mes enfants pour les soustraire aux
calamités qu'entraîne notre ruine et que je ne puis mourir de la mort
de mes concitoyens, que le courage me vienne en aide pour quitter cette
vie odieuse.» Et tirant un glaive qu'il tenait caché, il se l'enfonça
dans la poitrine et tomba mourant aux pieds du consul.
=Indiens qui se brûlent tous dans leur ville assiégée par
Alexandre.=--Alexandre assiégeait une ville des Indes. Vivement
pressés, les assiégés se résolurent à le priver, par un acte de
vigueur, du plaisir de la victoire. Malgré l'humanité dont il usait
envers les vaincus, ils incendient leur ville, livrant au feu leurs
biens et leurs personnes; et voilà qu'un nouveau combat s'engage: les
assiégeants s'efforçant de sauver les assiégés qui, pour n'être pas
sauvés et assurer leur mort, font tout ce que d'ordinaire on fait pour
garantir sa vie.
=Fin héroïque des habitants d'Astapa.=--La ville d'Astapa, en Espagne,
n'ayant que des murs et des moyens de défense insuffisants pour
résister aux Romains, les habitants mirent en tas leurs richesses et
leurs meubles sur la place publique, placèrent dessus les femmes et les
enfants et empilèrent tout autour des bois et autres matières propres
à s'enflammer aisément, et, laissant dans la ville cinquante jeunes
gens d'entre eux chargés d'exécuter le dessein qu'ils avaient conçu,
ils font contre l'ennemi une sortie où, suivant le serment qu'ils en
avaient fait, ne pouvant vaincre, ils se firent tous tuer. Pendant ce
temps, les cinquante jeunes gens laissés à cet effet procédaient au
massacre de tout être vivant trouvé isolément en ville; puis, mettant
le feu à ce qui avait été entassé sur la place, ils se jetèrent aussi
dans le brasier. Leur liberté touchait à sa fin, ils n'en furent pas
affectés grâce à cet acte généreux qui leur épargnait la douleur et la
honte de la perdre, et par lequel ils montraient à leurs ennemis que si
la fortune ne leur eût été contraire, ils étaient, par leur courage,
tout aussi bien à même de remporter la victoire qu'ils l'étaient de
leur en enlever le bénéfice et de la rendre horrible et même mortelle,
car bon nombre d'entre eux, attirés par l'appât de l'or en fusion qui
apparaissait au milieu des flammes, s'en approchèrent trop et furent
suffoqués et brûlés, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de
reculer, pressés qu'ils étaient par la foule qui venait derrière eux.
=Fin analogue des habitants d'Abydos; de semblables résolutions sont
plus facilement décidées par les foules que par des individus.=--Les
habitants d'Abydos, pressés par Philippe, s'étaient arrêtés à cette
même résolution; mais ils s'y décidèrent trop tard. Le roi, auquel il
répugnait de voir un tel carnage décidé et exécuté si précipitamment,
après avoir fait main basse sur les trésors et autres objets mobiliers
que les Abydéens voulaient brûler ou jeter à la mer, retirant ses
soldats, leur accorda trois jours pour qu'ils pussent mettre à
exécution, avec plus d'ordre et plus commodément, le projet qu'ils
avaient formé de se tuer; durant ces trois jours, le sang coula et il
se produisit des scènes de meurtre dépassant tout ce que l'ennemi le
plus cruel eût pu commettre; personne, à même de disposer de soi-même,
ne survécût.
L'histoire rapporte un nombre infini de déterminations semblables,
prises par des populations entières; elles frappent d'autant plus
l'imagination, qu'elles s'appliquent à tous sans exception; et
pourtant, elles sont moins difficiles à prendre par des foules
qu'isolément par des individus, parce que le raisonnement que chacun ne
ferait pas s'il était seul, il l'accepte si tout le monde en est, la
fièvre qui vous agite quand on est réuni ôtant le jugement à chacun en
particulier.
=Privilège accordé, du temps de Tibère, aux condamnés à mort qui
se la donnaient eux-mêmes.=--Au temps de Tibère, les condamnés qui
attendaient de recevoir la mort de la main du bourreau, perdaient leurs
biens et étaient privés de sépulture; ceux qui devançaient ce moment en
se tuant eux-mêmes, étaient inhumés et avaient possibilité de disposer
de leurs biens par testament.
=On se donne aussi parfois la mort dans l'espoir des félicités d'une
vie future.=--On souhaite quelquefois la mort, parce qu'on espère mieux
en l'autre monde. Saint Paul dit: «Je désire mourir pour être avec
Jesus-Christ»; et dans un autre passage: «Qui rompra les liens qui me
retiennent ici-bas?»--Cléombrotus d'Ambracie, ayant lu le Phédon de
Platon, fut pris d'un si vif désir de la vie future que, sans autre
motif, il alla se précipiter dans la mer.--Nous voyons par là combien
à tort nous attribuons au désespoir certaines morts volontaires vers
lesquelles nous porte souvent une espérance ardente et qui, souvent
aussi, sont l'effet de déterminations prises avec calme et mûrement
réfléchies.
Jacques du Châtel, évêque de Soissons, qui avait suivi saint Louis
dans une de ses expéditions outre-mer, voyant que le retour en France
du roi et de toute l'armée était chose décidée, alors que les intérêts
religieux qui l'avaient fait entreprendre n'avaient pas reçu complète
satisfaction, prit la résolution de hâter son entrée dans le Paradis.
Il dit adieu à ses amis, et, tout seul, à la vue de tous, se porta
contre l'ennemi et y trouva la mort.--Dans un royaume de ce continent
récemment découvert, en certains jours de processions solennelles,
l'idole qui y est adorée, est promenée en public sur un char de
proportion considérable. Au cours de ces processions, nombre de gens se
coupent des lambeaux de chair vive pour les offrir à l'objet de leur
culte, tandis que d'autres, se prosternant sur son parcours, se font
écraser et broyer sous les roues de son char pour acquérir par là une
réputation de sainteté qui les fasse vénérer après leur mort. Celle de
notre évêque les armes à la main, comparée à ces sacrifices, a plus de
grandeur, mais le sentiment religieux y prédomine moins, étant masqué
en partie chez lui par son ardeur pour le combat.
=Plusieurs coutumes et institutions politiques ont autorisé le
suicide.=--Il y a des gouvernements qui sont intervenus pour statuer
sur les cas où une mort volontaire est justifiée et opportune. Dans
notre pays même, à Marseille, on conservait jadis, aux frais du trésor
public, du poison (de la ciguë) constamment tenu prêt pour ceux qui
voudraient hâter leur fin. Il fallait qu'au préalable le conseil des
six-cents, qui représentait leur sénat, en eût approuvé les raisons;
il n'était pas permis de se tuer sans en avoir obtenu l'autorisation
du magistrat, et seulement pour des motifs légitimes.--Cette même loi
existait encore ailleurs.
=Mort courageuse, dans ces conditions, d'une femme de haut rang de
l'île de Céa, qui s'empoisonne en public.=--Sextus Pompée, se rendant
en Asie, passait par l'île de Céa de Négrepont. Pendant qu'il y
était, nous apprend un de ceux qui l'accompagnaient, le hasard fit
qu'une femme de haut rang, qui avait prévenu ses concitoyens qu'elle
était résolue d'en finir avec la vie et leur en avait expliqué les
motifs, pria Pompée d'assister à sa mort, pour lui faire honneur.
Il y consentit, et, après avoir longuement et en vain essayé de
la détourner de ce dessein, mettant à cet effet en jeu toutes les
ressources de l'éloquence dont il était si merveilleusement doué, il
souffrit qu'elle agît suivant ce qu'elle souhaitait. Elle était âgée
de quatre-vingt-dix ans passés et jouissait de toutes ses facultés
intellectuelles et physiques. Étendue sur son lit magnifiquement paré
pour la circonstance, appuyée sur un coude, elle lui dit: «O Sextus
Pompée, que les dieux, ceux que je laisse sur cette terre plutôt que
ceux que je vais trouver dans l'autre monde, te sachent gré de n'avoir
pas dédaigné d'avoir été mon conseiller pendant ma vie et témoin de
ma mort! Pour moi, j'ai toujours été favorisée de la fortune; mais,
de peur que ma vie se prolongeant, elle ne me devienne contraire, je
renonce dans d'heureuses conditions aux quelques jours que je pourrais
encore avoir à vivre, et pars, laissant après moi deux filles et
une légion de neveux.» Cela dit, elle donne quelques conseils aux
siens, les exhortant à vivre unis et en paix, leur partage ses biens,
recommande ses dieux domestiques à sa fille aînée, puis, prenant d'une
main assurée la coupe contenant le poison, adresse ses vœux à Mercure,
le priant de la conduire en quelque heureux séjour de l'autre monde, et
avale d'un trait le breuvage qui doit lui donner la mort. A partir de
ce moment, elle ne cesse d'entretenir ceux qui l'entourent des progrès
du mal, indique les diverses parties du corps que le froid gagne les
unes après les autres, jusqu'à ce que signalant qu'il envahit les
entrailles et le cœur, elle appelle ses filles pour lui rendre les
derniers devoirs et lui fermer les yeux.
Pline raconte d'une nation hyperboréenne que la douceur de la
température dans cette contrée est telle, que la vie chez ses habitants
ne se termine d'ordinaire que du fait de leur propre volonté. Ils en
arrivent à être si las et si rassasiés de l'existence, qu'ils ont
coutume, arrivés à un âge avancé, d'aller, après un bon repas, se
précipiter dans la mer, du haut d'un rocher choisi à cet effet.
=Conclusion.=--Une douleur * insupportable, une mort misérable en
perspective me semblent les mobiles les plus excusables qui peuvent
nous porter à nous détruire.