IV

Les chaleurs étaient passées, on était en l'automne aux tons gris;

des raisins aux grappes succulentes foulés dans les cuves, le jus

allait coulant, quand mes douleurs ont commencé; aujourd'hui, le

paysan bat ses gerbes amassées, roule dans ses caveaux ses muids

bouillonnants, des produits de la saison emplit ses fruitiers et pour

lors se venge de ses peines passées. Serait-ce là un présage que mon

espoir est déjà moissonné? Non certes, non. Et si je m'entends à

deviner, si l'avenir se peut pronostiquer, je tiens pour certain de

recueillir quelque grand fruit de ma longue espérance.

V

J'ai vu ses yeux brillants, j'ai vu son clair visage; mais nul,

sans dommage, n'a jamais contemplé les dieux; et son œil victorieux

m'a glacé, mon cœur s'est arrêté, instantanément de sa vive lumière

j'ai été étourdi. Semblable à qui la nuit, aux champs, est par un

orage surpris; étonné si la foudre le frôle avec fracas et vient à

l'éblouir, il pâlit, tremble, et dans son effroi lui apparaît Jupiter

en courroux. O ma Dame, dis-moi, dis-moi: n'est-il pas vrai que tes

yeux d'émeraude sont de ceux où, dit-on, Amour se tient caché; ces

yeux, tu les avais la fois où je t'ai vue. Du moins il me souvient

qu'il m'apparut ainsi quand, tout à coup, le premier je te vis et

qu'Amour, me décochant sa flèche, se révéla à moi.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 187 / 295 题