II

C'est Amour, Amour, c'est lui seul, je le sens! mais l'amour le

plus vif, le plus violent poison que jamais pauvre cœur ait reçu en

son sein. Ce n'est pas seulement un de ses traits puissants que le

cruel m'a lancé; arc, flèches, carquois et lui-même ont pénétré en

moi. Il n'y a pas encore un mois que mon indépendance est morte, que

dans mes veines ce venin circule et déjà j'ai perdu mon esprit et mon

cœur. Si tu vas croissant sans cesse, Amour, quel immense tourment

en moi va se produire! Néanmoins, croîs si tu le peux encore; mais en

croissant, adoucis tes rigueurs. Tu te nourris de pleurs; des pleurs,

je t'en promets; et pour te rafraîchir, des soupirs à jamais; mais

qu'au moins les souffrances que par toi j'endure, n'excèdent pas le

mal si grand qu'en naissant tu me fis.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 185 / 295 题