sa chaise la marche de Pont-Audemer. C'était un prince dissimulé,
mais qui savait beaucoup mieux cacher ses peines que ses joies. Ces
manifestations extérieures de joie à toute bonne nouvelle allaient
quelquefois très loin; ainsi, à la mort de Charles le Téméraire,
jusqu'à vouer des balustrades d'argent à Saint-Martin de Tours; à son
avénement au trône, jusqu'à oublier d'ordonner les obsèques de son père.
--Hé! sire! s'écria tout à coup Jacques Coictier, qu'est devenue la
pointe aiguë de maladie pour laquelle votre majesté m'avait fait mander?
--Oh! dit le roi, vraiment je souffre beaucoup, mon compère. J'ai
l'oreille sibilante, et des râteaux de feu qui me raclent la poitrine.
Coictier prit la main du roi, et se mit à lui tâter le pouls avec une
mine capable.
--Regardez, Coppenole, disait Rym à voix basse. Le voilà entre Coictier
et Tristan. C'est là toute sa cour. Un médecin pour lui, un bourreau
pour les autres.
En tâtant le pouls du roi, Coictier prenait un air de plus en plus
alarmé. Louis XI le regardait avec quelque anxiété. Coictier se
rembrunissait à vue d'œil. Le brave homme n'avait d'autre métairie que
la mauvaise santé du roi. Il l'exploitait de son mieux.
--Oh! oh! murmura-t-il enfin, ceci est grave, en effet.
--N'est-ce pas? dit le roi inquiet.
--_Pulsus creber, anhelans, crepitans, irregularis_, continua le
médecin.
--Pasque-Dieu!
--Avant trois jours, ceci peut emporter son homme.
--Notre-Dame! s'écria le roi. Et le remède, compère?
--J'y songe, sire.
Il fit tirer la langue à Louis XI, hocha la tête, fit la grimace, et,
tout au milieu de ces simagrées:
--Pardieu, sire, dit-il tout à coup, il faut que je vous conte qu'il y
a une recette des régales vacante, et que j'ai un neveu.
--Je donne ma recette à ton neveu, compère Jacques, répondit le roi;
mais tire-moi ce feu de la poitrine.
--Puisque votre majesté est si clémente, reprit le médecin, elle
ne refusera pas de m'aider un peu en la bâtisse de ma maison rue
Saint-André-des-Arcs.
--Heuh! dit le roi.
--Je suis au bout de ma finance, poursuivit le docteur, et il serait
vraiment dommage que la maison n'eût pas de toit. Non pour la maison,
qui est simple et toute bourgeoise, mais pour les peintures de Jehan
Fourbault, qui en égayent le lambris. Il y a une Diane en l'air qui
vole, mais si excellente, si tendre, si délicate, d'une action si
ingénue, la tête si bien coiffée et couronnée d'un croissant, la chair
si blanche, qu'elle donne de la tentation à ceux qui la regardent trop
curieusement. Il y a aussi une Cérès. C'est encore une très belle
divinité. Elle est assise sur des gerbes de blé, et coiffée d'une
guirlande galante d'épis entrelacés de salsifis et autres fleurs. Il
ne se peut rien voir de plus amoureux que ses yeux, de plus rond que
ses jambes, de plus noble que son air, de mieux drapé que sa jupe.
C'est une des beautés les plus innocentes et les plus parfaites qu'ait
produites le pinceau.
--Bourreau! grommela Louis XI, où en veux-tu venir?
--Il me faut un toit sur ces peintures, sire, et, quoique ce soit peu
de chose, je n'ai plus d'argent.
--Combien est-ce, ton toit?
--Mais... un toit de cuivre historié et doré, deux mille livres au plus.
--Ah! l'assassin! cria le roi. Il ne m'arrache pas une dent qui ne soit
un diamant.
--Ai-je mon toit? dit Coictier.
--Oui! et va au diable, mais guéris-moi.
Jacques Coictier s'inclina profondément et dit:
--Sire, c'est un répercussif qui vous sauvera. Nous vous appliquerons
sur les reins le grand défensif, composé avec le cérat, le bol
d'Arménie, le blanc d'œuf, l'huile et le vinaigre. Vous continuerez
votre tisane, et nous répondons de votre majesté.
Une chandelle qui brille n'attire pas qu'un moucheron. Maître Olivier,
voyant le roi en libéralité et croyant le moment bon, s'approcha à son
tour:--Sire...
--Qu'est-ce encore? dit Louis XI.
--Sire, votre majesté sait que maître Simon Radin est mort?
--Eh bien?
--C'est qu'il était conseiller du roi sur le fait de la justice du
trésor.
--Eh bien?
--Sire, sa place est vacante.
En parlant ainsi, la figure hautaine de maître Olivier avait quitté
l'expression arrogante pour l'expression basse. C'est le seul rechange
qu'ait une figure de courtisan. Le roi le regarda très en face, et dit
d'un ton sec:--Je comprends.
Il reprit:
--Maître Olivier, le maréchal de Boucicaut disait: Il n'est don que
de roi, il n'est peschier que en la mer. Je vois que vous êtes de
l'avis de monsieur de Boucicaut. Maintenant oyez ceci. Nous avons
bonne mémoire. En 68, nous vous avons fait varlet de notre chambre; en
69, garde du châtel du pont de Saint-Cloud à cent livres tournois de
gages (vous les vouliez parisis). En novembre 73, par lettres données
à Gergeole, nous vous avons institué concierge du bois de Vincennes,
au lieu de Gilbert Acle, écuyer; en 75, gruyer de la forêt de
Rouvray-lez-Saint-Cloud, en place de Jacques Le Maire; en 78, nous vous
avons gracieusement assis, par lettres patentes scellées sur double
queue de cire verte, une rente de dix livres parisis, pour vous et
votre femme, sur la place aux marchands, sise à l'école Saint-Germain;
en 79, nous vous avons fait gruyer de la forêt de Senart, au lieu de ce
pauvre Jehan Daiz; puis capitaine du château de Loches; puis gouverneur
de Saint-Quentin; puis capitaine du pont de Meulan, dont vous vous
faites appeler comte. Sur les cinq sols d'amende que paye tout barbier
qui rase un jour de fête, il y a trois sols pour vous, et nous avons
votre reste. Nous avons bien voulu changer votre nom de _Le Mauvais_,
qui ressemblait trop à votre mine. En 74, nous vous avons octroyé,
au grand déplaisir de notre noblesse, des armoiries de mille couleurs
qui vous font une poitrine de paon. Pasque-Dieu! n'êtes-vous pas
saoul? La pescherie n'est-elle point assez belle et miraculeuse? Et ne
craignez-vous pas qu'un saumon de plus ne fasse chavirer votre bateau?
L'orgueil vous perdra, mon compère. L'orgueil est toujours talonné de
la ruine et de la honte. Considérez ceci, et taisez-vous.
Ces paroles, prononcées avec sévérité, firent revenir à l'insolence la
physionomie de maître Olivier.
--Bon, murmura-t-il presque tout haut, on voit bien que le roi est
malade aujourd'hui. Il donne tout au médecin.
Louis XI, loin de s'irriter de cette incartade, reprit avec quelque
douceur:--Tenez, j'oubliais encore que je vous ai fait mon ambassadeur
à Gand près de madame Marie.--Oui, messieurs, ajouta le roi en se
tournant vers les flamands, celui-ci a été ambassadeur.--Là, mon
compère, poursuivit-il en s'adressant à maître Olivier, ne nous fâchons
pas, nous sommes vieux amis. Voilà qu'il est très tard. Nous avons
terminé notre travail. Rasez-moi.
Nos lecteurs n'ont sans doute pas attendu jusqu'à présent pour
reconnaître dans _maître Olivier_ ce Figaro terrible que la providence,
cette grande faiseuse de drames, a mêlé si artistement à la longue et
sanglante comédie de Louis XI. Ce n'est pas ici que nous entreprendrons
de développer cette figure singulière. Ce barbier du roi avait trois
noms. A la cour, on l'appelait poliment Olivier le Daim; parmi le
peuple, Olivier le Diable. Il s'appelait de son vrai nom Olivier le
Mauvais.
Olivier le Mauvais donc resta immobile, boudant le roi, et regardant
Jacques Coictier de travers.
--Oui, oui! le médecin! disait-il entre ses dents.
--Eh! oui, le médecin! reprit Louis XI avec une bonhomie singulière,
le médecin a plus de crédit que toi. C'est tout simple. Il a prise sur
nous par tout le corps, et tu ne nous tiens que par le menton. Va,
mon pauvre barbier, cela se retrouvera. Que dirais-tu donc, et que
deviendrait ta charge si j'étais un roi comme le roi Chilpéric qui
avait pour geste de tenir sa barbe d'une main?--Allons, mon compère,
vaque à ton office, rase-moi. Va chercher ce qu'il te faut.
Olivier, voyant que le roi avait pris le parti de rire, et qu'il n'y
avait pas même moyen de le fâcher, sortit en grondant pour exécuter ses
ordres.
Le roi se leva, s'approcha de la fenêtre, et tout à coup l'ouvrant avec
une agitation extraordinaire:
--Oh! oui! s'écria-t-il en battant des mains, voilà une rougeur dans le
ciel sur la Cité. C'est le bailli qui brûle. Ce ne peut être que cela.
Ah! mon bon peuple! voilà donc que tu m'aides enfin à l'écroulement des
seigneuries!
Alors, se tournant vers les flamands:--Messieurs, venez voir ceci.
N'est-ce pas un feu qui rougeoie?
Les deux Gantois s'approchèrent.
--Un grand feu, dit Guillaume Rym.
--Oh! ajouta Coppenole, dont les yeux étincelèrent tout à coup, cela me
rappelle le brûlement de la maison du seigneur d'Hymbercourt. Il doit
y avoir une grosse révolte là-bas.
--Vous croyez, maître Coppenole?--Et le regard de Louis XI était
presque aussi joyeux que celui du chaussetier.--N'est-ce pas qu'il sera
difficile d'y résister?
--Croix-Dieu! sire! votre majesté ébréchera là-dessus bien des
compagnies de gens de guerre!
--Ah! moi! c'est différent, repartit le roi. Si je voulais!...
Le chaussetier répondit hardiment:
--Si cette révolte est ce que je suppose, vous auriez beau vouloir,
sire!
--Compère, dit Louis XI, avec deux compagnies de mon ordonnance et une
volée de serpentine, on a bon marché d'une populace de manants.
Le chaussetier, malgré les signes que lui faisait Guillaume Rym,
paraissait déterminé à tenir tête au roi.
--Sire, les Suisses aussi étaient des manants. Monsieur le duc de
Bourgogne était un grand gentilhomme, et il faisait fi de cette
canaille. A la bataille de Grandson, sire, il criait: Gens de canons!
feu sur ces vilains! et il jurait par saint Georges. Mais l'avoyer
Scharnachtal se rua sur le beau duc avec sa massue et son peuple,
et de la rencontre des paysans à peaux de buffle la luisante armée
bourguignonne s'éclata comme une vitre au choc d'un caillou. Il y eut
là bien des chevaliers de tués par des marauds; et l'on trouva monsieur
de Château-Guyon, le plus grand seigneur de la Bourgogne, mort avec
son grand cheval grison dans un petit pré de marais.
--L'ami, repartit le roi, vous parlez d'une bataille. Il s'agit d'une
mutinerie. Et j'en viendrai à bout quand il me plaira de froncer le
sourcil.
L'autre répliqua avec indifférence:
--Cela se peut, sire. En ce cas, c'est que l'heure du peuple n'est pas
venue.
Guillaume Rym crut devoir intervenir.
--Maître Coppenole, vous parlez à un puissant roi.
--Je le sais, répondit gravement le chaussetier.
--Laissez-le dire, monsieur Rym mon ami, dit le roi. J'aime ce
franc-parler. Mon père Charles septième disait que la vérité était
malade. Je croyais, moi, qu'elle était morte, et qu'elle n'avait point
trouvé de confesseur. Maître Coppenole me détrompe.
Alors, posant familièrement sa main sur l'épaule de Coppenole:
--Vous disiez donc, maître Jacques?...
--Je dis, sire, que vous avez peut-être raison, que l'heure du peuple
n'est pas venue chez vous.
Louis XI le regarda avec son œil pénétrant.
--Et quand viendra cette heure, maître?
--Vous l'entendrez sonner.
--A quelle horloge, s'il vous plaît?
Coppenole avec sa contenance tranquille et rustique fit approcher le
roi de la fenêtre.
--Écoutez, sire! Il y a ici un donjon, un beffroi, des canons, des
bourgeois, des soldats. Quand le beffroi bourdonnera, quand les canons
gronderont, quand le donjon croulera à grand bruit, quand bourgeois et
soldats hurleront et s'entre-tueront, c'est l'heure qui sonnera.
Le visage de Louis devint sombre et rêveur. Il resta un moment
silencieux, puis il frappa doucement de la main, comme on flatte une
croupe de destrier, l'épaisse muraille du donjon.
--Oh! que non! dit-il. N'est-ce pas que tu ne crouleras pas si
aisément, ma bonne Bastille?
Et se tournant d'un geste brusque vers le hardi Flamand:
--Avez-vous jamais vu une révolte, maître Jacques?
--J'en ai fait, dit le chaussetier.
--Comment faites-vous, dit le roi, pour faire une révolte?
--Ah! répondit Coppenole, ce n'est pas bien difficile. Il y a cent
façons. D'abord il faut qu'on soit mécontent dans la ville. La chose
n'est pas rare. Et puis le caractère des habitants. Ceux de Gand sont
commodes à la révolte. Ils aiment toujours le fils du prince, le prince
jamais. Eh bien! un matin, je suppose, on entre dans ma boutique, on me
dit: Père Coppenole, il y a ceci, il y a cela, la demoiselle de Flandre
veut sauver ses ministres, le grand bailli double le tru de l'esgrin,
ou autre chose. Ce qu'on veut. Moi, je laisse là l'ouvrage, je sors
de ma chausseterie, et je vais dans la rue, et je crie: A sac! Il y a
bien toujours là quelque futaille défoncée. Je monte dessus, et je dis
tout haut les premières paroles venues, ce que j'ai sur le cœur; et
quand on est du peuple, sire, on a toujours quelque chose sur le cœur.
Alors on s'attroupe, on crie, on sonne le tocsin, on arme les manants
du désarmement des soldats, les gens du marché s'y joignent, et l'on
va! Et ce sera toujours ainsi, tant qu'il y aura des seigneurs dans les
seigneuries, des bourgeois dans les bourgs, et des paysans dans les
pays.
--Et contre qui vous rebellez-vous ainsi? demanda le roi. Contre vos
baillis? contre vos seigneurs?
--Quelquefois. C'est selon. Contre le duc aussi, quelquefois.
Louis XI alla se rasseoir, et dit avec un sourire:
--Ah! ici, ils n'en sont encore qu'aux baillis!
En cet instant Olivier le Daim rentra. Il était suivi de deux pages
qui portaient les toilettes du roi; mais ce qui frappa Louis XI, c'est
qu'il était en outre accompagné du prévôt de Paris et du chevalier du
guet, lesquels paraissaient consternés. Le rancuneux barbier avait
aussi l'air consterné, mais content en dessous. C'est lui qui prit la
parole:
--Sire, je demande pardon à votre majesté de la calamiteuse nouvelle que
je lui apporte.
Le roi en se tournant vivement écorcha la natte du plancher avec les
pieds de sa chaise.
--Qu'est-ce à dire?
--Sire, reprit Olivier le Daim avec la mine méchante d'un homme qui se
réjouit d'avoir à porter un coup violent, ce n'est pas sur le bailli du
palais que se rue cette sédition populaire.
--Et sur qui donc?
--Sur vous, sire.
Le vieux roi se dressa debout et droit comme un jeune
homme.--Explique-toi, Olivier! explique-toi! Et tiens bien ta tête, mon
compère, car je te jure par la croix de Saint-Lô que si tu nous mens à
cette heure l'épée qui a coupé le cou de monsieur de Luxembourg n'est
pas si ébréchée qu'elle ne scie encore le tien!
Le serment était formidable. Louis XI n'avait juré que deux fois dans
sa vie par la croix de Saint-Lô.
Olivier ouvrit la bouche pour répondre:--Sire...
--Mets-toi à genoux! interrompit violemment le roi. Tristan, veillez
sur cet homme!
Olivier se mit à genoux, et dit froidement:--Sire, une sorcière a été
condamnée à mort par votre cour de parlement. Elle s'est réfugiée dans
Notre-Dame. Le peuple l'y veut reprendre de vive force. Monsieur le
prévôt et monsieur le chevalier du guet, qui viennent de l'émeute, sont
là pour me démentir si ce n'est pas la vérité. C'est Notre-Dame que le
peuple assiége.
--Oui-da! dit le roi à voix basse, tout pâle et tout tremblant de
colère. Notre-Dame! ils assiégent dans sa cathédrale Notre-Dame, ma
bonne maîtresse!--Relève-toi, Olivier. Tu as raison. Je te donne la
charge de Simon Radin. Tu as raison.--C'est à moi qu'on s'attaque.
La sorcière est sous la sauvegarde de l'église, l'église est sous ma
sauvegarde. Et moi qui croyais qu'il s'agissait du bailli! C'est contre
moi!
Alors, rajeuni par la fureur, il se mit à marcher à grands pas. Il ne
riait plus, il était terrible, il allait et venait, le renard s'était
changé en hyène, il semblait suffoqué à ne pouvoir parler, ses lèvres
remuaient, et ses poings décharnés se crispaient. Tout à coup il releva
la tête, son œil cave parut plein de lumière, et sa voix éclata comme
un clairon.--Main basse, Tristan! main basse sur ces coquins! Va,
Tristan mon ami! tue! tue!
Cette éruption passée, il vint se rasseoir, et dit avec une rage froide
et concentrée:
--Ici, Tristan!--Il y a près de nous dans cette Bastille les cinquante
lances du vicomte de Gif, ce qui fait trois cents chevaux, vous les
prendrez. Il y a aussi la compagnie des archers de notre ordonnance de
M. de Châteaupers, vous la prendrez. Vous êtes prévôt des maréchaux,
vous avez les gens de votre prévôté, vous les prendrez. A l'hôtel
Saint-Pol, vous trouverez quarante archers de la nouvelle garde de
monsieur le Dauphin, vous les prendrez; et avec tout cela, vous allez
courir à Notre-Dame.--Ah! messieurs les manants de Paris, vous vous
jetez ainsi tout au travers de la couronne de France, de la sainteté
de Notre-Dame et de la paix de cette république!--Extermine, Tristan!
extermine! et que pas un n'en réchappe que pour Montfaucon.
Tristan s'inclina.--C'est bon, sire!
Il ajouta après un silence:--Et que ferai-je de la sorcière?
Cette question fit songer le roi.
--Ah! dit-il, la sorcière!--Monsieur d'Estouteville, qu'est-ce que le
peuple en voulait faire?
--Sire, répondit le prévôt de Paris j'imagine que, puisque le peuple la
vient arracher de son asile de Notre-Dame, c'est que cette impunité le
blesse et qu'il la veut pendre.
Le roi parut réfléchir profondément, puis s'adressant à Tristan
l'Hermite:--Eh bien! mon compère, extermine le peuple et pends la
sorcière.
--C'est cela, dit tout bas Rym à Coppenole, punir le peuple de vouloir,
et faire ce qu'il veut.
--Il suffit, sire, répondit Tristan. Si la sorcière est encore dans
Notre-Dame, faudra-t-il l'y prendre malgré l'asile?
--Pasque-Dieu, l'asile! dit le roi en se grattant l'oreille. Il faut
pourtant que cette femme soit pendue.
Ici, comme pris d'une idée subite, il se rua à genoux devant sa chaise,
ôta son chapeau, le posa sur le siége, et regardant dévotement l'une
des amulettes de plomb qui le chargeaient:--Oh! dit-il les mains
jointes, Notre-Dame de Paris, ma gracieuse patronne, pardonnez-moi. Je
ne le ferai que cette fois. Il faut punir cette criminelle. Je vous
assure, madame la Vierge, ma bonne maîtresse, que c'est une sorcière
qui n'est pas digne de votre aimable protection. Vous savez, madame,
que bien des princes très pieux ont outrepassé le privilége des églises
pour la gloire de Dieu et la nécessité de l'état. Saint Hugues, évêque
d'Angleterre, a permis au roi Édouard de prendre un magicien dans son
église. Saint Louis de France, mon maître, a transgressé pour le même
objet l'église de monsieur saint Paul; et monsieur Alphonse, fils du
roi de Jérusalem, l'église même du Saint-Sépulcre. Pardonnez-moi donc
pour cette fois, Notre-Dame de Paris. Je ne le ferai plus, et je vous
donnerai une belle statue en argent, pareille à celle que j'ai donnée
l'an passé à Notre-Dame d'Ecouys. Ainsi soit-il.
Il fit un signe de croix, se releva, se recoiffa, et dit à
Tristan:--Faites diligence, mon compère. Prenez M. de Châteaupers
avec vous. Vous ferez sonner le tocsin. Vous écraserez le populaire.
Vous pendrez la sorcière. C'est dit. Et j'entends que le pourchas de
l'exécution soit fait par vous. Vous m'en rendrez compte.--Allons,
Olivier, je ne me coucherai pas cette nuit. Rase-moi.
Tristan l'Hermite s'inclina et sortit. Alors le roi, congédiant du
geste Rym et Coppenole:--Dieu vous garde, messieurs mes bons amis les
flamands. Allez prendre un peu de repos. La nuit s'avance, et nous
sommes plus près du matin que du soir.
Tous deux se retirèrent, et en gagnant leurs appartements sous la
conduite du capitaine de la Bastille, Coppenole disait à Guillaume Rym:
--Hum! j'en ai assez de ce roi qui tousse! J'ai vu Charles de Bourgogne
ivre, il était moins méchant que Louis XI malade.
--Maître Jacques, répondit Rym, c'est que les rois ont le vin moins
cruel que la tisane.
VI
PETITE FLAMBE EN BAGUENAUD
En sortant de la Bastille, Gringoire descendit la rue Saint-Antoine de
la vitesse d'un cheval échappé. Arrivé à la porte Baudoyer, il marcha
droit à la croix de pierre qui se dressait au milieu de cette place,
comme s'il eût pu distinguer dans l'obscurité la figure d'un homme vêtu
et encapuchonné de noir qui était assis sur les marches de la croix.
--Est-ce vous, maître? dit Gringoire.
Le personnage noir se leva.
--Mort et passion! vous me faites bouillir, Gringoire. L'homme qui est
sur la tour de Saint-Gervais vient de crier une heure et demie du matin.
--Oh! repartit Gringoire, ce n'est pas ma faute, mais celle du guet et
du roi. Je viens de l'échapper belle. Je manque toujours d'être pendu.
C'est ma prédestination.
--Tu manques tout, dit l'autre. Mais allons vite. As-tu le mot de passe?
--Figurez-vous, maître, que j'ai vu le roi. J'en viens. Il a une
culotte de futaine. C'est une aventure.
--Oh! quenouille de paroles! que me fait ton aventure? As-tu le mot de
passe des truands?
--Je l'ai. Soyez tranquille. _Petite flambe en baguenaud._
--Bien. Autrement nous ne pourrions pénétrer jusqu'à l'église. Les
truands barrent les rues. Heureusement il paraît qu'ils ont trouvé de
la résistance. Nous arriverons peut-être encore à temps.
--Oui, maître. Mais comment entrerons-nous dans Notre-Dame?
--J'ai la clef des tours.
--Et comment en sortirons-nous?
--Il y a derrière le cloître une petite porte qui donne sur le Terrain,
et de là sur l'eau. J'en ai pris la clef, et j'y ai amarré un bateau ce
matin.
--J'ai joliment manqué d'être pendu! reprit Gringoire.
--Eh vite! allons! dit l'autre.
Tous deux descendirent à grands pas vers la Cité.
VII
CHATEAUPERS A LA RESCOUSSE
Le lecteur se souvient peut-être de la situation critique où nous avons
laissé Quasimodo. Le brave sourd, assailli de toutes parts, avait
perdu, sinon tout courage, du moins tout espoir de sauver, non pas
lui, il ne songeait pas à lui, mais l'égyptienne. Il courait éperdu
sur la galerie. Notre-Dame allait être enlevée par les truands. Tout à
coup un grand galop de chevaux emplit les rues voisines, et, avec une
longue file de torches et une épaisse colonne de cavaliers abattant
lances et brides, ces bruits furieux débouchèrent sur la place comme
un ouragan:--France! France! Taillez les manants! Châteaupers à la
rescousse! Prévôté! prévôté!
Les truands effarés firent volte-face.
Quasimodo, qui n'entendait pas, vit les épées nues, les flambeaux, les
fers de piques, toute cette cavalerie, en tête de laquelle il reconnut
le capitaine Phœbus, il vit la confusion des truands, l'épouvante chez
les uns, le trouble chez les meilleurs, et il reprit de ce secours
inespéré tant de force qu'il rejeta hors de l'église les premiers
assaillants qui enjambaient déjà la galerie.
C'étaient en effet les troupes du roi qui survenaient.
Les truands firent bravement. Ils se défendirent en désespérés.
Pris en flanc par la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs et en queue par la
rue du Parvis, acculés à Notre-Dame qu'ils assaillaient encore et
que défendait Quasimodo, tout à la fois assiégeants et assiégés,
ils étaient dans la situation singulière où se retrouva depuis, au
fameux siége de Turin, en 1640, entre le prince Thomas de Savoie
qu'il assiégeait et le marquis de Leganez qui le bloquait, le comte
Henri d'Harcourt, _Taurinum obsessor idem et obsessus_, comme dit son
épitaphe.
La mêlée fut affreuse. A chair de loup dent de chien, comme dit P.
Mathieu. Les cavaliers du roi, au milieu desquels Phœbus de Châteaupers
se comportait vaillamment, ne faisaient aucun quartier, et la taille
reprenait ce qui échappait à l'estoc. Les truands, mal armés, écumaient
et mordaient. Hommes, femmes, enfants, se jetaient aux croupes et aux
poitrails des chevaux, et s'y accrochaient comme des chats avec les
dents et les ongles des quatre membres. D'autres tamponnaient à coups
de torches le visage des archers. D'autres piquaient des crocs de fer
au cou des cavaliers et tiraient à eux. Ils déchiquetaient ceux qui
tombaient.
On en remarqua un qui avait une large faulx luisante, et qui faucha
longtemps les jambes des chevaux. Il était effrayant. Il chantait
une chanson nasillarde, il lançait sans relâche et ramenait sa
faulx. A chaque coup, il traçait autour de lui un grand cercle de
membres coupés. Il avançait ainsi au plus fourré de la cavalerie,
avec la lenteur tranquille, le balancement de tête et l'essoufflement
régulier d'un moissonneur qui entame un champ de blé. C'était Clopin
Trouillefou. Une arquebusade l'abattit.