Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se déplacent pendant
la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux
rivières et aux ruisseaux.
Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend à la rivière de
l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois
mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa
place de lui-même.
Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un
merle et qui met à découvert un trésor.
Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée par Emile
Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la
rivière d'Intel[15].
[Note 15: Emile Souvestre, _Le Foyer Breton_, tome II. p. 181.]
La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont
Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu'il piqua, après la
fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd'hui. Elle cachait un
trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il
n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce d'or du riche,
il prenait tout; il se serait payé, s'il eût fallu, avec la chair des
débiteurs.
Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les
ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les
anciens, il songea, pendant toute la journée, à s'en emparer.
Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze
coups de minuit, le rameau d'or qui brillait à cette heure seulement
dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des
plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de
toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa
masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux.
Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s'élevant au-dessus
de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte,
avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de
la vallée.
Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit que la pierre
venait de quitter. Un vaste trou s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or.
Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au milieu du trésor et
se mit en devoir de remplir le sac qu'il avait apporté. Une fois le
sac bien chargé, il entassa ses pièces d'or dans ses poches, dans ses
vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la
pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne
sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les
coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper
la terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus lourd après
avoir bu à la rivière. L'avare ramassait toujours ses pièces d'or. Il
n'entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s'élança d'un bond
vers son trou, droite comme si elle ne l'avait pas quitté.
Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il
arrosa le trésor de Saint-Mirel[16].
[Note 16: Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.]
_Animaux_
Il existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes
varient suivant les différentes contrées: c'est la conversation des
animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la
lecture ou le chant de la Généalogie.
C'est sans doute une réminiscence de la représentation de l'ancien
«Mystère de la Nativité», pendant laquelle _on faisait parler les
animaux._
Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se
résumer ainsi: un paysan, probablement ivre, ayant omis d'offrir à son
bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux
grands boeufs de son étable:
Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»?