Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche
pour frapper le prophète de malheur; mais, dans sa précipitation, il se
blesse maladroitement lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs
le portent en terre.
Tel est le thème développé différemment suivant les provinces.
_Dans les Vosges_, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, on a
soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d'aller à la Messe
de minuit.
_A Cornimont_, au Val-d'Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent
et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet
qu'un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort,
voulut s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin
obscur de l'écurie située derrière sa maison.
A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, puis se lever
pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce
qu'ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils
conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver,
dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle frayeur qu'il
en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les
boeufs.
On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à une femme de
Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla
visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de
ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en terre[17].
[Note 17: _Traditions populaires_, par Richard. Remiremont, 1848.]
La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les _paysans
landais_ racontent avec terreur, pendant les veillées d'hiver.
Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne et le boeuf se
mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l'Enfant-Jésus
n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la
parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux,
en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus dans l'étable de
Bethléem. Mais malheur à celui qui tente de surprendre leur mystérieuse
conversation.
Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe mort à l'instant
même[18].
[Note 18: _Le Petit Landais_, 25 décembre 1902.]
Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. Pour se convaincre
de la vérité du fait, il vint écouter à l'étable, et voilà qu'à minuit
juste, le boeuf dit à son voisin:
«Hoù Bouêt?--Hoù Bortin.
--Que haram-nous, douman matin?
--Que pourteram lou boué ou clôt.
E lou boué que mouri sou cop»[19].
[Note 19: _Sorcières et loups-garous dans les Landes_, p. 39.]
Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement brodé cette légende: la
scène se passe _en Berry_ [20].
[Note 20: _Croyances et légendes_, tom. I, p. 17.]
«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie pendant la Messe
de minuit, toutes les _aumailles_ (bêtes à cornes) de la paroisse
s'agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu'après
cette oraison toute mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui
sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole.
«On raconte qu'un _boiron_[21] qui, dans ce moment solennel, se trouvait
couché près de ses boeufs, entendit le dialogue suivant:
«--Que ferons-nous demain? demanda tout à coup le plus jeune du
troupeau.
[Note 21: On appelle _boiron_ le jeune garçon qui touche ou aiguillonne
les boeufs pendant le labourage.--On dit aussi _boyer_ pour bouvier--en
italien, _boaro_.]
«--Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un
vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua
l'honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne
dormait pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il
s'occupe des affaires de son salut.
«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens
de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du
chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction.
«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de
son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à
une monstrueuse orgie, tandis que la _cosse de Nau_ (bûche de Noël)
flamboyait dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à
l'église.
«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à son arrivée dans la
salle.
«--Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement.
«--Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron consterné.
«--Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître.
«--Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en terre; c'est le
vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même envoyé vous en avertir, afin
que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce.
«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction,
s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère.
«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se
dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour
qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse.
«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur?
«Nul ne le sait.
«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent
qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie.
«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont
toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a
plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.»
«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais
enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël,
à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne
empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.»
Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la
création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous
les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors
pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait
immédiatement puni de sa témérité[22].
[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières
(Manche).]
_Démons et croyances superstitieuses._
Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage
du démon, à la venue du Messie:
AIR: J'endève.
Le démon, assurément,
Dedans son coeur endève,
Car Dieu vient présentement
Pour sauver les fils d'Adam
Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!
Il régnait absolument
Sans nous donner de trêve,
Mais ce saint avènement
Délivre les fils d'Adam
Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!
Chantons Noël hautement,
Sortons de notre rêve,
Bénissons le sauvement
De tous les enfants d'Adam
Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]!
[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.]
La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble
que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en
mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et
sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et
sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de
la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans
l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il
ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants
au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui
qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque
pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une
empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce,
pareille à celle du feu de l'enfer.
[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours
Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent se
croiser plusieurs chemins.]
Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre
courant la campagne sous les formes les plus imprévues.
Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait
ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783.
Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans
un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva
pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte
avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite
que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils
arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur
allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière
d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh
bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien
sauté pour un boiteux?»
_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les
maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal
perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer
jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des
êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir
suspendu[25].
[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.]
Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand,
dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus:
Some say that ever'gainst that season comes,
Wherein Our Saviour's birth is celebrated,
The bird of dawning singeth a night long;
And then, they say, no spirit dare stir abroad;
The nights are wholesome; then no planets strike,
No fairy takes, nor witch hath power to charm;
So hallowed and so gracious is the time[26]!
[Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.]
Il y en a qui disent que toujours à l'époque
Où est célébrée la naissance de notre Sauveur,
L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit;
Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace:
Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire,
Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts;
Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année!
[Note 27: Le coq.]
Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à
l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez
plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de
Ploumilliau (Côtes-du-Nord).
Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un
pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui
avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il
lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château
habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze
pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A
Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le
château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du
fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine.
Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup
de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux
chercheur était métamorphosé en statue.
Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer
s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château
resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et
franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux,
de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des
chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde
salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux
dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait.
Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu
des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement
plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer.
Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au
fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement.
Le douzième coup de minuit sonna.
Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à
craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les
esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des
cris à faire trembler les rochers.
La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur.
Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance
pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à
construire une chapelle à l'archange saint Michel[28].
[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.]
Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête
de Noël:
Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de
la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la
nouvelle année.
Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les
Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont
appelés, dans le pays, _jours des lots_.
[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël
qu'on appelle _jours compteurs_.
Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours
de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils
indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de
l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à
janvier et le 26 décembre à juin.]
Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes:
On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et
cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant:
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le
premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de
janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang.
Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine
les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit
être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide.
Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que
la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de
minuit ou qui en reviennent.
_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un
plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On
le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau
s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un
noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette
croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_
avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines
familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu
d'indiquer l'état de santé des absents.
_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison
de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin
d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains
signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre
impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres
animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que
la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées.
La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes.
Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que
l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où
brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous
les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille
Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire
de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de
la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se
montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition:
elle le mérite par sa poétique étrangeté!
Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux,
se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des
trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail
des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval
trompeur.
Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les
flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de
la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le
sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de
leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle
est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant
que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant
l'autel[30].
[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.]
_Récits édifiants_
Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit
nombre.
On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse
septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose,
fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une
lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges.
On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que
lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent
les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant,
enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché;
les Mages étalèrent leurs riches présents.
Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté
de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres
fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!»
Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors
entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit
une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un
baiser.
C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient
toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui
semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des
lèvres divines.
Finissons par _la Noël des trépassés_.
C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la
piété régnaient au pays de France.
L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale
de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé
était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu
promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt
de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de
la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se
renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la
porte; il l'entr'ouvre.
Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux.
Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le
long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence
plane sur cette multitude.
Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur
lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces
êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le
faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des
squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os
desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes.
Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces
fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de
réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et
l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se
dirigent vers l'église.
Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres
disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent
assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence
la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite
le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur,
dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement
par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants.
A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les
squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration
est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur
l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit
l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre
jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa
est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers
le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui
reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister.
L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir
été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine.
Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de
célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse
pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31].
[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.]
Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner
le vrai sens chrétien:
«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus
cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir,
se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se
lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets,
qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais
succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là
préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre,
décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une
puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer
lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au
retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards
et des enfants engourdis par la froidure.
«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la
grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans
une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on
entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait
passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent.
Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies
champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques
redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une
maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de
Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en
vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement
miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son
humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques,
leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On
s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie
étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie.
Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait
mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait
en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu
moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables
joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions
devaient durer toute la vie»[33].
[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens
noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.]
[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.]
Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui
confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes
jouissances de la famille!