Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête
de Noël.
Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une
très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du
pays.
C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans
l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand
divertissement.
A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur
un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là, au
signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du
seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans
l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le
courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains
de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser,
une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le
plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé
le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et
était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des
fifres et des hautbois.
Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas
grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du
vainqueur.
Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au
Mesnil-sous-Jumièges et à Yville.
La dernière mariée de l'année--et c'était à qui se marierait la dernière
pour avoir cet honneur,--en présence de toute la paroisse assemblée,
jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une
somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour
en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la
pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le
porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était
lancée.
Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois
l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu
trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires,
lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en
mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un
talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder.
Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries
qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé
définitivement cette originale coutume normande[8].
[Note 8: _Journal de Rouen_, suppl. du 25 déc. 1898.]
Voici, d'après M. J. Carnandet[9], ce qui se passait, la veille de Noël,
dans les _villages champenois_.
[Note 9: Bibliothécaire de la ville de Chaumont.]
C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de
Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous
les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils
vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces
brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs:
c'est ce qu'on appelle la _fête des flambarts_. Ces flambarts sont le
seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera
de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image
symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par
Jésus-Christ.
Puis on allume la bûche de Noël.
Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se
livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des
_folles entreprises_. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec
les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres
d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes
_qui coulent la buie_ (la lessive).
Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans
les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues
files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches
de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes
éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures.
Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant
qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans _le Rouergue_ [10].
[Note 10: M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.]
«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme
partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos
montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire
place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être.
«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël,
dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le
_vieux Rouergue_, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion
anglaise.
«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes
du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la
fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée
autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée.
«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait,
ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait
joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses
châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc
qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée
sournoisement jusque chez nous--et finies nos patriarcales réunions.
«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout
à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des
anciens, et là-dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on
rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le
monde sait déjà, mais qui plaisent toujours.
«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite,
jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les
révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux
joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le
clocher du village.
«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du
Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de
Noël--en patois, bien entendu:
_Au miezo mièch,
Lous pastrès quitou lou lièch,
Per ona audoura la noissenço,
Moun Dious!
D'un Dious plé de puissenço
Benez esse Dious!_
A minuit,
Les bergers quittent le lit,
Pour aller adorer la naissance,
Mon Dieu!
D'un Dieu plein de puissance,
Venez être Dieu!
«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille
«Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux
au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf.
«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël
(_souquo naudolenquo_). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans
toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même,
pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle
sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages
viennent à passer par là, ils aient de quoi réchauffer leurs membres
fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des
arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par
trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la
cuisine.»
Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël
_au pays lorrain_; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux
tableau.
«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du
château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de
finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin
vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte
Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial
sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant
gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps
que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des
convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël
aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde,
comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la
droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui,
tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis
Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri
et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite
garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets,
les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue
le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la
fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont
répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!»
«--Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul;
merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant
toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit
de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la
conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles;
bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider,
s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc:
Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII![11]».
[Note 11: Marie de Lacertelle, _Ann. d'Orléans_, 7 janv. 1905.]
A _Paris_, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et
l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement
fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël,
l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes
fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des
fêtes populaires.
Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les
boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la
physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant,
toujours renouvelé de promeneurs.
Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens
attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en
accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des
mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels
sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance.
Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains
exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés
en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire,
généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est
d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé,
pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu
de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur
assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister».
Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au
village de _Montsecret_ (Orne). La veille et le matin du jour de Noël,
une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter
l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les
parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui,
pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche.
Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les
familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec
joie[12].
[Note 12: D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.]