_En Provence_, toute la famille se réunit à table pour le _gros souper_.
Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont
désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées;
on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à
l'huile (_lou calèn_) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une
façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons.
La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou
quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la
cheminée l'énorme bûche de Noël (_cacho fio_) qui doit brûler une moitié
de la nuit.
Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait
trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal,
les paroles solennelles de la bénédiction:
_Alegre! Diou nous alegre!
Cacho-fio ven, tout ben ven.
Diou nous fague la graci de veire l'an que ven,
Se sian pas mai, siguen pas men!
Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous
arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année
qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne
soyons pas moins.
Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le
plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en
dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un
grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel
de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ
nouveau-né[3]».
[Note 3: Nicolay, _Hist. des croyances_, t. II, p. 78.]
Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats
maigres, mais _servis à profusion_; poissons frais, poissons salés,
légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges,
châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce
festin le nom _dou gros soupa._
Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie
aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux
émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table,
en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit
de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs de prendre leur repas
à la table du maître.
Le _gros souper_ commence parfois tristement, et cela se conçoit: les
convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque
quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un
hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur
de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes
souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule,
le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se
tournent vers la _Crèche_ qui représente le grand mystère du jour.
C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête
de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent
plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont
les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la
veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe
de minuit[4].
[Note 4: D'après Fred. Charpin et François Mazuy.]
Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale,
c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec
le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus
étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin
dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre
tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez
soi, à l'écart, ce jour-là, serait regardé comme la marque d'un mauvais
naturel et d'un coeur peu chrétien.
Dans le _Comtat-Venaissin_, l'ordonnance de la collation de Noël est
de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les
ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes
sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme
élevée et conique nommé _pan calendau_ ou _pain de Noël_; il ne doit pas
s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un
rameau de houx frelon ou vert _bouissé_, garni de ses fruits rouges et
de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui
éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de
la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an.
Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même
nous raconter _la veillée de Noël en Provence_:
Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dévalaient de bonne heure;
ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à
l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage
du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui
de-ci et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche
au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que
les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois,
des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit,
en disant:
--Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous
autres.
Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël»,
qui--c'était de tradition--devait être un arbre fruitier. Nous
l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon
père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en
disant:
Allégresse! Allégresse,
Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
Avec Noël, tout bien vient,
Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.
Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait
l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de
flamme:
A la bûche,
Boutefeu!
disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table.
Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient;
et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais
augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe,
qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la
triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels:
les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la
morue frite et le _muge_[5] aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri
à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là,
comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de
paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on
n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au
premier pauvre qui passait.
[Note 5: _Muge_, poisson de mer appelé aussi _mulet_.]
La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là;
et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on
louait leurs actions[6].
[Note 6: Frédéric Mistral.]
A _Marseille,_ pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut
invariablement un plat d'anguille, une _raïto,_ sorte de sauce au
poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de
gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille,
les _Calenos._ Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs
provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours
de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était
terminé.
Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en
Provence, nous citerons la description que nous fait de _gros souper_
Jeanne de Flandreysy dans le _Museon Arlaten_.
Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable
reconstitution du passé intime, familial de la Provence.
L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au
public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays.
Dans la première salle, dite _salle, de Noël (Salo Calendalo),_ est
représentée la cuisine d'un _mas_ (ferme, métairie). Nous y voyons,
entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table,
crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains,
horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine,
brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier
traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence.
En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de
riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent
donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la
vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante
une arène.
... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère
de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des
prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de
tous les plats conventionnels: le _pain calendal (de Noël)_ portant une
incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui
passe), le _muge_ (faute de muge, on mange de la morue), les escargots,
le cardon, le céleri et enfin _la fougasso (fouasse)_, galette percée de
trous.
Nous y voyons encore le _sauve-crestian,_ grosse bouteille renfermant
des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le _barralet_, petit
tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux
boivent une rasade dans leurs festins.
Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un
confrère de Bretagne[7].
[Note 7: A. G., ancien curé de Malestroit.]
«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de
Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe
et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon,
parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient
nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que,
proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.»
Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore
des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à
la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop
varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces
détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne
pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je
le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations
de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés.
Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand
l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et
peut-être un morceau de pain?
Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien
de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des
provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la
disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant
plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à
la fête de Noël.
En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A
Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit
pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé
tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là
tout le repas de la vigile.
On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu
compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels
la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus.
Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle,
et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans
recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter
_«les mille Ave»_. Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les
autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte,
on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la
prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires
pour faire le total des _mille Ave_.
Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la
veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de
nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le
repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la
Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour
le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un
gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de
minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement,
pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les
fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille
aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.»
Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable
esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification
du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie
exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout
entière.