_L'Enchantement_, que vient de reprendre la Renaissance, marqua, voici
treize ans--à la Renaissance, mais avec l'interprétation de l'Odéon,
qui avait cédé sa scène à la Comédie-Française incendiée--l'éclatant
début de M. Henry Bataille sur une scène régulière. Sa notoriété, puis
sa célébrité n'ont fait que grandir depuis. On se souvient du sujet de
la pièce: entre deux soeurs qu'une grande affection unit, un homme s'est
glissé; l'aînée, sérieuse et pondérée, l'épouse, plus par raison que par
amour; de dépit, la cadette, à l'amour instinctif, tente de
s'empoisonner; son aînée pense la guérir en la conservant en tiers dans
son ménage; mais, peu à peu, torturée de jalousie, à son tour elle
éprouvera la passion à laquelle elle ne croyait pas, elle subira
«l'enchantement» de l'amour et elle se séparera de la soeur qu'elle
chérit pour garder exclusivement le mari qu'elle adore à présent. Tout
l'essentiel du talent d'Henry Bataille est là en puissance. Mme Berthe
Bady joue le rôle principal avec une vie, une sensibilité
extraordinaires; Mlle Renouard est très juste de ton et d'attitude dans
le personnage difficile de la soeur cadette. M. Dubosc a composé
finement la physionomie du mari adoré.
_Sylla_, tragédie représentée précédemment au théâtre de Monte-Carlo, a
été chaleureusement accueillie en matinée, à l'Odéon. Son auteur, M.
Alfred Mortier, a des dons véritables de poète tragique.
A l'Opéra, le «conte musical» de M. André Gailhard, _le Sortilège_--dont
le livret est de M. Maurice Magre--a reçu le meilleur accueil. Ce jeune
compositeur est un laborieux qui possède en outre des qualités
inventives, le goût du pittoresque et beaucoup de charme.
L'esprit de M. Bernard Shaw ne nous est perceptible qu'au travers d'une
traduction. Néanmoins, il apparaît d'une originalité singulière faite
d'ironie froide, de puissance comique et d'un penchant non contrarié à
la mystification. Sa comédie: _On ne peut jamais dire..._ représentée au
Théâtre des Arts, abonde en traits inattendus, un peu déconcertants,
sans laisser d'être plaisante.
Au théâtre Apollo, nous avons revu avec plaisir _Monsieur de La Palisse_
et nous nous sommes divertis aux cocasses aventures qui lui adviennent
du fait de MM. de Fiers et de Caillavet, ses parrains. La musique de M.
Claude Terrasse est pleine d'allégresse et d'esprit; cette opérette a
retrouvé le franc succès qui l'accueillit en 1904, lors de sa création.
Cluny est la dernière bastille du vaudeville: _la Cocotte bleue_ vient
d'y être enfermée. Elle y sera visible chaque jour, sans doute fort
longtemps. Le public est convié à venir s'y dérider au spectacle des
péripéties où de nombreux personnages se démènent avant d'atteindre à un
dénouement heureux et prévu, quoique différé.