_Actualité._ On a déjà lu, dans le _Figaro_, les magnifiques plaidoyers
de Pierre Loti pour _la Turquie agonisante_. Ces pages courageuses de
pitié et de justice aussi, dans lesquelles l'immortel auteur
d'_Aziyadé_, de _Jérusalem_, des _Désenchantés_, demande grâce pour le
vaincu oriental et stigmatise l'appel à la curée, sont réunies en un
petit volume (Calmann-Lévy, 2 fr.) qui prend une place d'honneur et
marque une date émouvante dans l'oeuvre de Loti. Cette noble et ardente
protestation n'arrêtera point sans doute la fatalité qui entraîne les
destinées d'un peuple. Mais ce cri d'humanité n'en aura pas moins eu son
retentissement dans le monde: et, chez nous, dans cette France
protectrice depuis des siècles des Latins orientaux que menacera
évidemment désormais l'hégémonie orthodoxe, dans cette France,
conseillère jadis écoutée à Constantinople et commanditaire pour près de
3 milliards des organisations financières et des entreprises
industrielles et commerciales de l'Empire en détresse, tels
avertissements directs de Loti, que, sous une autre forme, saisissante
et documentaire, nous trouvons répétés dans l'enquête suprême de M.
Stéphane Lauzanne, _Au chevet de la Turquie_, ne sauraient passer au
milieu de l'indifférence.
_Philosophie._
La philosophie sereine et consolante de Maurice Maeterlinck s'efforce,
aujourd'hui, de nous réconcilier avec _la Mort_ (Fasquelle). L'auteur de
_la Sagesse_ et du _Trésor des humbles_ a écrit pour notre âme angoissée
par le grand mystère, une sorte de manuel de la bonne mort, où, à les
regarder attentivement et courageusement en face, avec sang-froid, on
voit peu à peu se dissoudre et s'évanouir les horreurs et les affres de
l'heure dernière. Non point qu'il tente de nous révéler quelques-uns des
secrets de l'au delà. Car nul, sur cette terre, ne prononcera le mot qui
mettra un terme à nos incertitudes. Et d'ailleurs non seulement nous
avons à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais nous devons
même nous réjouir de n'en pouvoir sortir. «Si, en effet, il n'y avait
plus de questions insolubles ni d'énigmes impénétrables, l'infini ne
serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à jamais maudire le
sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre
intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans
issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu et
l'incommensurable sont nécessaires à notre bonheur. Et je ne
souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa pensée fût-elle mille fois plus
haute et plus puissante que la mienne, d'être éternellement condamné à
habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel,
étant homme, il aurait commencé à comprendre quelque chose.»
_Histoire._
Le seul mérite de nous avoir révélé les frères Tharaud suffirait à
témoigner de l'utilité d'un jury littéraire contre qui, pour un vote
récent et contestable, se sont élevées d'assez vives attaques. MM.
Jérôme et Jean Tharaud sont de beaux écrivains français et on les tient
au premier rang de ceux qui ont le scrupule d'exprimer notre langue dans
toute sa pureté et sa lumière. Ils atteignent la perfection dans le
récit, précis et simple, mais où l'on devine une préparation laborieuse,
et une application disciplinée qui maîtrise l'élan. Ils ne nous
paraissent point avoir l'imagination assez libre ni l'âme assez
fougueuse pour nous donner jamais ces oeuvres qui atteignent le coeur et
qui laissent en nous, durablement, des émotions ou des mirages. Ils
n'ont point la sensibilité instinctive et contagieuse--celle de
Maupassant, par exemple--qui ne saurait naître, d'ailleurs, d'une
collaboration. Mais on doit attendre d'eux une longue série de petites
oeuvres parfaites, qui leur survivront--et ils sont jeunes--et que l'on
aimera conserver dans les bibliothèques, comme de précieuses choses,
dans l'enchâssement de délicates reliures. Ainsi fera-t-on pour _la
Tragédie de Ravaillac_ (Émile-Paul) que les Tharaud, avec tout le relief
de leur art expressif et la richesse élégante de leur pensée, évoquent à
leur tour au fil des documents contemporains, contrôlés et confrontés et
qui, surtout, invitent à rêver lorsque, les ayant vus, on a fait le tour
des remparts d'Angoulême, remonté la Charente et vagué «jusqu'aux
prairies de Touvre, sous le château ruiné auquel la tradition populaire
rattache par un sentiment profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce
gouffre glacé sur lequel, assurément, comme tous les enfants du pays, il
est venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu'agite un
bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l'ombre de son âme
tourmentée».
_Romans._
On peut s'enliser à jamais et mortellement dans les _Sables mouvants_ de
la vie parisienne, dès que l'on rompt toutes attaches à certains
principes stricts des vieilles traditions. Mme Colette Yver nous
affirme, en son nouveau roman, d'une observation pénétrante et actuelle
(Calmann-Lévy), qu'il est bien difficile de ne se point égarer lorsque
la voie, trop neuve, où nous orientons notre vie, n'est plus une route
comme celle «qui conduit chez nous à la campagne et que nous voyons
s'allonger si droite, si facile, piétinée, durcie par tous les gens du
pays qui cheminent là depuis des siècles.» C'est un thème assez analogue
à celui que traitait récemment et différemment M. Jacques des Gâchons
dans _la Vallée bleue_. Mme Colette Yver nous silhouette en trait
décisifs une fillette étrangement précoce qui ouvre trop vite son
intelligence au contact incessant des intelligences de «grandes
personnes» près desquelles on la voit toujours rôder silencieuse et
indifférente, semble-t-il. Mais son coeur, qui n'a pas été lentement
modelé par les soins pieux d'une mère attentive ou d'une éducatrice
habile, reste en friche, tout en instincts et en appétits, ignorant le
devoir et la pitié, les deux seules lumières qui auraient encore pu lui
servir de guides dans les sables mouvants. Et, lorsque, devenue jeune
fille, il arrive qu'elle aime, c'est avec une passion brutale et cruelle
qui brise tout et laisse un profond sillage de deuil. L'expiation
viendra ensuite. L'ardente et implacable créature apprendra, dans la
douleur sans espoir, le sens profond de la pitié et de l'amour,--mais
trop tard puisque les ruines sont faites. Les «marionnettes de luxe»,
nous dit M. Michel Provins, ont l'appétit très court aussi bien pour le
coeur que pour l'estomac; de là une infinité de ruptures, comiques,
dangereuses ou tristes simplement comme les rêves qui s'éteignent. Les
héros de M. Michel Provins, qui sont ces mondains d'aujourd'hui dont
l'amour, léger, égoïste, intéressé, peu sentimental, meurt très vite de
satiété, ont acquis, dans la manière de _bien finir_, une véritable
virtuosité que l'adroit auteur de tant de fins dialogues nous révèle
joliment (Fasquelle) dans _l'Art de rompre._