PORTÉE EUROPÉENNE DE LA QUESTION ALBANAISE

Comment, maintenant, la délimitation de l'Albanie peut-elle menacer la

paix européenne? La raison de ce danger est simple.

L'Autriche-Hongrie, qui n'a pris aucune part à la guerre n'a, en

réalité, aucun titre pour intervenir dans le partage de la Turquie

d'Europe entre les alliés qui, eux, invoquent le droit de conquête et

les sacrifices énormes qu'ils ont dû faire en hommes et en argent. Or,

_le projet d'Albanie présenté par le gouvernement de Vienne ne tend à

rien moins qu'à dépouiller les Monténégrins, les Serbes et les Grecs des

principaux résultats de leurs victoires._

Les grandes puissances ont déjà fait une large concession à

l'Autriche-Hongrie en adhérant au principe d'une Albanie autonome, mais

il est évident que cette Albanie doit être de dimensions restreintes,

afin de concilier les préférences de l'Autriche avec les droits des

alliés balkaniques victorieux.

Or, si l'Autriche est plus ou moins soutenue dans ses prétentions par

l'Allemagne et l'Italie, les alliés balkaniques ont pour appuis naturels

les puissances de la Triple Entente, dont la doctrine à cet égard a été

proclamée le 9 novembre 1912 par M. Asquith, premier ministre

britannique, disant, au banquet du lord-maire: «_Les vainqueurs ne

doivent pas être privés d'une victoire qui leur a coûté si cher._» Les

deux grands groupements politiques européens se trouvent ainsi aux

prises à propos de la question d'Albanie.

En effet, le «dépouillement» par l'Autriche des Monténégrins, des Serbes

et des Grecs serait considéré dans tous les Balkans, par tous les Slaves

d'Autriche-Hongrie, dans le monde entier d'ailleurs, comme un triomphe

de la Triple Alliance et un échec considérable pour la Triple Entente,

particulièrement grave pour la Russie.

La Russie, évidemment, en raison de sa politique séculaire, ne peut pas,

sans compromettre de la façon la plus grave son prestige de grande

puissance, abandonner à la pression allemande de Vienne des États slaves

et orthodoxes comme la Serbie, comme le Monténégro, «le seul ami de la

Russie»,--disait jadis Alexandre III.

Pour ces raisons, à la conférence des ambassadeurs de Londres, les

alliés s'attendent, à propos de l'Albanie, à être soutenus fermement par

la Triple Entente. Puisque les grandes puissances, dans l'ensemble, ne

veulent certainement pas la guerre, la meilleure solution à souhaiter,

c'est qu'une conciliation puisse se faire entre les points de vue si

opposés de l'Autriche et des alliés. On tend, d'ailleurs, dès

maintenant, à une transaction.

Ce qu'il faut bien comprendre encore, c'est que plus le territoire de

l'Albanie sera restreint, et davantage la diplomatie européenne sera

délivrée pour l'avenir des soucis incessants et certains que lui réserve

la création d'un État albanais. On ne saurait se le dissimuler, le futur

État albanais sera le foyer des intrigues les plus variées:

autrichiennes, italiennes, monténégrines, serbes, grecques, albanaises,

au-dessus desquelles devront s'exercer le contrôle et la garantie de

l'autonomie des six grandes puissances! Quelles perspectives!

Dans ces conditions, le simple bon sens indique que moins le «guêpier»

albanais sera étendu, moins nombreux seront les soucis que les

puissances auront fatalement à son sujet. Par contre, plus la part des

alliés sera grande et plus vaste sera le domaine de la civilisation. Ce

qu'ont déjà su faire les Grecs, les Monténégrins et les Serbes des

territoires conquis jadis sur les Turcs est un gage certain de l'oeuvre

bien faisante qu'ils sauront accomplir dans leurs nouvelles

Possessions.

L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913 · 第 29 / 45 题