La délimitation de l'Albanie demandée par les alliés balkaniques est la
conséquence d'un accord précis entre Monténégrins, Serbes et Grecs.
_Frontière albano-grecque_.
Les Grecs placent les limites septentrionales de l'Epire au nord de
Valona; mais, tenant compte de l'opposition de l'Italie, les Grecs,
ainsi que le montre le tracé, font partir leur frontière au point formé
par la baie de Gramala. Cette frontière va ensuite rejoindre la
frontière serbe à peu près à la hauteur du milieu ouest du lac d'Okrida.
Pour repousser le projet autrichien, les Grecs justifient ainsi leurs
prétentions:
A Janina, la population, le commerce, la culture, tout est grec.
D'ailleurs, en 1880, la conférence de Berlin, sur la proposition du
gouvernement français, a reconnu les droits de la Grèce sur Janina. Or,
géographiquement et économiquement, la possession de Janina entraîne
celle de Santi Quaranta qui, à son tour, commande celle de Chimara, sur
la côte, et d'Argirokastro, dans l'intérieur. En effet, toute cette
région ne communique aisément avec la mer que par Santi Quaranta ou
Preveza; mais, à Santi Quaranta, seuls les grands navires peuvent
parvenir.
Au point de vue ethnographique, la frontière proposée par la Grèce en
Epire et en Macédoine à l'ouest du lac d'Okrida contient 316.651 Grecs,
154.413 musulmans et 5.104 israélites.
Ces chiffres sont tirés de la statistique dressée en 1908 par le
gouvernement ottoman lui-même en vue des élections au Parlement de
Constantinople. Ils sont donc plutôt défavorables à l'élément grec. Il
convient, en outre, d'ajouter que, si le tracé hellénique englobe
154.413 musulmans, il laisse à proximité de la frontière en territoire
albanais 44.119 Grecs.
Ce qui reste de différence dans la balance des chiffres s'affaiblit
encore quand, en plus de l'aspect ethnographique de la question, on
envisage le côté civilisateur et humanitaire.
En effet, sur le territoire que la Grèce prétend annexer se trouvent 733
écoles grecques (filles ou garçons), dont 3 lycées de garçons (Janina,
Konitsa, Koritza), un lycée de filles (Janina). Ces écoles comportent
927 maîtres et maîtresses et 28.850 élèves, soit 9,2% de la population.
Les Grecs estiment donc qu'ils sont déjà parfaitement outillés pour
ouvrir définitivement l'Epire à la civilisation.
Comme le gouvernement de Vienne est relativement peu intéressé aux
affaires du sud de l'Albanie, il est à supposer que les Grecs
obtiendront de l'Autriche dans une large mesure satisfaction. Les
difficultés leur viendront peut-être de l'Italie.
_Frontière serbo-albanaise_.
La frontière demandée par les Serbes, à sa jonction avec la frontière
grecque, suit à partir du lac d'Okrida, non pas, comme on l'a dit, le
Drin noir, mais la ligne de partage des eaux se trouvant à l'ouest du
Drin. Ainsi, estiment les Serbes, la frontière sera mieux fixée et
permettra d'inclure en Serbie les nombreux villages serbes qui se
trouvent entre le faîte des montagnes et la rive gauche du Drin.
Le projet serbe est en complète opposition avec, le projet autrichien
qui, en sa forme initiale, attribue Prizrend à l'Albanie. Or, les Serbes
tiennent énormément à la possession de cette ville qui, au treizième
siècle, fut la capitale de l'empire serbe de Douchan le Grand.
En ce qui concerne les contrées d'Ipek, Detchani, Diakova, les Serbes,
comme on le verra plus loin, s'unissent aux Monténégrins pour en
réclamer l'exclusion de l'Albanie. Cette attitude n'implique pas une
divergence de vue entre Serbes et Monténégrins. Elle s'explique par ce
fait que, si Serbes et Monténégrins appartiennent à deux États
différents, ils ne forment, comme on sait, qu'un même peuple: le peuple
serbe. Les Serbes plaident donc à la fois leur cause et celle des
Monténégrins.
A propos de ces régions, dit le mémorandum serbe, «_la nation serbe ne
voudra et ne fourra faire aucune concession, ne pourra en venir à aucune
transaction, à aucun compromis, et il n'y a pas de gouvernement serbe
qui oserait s'y prêter_».
_Frontière albano-monténégrine._
C'est à propos de cette frontière, au nord de l'Albanie, que se
manifeste, avec le plus d'énergie, l'opposition autrichienne.
Pour soutenir son tracé, le gouvernement du Monténégro part de la
nécessité d'assurer la sécurité du royaume, ainsi que son développement
politique et économique.
Pour exclure de l'Albanie les territoires dont les chefs-lieux sont
Scutari, Ipek et Diakova, le Monténégro, comme la Serbie, fait appel aux
titres historiques, rappelant que, depuis les temps les plus reculés, le
Drin a été toujours considéré comme la limite extrême de l'Albanie du
Nord. Dans un document de 1355, le Drin est appelé _Flurnen Sclavoniæ_
(fleuve serbe).
A partir du onzième siècle, le royaume serbe de Zeta, dont le Monténégro
actuel a recueilli l'héritage, s'étendait jusqu'au Drin. Scutari fut le
siège de toutes les dynasties serbes, et, bien qu'alors la royauté ne
résidât pas toujours d'une manière stable et suivie, dans les grandes
villes, Scutari fut souvent la résidence des souverains serbes.
Les traces de cette possession subsistent encore dans la dénomination
actuelle, tout à fait serbe, des montagnes et des rivières de la région,
en dépit de l'albanisation qui a suivi, dans ces parages, la conquête
turque, albanisation, dans un grand nombre de cas, toute de surface, car
beaucoup d'Albanais d'aujourd'hui ne sont que d'anciens Serbes
islamisés.
Si, géographiquement, Scutari a été le centre historique du Monténégro,
on ne saurait contester qu'au point de vue économique le lac de Scutari
ne forme un tout indivisible. Le Monténégro a toujours souffert dans son
développement commercial de cette séparation violente et artificielle
d'avec le bassin de la Bojana et du Drin. La fertile plaine de Scutari
constitue, en effet, la seule issue naturelle du commerce monténégrin à
la mer. Le Monténégro ne pourra se développer que lorsque, grâce à la
rectification des frontières, il aura pu régulariser les fleuves Bojana
et Drin, évitant ainsi les grands dégâts causés périodiquement par les
crues.
[Illustration: LES PROJETS DE DÉLIMITATION DE L'ALBANIE + + + + Projet
albanais. ··+··+ Projet autrichien. Projet des alliés balkaniques:
-·-·- Frontière gréco-albanaise. ····· Frontière
serbo-albanaise.----- Frontière albano-monténégrine.]
Pour appuyer davantage leurs prétentions, les Monténégrins invoquent
encore le fait que de nombreuses tribus albanaises ont pris part avec
eux à la guerre contre les Turcs.
Les délégués monténégrins concluent ainsi:
«Ces raisons dictent au gouvernement monténégrin le devoir péremptoire
de déclarer aux grandes puissances que l'annexion de Scutari, d'Ipek et
de Diakova, inscrite en premier lieu sur le programme qui a présidé à
l'ouverture des hostilités, forme un tout nécessaire, et que _le
Monténégro, plutôt que de renoncer à cet agrandissement logique et
naturel de son territoire, préférerait disparaître comme facteur
politique dans les Balkans._»
Cette énergique déclaration aura-t-elle raison de l'opposition
autrichienne? Vienne persiste à considérer la ville de Scutari--qui n'a
pas encore été prise par les Monténégrins--comme purement albanaise.
Vienne n'ignore pas, en outre, que le tracé demandé par les Monténégrins
permettrait, par l'effet d'une entente ultérieure avec la Serbie, de
construire un chemin de fer qui, partant de Saint-Jean-de-Modua par
Alessio, la vallée du Drin et Prizrend, couperait la ligne
Mitrovitza-Salonique à Ferizovitch, et, de là, gagnerait Nisch, le
centre de la Serbie.
Il y a donc lieu de croire que l'opposition autrichienne à la cession de
Scutari au Monténégro sera très vive.