La reine Marie-Antoinette eut plusieurs bibliothèques: une à Trianon,
dont le catalogue a été publié, par Louis Lacour, sous le titre: _Livre
du boudoir de la reine Marie-Antoinette_, Paris, Gay, 1862, in-16. Un
inventaire de cette même bibliothèque, dressé par ordre de la Convention,
a été publié, d'après le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, par
Paul Lacroix sous ce titre: _Bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au
petit Trianon_. Les livres en furent déposés, en 1800, à la Bibliothèque
publique de Versailles, et les doubles vendus, en vertu d'une
délibération du Conseil Municipal de cette ville. Un autre catalogue
manuscrit en existe à la Bibliothèque nationale.
L'autre bibliothèque de Marie-Antoinette était aux Tuileries. Les livres
en portaient, presque tous, soit au dos, soit sur les plats, au bas des
armes, les initiales couronnées C. T. Ils furent transportés, en 1793, à
la Bibliothèque nationale, où ils sont aujourd'hui.
Le catalogue en avait été dressé. Il forme un volume manuscrit, conservé
à la Bibliothèque nationale, sous le no 13001, du fonds français. Il
comprend 146 pages in-4º, relié en veau brun marbré, fil. Les armes, aux
deux écussons accolés de France et d'Autriche surmontés de la couronne
royale, ont été grattées. Sur le titre intérieur: _Catalogue des livres
de la Reine_, les mots _la Reine_ ont été grattés. Dans une espèce
d'avertissement placé au commencement de ce catalogue, on lit:
Le catalogue suivant n'a d'autre objet que de procurer [à la
Reine] la facilité de mettre le doigt sur chaque livre sans être
obligé de les chercher. J'en écarterai donc toutes les divisions
et subdivisions qui pourraient l'embarrasser. Il s'agit
simplement de guider ses yeux.
On y trouve de précieux renseignements sur la manière dont la
bibliothèque de la reine était disposée.
Son cabinet de livres, y lit-on, est composé de dix armoires
séparées chacune par une cloison, et chaque armoire contient huit
tablettes ou rayons. Chaque armoire est marquée par une lettre de
l'alphabet à commencer par celle que Sa Majesté a à sa main
gauche en passant la porte par laquelle elle va de sa chambre
dans sa bibliothèque. Cette armoire est désignée par la lettre A.
Celle qui se trouve à droite de la même porte est l'armoire B, et
ainsi de suite en faisant le tour jusqu'à la lettre K.
Ce catalogue est divisé en deux parties, la première où les livres sont
inscrits par ordre de matière, la seconde par ordre alphabétique. Nous
voyons que les divisions de l'ordre par matière avaient été faites par
le roi lui-même. «Pour ces divisions, lisons-nous, on a suivi celles que
le roi a indiquées lui-même, en faisant le premier arrangement des livres
qui a épargné au bibliothécaire plus de la moitié de son travail.»
Les divisions sont au nombre de quatre: Religion, Histoire, Arts,
Belles-Lettres.
La division de la Religion comprenait d'abord 53 articles, qui, plus
tard, ont été portés à 69; l'Histoire, 140; les Sciences et Arts, 60; les
Belles-Lettres, 93. Dans cette dernière division nous remarquons:
_Les Femmes illustres_, de Scudéry, ms. in-fol.; _les Principales
aventures de don Quichotte_, représentées en 31 figures par
Coypel, Picart, in-fol.; _la Princesse de Clèves, Zaïde_, par Mme
de La Fayette; _les Aventures de Télémaque_; _les Mémoires du
chevalier de Grammont_, par Hamilton; _Gil Blas_, de Le Sage;
_les Contes Moraux_, de Marmontel; de l'abbé Prévost, ses
_Mémoires pour servir à l'histoire de la vertu_; presque tous les
romans de Mme Riccoboni: _Fanny Butler_, _Miss Jenny_, _Juliette
Catesby_, _la comtesse de Sancerre_, _Histoire du marquis de
Cressy_; de Richardson, _Clarisse_, _Grandisson_; de Fielding,
_Tomes Jones_, _Amélie_; _Gulliver_, de Swift; _Robinson Crusoé_;
_les Contes de fées_ de Mme d'Aulnoy; tous nos écrivains de
théâtre, et la traduction de Shakespeare par Letourneur.
Il faut rapprocher de Marie-Antoinette, sa belle sœur, Madame Elisabeth,
unie avec la reine de France dans la même tragique destinée. De dix ans
plus jeune que Louis XVI, dernière des cinq enfants du Dauphin et de la
princesse Josèphe de Saxe, Madame Elisabeth avait reçu une éducation
sévère, sous la surveillance de la comtesse de Marsan, gouvernante des
Enfants de France, et surtout de la baronne de Mackau, sous-gouvernante.
C'est à leurs soins patients que fut due la transformation qui eut lieu
dans le caractère de la jeune princesse, née emportée et violente: ce
fut une répétition de ce qu'autrefois Fénelon avait fait pour le duc de
Bourgogne. Et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'en réformant ainsi la
nature, l'éducation n'ait contribué à affaiblir dans les derniers
Bourbons une énergie que les circonstances politiques allaient rendre si
nécessaire. Moins vertueux, Louis XVI eut sans doute été un meilleur roi.
Toutefois il est juste de dire, en ce qui concerne Madame Elisabeth, que
si l'éducation en fit la plus vertueuse des princesses, elle laissa
subsister en elle une énergie qu'on aurait souhaitée à son frère. Elle
reçut de Guillaume Le Blond des leçons d'histoire et de géographie,
suivit même assidûment les cours de physique de l'abbé Nollet. Le Dr Le
Monnier, médecin des Enfants de France, et le Dr Dassy lui apprirent la
botanique, dans les longues excursions qu'ils faisaient avec elle dans la
forêt de Fontainebleau pendant les séjours de la cour dans cette
résidence royale. La fille de la célèbre Mme Geoffrin, la marquise de la
Ferté-Imbault, lui avait donné un goût très vif pour Plutarque, en
composant pour elle une analyse des _Vies des hommes illustres_.
Devenue, à quatorze ans (1778), maîtresse de ses actions, elle s'était
arrangé dans sa maison de Montreuil, près de Versailles, une vie toute
d'étude et de charité pratique. Elle a pour «secrétaire ordinaire et de
cabinet, Chamfort l'académicien; pour page, ce jeune Adalbert de Chamisso
de Boncourt, que l'émigration jettera en Allemagne, et qui écrira plus
tard le roman de _Pierre Schlemihl_ (1814). Madame Elisabeth aima les
livres; ceux de sa bibliothèque étaient élégamment reliés, timbrés d'un
écusson en losange aux armes de France, surmonté d'une couronne ducale.
La Bibliothèque de l'Arsenal en possède un, _l'Office de
Saint-Symphorien_, qui rappelle les habitudes pieuses de la jeune
princesse, et qui a dû l'accompagner bien souvent dans ses visites à sa
paroisse. Cette église de Saint-Symphorien était celle de Montreuil:
église très simple, assez laide, au style de temple grec, surmontée d'une
sorte de pigeonnier carré, où sonnait une unique cloche, dont Madame
Elisabeth avait été la marraine. Comme la maison de Montreuil n'avait pas
de chapelle, la princesse s'y rendait à pied par les ruelles, souvent
«par une crotte indigne», car l'accès en était difficile aux carrosses.
C'est à propos de cette église qu'elle écrivait à Mme de Raigecourt, le
lundi de Pâques: «J'ai l'air d'une vraie campagnarde: c'est que je suis à
Montreuil depuis midi. J'ai été à vêpres à la paroisse. Elles sont aussi
longues que l'année dernière, et ton cher vicaire chante _O Filii_ d'une
manière aussi agréable. Des Essarts a pensé éclater, et moi de même.»
Les seules fêtes de la résidence de Montreuil, nous ne voulons pas dire
le château, étaient celles de l'étude et de l'amitié. Entre Mme de Mackau
et son vieux maître Le Monnier, qui tous deux avaient une habitation
voisine, la princesse passait des heures délicieuses. Le Monnier, raconte
Mme d'Armaillé, associait Madame Elisabeth à ses recherches de botanique
dans son jardin, à ses expériences de physique dans son cabinet. Le jeune
Chamisso y assistait souvent à la suite de la princesse, et il en acquit
des connaissances qui, plus tard, ne furent pas inutiles à sa carrière et
à sa réputation. Chez elle nous voyons souvent Madame Elisabeth occupée à
de vrais plaisirs de bibliophile. Plus d'une de ses matinées sont
occupées à ranger ses livres. «Ma bibliothèque est presque finie,
écrit-elle à Mme de Raigecourt, les tablettes se placent; tu n'imagines
pas quel joli effet font les livres.»