VII

La reine Marie Leczinska ne fut peut-être pas une bibliophile, bien que

cette honnête passion eût pu adoucir les amertumes que lui causèrent les

amours de Louis XV et la faveur de Mesdemoiselles de Nesle et de Mme de

Pompadour; mais elle aimait la lecture, et les lettres n'étaient pas

chose étrangère dans le cercle intime d'amis qu'elle s'était formé, et

où l'on distinguait la duchesse de Luynes, née Marie Brulart, l'aimable

président Hénault, Fontenelle, Moncrif. «Le respect qu'elle inspire, a

dit d'elle Mme du Deffand, tient plus à ses vertus qu'à sa dignité; elle

n'interdit ni ne refroidit point l'âme et les sens. On a toute la liberté

de son esprit avec elle: on le doit à la pénétration et à la délicatesse

du sien; elle entend si promptement et si finement, qu'il est facile de

lui communiquer toutes les idées qu'on veut sans s'écarter de la

circonspection que son rang exige.» La bibliothèque de cette princesse

était peu nombreuse, mais d'un choix sévère. Les livres avaient été

reliés par Padeloup; la plupart sont conservés à la Bibliothèque

nationale.

Avec Mesdames de France, filles de Louis XV et de Marie Leczinska, nous

sommes au contraire en pleine bibliophilie. Mesdames, et sous ce nom nous

désignons seulement Madame Adélaïde, née le 23 mars 1732, Madame

Victoire, née le 11 mai 1733, Madame Sophie, née le 27 juillet 1734,

laissant de côté Madame Elisabeth, l'aînée, qui devint duchesse de Parme,

Madame Henriette, sa sœur jumelle, morte de bonne heure, en 1752, et

Madame Louise, la dernière des filles de Louis XV, entrée en religion du

vivant même de son père. Mesdames, disons-nous, étaient toutes, comme

leurs autres sœurs, instruites, intelligentes, pieuses, et portées à

aimer le bien. Elles avaient eu pour gouvernante la vieille duchesse de

Ventadour, qui avait rempli les mêmes fonctions près de Louis XV, ou

plutôt la duchesse de Talard, qui eut cette charge en survivance, et Mmes

de La Lande, de Villefort et du Muy pour sous-gouvernantes. L'éducation

de Mesdames Elisabeth, Henriette et Adélaïde seules se fit à la cour; les

autres filles de Louis XV furent élevées à l'abbaye de Fontevrault, où,

en 1738, elles furent envoyées et placées sous la direction de l'abbesse,

Louise de Rochechouart-Mortemart, femme de haute vertu et de grand

mérite.

Madame Victoire n'en revint qu'en 1748, Mesdames Sophie et Louise en

1750. L'on peut dire que ce fut alors seulement que se fit leur véritable

éducation. Le roi leur donna un excellent précepteur, M. Hardion, de

l'Académie française. «Cet aimable et savant homme passait une heure avec

chacune des trois sœurs, dit M. Ed. de Barthélemy, leur faisant des

cours d'histoire et même de philosophie, d'après lesquels elles

rédigeaient des extraits.» Il leur apprit également plusieurs langues,

même le grec, et les avança assez dans l'étude des belles-lettres.

Grandes liseuses, «elles faisaient, dit le duc de Luynes, des entreprises

de grandes lectures dont elles venaient à bout.» Sur l'invitation de

Madame Adélaïde, M. Hardion composa même pour cette princesse une

_Histoire universelle sacrée et profane_, en 20 vol. in-12. L'on sait que

c'est par elles que Beaumarchais, qui leur fut comme un maître de

musique, se poussa d'abord dans le monde.

Mme Campan, qui avait été leur lectrice, nous a laissé d'elles, dans ses

_Mémoires_, un portrait qui doit-être vrai, car on n'y remarque aucune

flatterie: «Quand Mesdames encore fort jeunes, dit-elle, furent revenues

à la cour....., elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y

consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire

correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame

Adélaïde, surtout, eut un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer

de tous les instrumens de musique, depuis le cor, (me croira-t-on?),

jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le

tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les loisirs de ces

princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une figure charmante;

mais jamais beauté n'a disparu si promptement que la sienne. Madame

Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son regard, son

sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame

Sophie était d'une rare laideur... On assurait qu'elle montrait de

l'esprit, et même de l'amabilité dans la société de quelques dames

préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle lisait seule; la

présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.» Madame Louise, celle qui

se fit religieuse à Saint-Denis, était plus passionnée encore que ses

autres sœurs pour la lecture. Mme Campan la lui faisait cinq heures par

jour; et comme ce n'était pas sans fatigue, la princesse lui préparait

elle-même de l'eau sucrée, et s'excusait «de la faire lire si longtemps

sur la nécessité d'achever un cours de lecture qu'elle s'était prescrit.»

Chacune d'elles avait les livres de sa bibliothèque, aux mêmes armes,

c'est-à-dire _de France_, dans un écu en losange surmonté d'une couronne

ducale. Seulement leurs livres différaient ordinairement par la couleur

de la reliure: ceux de Mme Adélaïde étaient en maroquin rouge; ceux de

Mme Sophie, en maroquin citron; ceux de Mme Victoire, en maroquin vert.

Nous possédons les catalogues manuscrits de ces bibliothèques. En tête du

_Catalogue des livres qui forment la bibliothèque de Madame Victoire_,

1789, (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6274), on lit cet avis:

Les livres de Madame Victoire occupent deux pièces dans le fond

de son appartement, savoir: une au rez-de-chaussée contient deux

corps d'armoires, dont six à droite, en regardant sur la

terrasse, et seulement cinq à gauche, la sixième étant coupée à

moitié par la porte d'entrée et formant une petite armoire

séparée. Entre les deux corps, au fond de la dite pièce, est une

armoire vitrée en glace au tain, laquelle renferme les livres

Italiens et Espagnols. Les livres sont distribués sur huit rangs

de tablettes, et, autant qu'on l'a pu, suivant l'ordre

alphabétique. Les grands formats, considérés comme base, occupent

les premières tablettes en bas, et les autres en montant de bas

en haut. L'entresolle contient aussi deux corps de tablettes de

huit chacun, et les livres y sont distribués suivant le même

ordre et les lettres correspondantes.

Ce catalogue forme 274 feuillets in-folio. Un second, rédigé en 1777,

(Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6275), comprend 121 pages. Le

«_Catalogue des livres de la bibliothèque de Madame Adélaïde, 1786_»,

forme un volume in-folio, relié en maroquin rouge, dentelle, timbré de

ses armes, de 425 pages, dont 37 pour la philosophie et la jurisprudence,

30 pour les arts et sciences, 36 pour la poésie, et 63 pour l'histoire

(Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6277). En tête se voit un

portrait à l'aquarelle de la princesse représentée en Minerve, assise

devant un bureau. Un quatrième catalogue porte ce titre: _Catalogue de la

bibliothèque de Mesdames à Bellevue_, 1789 (Bibl. de l'Arsenal, ms. no

6276).

Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses · 第 21 / 27 题