IV

Les Bourbons-Orléans n'aimèrent pas moins les livres que leurs aînés.

C'est surtout à partir du Régent que nous voyons apparaître chez eux les

goûts du bibliophile. Les livres du régent portent les armes de sa

maison: _de France au lambel à trois pendants d'argent_. C'est pour le

régent que les artistes du temps inventèrent ces ornements pleins

d'originalité et de richesse, mosaïques fleuries, grenades

entr'ouvertes, feuilles, fruits. Ce prince ne se contentait pas d'avoir

de beaux livres, il en faisait, ou du moins il en illustrait, et son

édition du roman de _Daphnis et Chloë_, traduit par Amyot, pour lequel il

composa des dessins que grava Audran, est restée célèbre. A la vente du

roi Louis-Philippe, peu de livres cependant provenaient de lui; nous

citerons un _Homère_, traduction de Dacier, 1719, in-12. Sa fille, la

spirituelle mais bien étrange duchesse de Berry, morte à vingt-quatre

ans, en 1719, eut le temps, dans sa courte existence, de se former une

nombreuse bibliothèque, dont les livres portaient pour armes sur les

plats: _de France, à la bordure engrêlée de gueules qui est de Berry

accolé d'Orléans_, et, sur le dos, M L entrelacées. On rencontre aussi

quelquefois de beaux livres timbrés des armes d'Espagne accolées à celles

d'Orléans. Ils ont appartenu à Marie-Louise d'Orléans, sœur consanguine

du régent, qui avait épousé le roi d'Espagne, le triste et malingre

Charles II, et qui mourut en 1689, à vingt-sept ans, non sans soupçon de

poison.

Deux fils naturels du régent, qu'il eut, l'un de la Florence, danseuse de

l'Opéra, en 1698, l'autre, en 1702, de Mlle de Sery, comtesse d'Argenton,

peuvent être aussi comptés parmi les bibliophiles. Charles, appelé

d'abord l'abbé de Saint-Albin, et qui fut évêque de Cambrai de 1723 à

1764, avait formé une belle bibliothèque, comme le prouve le _Catalogue_

qui en fut publié, _Cambray_, 1766, in-8º. Ses armes étaient: _de France,

au bâton péri en barre de gueules, au lambel d'argent à trois pendants_.

Son frère, qui fut grand-prieur de France de l'ordre de Malte et mourut

en 1748, posséda aussi de beaux livres, qui étaient décorés des mêmes

armes, avec cette seule modification: _au chef chargé de la croix de

Malte_.

Le troisième duc d'Orléans, Louis, que la mort de sa femme, une princesse

de Bade, enlevée en couches à vingt-deux ans, jeta dans la plus grande

dévotion, avait réuni une précieuse bibliothèque religieuse, qu'il légua

à l'abbaye de Sainte-Geneviève, où il s'était retiré depuis 1730 et où il

mourut en 1752. Elle forme une partie de la Bibliothèque Sainte-Geneviève

actuelle.

Son fils, Louis-Philippe, quatrième duc d'Orléans (1725-1785), fut un

prince débonnaire, qui, soit au Palais-Royal, soit au château de

Sainte-Assise, partageait son temps entre le commerce des lettres et un

petit cercle d'amis. L'aimable Collé fut son lecteur. Comme le comte de

Clermont, il aimait à donner chez lui le spectacle de la comédie; il y

jouait même, fort bien, dit-on, les rôles à manteau. Après la mort de la

duchesse d'Orléans, Louise-Henriette de Bourbon-Conti, en 1759, l'on sait

quelle place tint près de lui Mme de Montesson: ce fut sa marquise de

Maintenon. Il aima certainement les livres et en réunit une riche

collection qui fut vendue après lui. Ce prince, qui mourut le 18 novembre

1785, à soixante ans, laissait deux enfants: le nouveau duc d'Orléans,

Louis-Philippe-Joseph, qui mourut en 1793 sur l'échafaud révolutionnaire,

et alors âgé de quarante ans; et la duchesse de Bourbon, mère de

l'infortuné duc d'Enghien. C'est sans doute au partage qui dut se faire

entre ces deux héritiers qu'il faut attribuer la vente des livres de ce

prince, qui eut lieu à l'hôtel Bullion, seize mois après sa mort, le 3

mai 1787 et jours suivants. Le catalogue en parut sous ce titre:

_Catalogue des livres de la bibliothèque de Son Altesse Sérénissime

Monseigneur le duc d'Orléans, premier prince du sang_, à Paris, chez

Leclerc et Baudouin, et la veuve Vallat La Chapelle, 1787, in-8º de 333

pages. Ce catalogue, qui contient une table alphabétique par auteurs,

comprend 1,247 numéros. Il est malheureux qu'il n'indique l'origine

d'aucun des ouvrages décrits. En mettant à part l'histoire, qui forme 633

numéros, la division la plus considérable est celle des sciences et arts

qui a 189 numéros, tandis que les belles-lettres en ont 172 seulement. La

partie de la musique doit être remarquée comme indice des goûts de ce

prince pour les fêtes. Nous y voyons 100 volumes, in-fol. et in-4º, de

_Symphonies, concertos, trios_ de Vivaldi, Corelli et autres; 27 volumes,

in-fol. et in-4º, de _Recueils d'airs à chanter et autres_; _les Cantates

de Clerambault_, 2 vol. in-fol.; 80 volumes in-4º obl., _Anciens opéras,

tant gravés qu'imprimés, de différents auteurs, dont_ ALCIONE, _par

Marais_; 54 volumes in-fol., _Anciens opéras de Lulli, Campra et autres

auteurs, dont_ $1, _par Rebel et Francœur_.

Le petit-fils de ce prince, le roi Louis-Philippe, avait, dans sa

jeunesse, connu l'exil; c'est dans le travail et le commerce des lettres

qu'il en avait adouci l'amertume. Soit en Suisse, au milieu des montagnes

sauvages des Grisons, dans le village de Reichenau, où, en 1793, sous le

nom de Chabot, il donna pendant huit mois des leçons de français, de

mathématiques et d'histoire, dans l'institution de M. Jost; soit à

Hambourg, où il fit imprimer sous ses yeux et imprima peut-être lui-même,

un volume en réponse à certaines allégations hasardées de la comtesse de

Genlis, ce prince montra des goûts de savant et de lettré qui devaient le

conduire fatalement à devenir bibliophile. Aussi le fut-il soit au

Palais-Royal, quand il n'était encore que duc d'Orléans, soit aux

Tuileries, quand il fut devenu roi. Non seulement des sommes

considérables de sa liste civile et de sa fortune particulière furent

consacrées à des acquisitions de livres, à des souscriptions aux grandes

publications de l'époque, mais encore des ouvrages très importants furent

publiés par ses ordres, à ses frais et sous sa direction. Telles furent

les _Vues des châteaux royaux_ par l'architecte Fontaine, l'_Histoire des

résidences royales_ par Vatout, et peut-être les _Galeries de Versailles_

par Gavard, pour lesquelles M. Montalivet avait pris un arrêté par lequel

l'ouvrage ne serait accordé en don que sur un ordre signé du roi. Ces

trésors bibliographiques qu'il avait rassemblés dans ses résidences

privées devaient bientôt être dispersés.

Quatre ans après la révolution de février, eut lieu, le 8 mars 1852 et

les vingt-six jours suivants, la vente des livres provenant des diverses

bibliothèques du roi Louis-Philippe, mort le 20 août 1850. Un avis placé

en tête du _Catalogue_, Paris, Potier, 1852, 2 vol. in-8º de 349 et 264

pages, signale «les dégradations et mutilations qu'ont subies un certain

nombre de livres dans des circonstances que, dit l'expert, nous ne

voulons pas rappeler, et qui ont malheureusement atteint quelques-uns des

plus importants et des plus précieux». Le premier volume contient 3,039

numéros; le second, 2,523. Ces deux volumes sont consacrés aux

«Bibliothèques du Palais-Royal et de Neuilly»; un troisième, qu'on

rencontre plus rarement et dont nous devons la communication au vénérable

et savant M. Louis Barbier, ancien administrateur de la Bibliothèque du

Louvre, est relatif à la bibliothèque du château d'Eu: _Catalogue des

livres provenant de la bibliothèque du château d'Eu_, Paris, Potier,

1853, in-8 de 29 pages. Il comprend 337 numéros seulement. La vente eut

lieu les 5, 6 et 7 avril 1853, à la salle Silvestre, rue des

Bons-Enfants, comme la précédente.

Ces catalogues ont un grand intérêt historique par l'origine qu'ils

indiquent d'un très grand nombre de volumes ayant appartenu à divers

membres de la famille de Bourbon: le régent; le duc et la duchesse du

Maine, et leur fils, le comte d'Eu; le comte de Toulouse et le duc de

Penthièvre; la duchesse d'Orléans, mère du roi. Nous avons fait le relevé

de ces livres, la crainte seule de trop allonger ce travail nous empêche

d'en donner la liste complète. Nous signalerons seulement les manuscrits

et quelques livres d'une rareté particulière. Voici les manuscrits:

_Li Romans du castelain de Couci_ (en vers), avec _Li Regret du comte de

Haynnau_, in-4º de 33 et 58 ff., m. r., aux armes du comte de Toulouse;

la _Cronique françoyse_, de Guill. Cretin, 5 vol. in-fol. sur vélin, ms.

provenant du duc de La Vallière; le _Roman d'Yvain_, ms. de la fin du

XIIIe siècle, in-fol. de 55 ff. (armes de Nicolas Foucault et du comte de

Toulouse); les _Lettres spirituelles de la sœur Marceline Pauper,

décédée à Tulle_, en 1706, in-4º; un recueil de _Lettres_ écrites de

1687 à 1692, faussement attribuées à Mme de Sablé, laquelle mourut en

1678 (aux armes de la comtesse de Toulouse); _Instructions de la vie

civile et chrétienne_, (par un père à ses enfants), datées de Tlodosso,

1722, in-4º (armes du duc du Maine); _Recueil d'ouvrages mss._, en partie

autographes du Mis de Mirabeau 6 vol. in-fol.; _Mémoire et instruction

sur les munitions des places, l'artillerie_, par Vauban, in-fol., mar. r.

(aux armes du duc du Maine); _Recueil de chansons, par Blot et autres_,

sous la Fronde, in-4º; _Recueil de poésies_, de Mlle de Caumont de La

Force, in-4º, mar. r., avec cette note:

«Manuscrit autographe. Ces poésies sont adressées au duc de Vendôme, au

duc d'Estrées, à l'abbé de Chaulieu, à la duchesse du Maine, à

Campistron, à Hamilton, avec des réponses de ce dernier.»

_Chansons et autres poésies_, de la même, in-4º, mar. r., ms. autographe

de 148 pp.; les pièces sont adressées à Mademoiselle, à la princesse de

Conti, au prince de Turenne, à Mme de Maintenon, etc.; _Adélaïs de

Bourgogne_, par la même, 2 vol. in-4º; _les Jeux ou la Promenade de la

princesse de Conty à Eu_, par la même, 1701, in-4º ms. inédit; _Portrait

de Mlle de La Force, fait par elle-même_, in-4º, mar. r., suivi de

quelques autres écrits, de la même, etc.

Parmi les imprimés, l'on remarque:

_Gyron le Courtoys_, Paris, 1519, in-fol. goth.; _les Quatre filz

Aymon_, Paris, 1508, pet. in-fol., fig. sur bois; _Sensuyt Ogier

le Dannois_, Paris, Trepperel, s. d., in-4º goth.; _le Nouble roy

Ponthus_, et _la Cronique et hystoire de Appollin, roy de Thyr_,

Genesve, in-4º goth., fig. col.; l'_Histoire de Huon de

Bordeaux_, Rouen, s. d., in-8º; _les Neuf preux_, Abbeville,

1487, in-fol. goth.; _Amadis de Gaule, mis en françois_ par Nic.

de Herberay, Lyon et Paris, 1575-1615, 23 vol. in-16 et 3 vol.

in-8º; l'_Histoire de Palmerin d'Olive_, trad. par Maugin, 1553,

in-fol.; _Histoire de Perceforest_, Paris, 1528, 6 vol. in-fol.,

imprimés sur vélin, avec cinq grandes miniatures (cet ex.

provenait de la vente d'Anet en 1724, où il avait été acheté par

le comte d'Hoym, puis racheté à la vente La Vallière par le duc

de Penthièvre, au prix de 1,601 livres.); l'_Historien Josèphe_,

1534, in-fol. goth. sur vélin, provenant d'Honoré d'Urfé;

l'_Histoire de Guy de Warvich_, Paris, s. d., in-4º goth.;

_l'Amant resuscité_, par Th. Valentinian, Lyon, 1558, in-4º; _Du

vray et parfaict amour, ou les Amours de Théagènes et de Charide_

(_sic_), par Martin Fumée, Paris, 1599, in-12, vél.; _les Amours

de Théagènes et Chariclée_, trad. d'Amyot, Paris, 1549, in-8, v.

rac. (2e édition de ce livre); _Hypnerotomachie ou discours du

songe de Poliphile_, Paris, 1561, in-fol., fig. sur bois; les

_Cent excellentes nouvelles_, de Giraldy Cynthien, trad. par

Chappuys, Paris, 1584, in-8º; le _Faust_ de Gœthe, trad. de

Stapfer, avec les 17 dessins de Delacroix, Paris, Motte, 1828,

in-fol. dem.-rel.

Le roi Louis-Philippe avait formé aussi une magnifique collection de

portraits historiques, qui était rassemblée au Palais-Royal. Ils

s'élevaient au nombre de 4,600 et figurent au catalogue de 1852 (IIe

partie), sous le no 777. Indépendamment de cette collection, dont un

_Catalogue_ fut publié, Paris, 1829, 4 vol. in-8º et in-fol., le roi

possédait encore de nombreux portraits de différentes époques et de

différents pays, qui furent vendus sous les nos 780-832: œuvres de

Morin, de M. Lasne, de Van Schuppen, de Nanteuil, de Simon, d'Edelinck,

de Drevet, de Masson, de Carmontelle.

Le roi Louis-Philippe ne fut pas le dernier Bourbon bibliophile; mais

nous devons nous arrêter au seuil de l'histoire contemporaine, que nous

nous sommes donnés pour limite.

[Illustration: deco]

Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses · 第 15 / 27 题