C'est surtout dans les branches collatérales de la maison de Bourbon, et
aussi parmi les princes légitimés, que nous allons trouver maintenant des
collections de de livres nombreux, bien choisis, richement reliés.
A la tête de ces princes bibliophiles se distinguent les membres de la
maison de Condé. Le premier qui a droit à ce titre fut Henri II, prince
de Condé, époux de cette belle et vertueuse Charlotte de Montmorency qui
inspira une si vive passion à Henri IV, et père du vainqueur de Rocroy
(1588-1646).
Ce prince, qui était gouverneur de la province de Berry, avait fondé, à
Bourges, une très belle bibliothèque, dont le Père Jacob nous parle
ainsi: «Cette opulente bibliothèque a été faite avec de grands soins et
somptueuse dépense par ce prince. La parfaite connaissance qu'il a de
toutes les sciences et des livres rares et curieux le fait estimer pour
un oracle des Muses. Chose admirable en cette Altesse, que nonobstant les
grandes affaires qu'il a pour l'Estat, il ne perd aucun jour sans
s'adonner à l'estude, où il treuve des divertissemens dignes d'un grand
prince; ce qui luy acquiert une gloire immortelle par toute l'Europe,
tant pour surpasser en sciences tous les autres princes, que pour le
grand zèle qu'il a à les faire fleurir.»
Son fils, le grand Condé, hérita de son goût pour les livres; sous lui
(1621-1686), la bibliothèque de Chantilly devint l'une des plus belles de
France. Un contemporain, Le Gallois, disait de cette bibliothèque, en
1680, dans son _Traité des plus belles bibliothèques_: «Il faut aussi
parler de celle de Monseigneur le prince de Condé, ce Mars de nostre
siècle; mais qui, beaucoup plus illustre que Mars, a si bien joint la
gloire des sciences avec celle des armes, puisque, sans le flatter, on
peut dire que jamais prince n'a esté ny plus belliqueux ny plus sçavant
que luy. Cette bibliothèque est nombreuse et contient grande quantité de
manuscrits rares grecs et latins. Elle fut dressée par feu Monseigneur
le Prince son père, qui était un des plus sçavans hommes de son temps; et
parce que Monseigneur le Prince a hérité d'une si noble qualité, il
continue avec la même passion et les mêmes soins l'agrandissement de
cette bibliothèque.»
Après le grand Condé, la bibliothèque de Chantilly fut augmentée par son
fils, Henri-Jules, duc de Bourbon, mort en 1709. Elle était devenue une
des plus nombreuses de son temps et contenait une grande quantité de
manuscrits grecs et latins. Tous ces livres des Condé étaient marqués à
leurs armes: _de France, au bâton péri en bande de gueules_. Vers le
milieu du XVIIIe siècle, il en fut dressé par Dupuy un catalogue, dont le
manuscrit existe aujourd'hui à la Bibliothèque nationale sous ce titre:
_Table alphabétique par nom d'auteurs des ouvrages se trouvant dans la
Bibliothèque du prince de Condé_.
A la Révolution, 1,200 volumes de manuscrits, provenant de la maison de
Condé, furent envoyés à la Bibliothèque nationale. Rendue en 1815 au
prince de Condé, cette collection appartient aujourd'hui à la
Bibliothèque de Chantilly.
Le petit-fils de cet Henri-Jules, prince de Condé, Louis de Bourbon,
comte de Clermont, né en 1709, mort en 1771, fut l'une des figures les
plus intéressantes du XVIIIe siècle. Frère du duc de Bourbon, qui fut
premier ministre de Louis XV, et de cette belle Mademoiselle de
Vermandois, qui serait devenue reine de France sans Mme de Prie, il fut
tout ensemble abbé commendataire de Saint-Germain-des-Prés, général
d'armée, membre de l'Académie française, et directeur d'une excellente
troupe de comédiens qu'il entretenait pour les plaisirs de ses amis.
Il avait réuni une très nombreuse et belle bibliothèque, qui fut vendue,
à sa mort, au palais abbatial de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et
dont le catalogue parut sous ce titre: _Catalogue des livres de la
bibliothèque de feu S. A. S. Mgr le comte de Clermont, prince du sang_,
Paris, Prault fils, 1771, in-8º de 111 pages. Ses livres étaient timbrés
de ses armes: _de France, au bâton péri en bande de gueules, chargé à la
pointe supérieure d'un croissant d'argent_. Ce catalogue comprend 2,021
numéros, dont 229 pour la théologie, 138 pour la jurisprudence, 941 pour
les belles-lettres, et 663 pour l'histoire.
Le comte de Clermont aimait fort les lettres et les arts, et, à son
château de Berny, il se donnait souvent des comédies ou des concerts.
Nous trouvons la trace de ce goût dans le catalogue de 1771, sur lequel
figurent: «trente-six cartons remplis de musique, pour les concerts et
comédies, tels que simphonies, trios, divertissemens, etc., manuscrits»;
un «paquet de musique instrumentale pour le violon, le clavecin,
violoncelle, etc., gravée et manuscrite»; ainsi que «différents
opéras-comiques, avec leur partition gravée». Sa collection théâtrale
était très complète, et dans son inventaire on remarque encore
«différents paquets de comédies séparées et brochées», plus «plusieurs
cartons remplis de rôles pour jouer des comédies et très proprement
écrits».
Si le comte de Clermont ne fut pas un grand général, il avait de la
valeur et aimait les choses militaires. On s'en aperçoit également à sa
bibliothèque où la division de «l'art militaire» comprend 90 numéros,
parmi lesquels il faut signaler plusieurs manuscrits: _Guerres des
troupes légères_, in-8º, m. v.; _Remarques sur la cavalerie et
l'infanterie_, in-4º; _Traité des sièges, de l'attaque et défense des
places_, par le maréchal de Vauban, in-folio, «avec des plans très bien
_dessinés et lavés_, m. r., avec fermoir d'argent», vendu 59 livres;
_Traité des fortifications_, in-folio; _Différentes pièces d'artillerie
dessinées et colorées_, in-8º obl., mar. r., dent.; _Etat de la
composition des troupes d'infanterie et de cavalerie française et
étrangère_, in-4º, mar. r., fermoirs d'argent; _Etat des officiers
généraux_, etc., _employés à l'armée commandée par S. A. S. Mgr le comte
de Clermont, en 1758_, 2 vol. in-16, mar. r.; _Etat des troupes de France
sur pied, en 1755_, in-8º; _Etat de la maison du Roi, en 1751_; in-8º,
mar. r.; _Etat des gouvernements généraux, 1751_, in-8º, mar. r.
L'ami des choses légères, des poètes, des chansonniers, se manifeste, au
contraire, dans les articles suivants: trois _Recueils de chansons_,
mss., l'un en 9 vol. in-8º, l'autre en 8 vol. in-4º, le dernier en 9 vol.
in-folio et 3 vol. de tables; et un _Recueil de poésies_, ms., 8 vol.
in-8º.
Des deux fils que Louis XIV eut de Mme de Montespan et qui lui
survécurent, le duc du Maine et le comte de Toulouse, celui-ci paraît
avoir eu particulièrement le goût des beaux livres. Il en avait rassemblé
un grand nombre, soit à Paris, dans le magnifique hôtel de Toulouse, près
la place des Victoires, soit au château de Rambouillet, qu'il acheta, en
1705, de l'intendant des finances, Fleuriau d'Armenonville, et où il
mourut en 1736.
Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, était né le 6 juin 1678.
Lui et sa sœur, la future duchesse d'Orléans, femme du régent, furent
les suites de cette fameuse réconciliation des deux amants que Mme de
Caylus a si joliment racontée.
Par respect pour le jubilé et sur les exhortations de Bossuet, Louis et
sa maîtresse ne se voyaient plus que sur la cérémonie et en présence des
dames les plus respectables de la cour.--«Le roi, dit Mme de Caylus, vint
donc chez Mme de Montespan, comme il avait été décidé; mais,
insensiblement, il la tira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas assez
longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire en
pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables
matrones, passèrent dans une autre chambre; et il en avint Madame la
duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse.» Enfant, il avait
été beau comme le jour; quand il parut pour la première fois à
Versailles, sa beauté «surprit et éblouit tous ceux qui le virent». De ce
côté, il avait la supériorité sur son frère, le duc du Maine, son aîné de
huit ans, qui se rattrapait, il est vrai, du côté de l'esprit, ou du
moins d'un certain esprit. Par la droiture, par la délicatesse et la
tendresse de cœur, le comte de Toulouse l'emportait aussi beaucoup sur
son frère. Saint-Simon lui accorde toutes ses préférences. «C'était,
dit-il, l'honneur, la vertu, la droiture, la vérité, l'équité même, avec
un accueil aussi gracieux qu'un froid naturel, mais glacial, le pouvait
permettre; de la valeur et de l'envie de faire, mais par les bonnes
voies, et en qui le sens droit et juste, pour le très-ordinaire,
suppléait à l'esprit; fort appliqué d'ailleurs à servir sa marine de
guerre et de commerce, et l'entendant très bien.» Ailleurs Saint-Simon le
qualifie encore de «sage, silencieux, mesuré».
Pourvu, dès l'année 1683, de la charge de grand amiral de France, il se
montra plus tard digne de cette faveur, alors prématurée, à la fois par
son courage et sa connaissance des choses navales. Après avoir fait sa
première campagne, à l'âge de treize ans, en Flandre, où il monta à
l'assaut de Mons et fut blessé au siège de Namur, il montra toutes les
qualités d'un homme de mer à la bataille de Malaga, où, le 24 août 1704,
il battit la flotte anglaise et démâta le navire de son chef, l'amiral
Rooke. «On ne saurait, dit Saint-Simon, une valeur plus tranquille, qu'il
fit paraître pendant toute l'action, ni plus de vivacité à tout voir et
de jugement à commander à propos.» Obligé de renoncer à la mer par une
cruelle maladie de la pierre, qui le tourmenta toute sa vie, restant
éloigné de toutes les menées ambitieuses ourdies par son frère, le duc du
Maine, il se contenta de vivre en sage. Il mourut le 1er décembre 1737, à
l'âge de cinquante-neuf ans, laissant une mémoire aimée, que continua
dignement son fils, l'aimable et bienfaisant duc de Penthièvre.
Le comte de Toulouse avait formé une nombreuse bibliothèque, dont les
livres, très heureusement choisis, portent ses armes: _de France, au
bâton péri en barre de gueules_, et quelquefois une ancre, emblème de
grand amiral. Nous connaissons la composition de cette bibliothèque soit
par les deux volumes du _Catalogue des livres du roi Louis-Philippe_,
vendus en 1852, soit par des catalogues qui en furent publiés du vivant
même de ce prince pour son propre usage.
Un premier catalogue fut dressé, en 1708, sous ce titre: _Catalogue de la
bibliothèque du château de Rambouillet, appartenant à Son Altesse
Sérénissime Monseigneur le comte de Toulouse_, M DCC VIII, s. l., in-8º
de 216 pages, plus 13 pages de table des auteurs. Il comprend 1,589
numéros, répartis en cinq divisions: théologie, droit, philosophie,
belles-lettres et histoire. Parmi les manuscrits, l'on remarque:
_Exercice et détail de toutes les manœuvres qui se font à la mer_, par
le chevalier de Tourville, en 1681, sur vélin, in-4º; _Etat de la marine
de l'Empire ottoman_, par M. de La Croix, in-4º; _les Noms, armes et
qualitez des amiraux de France, avec les blasons enluminez_, in-fol.
Un nouveau catalogue en fut fait dix-huit ans après: _Catalogue de la
bibliothèque du chasteau de Rambouillet, appartenant à Son Altesse
Sérénissime Monseigneur le comte de Toulouse_, à Paris, imprimé par les
soins de Gabriel Martin, libraire de S. A. S., 1726, in-8º de 620 pages,
plus 29 pages de table des auteurs. Les numéros ne se suivent pas, en
sorte qu'il est difficile de se rendre compte de l'importance relative
des divisions autrement que par la pagination. La théologie comprend 31
pages; la jurisprudence, 11; la philosophie, les mathématiques et les
arts, 33; les belles-lettres, 198; l'histoire, 322. Parmi les manuscrits,
l'on remarque: _Mémoires de J.-B. Colbert sur les ordonnances générales_,
8 vol. in-4º; _Mémoire présenté à M. le duc d'Orléans au commencement de
sa régence_, par M. de Boulainvilliers, in-4º; _Réflexions sur l'histoire
de France_, du même, 2 vol. in-4.; _Origine des parlements_, du même, 2
vol. in-4º; _Traité de la noblesse_, du même, in-4º; _Journal de la
campagne de Hongrie_, de 1717, in-fol.; _Recueil de pièces et mémoires
concernant l'affaire des princes_ (légitimés), _avec des notes et une
table_, in-fol.; _les Trophées et les disgrâces des princes de la maison
de Vendôme_, par Bonair Stuart, in-8º; _Cérémonial du couronnement des
ducs de Bretagne_, etc.
Dans l'épître dédicatoire au comte de Toulouse, placée en tête de ce
second catalogue, on lit:
«Il est heureux pour moy que ma profession me mette en état de servir V.
A. S. dans le genre qui luy est le plus agréable, et j'ose dire le plus
glorieux. Je veux parler des lettres et des beaux-arts que Vous alliez si
parfaitement, Monseigneur, avec la science de la cour et les devoirs de
la société, qu'on remarque à travers l'éclat de votre auguste Naissance,
les qualitez de l'honneste homme, et l'esprit orné de l'homme de lettres.
C'est ce goust qui Vous a porté à former un cabinet de livres choisis
dans votre château de Rambouillet, de tous temps le réduit des Muses.»
Huit années plus tard parut un _Supplément du catalogue de la
bibliothèque du château de Rambouillet_, s. l., 1734, in-8 de 140 pages,
plus 8 pages de table des auteurs. La théologie y occupe 7 pages; la
jurisprudence, 3; les sciences, 10; les belles-lettres, 45; l'histoire,
68.
Le comte de Toulouse avait une très belle bibliothèque musicale,
peut-être la plus riche de son temps, dont il avait confié la garde à un
musicien distingué, Philidor l'aîné. Nous trouvons la preuve de ce goût
du comte de Toulouse dans le _Catalogue des livres du roi
Louis-Philippe_, où figurent les recueils suivants:
_Collection de partitions et tragédies lyriques ou opéras_, 206 vol.
in-4º obl., v. f. et v. m. Cette collection était en partie manuscrite et
en partie imprimée. Chaque volume manuscrit avait un titre imprimé, au
bas duquel on lisait: _Copiez par ordre exprès de S. A. Mgr le comte de
Toulouse, par Philidor l'aîné, garde de toute sa bibliothèque de
musique_, l'an 1703. Autres collections de _Symphonies des opéras et
vieux ballets de Lully_, manuscrites et imprimées, 11 vol. in-4º; de
_Motets de Lully_, manuscrits, 5 vol. in-fol.; de _Motets à deux chœurs,
pour la chapelle du roy, mis en musique par M. de Lully_, 15 vol. in-4º
obl.; de _Motets de Colasse et de Minoret_, 9 vol. in-4º; de _Motets de
M. de Lalande_, 21 vol. in-4º; de _Motets de Campra_, 13 vol. in-4º; de
_Desmarets_, 17 vol. in-4º obl.; de _Bernier_, 12 vol. in-4º; de
_Legrenzi_, 4 vol.; de _Couperin_, 6 vol.; de _Carissimi_, 3 vol. in-4º;
des _Airs de violon de Matho_, 1733, 3 vol. in-4º.
Le fils unique que le comte de Toulouse eut de son mariage avec Sophie de
Noailles, veuve du marquis de Gondrin, marcha sur les traces de son père.
Né à Rambouillet, le 16 novembre 1725, le duc de Penthièvre eut pour
précepteur l'abbé Quénel. Comme son père, il eut la charge de grand
amiral. Il se montra plein de courage à la bataille de Dettinghen--il
avait dix-huit ans--où il se trouva dans le feu le plus vif, et à celle
de Fontenoy, où il chargea, à la tête de Fitz-James cavalerie, la
terrible colonne anglaise. Dans ses études, il avait manifesté du goût
pour les mathématiques, la géométrie, la physique, et suivi les cours
publics du célèbre abbé Nollet, qui, un jour, se félicita publiquement de
l'assiduité de son élève. Le prince, qui fut l'ami de Florian et
sollicita pour lui le titre d'académicien, devait aimer les livres. Il
les aima, en effet, comme le prouve l'achat qu'il fit, à la vente du duc
de La Vallière, d'un fort bel exemplaire du roman de _Perceforest_,
Paris, 1528, 6 vol. in-fol. sur vélin, avec cinq grandes miniatures, et
qui provenait de la collection du château d'Anet vendue en 1724, et des
_Chroniques_ de Guillaume Cretin.
Le duc de Penthièvre avait aussi une fort belle bibliothèque à
Châteauneuf-sur-Loire, ancienne propriété des Phélyppeaux de la
Vrillière, qu'il avait achetée, après la vente de Rambouillet au roi
Louis XVI. De son vivant, ce prince avait fait dresser les catalogues de
ses diverses bibliothèques: de Louveciennes--où était mort son fils, le
prince de Lamballe, en 1768,--de Châteauneuf (1786), de Sceaux (1787)
qu'il avait hérité de son cousin, le comte d'Eu, en 1775. Ces trois
catalogues manuscrits figuraient à la vente du roi Louis-Philippe, en
1852 (IIe partie, nos 2480-82).
Le duc du Maine, élève de Mme de Maintenon, et qui, enfant, passa pour un
petit prodige, témoin ces _Œuvres diverses d'un enfant de sept ans_, qui
furent publiées en 1678, ne nous apparaît cependant comme bibliophile que
par les livres à ses armes qui figurent dans les catalogues de la vente
Louis-Philippe. Il en est de même de ses deux fils: le prince de Dombes,
mort en 1755, et le comte d'Eu, mort vingt ans plus tard; le premier à
l'âge de cinquante-cinq ans, le second à l'âge de soixante et onze ans.
Dans ces catalogues, l'on trouve marqués aux armes du duc du Maine les
ouvrages suivants: _Réflexions sur les vérités de la religion_, par
d'Alès, in-4º, ms.; _Code militaire_, Paris, 1707; _Politique tirée de
l'Ecriture sainte_, par Bossuet, Paris, 1709, in-4º (édition originale);
_Polyaeni stratagematum_, 1691; _Onosandri strategeticus_, 1599;
_Observations sur l'art de la guerre_, par Vaultier, 1714; _Pratique de
la guerre_, par Malthus, 1646; les _Œuvres de Molière_, Amsterdam, 1684,
fig.
Aux armes du comte d'Eu: _Traité de la concupiscence_, de Bossuet, Paris,
1731, in-12; _Paraphrase du Miserere_, par le P. Calabre, 1748, in-24;
_Vegetii de re militari_, 1592; de Traverse, _Extrait du traité de la
guerre par Puysegur_, 1755; _l'Iliade_, par La Motte, 1714; _Antiqua
numisma S. Ducis Cenomanensium_, in-fol., mar. vert, «beau manuscrit
parfaitement exécuté».
Nous clorons cette liste des Bourbons bibliophiles de la branche aînée
par le comte d'Artois, qui fut un véritable bibliophile, auquel nous
devons la Bibliothèque de l'Arsenal, qu'il acheta du marquis de Paulmy.
Malgré la réputation de frivolité qui lui resta longtemps, le comte
d'Artois aimait les lettres et les gens de lettres. Chamfort, le
spirituel et mordant auteur des _Maximes et pensées morales_..., qui le
sont souvent si peu, fut son lecteur. Et ce n'était pas là, quoi qu'on en
ait pu dire, «une sinécure comme celle d'aumônier du régent». La preuve
en est dans la très belle bibliothèque personnelle que ce prince s'était
formée, et dont on possède l'inventaire. Ce _Catalogue des livres du
cabinet de Monseigneur le comte d'Artois_, à Paris, de l'imprimerie de
Didot l'aîné, M DCC LXXXIII, est un fort beau volume in-4º, papier vergé
de Hollande à grandes marges, remarquable spécimen de l'art de
l'imprimerie à cette époque.
Le comte d'Artois avait alors vingt-six ans, et ce n'était pas le premier
témoignage qu'il donnait de son goût pour les livres. De 1780 à 1783
avait paru, chez Fr. Ambroise Didot, une «collection de romans et de
poésies» imprimée par les ordres et aux frais de ce prince, qui s'en
était réservé les exemplaires, tirés d'ailleurs à un très petit nombre,
«pour en faire des présents». Cette collection est restée célèbre parmi
les bibliophiles.
On comprend qu'un prince qui éditait à ses frais toute une collection de
livres possédât lui-même une assez belle bibliothèque et mît quelque
coquetterie à en dresser l'inventaire. Le catalogue que nous venons de
citer comprend 1,313 numéros, formant 136 pages. La partie des
belles-lettres a 542 numéros, tandis que l'histoire n'en a que 385; les
arts, 131; la philosophie et la politique, 101; les sciences, 86; la
théologie, 39; et la jurisprudence, 14. D'ailleurs, aucun étalage de
fausse érudition: ce n'est pas une bibliothèque de parade, mais celle
d'un homme du monde qui n'a de livres que ceux qu'il peut et qu'il veut
lire. Ce catalogue donne l'idée d'une bibliothèque surtout contemporaine,
tenue au courant de ce qui se publie en matière de belles-lettres, et où
les écrivains anciens figurent plutôt dans d'élégantes éditions modernes
que dans les éditions princeps du XVIe siècle.
La disposition même de ce catalogue a cela d'insolite que la théologie en
forme l'avant-dernière division. Ce classement particulier ne saurait
étonner dans la bibliothèque d'un prince qui était alors presque aussi
voltairien que son frère, le comte de Provence. N'oublions pas que c'est
le moment où les contemporains nous représentent le comte d'Artois comme
un type accompli de cette société élégante, spirituelle et
libre-penseuse. «Le comte d'Artois, dit la baronne d'Oberkirch, est le
prince le plus aimable du monde. Il a infiniment d'esprit, non pas dans
le genre de M. le comte de Provence, c'est-à-dire sérieux et savant, mais
le véritable esprit français, l'esprit de saillie et d'à-propos.»--«Il
est vif, bouillant, décidé; dès l'âge le plus tendre, il a fait parler de
lui», dit l'_Espion anglais_.
On remarque cependant, dans ce catalogue, l'absence des _Provinciales_ de
Pascal. Le nom du grand adversaire des Jésuites n'y est inscrit que pour
les _Pensées_, édit. de la Haye, 1743, in-12, et pour le _Traité de
l'équilibre des liqueurs_, Paris, 1698, in-12. Par contre, on y trouve un
livre auquel on ne s'attendrait guère dans une bibliothèque composée
comme nous l'avons dit. C'est celui de Marat: _Découvertes sur le feu,
l'électricité et la lumière_, Paris, 1779, in-8º, qui vient immédiatement
avant celui de Pascal. O hasard des catalogues! Il est vrai que Marat
était médecin des gardes du corps du comte d'Artois. Il avait
probablement offert respectueusement son livre à ce prince, qui, pour
faire honneur à l'un de ses serviteurs, l'avait fait mettre dans sa
bibliothèque. Ce fut là un honneur, sinon un bienfait, mal placé.
Le comte d'Artois, que les mémoires du temps nous montrent comme donnant
dans l'anglomanie, n'appréciait pas les Anglais seulement pour la coupe
de leurs habits et pour leurs jockeys. Parmi ses livres figure un
Shakespeare, de la belle édition annotée de Johnson, _Londres_, 1765, 8
vol. in-8º; le poème de _Hudibras_, les _Œuvres_ d'Addison, les
_Aventures de Robinson Crusoé_, et l'_Histoire d'Angleterre_, de Hume,
dans le texte original. La langue anglaise lui était familière, comme à
son frère, Louis XVI, qui traduisit l'_Essai d'Horace Walpole sur Richard
III_. La révolution allait bientôt le forcer à s'en servir plus qu'il
n'aurait voulu.
Les encyclopédistes ne l'effrayaient pas plus que les économistes. Comme
presque tous ses contemporains, il eut même un penchant pour eux: leurs
œuvres étaient si peu pour lui des œuvres de réprouvés, qu'il
possédait, fort richement reliés, les trente-trois volumes in-folio de
l'_Encyclopédie_, les _Pensées_ de Diderot, les _Œuvres_ de La Mettrie,
le livre de _l'Esprit_, d'Helvetius, Paris, 1758, in-12, les _Œuvres
complètes_ de Voltaire, Genève, 1769, 24 vol. in-4º, avec figures, les
_Œuvres_ de J.-J. Rousseau, Paris, 16 vol. in-8º, l'_Histoire
philosophique des deux Indes_, de Raynal.
Dans sa bibliothèque, les livres galants y sont peu nombreux. Le genre
est représenté par _Félicia ou mes fredaines_, le célèbre roman de
Nerciat; le _Sopha_, de Crébillon fils; _les Bijoux indiscrets_, de
Diderot; _Honny soit qui mal y pense ou Mémoires des filles célèbres du
XVIIIe siècle_, par Desboulmiers, Paris, 1775; _Journées de l'Amour ou
Heures de Cythère_, Gnide, 1776; _les Leçons de la volupté ou la Jeunesse
du chevalier de Moronville_, Paris, 1776.