REINES ET PRINCESSES

[Illustration: deco]

Si les princes de la maison de Bourbon aimèrent les livres et furent

souvent de véritables bibliophiles, c'est une passion que les femmes de

leur race partagèrent avec eux. Aussi serait-il injuste de ne pas parler

d'elles, et de ne pas inscrire leurs noms sur le livre d'or de la

Bibliophilie. Elles n'eurent pas seulement de précieuses collections de

livres, livres choisis, habillés avec le goût le plus délicat, rangés

dans de beaux corps de bibliothèques; elles firent aussi des livres,

imitant d'ailleurs en cela leurs parents du sexe fort. Henri IV est un

admirable épistolaire, mais Madame Elisabeth n'est pas à dédaigner, et

ses lettres ont une originalité pleine de saveur. C'est à une princesse

de Conti que l'on attribue les _Amours du grand Alcandre_, lisez de Henri

IV. Mademoiselle de Montpensier a écrit des mémoires qui comptent parmi

les meilleurs. Mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV et de Madame de

Montespan, plus tard Madame la duchesse, faisait des vers--souvent par

trop salés--qui réjouissaient fort la cour, tout en la scandalisant un

peu; la duchesse du Maine--une Condé--tenait une véritable cour

littéraire en son château de Sceaux, et n'était pas la dernière à payer

son écot en vers et en prose, en madrigaux et en comédies. Une autre

princesse de Condé, Louise-Adélaïde de Bourbon, tante du duc d'Enghien,

qui mourut en 1824, prieure des Dames Bénédictines établies au Temple de

Paris, a laissé un volume de lettres pleines d'élévation et de

sentiments. Quand on a tant de dispositions pour les choses de l'esprit,

comment ne serait-on pas bibliophile? Aussi beaucoup de ces princesses le

furent-elles.

I

Il est à remarquer que la femme du roi de France qui fut le véritable

fondateur de cette collection incomparable de livres qui s'appelle

aujourd'hui la Bibliothèque nationale, fut une princesse de Bourbon.

Jeanne de Bourbon, arrière-petite-fille de Robert, comte de Clermont,

tige de cette maison, et qui épousa en 1350 le dauphin Charles, qui fut

plus tard Charles V, lui apporta en dot, entre autres trésors, une

vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à

former le premier fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus

tard dans la grosse tour du Louvre. Le goût pour les livres, qu'elle

avait puisé dans sa famille, ne fut certainement pas sans influence sur

son royal époux, «dont la belle librairie» devint célèbre dans toute la

chrétienté, et qui aimait à tracer son nom sur ses livres favoris. Quand

elle mourut, en 1377, trois ans avant Charles V, elle laissa la

réputation d'une reine amie des lettres et de ceux qui les cultivent.

Ce que Jeanne de Bourbon avait été pour le roi Charles V, une nièce de ce

prince le fut pour le duc Jean Ier. Par une heureuse rencontre, les ducs

de Bourbon furent presque toujours heureusement secondés de leurs femmes

dans l'accroissement de leur bibliothèque de Moulins. Ainsi en fut-il de

la duchesse Marie, fille unique et héritière du duc de Berry, frère de

Charles V, mort en 1416, qui apporta à son époux, le duc Jean Ier,

quarante et un des plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans

son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une

somme de 2,500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres

furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[2]. L'on

voit encore sur un manuscrit exécuté pour elle par le P. de la Croix,

cette note: «Et apertient ce dit livre à très haulte et poissant dame

Marie, fille de très redoubté prince Jehan, duc de Berry,... et le fist

escripre par grant diligence frère Symon de Coucy, cordelier, confesseur

de laditte Dame.» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à

son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ier et Jean II, qui tous

deux, comme nous l'avons vu, furent de grands bibliophiles.

[2] Voir sur cette librairie de Jean, duc de Berry: Le Laboureur,

_Histoire de Charles V_, p. 75; Barrois, _Bibliothèque

protypographique_, 1830; comte de Bastard, _Librairie de Jean de

France, duc de Berry_; P. Paris, _Bulletin du bibliophile_, 1837;

Douët d'Arcq, _Revue archéologique_, t. VII; Hiver de Beauvoir,

_Trésor de la Sainte Chapelle de Bourges_, 1855, et _la Librairie

de Jean, duc de Berry, au château de Mehun-sur-Yèvre_, 1860;

surtout M. Léopold Delisle, _Bibliothèque de l'Ecole des

Chartes_, 4e série, t. II, et le _Cabinet des manuscrits_, t. I,

p. 56.--Beaucoup des manuscrits du duc de Berry étaient ornés de

ses armes: _de France à la bordure engrêlée de gueules_; de sa

devise: _Le Temps venra_, et de son chiffre, formé d'un V et d'un

E enlacés.

C'est dans la branche des Bourbons-Vendôme, détachée elle-même de celle

des comtes de la Marche éteinte au XVe siècle, et qui succéda, dans le

titre de duc de Bourbon, à la branche aînée et à celle des

Bourbons-Montpensier, que nous rencontrons maintenant la plus illustre

héritière de cet amour pour les livres qui distingua les princes de la

maison de Bourbon. Nous voulons parler d'Antoinette de Bourbon, l'un des

six enfants de François de Bourbon, comte de Vendôme, et de cette Marie

de Luxembourg, fille et héritière du fameux comte de Saint-Pol, le

décapité, qui enrichit si grandement cette branche des Vendôme. Née en

1494, morte à près de quatre-vingt-dix ans, en 1583, sœur de Charles de

Bourbon, créé duc de Vendôme par François Ier en 1515, tante d'Antoine de

Bourbon, roi de Navarre, du comte d'Enghien, le vainqueur de Cérisoles,

du cardinal de Bourbon, qui fut le roi des Ligueurs sous le nom de

Charles X, et du prince de Condé, tige de la maison de Condé, elle occupe

une grande place dans l'histoire de son temps, sous le nom de

douairière de Guise. Elle avait, en effet, épousé, en 1513, Claude

de Lorraine,--fils de René II, le vainqueur de Charles le

Téméraire,--premier duc de Guise, et, fut la mère de toute cette lignée

des Guises qui donnèrent tant de tracas aux derniers Valois. Ses

petits-fils faillirent enlever la couronne à Henri IV, l'héritier

légitime, dont elle était la grand'tante. Elle posséda une bibliothèque

nombreuse, dont les volumes, pour la plupart, avaient été reliés par

Nicolas Ève. Quelques-uns portaient sur les plats son chiffre formé d'un

V et d'un A enlacés (_Antoinette de Vendôme_), accompagné d'un autre

chiffre composé de deux LL (_Lorraine_). L'amour des livres fut

peut-être la seule chose qu'Antoinette de Bourbon, duchesse de Guise,

hérita de sa maison. A tous autres égards elle devint toute Lorraine, et

ne fut pas la moins dangereuse adversaire d'Antoine de Navarre et de son

fils Henri IV.

Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses · 第 16 / 27 题