II

L'avènement de Henri IV, chef de la maison de Bourbon, au trône de

France, donne un caractère nouveau à l'amour des Bourbons pour les

livres: c'est au profit de la France même que cette passion s'exerce. A

la fin du règne de Charles IX, la bibliothèque formée à Fontainebleau par

François Ier avait été rapportée à Paris, où elle courut de très grands

dangers pendant les troubles de la Ligue. Dès le début de son règne,

Henri IV porta sur elle sa sollicitude et la fit déposer dans le collège

de Clermont, de la rue Saint-Jacques, abandonné par les Jésuites, puis

installer en 1604, lors du rappel de ceux-ci, dans le cloître des

Cordeliers. En 1609, il avait conçu le projet de lui consacrer une

magnifique salle dans le nouveau collège de France qu'il voulait faire

construire. Henri IV accrut beaucoup aussi la bibliothèque du collège des

Jésuites de Lyon, si nous en croyons le Père Jacob. «La plus célèbre

bibliothèque de la ville de Lyon, dit-il, est celle du collège des Pères

Jésuites, qui pour la quantité de ses livres ne cède à beaucoup de

France; car elle se peut vanter d'avoir plusieurs livres qui viennent de

la libéralité du grand roy Henry IV.» Dans sa «librairie» particulière,

Henri IV avait des livres nombreux et choisis, qu'il faisait luxueusement

relier. Ils portaient tous, sur les plats, l'écu de France accolé de

celui de Navarre, et au-dessous, soutenue de deux rinceaux, la lettre H

couronnée; le tout entouré des colliers des ordres de Saint-Michel et du

Saint-Esprit, et souvent surmonté d'une couronne royale.

Si nous en croyions M. Édouard Fournier, Louis XIII aurait relié des

livres de ses mains royales. Ce qui est certain, c'est qu'il aima les

livres. Ceux qu'il posséda furent presque tous reliés en maroquin vert

fleurdelisé par Clovis Eve, puis par Antoine Ruette. Dans l'écusson royal

dont il sont marqués, l'H de Henri IV est remplacée par un L. Louis XIII,

lorsqu'il rétablit la religion catholique en Béarn, fonda à Pau un

couvent de capucins, auquel il donna «la très magnifique bibliothèque des

roys de Navarre, ses prédécesseurs, qui sert, dit le Père Jacob, d'un

rare ornement à ce couvent».

Son frère, Gaston, duc d'Orléans, qui mourut à Blois, en 1660, à l'âge de

cinquante-deux ans, après avoir cabalé toute sa vie, soit contre

Richelieu, soit contre la régente, fut un excellent bibliophile tout en

étant un très mauvais politique. Peut-être est-ce par repentir et amende

honorable pour ses conspirations qu'il légua à son neveu, Louis XIV, «son

cabinet plein de raretés de tout genre». Pour un bibliophile, un tel

legs partait du cœur. En conséquence de sa libéralité, cinquante-trois

de ces précieux manuscrits furent portés en 1667 à la Bibliothèque du

roi.

C'est au palais du Luxembourg, sa demeure, que Gaston avait réuni ce

cabinet qui ne comprenait pas seulement des livres et des manuscrits,

mais encore des médailles, des miniatures, des estampes, etc. Le Père

Jacob en est émerveillé. Ce prince, dit-il, «donne de l'étonnement et de

l'admiration à toute l'Europe, pour la connaissance qu'il a des médailles

anciennes; et je puis dire de ce prince, sans flatterie, que ni Alexandre

Sévère, empereur des Romains, ni Atticus, grand ami de Cicéron, ni le

très docte Varron n'ont eu une connaissance desdites médailles comme lui;

et sa curiosité ne se termine pas en icelles, mais encore dans la

recherche des bons livres, desquels il orne sa très riche et splendide

bibliothèque, qu'il a dressé depuis peu dans son hostel de Luxembourg, au

bout de cette admirable gallerie où toute la vie de la feue reine Marie

de Médicis a été dépeinte par l'excellent ouvrier Rubens. Or cette

bibliothèque n'est pas seulement remarquable pour l'ornement de ses

tablettes, qui sont toutes couvertes de velours verd, avec les bandes de

même étoffe, garnies de passemens d'or, et les crespines de même: pour

toute la menuiserie qui se void, elle est embellie d'or et de riches

peintures. Mais outre cela, les livres sont de toutes les meilleures

éditions qui se peuvent treuver; et quant à leur relieure, elle est toute

d'une même façon, avec les chiffres de Son Altesse Réale[1]. Ce prince

fait tous les jours une grande recherche des meilleurs livres qui se

peuvent treuver dans l'Europe; donnant des mémoires pour ce sujet, par la

sollicitation de M. Brunier, son médecin et bibliothécaire, qui travaille

continuellement à la perfection de ce trésor des livres et des

médailles.»

[1] On trouve dans l'excellent _Guide du Libraire

antiquaire et du Bibliophile_, Ed. Rouveyre, 1885, in-8, de

remarquables imitations, par Capé, de reliures aux armes royales

de Louis XIII. Il faut aussi signaler, du même éditeur, les

autres publications relatives à l'histoire de la reliure: _la

Reliure ancienne_, avec introduction par G. Brunet, _la Reliure

moderne_, d'Octave Uzanne, rédacteur en chef du _Livre_, _la

Reliure de luxe_, par L. Derôme, et _les Reliures d'art de la

Bibliothèque nationale_, par Henri Bouchot.

Gaston se plaisait aussi à faire exécuter en miniatures des objets

d'histoire naturelle. Ce sont ces miniatures qui ont formé le fonds de la

collection connue sous le nom de _Vélins du Muséum_, et transférée, en

1793, de la Bibliothèque du Roi au Jardin des Plantes. La plupart de ses

livres étaient reliés en veau, marqués de G couronnés.

Le goût de Louis XIV pour les livres nous est surtout attesté par

l'impulsion qu'il donna aux acquisitions qui furent faites sous

son règne pour augmenter la Bibliothèque du roi, par les missions

qui furent confiées à Vaillant, Monceaux, Laisné, Dipy, Wansleb,

Lacroix, Cassini, Verjus, à Nointel, notre ambassadeur à

Constantinople, très bien secondé par A. Galland, pour recueillir

des livres et des manuscrits en Orient, en Grèce, en Italie, en

Portugal. Mais pour lui comme pour Louis XV, comme pour Louis XVI,

il est difficile de faire le départ entre le souverain et le

particulier, et d'apprécier le bibliophile autrement que par les

magnifiques reliures à ses armes qui figurent aujourd'hui dans nos

bibliothèques publiques. Avec Louis XIV la reliure prit un

caractère de simplicité majestueuse. Sur les livres marqués aux

armes du roi, c'est-à-dire de France, il faut remarquer la large

dentelle avec un simple filet sur les bords des plats. Son

relieur le plus accrédité fut A. Ruette. Nous possédons cependant

un témoignage de l'intérêt particulier que Louis XV prenait à

orner et à accroître sa bibliothèque particulière. Vers 1766, nous

le voyons acheter du duc de La Vallière plusieurs manuscrits qui

devaient être portés à Trianon. Parmi ces manuscrits figurait le

_Livre des tournois du roi René_ que le duc de La Vallière tenait

du prince de Conti.

Le grand Dauphin, fils de Louis XIV, posséda aussi, à Meudon, sa

résidence, et à Versailles, une belle bibliothèque, dont Saint-Simon nous

a raconté la vente à l'encan après sa mort, en 1711. Les reliures

portaient les armes du Dauphin sur les plats, avec des L entrelacées et

couronnées aux coins.

Le père de Louis XV, ce jeune et charmant duc de Bourgogne, l'élève de

Fénelon et l'espoir de la France, avait montré bien jeune encore un vrai

penchant de bibliophile. Il s'intéressait beaucoup aux livres, aux

manuscrits, aux sceaux et aux médailles. Gaignières se plaisait à lui

communiquer ses découvertes, telles que celle d'un sceau de Louis le

Gros, et son cabinet reçut, le 6 avril 1702, la visite de ce jeune

prince. «Je vous félicite, écrivait à ce sujet l'intendant Foucault à

Gaignières, de la visite que vous a rendue M. le duc de Bourgogne, et

suis bien persuadé que le temps lui aura paru court dans votre grand

appartement. Comme c'est un prince qui a du goût pour l'histoire et la

littérature, vous aurés eu plaisir à satisfaire sa curiosité.»

Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses · 第 13 / 27 题