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On a compté les grands capitaines, les soldats valeureux que la maison de
Bourbon a donnés à la France, depuis Pierre Ier, arrière-petit-fils de
saint Louis, qui tomba à Poitiers, jusqu'à Jean II qui vengea son aïeul
en battant les Anglais à Formigny; depuis ces deux ducs d'Enghien dont le
jeune front fut illuminé l'un par la gloire de Rocroy, l'autre par celle
de Cérisoles, jusqu'à l'aide de camp de Dumouriez à Valmy et au vainqueur
d'Abd-el-Kader. Nous entreprenons une tâche bien différente, celle
d'énumérer les bibliophiles que la maison de Bourbon posséda parmi ses
princes. Ils sont presque aussi nombreux que les guerriers, et l'on peut
dire que chez eux l'amour des livres le disputa à l'amour des armes,
quand ces deux passions ne se partageaient pas également leur cœur.
I
Il faut remonter jusqu'au XIVe siècle, jusqu'aux anciens ducs de Bourbon,
descendants immédiats de Robert de Clermont, pour trouver la première
trace de l'amour que ces princes eurent de tout temps pour les livres.
Dans la ville de Moulins, capitale de leur duché, ils avaient réuni de
bonne heure une riche collection de livres, qui rivalisait avec celle que
les rois de France de la maison de Valois commençaient, vers la même
époque, à réunir eux-mêmes dans la grosse tour du Louvre. Nous voyons la
femme de Louis Ier, Marie de Hainaut, morte en 1354, posséder déjà de
beaux livres, et son nom se lit sur un manuscrit du roman de _Lancelot_
que possède la Bibliothèque nationale. Mais le véritable fondateur de la
bibliothèque des ducs de Bourbon à Moulins fut le petit-fils de cette
princesse, Louis II, dit le Bon, qui mourut en 1410, et dont la sœur,
Jeanne de Bourbon, épousa Charles V.
Si Raoul de Presles, un contemporain, nous représente le roi de France
«estudiant continuelement en divers livres et sciences», le chroniqueur
Jean Cabaret nous montre son beau-frère, le duc de Bourbon, se faisant
«lire à son disner continuelement les gestes des tres renommez princes
jadis roys de France et d'autres dignes d'honneur». Laurent de
Premier-fait, qui traduisit pour lui, et sur son désir, les deux traités
de Cicéron sur la Vieillesse et sur l'Amitié, l'a loué «d'aimer et
hanter les livres» autant que «les hommes raisonnables». D'autres
auraient peut-être demandé au roi de France des fiefs et des seigneuries;
lui, il lui demandait des livres; c'est ainsi, comme le constate M.
Léopold Delisle dans son histoire du _Cabinet des manuscrits de la
Bibliothèque nationale_, qu'il se fit donner par son neveu, Charles VI,
dont il fut l'un des tuteurs, deux beaux volumes de la librairie du
Louvre, un Tite-Live en 1392, et une Bible en 1397. Sous lui, la
«librairie» de Moulins devint «l'une des plus belles et considérables» de
l'époque. Elle était riche en «nombreux velins couverts de velours rouge
et tanné, garnys de fermaux de leton, de boulhons et de carrees.»
Le petit-fils de Louis II, Charles Ier, qui, bien qu'époux d'Agnès de
Bourgogne, fille de Jean sans Peur, embrassa le parti du roi de France
contre le parti bourguignon, contribua beaucoup à la paix d'Arras et
mourut en 1456, a laissé un magnifique témoignage de son amour pour les
livres. C'est le précieux armorial où sont figurés les blasons et les
châteaux du Bourbonnais, de l'Auvergne et du Forez, et qu'il fit exécuter
par son héraut Guillaume Revel.
Jean II, son fils (1426-1488) et successeur, ne fut pas seulement célèbre
par ses victoires de Formigny sur les Anglais, et de Gy sur le comte de
Roucy, capitaine de Charles le Téméraire, qui vinrent puissamment en aide
à la politique de Louis XI, dont il avait épousé la sœur, Jeanne de
France; il aima aussi et protégea les savants.
_Diligit et doctos doctior ipse viros_,
dit un vers de Paulus Senilis. C'est pour lui que fut copié, vers 1480,
le bel exemplaire de _la Danse des aveugles_ et de _l'Abusé en court_, où
figurent vingt-trois écussons de la famille de Bourbon. N'étant encore
que comte de Clermont, c'est-à-dire très jeune, il possédait déjà un
beau manuscrit italien de _la Divine Comédie_.
Deux frères du duc Jean II, Charles, cardinal de Bourbon, mort en 1488,
et Louis, bâtard de Bourbon, amiral de France, mort en 1486, ont droit
également au titre de bibliophiles: le premier par _la Complainte de la
ville de Lyon_ et _l'Evangile grec_ qui porte sa devise: N'ESPOIR NE
PEUR; le second, par une traduction des _Stratagèmes de Frontin_, et
surtout par une _Vie de Jésus-Christ_, par Ludolfe, copiée par Gilles
Richard, où se trouve un portrait de ce prince. (Bibl. nat., mss. franç.
ancien fonds 177-179).
Au duc Jean II, mort sans postérité légitime, succéda son frère Pierre
II, sire de Beaujeu (1439-1503). L'époux un peu effacé de cette Anne de
France, fille de Louis XI, si célèbre dans l'histoire sous le nom de dame
de Beaujeu, fut un très délicat et très passionné bibliophile, s'il ne
fut pas le plus grand politique de sa maison. Il enrichit sa «librairie»
de Moulins de la collection remarquable des ducs de Nemours, qu'il avait
achetée de Jean d'Armagnac, fils du décapité, avec les comtés de Murat et
de Carlat, et, en 1467, à la mort de Philippe le Bon, duc de Bourgogne,
son oncle maternel, il sut obtenir quelques manuscrits de la fameuse
bibliothèque que ce prince avait formée à Bruges. «Les manuscrits qu'il
faisait exécuter, dit M. Le Roux de Lincy, étaient aussi remarquables par
la beauté des miniatures qui les décorent que par l'habileté des
calligraphes qu'il employait.» Parmi ceux qui sont parvenus jusqu'à nous,
il faut citer _l'Histoire universelle_, écrite en 1364 par Mathias du
Rivau, et _les Antiquités_, de Joseph, illustrées de douze belles
miniatures de Jehan Fouquet. Ce fut lui aussi qui plaça dans la
«librairie» de Moulins une cinquantaine de volumes imprimés sur vélin «en
molle», comme dit l'inventaire du temps, chefs-d'œuvre de la
typographie naissante. Sur ses livres on voit son écusson aux armes de
Bourbon, brisées d'un lionceau de sable sur la partie supérieure de la
bande. Plusieurs aussi portent la devise: ESPÉRANCE, écrite de la main de
son secrétaire François Robertet. C'est en sa personne que finit la
lignée masculine de ces premiers ducs de Bourbon, dont le titre et les
biens passèrent à la branche des Bourbons-Montpensier par le mariage de
l'héritière de la branche aînée avec Charles III, comte de Montpensier.
Le fameux connétable de Bourbon ne fut pas lui-même sans donner ses soins
à l'accroissement de la bibliothèque de ses prédécesseurs, malgré les
soucis et les mécomptes d'une politique qui devait lui être fatale.
L'éducation très lettrée que lui fit donner la veuve de Pierre II, Anne
de France, devenue plus tard sa belle-mère, par son mariage, en 1505,
avec la fille de cette princesse, Suzanne de Bourbon, avait contribué
sans doute à développer en lui ce goût délicat. Il fit exécuter pour son
usage et pour celui de sa femme plusieurs manuscrits. C'est à lui que
l'on doit probablement l'idée de ce _Recueil d'emblèmes, de proverbes,
d'adages, d'allégories et de portraits, dessins à la gouache et en
couleur, accompagnés de devises en prose et en vers_, que fit faire pour
lui ce même François Robertet, secrétaire du défunt sire de Beaujeu,
frère du fameux Florimond Robertet, ministre des rois Louis XII et
François Ier, et qui fut lui-même, sous Charles VIII, secrétaire et
bibliothécaire des rois de France.
Au folio 139 recto de ce volume (Bibl. nat., F. La Vallière 44), on voit
le portrait de Charles de Bourbon à cheval, armé de toutes pièces,
galopant l'épée haute, tel qu'il était à la bataille d'Agnadel.
Avant d'acquérir par son mariage la bibliothèque des ducs de Bourbon à
Moulins, Charles de Bourbon possédait en propre celle que les comtes de
Montpensier avaient réunie à leur château d'Aigueperse, et qui s'était
elle-même enrichie de plusieurs volumes des comtes de Clermont et de
Sancerre ornés de leurs armes: _au 1 et 4 d'or au dauphin d'azur; au 2 et
3 d'azur à la bande d'argent côtoyée de deux cotices potencées et
contre-potencées d'or, avec un lambel de gueules à trois pendant sur le
tout_.
L'on sait comment la révolte du connétable de Bourbon amena en 1523 la
confiscation de ses biens. La «librairie» de Moulins fut comprise dans
cette confiscation. Après avoir été soigneusement inventoriée par Pierre
Antoine, commissaire du roi, en présence de Mathieu Espinette, chanoine
de Moulins, garde des livres du duc de Bourbon, elle fut réunie à celle
du roi, déposée alors au château de Fontainebleau. C'est de là que nous
sont parvenus les soixante-seize manuscrits splendides que M. Léopold
Delisle signale parmi ceux de la Bibliothèque nationale comme ayant
appartenu aux anciens ducs de Bourbon.
Aux Bourbons-Montpensier, descendants de Jean Ier, duc de Bourbon, et de
Marie de Berry, éteints en la personne du connétable de Bourbon,
succédèrent, comme chefs de la maison de Bourbon, les Bourbons-Vendôme,
issus eux-mêmes de la branche des comtes de la Marche dont l'origine
remontait à Louis Ier, premier duc de Bourbon, fils de Robert de
Clermont. C'est de Charles de Bourbon, comte, puis duc de Vendôme en
1515, mort en 1537, et de François d'Alençon, que descendent, par son
fils Antoine de Bourbon, roi de Navarre, toutes les branches de Bourbon
qui subsistent aujourd'hui, et par son autre fils, Louis de Bourbon,
prince de Condé, les branches éteintes de Condé, de Soissons et de Conti.
Les Bourbons-Vendôme, eux aussi, aimèrent les livres et en formèrent de
belles collections. Telle fut celle du château de Vendôme, dont le
domaine était entré dans leur maison, dès 1364, par Catherine, comtesse
de Vendôme, femme de Jean Ier de Bourbon, comte de la Marche. Antoine de
Bourbon, devenu roi de Navarre par son mariage avec Jeanne d'Albret,
l'enrichit sans doute d'une partie des livres des anciens souverains de
Béarn. Le Père Jacob, dans son _Traité des plus belles bibliothèques_,
affirme en effet, après La Croix du Maine, que la bibliothèque des rois
de Navarre «était autrefois conservée à Vendôme». Ce qui est certain,
c'est que son frère, le célèbre cardinal de Bourbon que les ligueurs
firent roi sous le nom de Charles X, et qui mourut en 1590, fut un des
plus passionnés collectionneurs de livres du XVIe siècle. «Il a laissé,
dit le même Père Jacob, cette mémoire à la postérité d'avoir été le plus
grand amateur des gens de lettres et de livres qui fut en son temps.»
Ses livres, qui étaient «excellemment reliés en maroquin», furent légués
par lui, vers 1580, à la maison professe des Jésuites de la rue
Saint-Antoine, qu'il avait lui-même établie sur l'emplacement de l'ancien
hôtel d'Anville. Ils furent dispersés lors de la première expulsion des
Jésuites en 1595. Son neveu, Charles III de Bourbon, deuxième cardinal de
Bourbon, fils du premier prince de Condé, qui lui succéda sur le siège
archiépiscopal de Rouen, et mourut en 1594, à trente-deux ans, n'aima pas
moins passionnément les livres. Il fut le restaurateur de la belle
bibliothèque formée au château de Gaillon par le cardinal d'Amboise. Ses
livres étaient uniformément reliés en maroquin bleu ou rouge, la tranche
dorée, sur le dos ses armes: _de France, au bâton péri en bande de
gueules_, et un médaillon représentant un lis au naturel avec la devise:
CANDORE SUPERAT ET ODORE.