m'importe. Je n'y laisse rien: femmes, maîtresses, esclaves, trésor,
tout est envolé.
--Mais la maison reste, et moi dedans.
--Eh bien? ma pauvre enfant, je t'en fais cadeau.
--Tu me donnerais tout cela, à moi pauvre fellahine?
--Oui; viens avec moi chez le cady afin de remplir toutes les formalités
voulues par la loi musulmane.
--Mais que ferai-je d'un si grand palais?
--En cherchant bien, tu y trouveras peut-être un autre trésor, et tu
m'offriras l'hospitalité si je reviens.
--Comme cela, oui, j'accepte; mais, si tu pars pour ton pays, j'aimerais
mieux te suivre.
--Eh bien, si je pars, viens me rejoindre; mais, en attendant, allons
chez le cady.
L'affaire fut bientôt faite. L'ex-propriétaire n'avait pas d'héritiers.
Je donnai quittance d'une somme que je fus censé avoir reçue, et Zabetta
fut mise en possession. La pauvre enfant n'en pouvait croire ses yeux et
ses oreilles.
J'étais bien aise de faire quelque chose pour cette dernière fleur de
mon harem. Celle-ci ne m'avait jamais trahi ni trompé, elle m'était
toujours restée attachée; elle ne s'était jamais posée en sultane.
Contente de peu, elle ne m'avait ennuyé ni de son amour, ni de sa
jalousie et n'avait donné la mort à personne. C'était le seul souvenir
parfaitement pur de ma vie orientale. Celui de Tomadhyr, qui m'avait été
si longtemps cher, alors que je la croyais morte pour moi, ne
m'apparaissait plus qu'effrayant, depuis que ses dernières paroles
avaient été l'aveu d'un crime.
XXIII
Nous arrivâmes avec le général en chef à Rahmanyeh, le 13 mars au soir;
nous y perdîmes toute la journée du lendemain. Le 16, on coucha à
Damanhour, et on se prélassa encore le jour suivant. Il faut croire que
rien ne pressait, ou que le général en chef avait peur de fatiguer les
jambes de nos chevaux. Nous arrivâmes le 19 sous les murs d'Alexandrie
au camp du général Lanusse, en face des Anglais commandés par lord
Abercromby. Ils s'étaient retranchés en avant de Canope, sur le banc de
sable d'une lieue de large qui se termine par le fort d'Aboukir. La mer
et le lac Maréotis étaient couverts de leurs chaloupes canonnières. Le
21 mars 1801 avant le jour, l'armée française s'ébranla; il s'agissait
d'enlever au pas de charge toute la ligne d'ouvrages défendus par de
l'artillerie, afin d'attaquer le gros de l'armée anglaise en bataille
sur deux lignes au delà des retranchements. Le régiment des dromadaires
commence le branle. Il enlève les redoutes sur la droite et tourne les
pièces contre l'ennemi, pendant que la division Lanusse emporte celles
de gauche. Au plus fort de la bataille un boulet parti des chaloupes
anglaises frappe mortellement le général Lanusse, ce qui met le désordre
dans sa division. En ce moment, Menou qui allait de droite et de gauche
sur le champ de bataille, sans rien ordonner, arrive devant notre
cavalerie commandée par le général Roize et lui ordonne de charger.
--Charger quoi? demande Roize.
--Mais, le gros de l'armée anglaise!
--Ses lignes ne sont pas même ébranlées, le moment est mal choisi.
--Chargez à fond, vous dis-je!
Roize se tourna vers nous et enfonçant avec force son casque sur sa
tête:
--À moi! mes amis, s'écrie-t-il, on nous envoie à la gloire, à la mort.
En avant!
Les trompettes sonnent, nous partons, nous traversons au galop le défilé
formé de droite et de gauche par les redoutes qui nous mitraillent; un
véritable coupe-gorge.
Après avoir franchi un fossé, nous tombons sur les Anglais avec fureur.
Ils sont renversés, culbutés, sabrés; ils reculent. Nous pénétrons
jusque dans leur camp; mais ils avaient creusé des puits, semé des
chausses-trappes et croisé les cordes des tentes. Ces obstacles nous
firent perdre tout le fruit d'une si belle charge: les chevaux
s'abattaient ou refusaient d'aller plus loin, les cavaliers à terre
étaient criblés de coups de baïonnettes par les Anglais furieux. Le
général Roize combattit jusqu'à ce qu'il fut tué sous mes yeux. Ce fut
le signal de la retraite. Je venais de reconnaître, auprès de la tente
du général en chef, lord Humphrey sous l'uniforme de major.
Je crus que j'aurais le temps d'aller lui payer ma dette avant de
rejoindre mes dragons qui tournaient bride. Je courus sur lui à fond de
train, et, à la manière des mameluks, j'arrêtai brusquement mon cheval
sur les jarrets en portant au major un coup de pointe dans les côtes. Il
riposta par un coup de pistolet qui abattit ma monture. Je sautai
lestement à terre, il recula sous la tente. Le général Abercromby mit
l'épée à la main pour lui porter secours. Il eut grand tort de
m'attaquer. L'espadon d'honneur que m'avait donné Bonaparte était une
fière lame; je la passai à travers le corps de l'Anglais. Il tomba à la
renverse sur sa table et roula à terre avec ses cartes et ses plans. Le
major Humphrey se jeta sur moi comme un furieux, en criant à l'aide. Il
me blessa à l'épaule. Je n'en fus que plus acharné. Je le clouai sur le
corps de son général. Au même instant, quelques soldats écossais
pénétrèrent sous la tente, la baïonnette croisée. C'était le moment de
jouer le tout pour le tout.
--Voilà les Français! leur criai-je.
Ils se retournèrent comme des niais. Je fendis d'un coup de sabre la
toile de la tente et je filai par là; mais je tombai de Charybde en
Scylla. Les Écossais, revenus de leur surprise, passèrent par la brèche
que j'avais ouverte, me lâchèrent quelques coups de fusil sans
m'atteindre. D'autres vinrent à leur aide, me barrèrent le chemin. J'en
ruai deux par terre, mais je rompis mon épée et je fus abattu d'un coup
de crosse sur la tête. Heureusement, j'avais mon casque. Je fis le mort.
J'en étais quitte à bon marché; mais je ne pouvais plus rejoindre les
débris de mon régiment, qui s'étaient repliés sur le centre. J'attendis,
couché sur le sable. Tomadhyr s'était trompée en me prédisant que je
serais tué par les Anglais.
La bataille n'avait l'air d'être ni gagnée ni perdue pour nous. L'ennemi
ne faisait aucun pas en avant, et les Français avaient repris leurs
positions du matin. J'étais à vingt pas de la tente d'Abercromby. Les
officiers y entraient tour à tour et en sortaient avec des figures
longues. Tout à coup je vis au milieu d'un groupe d'officiers un jeune
homme en uniforme bleu-ciel, la brette au côté. Je reconnus Louis.
Il passa à trois pas de moi.
--Monsieur, lui dis-je, si vous êtes Français, voici le moment de sauver
un de vos compatriotes.
--Comment, dit-il en s'écartant du groupe et en venant à moi, c'est toi,
de Coulanges? tu faisais partie de cette charge brillante et tu es
blessé?
--Oui, monsieur, vous le voyez bien.
--Pourquoi m'appelles-tu monsieur?
--Pourquoi? la question est jolie. Vous demandez de vous aider à fuir,
et vous me laissez maltraiter et emprisonner derrière vous!
--Emprisonner? derrière-moi? où ça? quand?
--Parbleu! à l'île de Roudah, deux minutes après m'avoir parlé.
--Ils t'ont maltraité? Oh! c'est bien mal, bien mal! Je croyais que tu
étais retourné au Caire; mylord Humphrey me l'avait assuré, ainsi qu'à
mademoiselle de Cérignan.
--Eh bien! ton mylord, je lui ai payé ma dette aujourd'hui, et, par la
même occasion, j'ai tué son général en chef.
--C'est toi qui as tué lord Abercromby?
--Mais oui; je m'en vante.
--Ne le dis pas si haut devant ses officiers. Beaucoup comprennent le
français, et je ne pourrais peut-être pas te sauver. Tu ne peux rester
là. Je vais te faire porter sous ma tente.
--C'est inutile, je peux marcher, je ne suis blessé qu'à l'épaule.
Et je me levai, alerte et dispos.
--Est-ce que ta première dame d'honneur est là? lui dis-je en me
dirigeant vers son campement.
--De qui veux-tu parler?
--De mademoiselle de Cérignan!
--Mais non, elle est à Rhodes.
--Comme elle sera contrariée en apprenant la mort de son amant!
--Lord Humphrey n'était pas son amant.
--Son mari, peut-être?
--Elle n'a jamais été mariée.
Nous entrâmes sous sa tente. Il fit demander un chirurgien qui pansa ma
blessure, et je soupai avec lui de bon appétit. Il me demanda, en
hésitant, des nouvelles de Djémilé.
--Elle est revenue chez moi, lui dis-je, et je lui ai pardonné.
Il devint rouge, essaya de sourire et se mordit la lèvre.
--Dès lors, lui dis-je, tu ne l'aimes plus?
Il s'efforça de montrer un air dégagé pour me répondre qu'il ne l'avait
jamais prise au sérieux. Je ne crus pas nécessaire de lui faire savoir
qu'elle était morte. Le lendemain, Louis m'apprit que le général
Hutchinson avait succédé, dans le commandement de l'armée anglaise, à
Abercromby, et qu'il voulait me voir.
Je me rendis près de lui. Il me reçut très-poliment et me pria de lui
rendre mon épée.
--Je n'en ai plus, général, lui dis-je, je l'ai brisée sur le dos de vos
soldats.
--En ce cas, colonel, veuillez vous constituer prisonnier de guerre.
--Vous êtes bien bon de me le demander.
--Je rends hommage à votre bravoure, et je compte sur votre honneur. Je
ne vous demande que la promesse de ne pas chercher à vous évader et de
ne jamais plus porter les armes contre l'Angleterre.
--Je vous promets tout le contraire. Je m'évaderai dès que je le
pourrai, et je vous jure une haine mortelle.
--En ce cas, colonel, je me vois dans l'obligation de vous faire
fusiller sur-le-champ. C'est une satisfaction que je dois à l'armée en
expiation de la mort du général Abercromby.
--Il n'était pas besoin de faire tant de manières.
Il me salua, je ne lui rendis pas son salut, et, entre quatre soldats,
je fus conduit au bord de la mer.
Un peloton m'attendait, l'arme au pied. On me lia les bras, et je fus
placé à quinze pas.
Un sous-officier vint pour me bander les yeux; je refusai. Les Anglais
chargèrent leurs armes. Je ne m'étais pas encore trouvé dans une
position aussi critique, et la prédiction de Thomadhyr me revint à la
mémoire. J'en pris mon parti. Je voulais montrer à l'ennemi comment un
Français sait mourir.
--Attention! leur criai-je; j'ai bien le droit de commander le feu.
L'officier fit un signe d'adhésion.
--Apprêtez armes! En joue!
Les armes s'abaissèrent. Je regardai sans crainte les gueules de ces
vingt-quatre fusils, et j'allais crier: Feu! quand Louis, à cheval et
suivi d'un colonel anglais, se présenta et se plaça au-devant de moi, au
risque de recevoir la décharge en plein corps, ce qui n'était pas d'un
lâche!
Il présenta un papier à l'officier, les soldats remirent l'arme au bras
et me délièrent.
--Il était temps, me dit Louis. J'ai obtenu ta grâce, mais non ta
liberté. Tu vas être embarqué avec d'autres prisonniers.
--Tu as fait ce que tu as pu, lui dis-je, et je t'en remercie. Tu n'es
pas un ingrat, et tu sais te faire pardonner. Je te rends mon amitié.
Il me sauta au cou, et, les larmes aux yeux, m'embrassa sur les deux
joues.
C'était une bonne nature au fond, et je regrettai qu'il fût le Dauphin,
ou qu'il crût l'être! Mais je ne regrettai pas de lui avoir fait cadeau
de trois cent mille francs; selon moi, ce n'était pas payer ma vie trop
cher.
L'officier me demanda si j'étais prêt à le suivre. Je dis adieu à mon
sauveur, et, après lui avoir conseillé de ne pas rester avec les
Anglais, au moins tant qu'ils nous feraient la guerre, je me remis entre
les mains du peloton qui me conduisit vers une embarcation.
Au moment de me quitter, l'officier anglais m'offrit cordialement la
main. Je ne crus pas devoir lui refuser la mienne, et je montai à bord
du _Swiftsure_. Je fus mis à fond de cale en compagnie de quelques
officiers de chasseurs à cheval et de plusieurs de mes dragons, parmi
lesquels je retrouvai Guidamour intact. Il pleura de joie en me voyant;
il m'avait cru mort, et s'était fait prendre en me cherchant.
Nous restâmes à l'ancre pendant plus de quinze jours. Tous les soirs on
nous faisait monter sur le pont, deux par deux, et alternativement, pour
respirer l'air.
Si on ne nous gorgea pas de nourriture, on ne nous laissa pas tout à
fait mourir de faim. Les officiers du bord eurent même la bienveillance
de nous apprendre que, chaque jour, notre armée perdait du terrain en
Égypte, et quand nous partîmes, ils daignèrent nous dire que nous
allions en Angleterre. On nous réservait pour les pontons de Plymouth.
Mais ces messieurs comptaient sans la flotte française. Ils se croyaient
seuls maîtres de la mer.
En traversant le canal de Candie, le _Swiftsure_ rencontra les vaisseaux
de l'amiral Gantheaume, fut canonné, enveloppé et pris. Ce fut au tour
des Anglais d'aller à fond de cale, et à nous de monter prendre leurs
places.
Gantheaume, après avoir tenté de débarquer sur la côte d'Afrique les
renforts qu'il amenait de Brest, reprenait la route de France. Il n'est
pas besoin de dire combien nous fûmes fêtés à bord et questionnés par
nos compatriotes.
Au mois de juillet, nous étions en vue des montagnes grises de la
Provence!
XXIV
La paix entre la France et les autres puissances de l'Europe qui
reconnaissaient nos conquêtes sur le Rhin et en Italie venait d'être
conclue. Bonaparte organisait une garde consulaire composée
d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Nous autres
_Égyptiens_--c'est ainsi qu'on appela par la suite ceux qui avaient fait
partie de l'expédition d'Orient--nous n'eûmes qu'à nous présenter pour
être admis dans les rangs de ce corps d'élite.
Je passai dans les chasseurs à cheval de la garde avec mon grade de
colonel. Je déposai le casque et l'habit de dragon pour prendre le
colback et le dolman galonné d'or. Mon régiment était composé des plus
beaux et des plus vaillants soldats de l'armée, et leur colonel,
modestie à part, n'était ni le plus laid ni le plus mal bâti. J'avais
alors vingt-sept ans, et après neuf ans de campagne, sauf quelques
cicatrices, j'étais au complet. Aussi fus-je grandement admiré et fêté
dans ma ville natale de Beaugency, quand j'y allai voir mon père.
Il s'était installé avec ma vieille bonne Gertrude dans un joli château
du val de la Loire et avait converti en vigne, en prairies, les deux
cent mille francs que je lui avais envoyés. Mais, ce qui ne laissa pas
que de me surprendre, c'est qu'il me demanda mon avis pour placer une
somme de trois cent mille francs qu'une personne inconnue lui avait fait
passer, pour moi, à titre de restitution.
Je ne pouvais plus accuser mademoiselle de Cérignan d'être une
aventurière. Je lui aurais bien écrit pour lui demander pardon de mes
grossiers soupçons, si j'avais su où lui adresser ma lettre.
Après quinze jours de villégiature, je retournai à Paris reprendre mon
service. Deux mois après, le général Menou, obligé de se rendre,
évacuait l'Égypte et ramenait en France huit mille hommes. C'est tout ce
qui restait des quarante-six mille emmenés par Bonaparte trois ans
auparavant. Je retrouvai encore quelques-unes de mes connaissances,
Sabardin, revenu avec le grade de général, et Dubertet.... bien et
dûment marié avec Sylvie!
Un matin, je vis entrer chez moi mon brave Guidamour suivi d'une jeune
fille très-brune, bien tournée, vêtue en grisette, et que je n'eusse pas
reconnue tout de suite, si elle ne se fût prosternée devant moi à la
manière orientale. C'était Zabetta, la fellahine; elle parlait très-bien
français.
--Vous m'avez permis de venir vous rejoindre, dit-elle, et je suis
venue.
Puis, me présentant un objet empaqueté avec soin:
--J'ai pensé, reprit-elle en arabe, que tu serais content de conserver
le _tarbouch_ d'émeraudes de la pauvre Djémilé.
--C'est un doux et triste souvenir. Je l'accepte avec reconnaissance.
Comment donc t'es-tu procuré ce bijou?
--J'ai vendu la maison de Boulaq pour le dégager de chez un juif et te
l'apporter.
--Combien en veux-tu?
--Je ne veux rien. Je te le donne.
--Mais cela vaut au moins cinquante ou soixante mille francs; et, si tu
as vendu tout ce que tu avais pour le ravoir, il est juste que je t'en
dédommage.
--Reprends-moi à ton service, et je serai assez payée.
--Tu es une brave fille! Viens m'embrasser.
Elle le fit avec une effusion de coeur qui me toucha.
J'étais toujours à gronder ma femme de ménage. Je lui donnai congé le
soir même, et je mis la petite fellahine à la tête de mon linge, en
l'avertissant qu'en mettant le pied en France elle était libre.
Pour ses appointements, je ne fis pas de prix; j'écrivis à mon père que
j'avais un placement de 50,000 francs à faire, et, quand j'eus reçu la
somme, je la donnai à Zabetta en lui disant que c'était sa dot, à
condition qu'elle épouserait Guidamour, s'il ne lui déplaisait pas. Elle
me répondit qu'un homme que j'aimais ne pouvait lui déplaire.
J'avais déjà remarqué que le brave garçon ne pouvait lui adresser la
parole sans pousser des soupirs à renverser des cathédrales.
Il quitta le service et employa la dot de sa femme à l'acquisition d'un
magasin de lingerie, sur lequel Zabetta fit peindre par Morin une
enseigne qui me représentait en uniforme de dragon, à cheval, avec cette
épigraphe: _À l'Égyptien_.
Morin avait rapporté une montagne de croquis, de dessins d'après nature
et de portraits. Il en copia pour moi un bon nombre, et je décorai
bientôt les murailles de mon appartement d'une suite de jolies esquisses
d'après Djémilé, Tomadhyr, Louis, Malek, Kléber, la petite fellahine
avec tous ses colliers de sequins, Pannychis en déesse de l'Olympe,
enfin de plusieurs vues du Caire, d'Esnèh, des bords du Nil, des
Pyramides et de l'intérieur de ma maison de Boulaq. C'était autant de
souvenirs qui ravivaient en moi les émotions du passé. Cette terre
d'Égypte n'était plus qu'un rêve pour moi. J'y avais mené l'existence la
plus émouvante et la plus invraisemblable; j'y avais dépensé follement
plus de cinq cent mille francs, sans compter trois ans de paye.
J'oubliais les chagrins que j'y avais éprouvés, les dangers que j'y
avais courus, pour ne me rappeler que les charmes de cette vie
aventureuse et les splendeurs de ce pays unique au monde. J'étais
parfois tenté d'y retourner, mais qu'y aurais-je retrouvé! les tombes de
Djémilé et de Tomadhyr, ces fleurs de l'Orient flétries à l'âge où
celles de nos climats du Nord commencent à peine à éclore. Non! le passé
était mort, et, si une apparition charmante voltigeait encore dans mes
rêves, c'était celle d'Olympe de Cérignan.
Cet hiver de 1801 à 1802 fut extrêmement brillant. La paix générale avec
l'Europe avait amené beaucoup d'étrangers et de hauts personnages à la
cour de Bonaparte: car c'était déjà une cour. Des Anglais eux-mêmes, qui
avaient passé de la haine à l'enthousiasme pour le pacificateur de
l'Europe, vinrent en foule l'admirer. Au milieu de l'éclat et du
tourbillon des fêtes, j'aperçus un jour, à un bal des Tuileries,
mademoiselle de Cérignan assise au milieu d'un groupe de ladies.
Je courus à elle et l'enlevai, un peu contre son gré, à son milieu
anglais. Après avoir réussi à l'éloigner de la foule, je lui exprimai
toute ma joie de la revoir; je lui demandai ce qu'elle était devenue
depuis le jour où elle m'avait proposé de partir avec elle.
--J'ai d'abord été à Alexandrie, puis à Rhodes, répondit-elle. J'allais
demander le concours de lord Humphrey, afin qu'il m'aidât à arracher le
Dauphin des mains de Mourad: vous refusiez de m'aider!
--Mais vous êtes revenue au Caire, vous y avez passé quinze jours...
--À attendre le résultat de l'expédition et le retour de Louis.
--Quinze jours pendant lesquels, après m'avoir donné d'enivrantes
espérances, vous avez refusé de me recevoir.
--Alors, vous m'avez prise pour une coquette! Écoutez, colonel, il y a
entre nous une barrière infranchissable, l'opinion, ou, si vous voulez,
l'honneur politique. Nous avons travaillé pour des causes opposées, mais
vous aviez pris trop d'empire sur moi; votre brusque franchise vous sert
à être pénétrant, vous m'eussiez arraché le secret des moyens de cette
délivrance, que vous étiez, je l'ai craint, disposé à faire échouer. Je
ne devais donc pas vous revoir avant qu'elle eût réussi. Si nous avons
de la sympathie l'un pour l'autre, si, en dépit de nos mutuels griefs,
nous nous estimons beaucoup, c'est parce que nous ne nous sommes pas
fait de concessions de principes. En refusant de vous revoir à ce
moment-là, j'étais dans la raison, dans l'abnégation qu'impose le
devoir. J'en ai probablement souffert plus que vous.
--Je crois, au contraire, que c'est moi... Mais après? Pourquoi ne
m'avoir pas tenu parole?
--Après?... Je suis retourné à Rhodes, d'où je vous ai écrit de venir me
rejoindre.
--Je n'ai rien reçu.
--Ma lettre aura été interceptée. Quand le jeune prince m'eut appris
vos prodiges de valeur à Alexandrie, votre condamnation à mort et ce
qu'il avait fait pour vous sauver, vous étiez déjà embarqué comme
prisonnier sur la _Swiftsure_. Si j'ai suivi alors le Dauphin en
Angleterre, c'est dans l'espoir de vous y retrouver et de vous faire
rendre la liberté. C'est là que j'ai appris votre délivrance en mer, et
que Louis est resté caché sous un nom anglais: ne me demandez pas
lequel.
--J'aime autant l'ignorer; mais ce que je voudrais savoir, c'est quelles
étaient vos relations avec lord Humphrey.
--Il était le correspondant, le banquier, si je puis m'exprimer ainsi,
du Dauphin, c'est lui qui était chargé de nous faire passer des fonds.
--Et ces fonds, d'où venaient-ils?
--Ah! vous m'en demandez trop. Je ne veux ni dénoncer, ni compromettre
personne.
--C'est juste! Mais lord Humphrey pouvait être tout à la fois votre
banquier et votre...
--Mon amant, dites le mot allez! Eh bien non, je vous le jure. Je dois
avouer pourtant qu'il m'avait offert sa main.
--Vous l'aviez acceptée?
--J'avais demandé à réfléchir, pour ne pas le détacher de la cause du
Dauphin.
--En ce cas, vous devez m'en vouloir de vous avoir privée d'un futur
époux?
--Je ne l'aimais pas; Je ne l'ai jamais aimé.
--Et maintenant, vous abandonnez donc le Dauphin?
--Il n'a plus besoin de moi, il a des protecteurs riches et puissants,
et j'ai rompu les liens qui m'enchaînaient à lui. Me voilà débarrassée
de cette lourde responsabilité; je suis libre et je respire à pleins
poumons. Ah! mon ami, quelle rude tâche mon dévouement m'avait imposée!
Quel rôle j'ai dû jouer à vos yeux! celui d'une intrigante, d'une
ambitieuse ou d'une aventurière! Vous avez dû me soupçonner d'être tout
cela. Hélas! je suis une pauvre émigrée, qui a mangé dans l'exil et au
service de la famille royale le peu de fortune qu'elle possédait; à
propos, le prince vous a-t-il restitué l'argent que je vous avais
emprunté pour lui?
--Oui, et je le tiens toujours à votre disposition.
--Je n'en veux pas, merci!
--Louis vous a dédommagée amplement?
--Je n'ai rien voulu recevoir. Sa fortune n'eût pas suffi à me
dédommager de tout ce que j'ai fait pour lui. J'aime mieux qu'il reste
mon obligé, le pauvre enfant!
--Olympe, il y a du dépit au fond de votre coeur. Avouez-le, vous avez
perdu tout espoir de voir régner Louis XVII, vous venez vous rallier à
la fortune du premier consul et vous ambitionnez comme autrefois une
place de dame d'honneur auprès de Joséphine?
--Vous vous trompez, je suis plus fière que cela. J'aurais recherché
cette situation pour servir le prince. À présent, je la refuserais. Je
viens en France à la suite de lady Fox en qualité de dame de compagnie.
N'est-ce pas une belle position pour la comtesse de Cérignan? J'ai été
heureuse de revoir mon pays; j'y resterai peut-être, car l'Angleterre et
les Anglais ne m'ont jamais été sympathiques.
--Et que ferez-vous, puisque vous n'avez plus de fortune?
--Je ne sais, je travaillerai pour vivre, je donnerai des leçons de
musique ou de français. Bah! je ne suis pas en peine. Je serai libre!
n'est-ce pas tout? Mais c'est assez parler de moi. Dites-moi, à votre
tour, ce que vous êtes devenu. Je suis heureuse de vous retrouver si
beau, si pimpant. Que de victimes vous devez faire au milieu de cet
essaim de frétillantes dames d'honneur!
--Je vous jure qu'aucune de ces femmes n'a fait battre mon coeur. Il est
à vous, Olympe, à vous seule, et...
--Reconduisez-moi auprès de lady Fox, dit-elle en se levant.
--Non, je vous tiens, je ne vous lâche plus: vous êtes plus belle que
jamais et je n'ai fait que penser à vous depuis...
--Depuis que nous causons ensemble, c'est-à-dire depuis une demi-heure.
--Je ne ris pas, Olympe, vous savez bien que je vous aime.
--Je n'en sais rien, mais il ne peut plus être question d'amour entre
nous.
--De mariage, en ce cas?