reprendre un autre. D'ailleurs je suis trop âgée pour vous.
Regardez-moi, j'ai des rides et des cheveux blancs.
Ce n'était pas vrai du tout.
--Je vous accepte telle que vous êtes.
--En ce cas, c'est vous qui êtes trop jeune pour moi, trop lancé dans
cette nouvelle cour. Si j'étais votre femme, mes opinions nuiraient à
votre avancement, vous le savez bien. Vous m'en voudriez, et vous me
tromperiez.
--Vous ne seriez pas embarrassée pour me le rendre et j'en mourrais de
jalousie. Mais, puisque vous voulez rester libre, ne pouvons-nous pas
nous aimer franchement et sans restriction? Et en riant, j'ajoutai:
Passons un contrat à la cophte, pour trois, six, neuf...
--Trois ans! ce serait trop pour vous!
--Et si je vous en demandais neuf?
--Alors, pourquoi pas toute la vie? Vous me faites peur! Il y a
longtemps que je vous aime, moi! J'ai beaucoup lutté, beaucoup souffert,
j'ai droit à un peu de bonheur. Il faut que je vous oublie ou que vous
m'aimiez réellement. Prenez-y garde, je ne suis pas une enfant, je ne
suis pas une sotte, je ne suis pas une odalisque. L'amour vulgaire ne me
tromperait pas. Je mérite mieux, j'ai cette prétention, du moins.
--Vous avez le droit d'être aimée passionnément et sérieusement, et moi,
je me crois capable d'aimer ainsi. Mettez-moi à l'épreuve.
--Venez me faire danser, répondit-elle, car on remarque notre
tête-à-tête.
--Il faut pourtant me répondre.
--Eh bien, venez me voir demain; c'est à vous de me persuader, de me
donner confiance.
--Je sais que ce n'est pas facile; mais, moi, j'espère en vous; j'ai ce
qu'il faut pour persuader, j'ai la foi!
* * *
Un soir que nous avions été faire une promenade à la campagne, je me
permis de dire à ma chère Olympe: À présent que je peux me flatter
d'avoir obtenu votre confiance,--au moins en fait de
politique!--dites-moi donc si vous êtes toujours aussi persuadée que
Louis soit le Dauphin de France?
--Si je n'en eusse été persuadée, répondit-elle, vous savez bien que je
ne me fusse pas dévouée à sa personne et à sa cause.
--Cela n'a jamais fait de doute pour moi; mais depuis? ne vous est-il
jamais venu de doute à vous-même?
--Il m'en est venu, je mentirais si je ne l'avouais pas.
--Il vous en est venu tellement que vous n'avez plus voulu servir cette
cause au prix d'une imposture?
--Non! mes doutes sont faibles et ma croyance est encore assez vive.
J'en suis à ce point où l'on se réjouit de pouvoir s'abstenir, sans
pourtant regretter d'avoir agi. Si mon père et ses amis ont été pris
pour dupes, ils l'ont été très-habilement, et leur erreur a été
complète. Quant à moi, ce qui m'a rattachée le plus à leur croyance,
c'est la persistance des souvenirs de cet enfant, leur ingénuité, leur
caractère de vérité spontanée. Peut-on admettre qu'à l'âge où il nous
fut confié, on soit un imposteur assez habile, et assez bien stylé pour
jouer un pareil rôle sans contradiction et sans lassitude durant
plusieurs années?
--J'avoue que toutes les autres affirmations me trouvent incrédule; mais
celles de l'enfant lui-même, un enfant craintif... quelquefois dissimulé
pourtant!
--Il n'y a pas de pusillanimité sans un peu de perfidie, et Louis, pour
cacher ses convoitises ou ses terreurs, est capable de ruse, je vous
l'accorde. Mais une feinte de longue durée lui est impossible; pour
cela, il faut une force de volonté qu'il n'aura jamais.
--C'est vrai; donc il se peut très-bien qu'il soit le Dauphin! Mais
alors, quel sera donc son avenir? Croyez-vous toujours qu'il régnera?
--Je vois bien que Bonaparte règne à sa place!
--Et vous ne lui pardonnez pas cette usurpation.
--Je la lui pardonne en songeant qu'il rend service à mon pauvre Louis.
Ce jeune homme est incapable de soutenir l'honneur et l'indépendance de
la France, et, si vous voulez tout savoir, c'est son moindre désir et sa
plus grande crainte.
--Il m'a parlé souvent dans ce sens; était-il sincère?
--Il était plus que sincère, il était naïf.
--Alors il ne sera jamais rien, pas même un drapeau dans les mains de
son parti et de sa famille?
--Son parti ignore qu'il existe et sa famille n'y veut pas croire. Ses
oncles sont des hommes, et il ne sera jamais qu'un enfant.
--Un enfant qui mourra dans l'exil peut-être?
--Ou dans quelque prison d'État.
--Pauvre Louis! Puisque vous avouez qu'il n'est plus à craindre pour mon
pays, je peux vous avouer que, malgré ses torts envers moi, je l'aime
beaucoup.
--Je l'ai bien vu! Sans cela je ne vous l'eusse pas confié. Tous êtes
bon et vous lui avez tout pardonné avant même qu'il eût réparé ses
torts. Moi, j'ai eu plus de peine à oublier son ingratitude et l'injure
qu'il m'a faite de croire que je consentirais à être sa maîtresse.
--Je ne vous reproche pas cette rancune! Je serais jaloux de lui si
vous étiez plus miséricordieuse; mais quelle étrange destinée que la
sienne, s'il doit passer dans le monde à l'état de _roi méconnu_!
--Ce que je lui souhaite, moi, tel que je le connais, c'est l'état de
_roi inconnu_!
FIN
Paris.--Imp. N H.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier
End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Cérignan, by Maurice Sand