cela froidement; mais, à mesure que le temps marchait, le calme revenait
avec l'oubli de l'outrage.
Je m'ennuyais largement dans mon étroite casemate, je ne voyais
personne, si ce n'est Guidamour qui, tous les matins, venait cirer mes
bottes, me donner des nouvelles et repartait une heure après.
--Mon colonel, me dit-il un jour, je dois vous faire savoir que le
citoyen Louis n'est pas rentré une seule fois à la maison depuis la
_petite noce_ que vous avez faite avec la cousine Sylvie et les autres.
Thomadhyr m'a dit qu'il était parti avec votre odalisque et sa mère pour
Esnèh.
--Il est parti? Bon voyage!
--C'est drôle tout de même.
--Je l'y ai autorisé. J'ai rompu avec l'_odalisque_.
--Et vous avez aussi bien fait de ne pas vous fourrer dans cette famille
de _mamamouchis_! La vieille est une madrée qui entend le français aussi
bien que vous et moi. Je ne sais pas si elle croit que le citoyen Louis
est le Messie que les Turcs espèrent toujours voir tomber du ciel; mais
elle _manigance_ un mariage entre sa fille et lui.
Guidamour ne m'apprenait rien.
Je lui demandai s'il avait des nouvelles de mademoiselle de Cérignan.
--Elle est venue chez vous pour vous parler. Ah! elle n'avait pas l'air
content: Elle m'a dit qu'elle reviendrait dès que vous seriez libre.
C'est une belle femme et qui parle bien. Il vous faudrait une fille
comme elle dans le harem. Après ça, il y a Tomadhyr que ça pourrait
contrarier.
--Je n'ai pas besoin de tes commentaires.
--Suffit, mon colonel!
La réponse de mon père m'arriva comme j'étais sous les verroux. Sa
lettre était pleine de bonnes raisons pour me faire abandonner mon idée
de mariage avec une mameluke.
En résumé, il me refusait son consentement. Je lui répondis sur-le-champ
que tout était rompu.
Abdallah-Menou ne me fit grâce ni d'un jour ni d'une heure de prison. Je
crois même qu'il me vola de plusieurs minutes. Je retournai enfin chez
moi. Dès le lendemain, je vis arriver mademoiselle de Cérignan. Elle
m'aborda en me disant:
--Vous êtes décidément fou, mon pauvre colonel! Comment, vous envoyez le
Dauphin demander la main de votre maîtresse? Il va épouser la fille d'un
mameluk, à quinze ans et demi!
--Louis est maintenant un homme, et
Dans les âmes bien nées...
--J'avoue que je ne m'attendais guère à ce dénoûment! Je vous ferais
même mes compliments sincères d'avoir rompu votre extravagant mariage,
si vous n'aviez mis le Dauphin dans la situation ridicule où vous étiez
il y a un mois. Il faut le tirer de cette fâcheuse affaire, le
débarrasser de ces femmes qui veulent exploiter sa position. Il ne peut
rester entre les mains des mameluks.
--Pourquoi pas? Il y sera choyé, fêté...
--Si vous prenez votre parti du mal que vous avez fait, moi, je veux le
réparer. Je ne me résigne pas si aisément à abandonner le Dauphin. On me
l'a confié, je réponds de lui...
--On vous l'a confié, dites-vous: alors pourquoi me l'avez-vous renvoyé
après la mort de Kléber?
--Colonel, Louis n'est plus un enfant, vous le dites vous-même, et je ne
suis pas une vieille femme.
--Oui, je le sais! Il vous a trouvée belle; il n'est pas aveugle.
--Il s'en est vanté à vous? dit-elle en rougissant. C'est bien sot! Mais
qu'importe! Je suis prête à le reprendre si vous me le ramenez. Au bout
du compte, il vous a rendu service en vous ouvrant les yeux; il vous a
débarrassé d'une fille qui vous serait devenue funeste; aidez-moi à le
ramener.
--Oh! quant à cela, non! qu'il devienne ce qu'il pourra!
--J'agirai donc seule.
--Et que ferez-vous?
--J'irai le chercher, l'enlever même, car je m'attends à sa résistance.
--Vous y risquez gros! Allez-vous courir après lui dans la Haute-Égypte?
Que ferez-vous dans ce milieu arabe, vous femme européenne, et par
conséquent fort peu considérée? Et Mourad? vous l'oubliez. Il ne vous
rendra jamais un gendre si haut placé. Vous échouerez, et vous y perdrez
sinon la vie, du moins votre liberté ou votre honneur.
--Ah! s'écria-t-elle en s'abandonnant à sa douleur, je ne savais pas à
quoi je m'engageais en me chargeant de cet enfant! Si vous ne me venez
en aide, je mourrai à la peine.
--Je ne veux pas que vous mourriez: mais je ne vois pas ce que je puis
faire pour votre prince.
--Vous pouvez me faciliter les moyens de le soustraire à ce mariage
insensé.
--Et comment?
--Je n'ai plus assez de fortune pour parer aux frais de la guerre.
--Vous voulez de l'argent? Est-ce que mylord n'est plus de ce monde, ou
vous abandonne-t-il?
--Ah! encore? Vous tenez à ce qu'il soit mon protecteur? Comme vous
voudrez! En tout cas, je ne veux pas lui devoir ce service. J'aime mieux
m'adresser à vous.
--Je suis flatté de la préférence.
--Vous ne pouvez pas m'aider? N'en parlons plus.
--Si fait! combien vous faut-il?
--Trois cent mille francs!
Après les envois que j'avais faits à mon père, les cadeaux, les dépenses
folles, c'était à peu près ce qui devait me rester.
Je n'hésitai pas à le lui offrir. Il y avait assez longtemps que nous
étions en délicatesse tous les deux. Il fallait que cela eût une
solution, et le service que j'allais lui rendre valait bien un peu de
reconnaissance.
--Quand vous faut-il cette somme? lui dis-je.
--Le plus tôt possible; dès demain.
--Je vous la porterai moi-même si vous voulez me recevoir.
Après un moment d'hésitation:
--Pourquoi ne vous recevrais-je pas? dit-elle avec un sourire charmant;
ne sommes-nous pas de vieux amis? Venez, et merci d'avance.
Elle s'enveloppa le visage avec soin. Je lui demandai ce qu'elle
craignait pour se cacher ainsi.
--Je me méfie des _bravi_ de Sitty Nefyssèh qui a menacé de se
débarrasser de moi, si je cherchais à éloigner le Dauphin de sa fille.
--Laissez-moi vous reconduire.
--Oui, donnez-moi le bras.
Tout en marchant, je l'interrogeai de nouveau. Son projet d'aller
chercher Louis et de l'éloigner de l'Égypte était bien arrêté; mais elle
n'était pas encore fixée sur les moyens à employer. Le devoir ou
l'ambition lui faisaient entreprendre une lutte où elle pouvait
succomber. Sa résolution était prise. Je la quittai à sa porte. Le
lendemain, je lui portai la somme désirée. Comme elle voulait m'en
donner un reçu:
--À quoi bon? lui dis-je. Je puis perdre ce chiffon de papier, et j'ai
confiance en vous.
--Mais, je ne veux pas de vos dons, répondit-elle d'un air fier.
Croyez-vous que je vous emprunte cette somme pour ne pas vous la rendre?
Elle fit un reçu. Je le pris et le déchirai en disant: Laissez-moi vous
obliger sans arrière-pensée. Elle me regarda avec curiosité et parut
réfléchir, puis elle se leva, fit le tour de la chambre, s'arrêta devant
moi, et me demanda brusquement:
--M'épouseriez-vous?
Je gardai le silence.
--Non? reprit-elle, vous me trouvez trop vieille, car je suis presque de
votre âge.
--Ce n'est pas là la raison. Vos opinions, vos croyances sont trop
différentes des miennes, nous ferions mauvais ménage.
Elle recommença sa promenade et revint à moi.
--Voulez-vous retourner avec moi en France?
--Oh ça! oui, de grand coeur, mais avec vous seule, pas de Dauphin!
--Bien! c'est convenu.
Et, se penchant vers moi, elle me baisa le front, puis me repoussa
doucement: Allez-vous-en, reprit-elle, et attendez, pour revenir, que je
vous appelle. Ce sera bientôt, j'espère!
J'hésitais: Obéissez, reprit-elle. Prouvez-moi votre respect si vous
voulez compter sur ma confiance.
XXII
Quinze jours se passèrent sans m'apporter aucune nouvelle d'Olympe. La
perspective de retourner bientôt en France avec elle était devenue une
idée fixe chez moi. Je tenais d'autant moins à rester au Caire que la
peste, apportée par les caravanes de la Mecque, commençait à sévir dans
l'armée et dans la population.
J'allai à l'île de Roudah pour savoir où en était le projet de départ.
Mademoiselle de Cérignan était à Alexandrie.
Un mois après, le petit juif demanda à me parler. Je le fis venir
sur-le-champ. Après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre:
--La dame française est de retour, me dit-il.
--Depuis quand?
--Depuis quinze jours.
--En es-tu bien sûr?
--Oui, elle se tient cachée à l'île de Roudah. Elle est revenue
d'Alexandrie avec le mylord, qui est reparti. Ce que je t'apprends là
vaut bien quelque chose.
Je lui donnai une bourse et je le renvoyai.
Olympe n'était-elle qu'une adroite aventurière, qui m'avait pris pour
dupe?
Je fis seller mon cheval, et, suivi de Guidamour, je me rendis chez
elle.
Il me fut répondu qu'elle était en voyage. Je savais le contraire et je
résolus de forcer la consigne en passant par les derrières de la maison.
Elle était située au bord du Nil, au milieu de bosquets et de jardins
enclos de hautes murailles. Une petit porte donnait sur un escalier qui
descendait au fleuve. Je pouvais entrer par là et me cacher, en
attendant que la nuit fût close, dans une construction basse que je
remarquai sous mes pieds. J'allais y descendre quand j'entendis derrière
moi un bruit de rames. Une djerme se dirigeait vers l'escalier.
Je me cachai vivement sous un saule pleureur qui trempait sa chevelure
dans l'eau. Le bateau aborda à dix pas de moi. Plusieurs hommes
descendirent à terre. Parmi eux je reconnus Louis. Ramenait-il Djémilé
dans cette barque, ou, comme l'avait projeté Olympe, l'enlevait-on
lui-même?
Les autres s'entretenaient en anglais. N'en sachant pas un traître mot,
je ne compris rien à leur conversation, si ce n'est que l'un d'eux était
qualifié de mylord.
Il était grand et fort. Son visage, autant que je pouvais en juger de
loin aux dernières lueurs du jour, répondait au signalement que m'avait
donné le juif. C'était lord Humphrey!
Au moment où Louis s'engageait sur l'escalier, je m'élançai vers lui.
L'Anglais fit un _aôh_ de surprise et arma un pistolet.
--C'est inutile, lui dis-je; je suis l'ami de ce jeune homme.
--Oui, oui, c'est mon ami! répéta Louis avec un peu d'effort.
Le lord abaissa son arme et retourna s'entretenir à voix basse avec ses
hommes.
--Qu'as-tu fait de Djémilé? dis-je à Louis.
--Il m'a fallu la quitter, mylord m'a emmené de vive force et à l'insu
de Mourad.
--L'avais-tu épousée?
--Non, mais le mariage allait se faire.
--Tu es prisonnier des Anglais?
--Oui, et si je sais pourquoi?
--Parce qu'on veut faire de toi une arme contre la République, en tant
que tu sois réellement l'héritier de Louis XVI.
--Je ne suis que trop réellement fils de roi. Si j'étais un simple
citoyen, on me laisserait vivre à ma guise, on ne m'empêcherait pas de
me marier avec Djémilé!
--Tu souhaites retourner près d'elle?
--Oui! et, puisque tu m'as déjà montré tant de bonté, aide-moi à me
sauver.
Il faut croire que notre conversation ne fut pas du goût de Lord
Humphrey. Il s'avança vers Louis, et, le chapeau à la main, lui dit en
mauvais français:
--Monseigneur, je vous attends.
Louis, croyant que j'étais en visite chez mademoiselle de Cérignan, me
demanda si elle était prête à partir avec lui, et si je rentrais avec
lui chez elle.
--Oui, je te suis.
Quand il fut entré dans le jardin, le lord passa devant moi comme un mal
appris, me barra le passage, et, me mettant le canon de son pistolet
dans la figure:
--Vous n'irez pas plus loin, dit-il. Vous en savez beaucoup trop! J'ai
une mission grave à remplir, vous êtes un obstacle: je briserai cet
obstacle.
D'un revers de main, je fis sauter son arme et je le pris au collet.
Au même instant, quatre de ses acolytes, qui s'étaient glissés sans
bruit derrière moi, me jetèrent un manteau sur la tête pour m'empêcher
d'appeler à l'aide, et, malgré ma résistance, m'emportèrent lié de
cordes, je ne sais où.
Quand je fus parvenu à me débarrasser, je vis que j'étais enfermé dans
une espèce de cave au bord du Nil. Le croissant de la lune se mirait
dans le fleuve et les premières lueurs du jour blanchissaient déjà les
hauts minarets du Caire: je sortis de mon antre et je me trouvai auprès
du jardin de mademoiselle de Cérignan. La djerme était repartie: je
courus à la maison, elle était vide! Olympe avait suivi Louis et lord
Humphrey. Je pensai à fréter une embarcation et à les poursuivre; mais
ils avaient une avance de douze heures au moins, et puis, de quel droit
et sous quel prétexte me fussé-je opposé au départ des fugitifs?
Mademoiselle de Cérignan m'avait peut-être trompé, mais peut-être aussi
l'avait-on enlevée malgré elle; en tout cas, pour la délivrer, il m'eût
fallu livrer à l'autorité militaire son secret et sa personne.
Je rentrai chez moi, j'en avais gros sur le coeur contre lord Humphrey.
Je le dépeignis avec soin à Tomadhyr et lui demandai de me dire où il
était; mais ses visions étaient indépendantes de sa volonté. Elle ne sut
rien répondre.
Je vivais paisiblement et modestement, car mon trésor était épuisé, et
ma solde m'interdisait les prodigalités, quand, un soir, Guidamour vint
me dire qu'une femme voilée demandait à me parler. Je pensai tout de
suite que c'était mademoiselle de Cérignan.
--Qu'elle vienne! m'écriai-je.
Elle entra voilée de noir jusqu'aux yeux. J'étais vivement irrité contre
elle, et, comme il faisait très-sombre dans la chambre, je ravivai la
lumière de la lampe, en invitant d'un ton brusque, la visiteuse à se
faire connaître.
--Elle obéit en silence, et, au lieu des cheveux blonds et des yeux
bleus de mademoiselle de Cérignan, je reconnus la brune chevelure et le
regard inquiet de la perfide Djémilé.
--Toi ici? lui dis-je, et qu'y viens-tu faire?
--Obtenir ton pardon, dit elle en se jetant à mes pieds; car je t'ai
offensé, outragé cruellement, toi qui m'aimais tant! J'ai été bien
coupable, bien lâche, bien folle, de croire à la parole de ce jeune
garçon, qui m'a lâchement abandonnée. J'aurais dû te prévenir qu'il me
poursuivait de son amour depuis longtemps; j'aurais dû te prier de
l'éloigner. Je n'en ai pas eu le courage. J'ai préféré employer la ruse
et le mensonge vis-à-vis de toi, si doux, si confiant, si bon. Je t'ai
volé ton bien en disposant de moi sans ta permission, car j'étais ta
propriété, tu m'avais bien gagnée. Je viens me rendre à toi. Punis-moi,
comme je le mérite; frappe-moi si tu veux, je ne t'en aimerai pas moins;
car si j'ai eu pour Louis un moment d'abandon, je ne l'ai jamais aimé
comme je t'aime.
--Voyons, voyons! pas tant de paroles et assez de mensonges. Tu viens me
demander où est Louis, avoue-le franchement.
--Non, je le jure sur le Koran, je ne reviens ici que pour obtenir grâce
devant toi. Louis est un imposteur; le jeune roi de France est mort
depuis longtemps.
--Et tu crois que je vais te reprendre dans ma maison? Tu vas peut-être
me demander de t'épouser, maintenant, comme Pannychis?
--Non, je comprends que j'ai mérité ton mépris, mais sois assez généreux
pour oublier le passé. Songe que je suis seule au monde maintenant, et
que, si tu n'as pitié de moi, il faudra que j'aille me vendre comme une
esclave.
--Tu dis que tu es seule au monde? qu'est donc devenu Mourad? a-t-il été
tué?
--Il est mort de la peste, il y a quinze jours. Osman-bey lui a succédé;
il m'a offert de me prendre dans son harem; j'ai refusé. Un musulman ne
saurait me plaire, et mon coeur endolori, mon âme repentante étaient
près de toi.
--Et Sitty Nefyssèh, est-elle morte aussi?
--Oui, avant mon père, dit-elle en pleurant.
--Puisque tu es sans famille et sans asile, j'ai pitié de toi. Je
pardonne; mais, comme j'ai appris à te connaître, je ne te considérerai
à l'avenir que comme une jolie esclave que je surveillerai de près.
Quant à ton repentir, ce sera à toi de me le prouver. Je dois te
déclarer aussi que le trésor est vide; que par conséquent, je ne pourrai
plus satisfaire tes fantaisies.
--Je n'aurai d'autres fantaisies que les tiennes, et si tu veux mes
bijoux, les voici!
Elle retira ses colliers, ses bracelets et son tarbouch d'émeraudes
qu'elle posa sur la table.
--Garde tes parures, ta vanité souffrirait trop de ne pouvoir plus
briller, ne fût-ce que devant moi.
--Je n'ai plus besoin de paraître, mon orgueil a été brisé, ma vanité
étouffée. Je n'ai plus que l'amour-propre de vouloir me garder pour
celui qui m'a donné à boire son sang. Ah! tu n'aurais jamais dû m'amener
ici et m'apprendre le français! Tout le mal que je t'ai fait ne serait
jamais arrivé.
Elle avait raison, c'était encore ma faute!
Le lendemain, Tomadhyr me demanda sur un ton farouche si elle allait
redevenir l'esclave de Djémilé.
--Non, lui dis-je, elle n'est pas plus que toi dans la maison, elle le
sait. Rends-lui ton amitié.
--Je n'ai pas le droit d'être plus jalouse que toi de ton honneur. Je ne
lui dirai rien.
--Ce sera bien gai pour moi!
--Tu le veux? Je serai de bonne humeur...
C'était une singulière bonne humeur que de rester des journées accroupie
dans un coin, à consulter son miroir magique, à se plaindre de violentes
douleurs d'estomac, à tomber dans des spasmes nerveux, et à dire
régulièrement tous les soirs en se retirant:
--Je n'ai pas longtemps à vivre, je te dis adieu, parce que demain matin
je serai morte!
Djémilé était plus gaie et plus aimable. Il est vrai qu'elle avait
beaucoup à se faire pardonner.
Bien qu'elle m'eût promis de n'avoir d'autres fantaisies que les
miennes, elle eut bientôt envie de mille colifichets et mit en gage sa
coiffure d'émeraudes et ses perles pour se procurer de l'argent. Se
figurait-elle que je retrouverais un nouveau trésor pour les dégager?
Un soir, elle me dit:
--Je ne sais si Tomadhyr m'a ensorcelée. Comme elle, je sens une grande
douleur à la poitrine; seulement je ne vois rien que des brouillards
rouges qui passent, et j'ai une envie de dormir insurmontable.
--Depuis quand souffres-tu?
--Depuis ce matin.
J'envoyai chercher le médecin qui, après être resté un quart d'heure
auprès d'elle, revint me dire:
--Si vous tenez à cette fille, armez-vous de courage: elle a la peste!
On n'en meurt pas toujours; mais enfin..., elle est fort malade.
Faites-la porter à l'hôpital; c'est plus prudent pour vous!...
--Non, docteur; j'ai eu beaucoup d'affection pour elle, et je ne dois
pas l'abandonner.
--Comme vous voudrez. Je reviendrai demain.
Il prescrivit une potion et sortit.
J'allai près de Djémilé. Elle dormait, mais elle avait la pâleur de la
mort sur le visage. Le délire la prit dans la nuit.
Elle se croyait dans le désert, disait qu'elle mourait de soif et me
demandait sans cesse à boire; mais elle refusait constamment la potion
que je lui offrais.
--Non, disait-elle, cela ne sent rien. J'ai du feu dans la poitrine et
ton sang peut seul l'éteindre. Me laisseras-tu mourir? Ne veux-tu pas
m'en donner?
Et elle cherchait à me mordre comme si elle fût devenue enragée. Ce fut
la seule crise violente.
Au matin, elle tomba dans un état de stupeur qui n'était ni la vie ni la
mort. Elle resta ainsi trois jours. Le 10 janvier, elle ouvrit les yeux
et m'appela:
--Je ne souffre presque plus, dit-elle, mais je suis si faible que je
sens bien que je vais mourir. Tu m'as pardonné et je mourrai sans
crainte; mais je te demande une dernière grâce. Ne me laisse pas
enterrer avec les musulmans. Élève-moi un tombeau sur lequel tu feras
inscrire mon nom et le service que j'ai rendu à Kléber. J'aurai du
plaisir à venir le regarder après ma mort. Je viendrai te voir aussi, le
veux-tu? Tu n'auras pas peur de moi?
Pauvre fille qui croyait conserver, au delà de la vie, l'usage de ses
sens.
--Je ferai ce que tu désires, lui dis-je, et je serai content que ton
spectre vienne me trouver; je n'ai pas peur des morts.
Elle me remercia, me dit qu'elle avait sommeil, et ma demanda un dernier
baiser. Elle était déjà roide et glacée. Puis, elle s'endormit en tenant
ma main dans la sienne. Elle ne se réveilla plus.
Je la fis enterrer sans aucune cérémonie religieuse, dans mon jardin,
sous le grand caroubier où elle avait coutume de venir respirer la
fraîcheur de la nuit.
Pour satisfaire sa dernière vanité, je lui élevai un mausolée sur lequel
je fis graver en français et en arabe: «Ici repose Djémilé, fille de
Mourad-bey, morte à l'âge de 16 ans, le 10 janvier 1801. Elle fut belle
et aimée. Elle emporte avec elle les regrets de ceux qui l'ont connue,
ainsi que l'estime des Français et des mameluks qui lui doivent la paix
conclue entre Mourad et Kléber.»
La mort de Djémilé sembla rendre la vie à Tomadhyr. Elle pleura pour la
forme quand elle la vit ensevelir, et n'en parla plus.
Nous étions dans les premiers jours de février quand, un matin, elle
entra chez moi et me réveilla en sursaut en criant:
--Voilà les habits rouges!
Je reconnus bien vite qu'elle était en état de somnambulisme.
--Ils s'embarquent, reprit-elle; ils viennent ici! Que de vaisseaux! que
de monde!
--Où sont-ils?
--Dans une île où il y a beaucoup de soleil, des maisons et des forts
tout ruinés, avec des croix de pierre sur les portes. Le général donne
des ordres. Auprès de lui se tient un jeune homme vêtu de bleu. Je le
reconnais!--C'est l'amant de Djémilé. Cette dame blonde, je l'ai déjà
vue en songe, elle est bien belle, elle remet une lettre à l'Anglais.
Elle salue, elle s'en retourne....
--Où va-t-elle?
--Où elle va?... Dans une grande maison, avec deux autres dames
vieilles... Elle les quitte.
--Suis-la!
--Elle rentre chez elle... Elle se jette sur un sofa... Elle pleure!...
Je ne vois plus!
Je lui recommandai en vain de parler encore. Elle ne dit plus que des
mots sans suite, fondit en larmes, et se laissa tomber à terre, en proie
à ses convulsions accoutumées.
Ce qu'elle avait vu dans le délire n'était que trop réel. Les Anglais,
sous le commandement du général Abercromby, concentraient leurs forces
à Rhodes et à Macri, sur la côte de l'Asie-Mineure, sous prétexte de
s'emparer de l'archipel, mais, en réalité, pour opérer d'accord avec
Constantinople une nouvelle descente en Égypte. J'avertis
Abdallah-Menou, qui n'en voulut rien croire, et ne donna aucun des
ordres nécessaires pour défendre la côte en cas d'attaque. Il avait
entassé l'armée au Caire et s'occupait activement, mais inutilement, de
réformes administratives.
La sécurité était donc complète, et moi-même je doutais de la lucidité
de Tomadhyr, quand on apprit l'apparition de la flotte anglaise devant
Alexandrie et le débarquement de vingt mille hommes. D'un autre côté,
une armée de trente mille Turcs s'avançait à travers les déserts de
Syrie, en même temps qu'une autre armée anglaise, composée de sept à
huit mille cipayes, arrivait par la mer Rouge. Nous étions pris en tête,
en flanc et en queue, et nous étions dix-huit mille hommes valides pour
faire face à tant d'ennemis. La partie n'eût pourtant pas été perdue si
nous eussions été bien commandés et si nos généraux se fussent entendus
au lieu de tirer chacun de son côté.
Je reçus l'ordre d'être prêt à partir le 11 mars. Quand j'en fis part à
Tomadhyr, elle fondit en larmes, se roula par terre, s'arracha les
cheveux et eut une crise terrible; tout à coup elle se dressa devant
moi et, les yeux égarés, la voix brève:
--Nous ne nous reverrons plus, dit-elle, car tu ne reviendras pas! Tu
seras tué par les Anglais, et moi je vais mourir. Me voilà morte ici,
dans tes bras, et toi-même tu n'es plus qu'un cadavre. Regarde, voici
Djémilé qui vient te chercher!
La promesse que la fille de Mourad m'avait faite à son lit de mort me
revint en mémoire, et j'en eus le frisson comme si son spectre était là
réellement. Il y était peut-être, qui sait!
--Elle parle! reprit l'hallucinée, l'entends-tu? Elle te dit qu'elle
n'est pas morte de la peste. Eh bien, non!
Et s'adressant à cet être imaginaire:
--Je t'ai fait mourir, dis-tu? je l'avoue. Si, dans l'oasis, j'ai
consenti à t'aider à fuir avec ton maître, ce n'était pas pour
t'obliger. Je t'ai haïe dès le premier jour; c'était pour lui plaire, à
lui. Je voulais qu'il sût jusqu'où allait mon amour. Je voulais être
aimée plus que toi, qui n'avais jamais rien fait pour lui! Tu l'as
trahi, outragé, et moi je t'ai fait boire du poison. Va-t'en! il ne
t'aime plus! C'est moi seule qui serai sa compagne dans la mort!
Puis, avec une force surhumaine, elle m'enlaça de ses bras, colla ses
lèvres froides sur les miennes et retomba anéantie.
Je la portai sur un sofa. La croyant en catalepsie, comme je l'y avais
déjà vue si souvent, je ne m'en inquiétai pas. En rentrant le soir, je
la retrouvai dans la même position.
Elle était morte.
Mon départ était fixé au lendemain matin, quand la petite fellahine me
dit:
--Ya Sidy, on dirait que tu ne veux plus revenir dans ta maison?