ni de retour en France, ni de royauté. La consternation de mademoiselle
de Cérignan me disait assez qu'elle le comprenait bien. Elle lui offrit
de le garder avec elle. Il accepta et je les quittai. J'avais la mort
dans l'âme, je ne songeais plus qu'à Kléber.
Une commission militaire fut chargée de juger l'assassin. C'était bien
Souleyman, mon ennemi personnel. Il raconta, avec un cynisme farouche,
qu'après la bastonnade que lui avait fait donner Kléber, il avait juré à
Dieu de tuer le sultan des Français. C'était accomplir une oeuvre
sainte. Il avait fait part de sa résolution à quatre prêtres de la
grande mosquée, où il avait trouvé un refuge. Ceux-ci avaient eu peur,
mais ne l'avaient pas dissuadé. Il avait suivi Kléber pendant plusieurs
jours sans pouvoir l'approcher. Il avait enfin trouvé moyen de pénétrer
dans le jardin du quartier général et de s'y cacher dans une citerne
abandonnée, jusqu'au moment où il avait pu commettre le crime.
Il fut condamné, suivant les lois du pays, à avoir la main droite brûlée
et à être empalé. Quant à ses quatre confidents, ils eurent la tête
tranchée.
Kléber fut regretté de tous, même des musulmans. Djémilé montra un
véritable chagrin; car elle était en partie cause de sa mort. Combien je
me repentis de n'avoir pas fait des recherches plus actives pour mettre
la main sur cette bête venimeuse qui faisait perdre à l'armée le
meilleur de ses généraux, à l'Égypte un fondateur, et à la France une
belle colonie!
Un seul homme pouvait le remplacer dans le gouvernement de l'Égypte,
c'était Desaix; mais, embarqué depuis trois mois pour se rendre en
Italie, Desaix tombait, le même jour, sur le champ de bataille de
Marengo.
Les généraux crurent devoir offrir le commandement en chef au général
Menou, comme au plus âgé, bien qu'il n'eût jamais donné une haute
opinion de ses talents militaires. Ce fut une grande faute de la part de
ses collègues et une plus grande encore de la part du premier consul,
qui ratifia sa nomination. Ce n'est pas qu'il ne fût un assez bon
administrateur et un bouillant partisan de la colonisation, à preuve
qu'il avait pris le turban, se faisait appeler Abdallah-Menou et avait
épousé une femme turque. Je n'avais pas le droit de le trouver ridicule,
moi qui avais voulu en faire autant; mais il était irrésolu, sans
expérience et tracassier. Au physique, c'était un petit myope, à gros
ventre, qui roulait sur sa selle comme un sac. Quelle différence avec la
mâle figure, la noble prestance et l'imposante stature de Kléber!
Quand on voyait paraître sa triomphante chevelure sur les champs de
bataille, la victoire était assurée. Il faut parler aux yeux des
soldats. Menou n'était donc pas le chef qu'il nous fallait, à nous
autres alertes et hardis troupiers. Le général Reynier eût bien mieux
valu; mais il avait d'abord refusé le commandement pour le regretter
quand il n'était plus temps.
On s'attendait à un soulèvement général après la mort de Kléber, et
pourtant tout resta calme.
Au bout de huit jours, Louis revint de chez mademoiselle de Cérignan, en
me disant qu'il s'était brouillé avec elle. Il me retombait sur les
bras. Je le questionnai, et il m'avoua que mademoiselle de Cérignan
étant revenue de France avec l'intention de l'y amener, il avait refusé
net.
--Qu'est-ce que tu veux! dit-il; je me plais en Égypte et je ne tiens
pas à être jamais roi, pour être guillotiné comme mon pauvre père.
--Kléber savait-il qui tu es ou prétends être?
--Tu m'avais recommandé de ne pas le lui apprendre et je ne le lui ai
jamais dit.
--Mais mademoiselle Olympe le lui avait-elle appris?
--Je ne crois pas; cependant je n'en jurerais pas, car elle est venue au
quartier général trois fois en quinze jours, et j'ai bien vu qu'elle
plaisait beaucoup à Kléber. C'est qu'elle est très-jolie, ma
gouvernante! c'est dommage qu'elle soit si prude!
--Est-ce là ce qui t'a mis en révolte contre elle?
--Bah! ne parlons pas de ça!
J'insistai:--Je parie que tu lui auras conté fleurette!
--Pas précisément...
--Voyons, raconte-moi donc...
--Eh bien, avant-hier, en dînant seul avec elle, j'avais cru remarquer
qu'elle me regardait avec une certaine attention. J'en étais tout
honteux, et puis je me suis trouvé bien sot!
--Et tu lui as demandé à l'embrasser? Tu aimes les baisers, toi!
--Oui, mais elle m'a fait une belle morale, un vrai sermon! Elle m'a
dit que je prenais exemple sur toi, pour manquer de respect aux femmes,
que sais-je encore? si bien que je me suis en allé l'oreille basse. J'en
ai pris de la colère et je suis parti.
Si mademoiselle de Cérignan lui avait fait un sermon, je lui en fis un
aussi, car je le trouvais furieusement avancé pour son âge. À quinze
ans, une femme me faisait peur, à moi, et je n'eusse jamais osé me
hasarder à parler le premier. Croyait-il, en véritable rejeton de Louis
XV, faire honneur aux dames en cherchant à se les approprier?
Je voyais rarement Djémilé. Peu de jours après la réinstallation de
Louis dans ma maison, elle vint me voir en secret; mais elle fut si
froide et si distraite, que je me demandai si elle venait pour moi.
Le lendemain, Louis sortit sans que je pusse savoir où il allait, et,
les jours suivants, il disparut de même sans me dire l'emploi de ses
heures. Je n'avais aucun droit sur lui et il paraissait peu disposé à
subir une autorité quelconque. Il était doux, aimable, craintif même
devant une explication; mais il ne faisait qu'à sa tête et fuyait toute
contrainte plutôt que d'aborder aucun obstacle. Je m'abstins de le
questionner; mais, résolu à savoir ce qui m'intéressait personnellement,
je le suivis, un soir, comme il prenait le chemin de Gizèh. Il s'arrêta
au vieux Caire et entra dans la maison que Mériem avait jadis louée à
Malek pour y tenir Sylvie enfermée. Après m'être informé auprès des
voisins, j'appris que la maîtresse de Dubertet y venait parfois en
cachette. Elle était assez jolie pour plaire, et Mériem assez peu
scrupuleuse pour favoriser cette intrigue. Je n'en cherchai pas plus
long.
Je plaisantai même Louis à propos de sa bonne fortune; il rougit
beaucoup, se troubla, mais ne s'en défendit pas, ce qui m'enleva tout
soupçon.
Quelque temps après j'allai voir Djémilé, et, comme elle était d'humeur
maussade, pour la dérider, je lui racontai les prouesses de Louis. Elle
pâlit, comme si elle eût été jalouse de lui, et je le lui fis remarquer.
--Est-ce que je peux avoir de l'amour pour cet enfant? dit-elle. Tu sais
bien, d'ailleurs, que je n'ai d'affection que pour toi. Je voudrais être
sûre que tu m'aimes autant que je t'aime!
--Qu'est-ce que cela veut dire?
--Pourquoi espionnes-tu Louis, qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'il
soit amoureux de madame Sylvie? Tu es donc encore jaloux d'elle?
--Je ne l'ai jamais été. Je voulais savoir si Louis ne venait pas chez
toi.
--Ah! fit-elle en rougissant de colère, tu me soupçonnes? tu crois que
je fais semblant de t'aimer?
--Tu serais méprisable de vouloir me tromper, tandis que tu es encore
libre.
--Alors tu me méprises, car tu penses...
--Je pense surtout que tu cherches une querelle.
--Je n'ai donc pas le droit de me plaindre de ne pas être aimée comme tu
me l'avais promis?
--Il me semble que les preuves d'amour et de dévouement de ma part ne
t'ont pas manqué jusqu'à présent.
--Je ne le nie pas; mais aujourd'hui tu me trompes.
--Voilà du nouveau! Et avec qui? Tu serais bien embarrassée de me
l'apprendre.
--Que vas-tu faire chez la Cérignan? Elle est ta maîtresse, je le sais!
--On t'a trompée, cela n'est pas.
--Et Tomadhyr? Pourquoi as-tu son portrait dans ta chambre? Tu l'aimais
donc? elle avait pris ma place ici, je le sais. C'est un bien qu'elle
soit morte!
--C'est ainsi que tu lui sais gré de s'être sacrifiée pour toi?
--Son dévouement n'était pas désintéressé. Elle espérait que tu l'en
récompenserais. Si elle eût vécu, tu l'aurais prise pour seconde femme.
Cela ne m'eût point convenu. Je veux être ta seule femme légitime, j'en
fais une condition de notre mariage.
--Mais, c'est convenu, tu le sais bien!
--Je sais bien aussi que ni madame Sylvie, ni Pannychis ne mettront les
pieds dans ma maison. Elles ont mangé une partie du douaire auquel j'ai
droit.
--Il y en a encore assez pour toi.
--Et la petite fellahine? tu ne peux nier qu'elle ait dormi sous ta
tente pendant un mois?
--Te voilà jalouse de Zabetta aussi? permets-moi de rire.
--Oh! ce n'est pas risible. Elle est jolie et il y a longtemps qu'elle
n'est plus une enfant.
--Qui donc t'a si bien mise au courant de mes faits et gestes?
--Qui? tout le monde. Tu ne te caches pas pour me trahir. Et si je te
trahissais à mon tour?
--Je te tuerais!
Elle me regarda avec effroi, puis vint se jeter dans mes bras, en
disant: Je vois bien que tu n'aimes que moi. Pardonne ce que j'ai dit,
c'était pour t'éprouver.
La paix fut bientôt faite et je la quittai plus amoureux d'elle que
jamais. J'avais failli guérir de cette maladie. Olympe eût pu être le
médecin, mais son complot politique m'avait désenchanté. Il me semblait
qu'elle avait voulu me tourner la tête pour m'employer à son but.
Je ne revis plus Djémilé de la semaine et j'allai chez elle sans la
trouver. Sa mère me dit qu'elle avait été rendre visite à l'une de ses
amies.
Je ne connaissais pas d'amies à Djémilé, et, comme je marquai mon
mécontentement, Sitty Nefyssèh me fit quelques observations qui me
donnèrent à penser.
Elle me demanda si j'avais bien réfléchi à ce que j'allais faire, si
j'étais assez sûr d'aimer Djémilé pour lui sacrifier mes devoirs envers
la France; si j'étais bien résolu à embrasser l'islamisme, condition
dont son époux m'avait dispensé et sur laquelle elle revenait de son
chef. Elle se plaignit hautement de ce que la réponse de mon père
n'arrivait pas, comme si c'eût été ma faute; enfin, elle me menaça de
rejoindre son époux avec sa fille.
J'aurais dû les laisser partir. Le chagrin, l'ennui, l'indécision, la
crainte d'un refus de la part de mon père, le mécontentement de Djémilé,
me causèrent un mal moral qui se traduisit en véritable maladie. La
fièvre me prit et me cloua au lit pendant quinze jours.
J'avais des visions étranges: tantôt c'était Djémilé, toute ruisselante
d'or et de pierreries, qui se promenait dans les jardins de Versailles,
bras dessus, bras dessous avec Louis, le visage souriant, le manteau
fleurdelisé sur les épaules et la couronne en tête. Tantôt c'était
mademoiselle de Cérignan, au bras d'un Anglais, qui me tournait
obstinément le dos. Je voyais encore l'infortuné Maleck que sa langue
coupée n'empêchait pas de parler, et cela ne me surprenait pas beaucoup.
Puis, je voyageais dans le désert, j'étais étouffé sous des montagnes de
sable et je m'ouvrais la poitrine pour étancher la soif de Djémilé
mourante. Le sherif Hassan m'apparaissait aussi; il me tranchait la
langue, et la pauvre Tomadhyr, le front fendu d'un coup de sabre, me
donnait un breuvage noir comme de l'encre où scintillaient des étoiles.
Ce rêve était le plus persistant, mais je ne m'en étonnais pas plus que
des autres.
XX
Dans mes derniers accès, Thomadhyr prit un caractère de réalité qui me
fit peur. Il me semblait la voir aller et venir par la chambre comme si
elle eût existé réellement. Un matin que ma fièvre était tombée, je la
vis distinctement étendue au soleil, dans l'embrasure de la porte, et
consultant son miroir magique. Au cri que je jetai, elle se leva et vint
à moi en me demandant si je me sentais plus mal.
--As-tu donc le pouvoir de sortir de la tombe? m'écriai-je.
--Non, dit-elle, je suis bien vivante.
Je la touchai pour m'en assurer. Elle avait, comme dans ma vision, une
balafre qui partait du front et allait se perdre dans les flots de son
abondante chevelure. Cette cicatrice ne l'empêchait pas d'être jolie.
Comme je la regardais avec stupeur:
--Je suis bien Tomadhyr, me dit-elle, et non son spectre. Le sabre
d'Hassan ne m'a pas ôté la vie. Il m'a crue morte pourtant, puisque,
après m'avoir frappée, il m'a fait jeter aux chiens; mais un moine
cophte compatissant m'a emportée pour m'ensevelir. Je suis revenue à moi
dans le monastère. J'y suis restée malade bien longtemps. Quand j'ai été
guérie, les moines m'ont proposé de me faire chrétienne; j'ai refusé.
Alors ils m'ont renvoyée. Je ne crains plus Hassan; mais Mourad peut me
faire mourir; aussi je suis venue avec de grandes précautions.
Maintenant je ne crains plus rien près de toi. Je suis ici depuis huit
jours; c'est moi qui t'ai soigné.
--Tu es une brave fille, et je suis content de te revoir. Reste avec
moi, j'ai bien des choses à te demander.
--Ne parle plus, la fièvre peut revenir. Si tu as besoin de moi, je suis
là.
Je me rendormis, et, quand je m'éveillai, je n'étais pas bien sûr de
n'avoir pas rêvé que Tomadhyr était vivante. Je l'appelai pour m'en
convaincre.
Elle était là.
Elle me soignait avec un zèle qui m'attacha davantage à cette singulière
créature douée d'un sixième sens, que les médecins expliquaient à leur
manière en l'appelant magnétisme, somnambulisme, ce qui n'expliquait
rien.
Djémilé ne vint me voir que deux fois pendant le cours de ma maladie;
mais elle ne rencontra pas Tomadhyr, qui, dès qu'elle entendait venir
une visite, se réfugiait dans le harem avec Zabetta.
J'étais mécontent du peu d'empressement de ma future épouse, et, comme
j'entrais en convalescence, je m'en plaignis tout haut devant mon
esclave.
--Écoute, me dit-elle, tu sais si je te suis dévouée et si je prends
part à tout ce qui te fait peine ou plaisir. Eh bien, n'épouse pas
Djémilé de manière à ne pouvoir jamais divorcer, tu n'en auras que du
chagrin.
--Je ne peux plus me dédire.
--Tant pis! En ce cas, promets-moi de me garder toujours auprès de toi,
quand même ta khanoune le trouverait mauvais.
--Tu me demandes tout simplement de me brouiller avec elle.
--Pourquoi? est-ce que je ne la servais pas bien? N'ai-je pas donné ma
vie pour elle? Ne saurait-elle m'en marquer un peu de reconnaissance en
me souffrant dans sa maison? D'ailleurs, est-il besoin de son bon
plaisir? N'es-tu pas le maître? Qu'est-ce que Djémilé, au bout du
compte? une fille d'esclave, tandis que mon père et mon grand-père et
tous les hommes de ma famille ont toujours été libres et indépendants
comme le vent du désert! Je t'ai toujours été fidèle, moi, et je mérite
autant qu'elle et davantage d'être ta seconde femme.
--Tomadhyr, j'estime ton caractère et j'ai beaucoup d'amitié pour toi,
tu le sais bien. Je te garderai tant qu'il te plaira. Puis-je mieux
dire?
--C'est bien; aussi Tomadhyr t'aime plus que sa vie! Elle te le
prouvera.
Le lendemain, je venais de sortir pour la première fois, quand la petite
fellahine se présenta tout effrayée devant moi.
--Qu'as-tu donc, Zabetta?
--Moi, je n'ai rien. C'est Tomadhyr qui est là-haut sur la galerie. Elle
dit des mots sans suite et elle pleure. Je crois bien qu'elle voit
l'ange noir. Va donc le conjurer, toi qui sais des paroles magiques pour
le chasser.
Je montai près de Tomadhyr. Elle avait le regard brillant de la fièvre
ou de la folie.
--Ah! te voilà, s'écria-t-elle en me voyant. Viens vite! Je souffre!...
Prends-moi le front dans tes mains. Je verrai mieux!
Quand j'eus fait ce qu'elle demandait.
--Impose-moi donc ta volonté, reprit-elle. Ne suis-je pas toujours ton
esclave?
--Eh bien! regarde et vois, je le veux!
--Oui, je vois Djémilé, elle est là... Elle parle!
--Avec qui?
--Avec un jeune homme blond... que j'ai déjà vu en songe...
--Que dit-elle?
--Je ne l'entends pas... Elle remue les lèvres, mais je suis sourde. Ah!
que je souffre! Je voudrais entendre pourtant!
--Où sont-ils?
--Dans une maison, au vieux Caire, chez Mériem!
--C'est impossible, tu te trompes!
--Je dis vrai. Mériem s'en va. Elle les laisse seuls. Ils s'embrassent.
--Tais-toi! tais-toi! tu me rendrais fou de colère si je te croyais.
--Tu refuses de me croire? Va donc t'en assurer, tu peux entrer dans la
maison, la porte n'est pas fermée et Mériem est loin... Ah! je ne vois
plus!...
Et Tomadhyr tomba dans mes bras en s'écriant: Ne l'épouse pas! elle ne
t'aime pas! elle te trahit... Moi seule je t'aime!
Puis elle fondit en sanglots et eut une attaque de nerfs.
Je la laissai aux soins de Zabetta, j'allai prendre mon cheval. Je ne
savais trop ce que je faisais, j'agissais comme dans un rêve. Je
connaissais la maison de Mériem et je partis au galop. Cette course me
calma un peu. Je me trouvai bien fou d'ajouter foi aux hallucinations
d'une extatique, et je fus sur le point de rebrousser chemin. Je n'en
fis pourtant rien et je me trouvai en face de la porte de Mériem. Elle
était entre-bâillée, comme me l'avait dit Tomadhyr. Je sautai à terre et
j'entrai sans bruit. On chuchotait derrière la tapisserie de la chambre
où j'avais jadis retrouvé Sylvie.
Qui me disait que ce fussent Louis et Djémilé? J'écoutai.
Pour douter davantage de la trahison, il eût fallu être sourd. Tomadhyr
n'avait pas menti.
Le sang me bourdonnait dans la tête; j'avais des éblouissements.
Heureusement pour eux, je n'avais pas d'armes.
En me voyant, Louis alla s'adosser à la muraille pour ne pas tomber,
tant il tremblait. Djémilé resta impassible.
--Tu me montreras demain, dis-je à Louis, ce que tu sais faire l'épée à
la main.
--Vous voulez me tuer? s'écria-t-il effaré.
--Oui, monseigneur, et je rendrai peut-être un grand service à mon pays.
Et m'adressant à Djémilé:
--Quant à toi, tu sais que la loi musulmane me donne le droit de te
coudre dans un sac et de te jeter à l'eau.
--Si j'étais ta femme, tu le pourrais, répondit-elle avec un aplomb qui
me déconcerta; mais je suis encore libre et je peux aimer qui je veux.
--C'est juste, nous ne nous devons rien. Tant pis pour toi si tu n'as ni
coeur ni mémoire. Je ne suis pas un Arabe pour te punir comme tu le
mérites. Si je t'ai sauvé la vie dans le désert, ce n'est pas pour te
l'ôter aujourd'hui. Va, retourne vivre au milieu de tes pareils. Il n'y
a plus rien de commun entre nous. Je te méprise.
--C'est bien! j'irai vivre avec mon pareil, avec ton roi, qui
m'épousera, lui! Il me l'a juré. Je serai reine de France.
--Louis veut t'épouser? j'y consens! ce sera un bon moyen de débarrasser
la République de ce prétendant. Quant à la couronne de France, n'y
compte pas. Contente-toi de lui mettre sur la tête celle de la
Haute-Égypte. Ce sera mieux que rien, qu'en penses-tu, Louis Capet?
--Vous consentiriez à mon mariage avec Djémilé? dit-il en me regardant
d'un air incrédule.
--Oui! va la demander à sa mère, arrange-toi avec Mourad, et que je ne
te revoie plus jamais. Adieu.
Le coup qui me frappait était tellement imprévu et si violent, que j'en
étais comme écrasé. Je les quittai. J'avais besoin de confier ma douleur
à quelqu'un, et mademoiselle de Cérignan était la seule personne qui pût
s'intéresser à ce qui venait d'arriver. Je me dirigeai vers l'île de
Roudah. En route, je craignis qu'elle ne se moquât de moi, les amants
trompés prêtent toujours à rire. Je ne voulus pas lui donner la
satisfaction du triomphe. Elle m'avait prédit ce qui m'arrivait! Je
rebroussai chemin. En revenant, je rencontrai le colonel Sabardin, qui,
me voyant la figure bouleversée, m'en demanda la cause. Faute d'autre
confident, je pris celui-ci. Quand je lui eus tout dit:
--Bah! fit-il, ce n'est que ça? ta maîtresse te trompe? Prends-en une
autre; toutes ces filles d'Orient ne valent pas une larme. Allons, viens
dîner avec moi et oublie.
J'acceptai, mais je ne pus manger. En revanche, je bus avec la
résolution d'un homme qui veut s'abrutir. Je ne réussis qu'à me rendre
fou, c'était toujours quelque chose.
Sabardin, ne voulant pas rester en arrière, s'enivra aussi; après quoi
il fit venir deux danseuses. Elles étaient grandes et bien faites, elles
avaient le regard effronté, les yeux entourés de koheul, les sourcils
peints et les joues fardées. Leur peau brune apparaissait entre la veste
et la ceinture lâche tombant au-dessous des hanches. Leur danse était
des plus lascives; mais, en les regardant de plus près, nous découvrîmes
que nos ghawaises n'étaient autres que des _khewals_, c'est-à-dire des
almées mâles. Je n'avais pas encore vu de près ce genre d'êtres douteux
dont les longues tresses, la taille, les bras et le cou nus parodiaient
si étrangement la femme. Après avoir bien regardé ces étranges animaux,
nous les mîmes dehors, comme de juste, à grands coups de bottes.
Nous allâmes achever la soirée au théâtre. Notre conduite ne fut pas
celle de deux colonels, mais celle de deux sous-lieutenants. Nous
jetâmes des fleurs et des friandises à toutes les femmes belles ou
laides que nous vîmes dans la salle. Morin se laissa entraîner et fit
mille folies de sang-froid, ou plutôt il se grisa de notre ivresse. Il
vit Pannychis dans la loge du général en chef, en compagnie de la femme
turque d'Abdallah-Menou, une assez belle-fille, et l'idée lui vint de
les inviter à souper avec nous. Pannychis accepta d'emblée. La sultane
me refusa comme je m'y attendais. Pendant ce temps, Sabardin avait été
chercher fortune dans les coulisses. La représentation finie, il ramena
Sylvie. Celle-ci aimait trop le plaisir et les excentricités pour
laisser échapper l'occasion. En apprenant que j'avais échoué auprès de
la sultane, elle se chargea d'arranger la chose et partit en nous
donnant rendez-vous chez elle.
En attendant, nous emmenâmes Pannychis dans un café que nous fîmes
ouvrir, malgré les mesures de police, et pour se mettre à notre
diapason, Morin et sa belle s'abreuvèrent de Champagne. Après quoi, nous
nous rendîmes chez Dubertet, qui était absent depuis huit jours.
Sylvie nous attendait avec la sultane. Fiez-vous donc à la vertu des
femmes de l'Orient! On rit, on but, on chanta, on cassa pas mal de
vaisselle et on mena grand bruit.
À trois heures du matin, Sabardin proposa une partie de bateau, et nous
allâmes tous nous baigner dans le Nil pour nous rafraîchir. La sultane
fut touchée par une torpille et faillit se noyer, ce qui nous divertit
beaucoup. Nous revînmes chez Sylvie boire du punch pour nous réchauffer.
Le jour nous surprit dormant tous, les uns sur la table, les autres sur
les nattes.
Pour cette belle équipée, Sabardin se battit en duel avec Dubertet et
reçut un bon coup d'épée. Sylvie se brouilla avec son amant; mais, au
bout de la semaine, elle lui avait persuadé d'aller faire des excuses à
Sabardin pour avoir été trop prompt à le soupçonner.
Pannychis, après avoir été mise à la porte par son _riz-pain-sel_, avait
été s'implanter chez Morin.
Quant à moi, je fus consigné pour un mois à la citadelle, de par l'ordre
d'Abdallah-Menou, sous prétexte de tapage nocturne.
XXI
En me mettant aux arrêts, Menou me rendit service. J'eus tout le temps
de réfléchir et de me calmer. Je passai en revue toute la conduite de
Djémilé, depuis le jour où je l'avais ramassée sur le champ de bataille
des pyramides. Elle n'était restée chez moi que parce qu'il ne pouvait
en être autrement. Du jour où son père était venu la chercher, elle
n'avait pas hésité à le suivre. Quand elle avait fui avec moi, c'était
bien plus par haine contre Hassan que par affection pour moi. La vanité
était le fond de son caractère. Du moment où Kléber lui avait donné un
rôle à jouer, j'étais devenu un bien pauvre sire auprès du sultan des
Français. S'il eût vécu, il eût pu me supplanter. Mais, quand elle eut
obtenu les confidences de Louis, je fus perdu. Un futur roi de France
était un meilleur parti qu'un colonel de dragons. Elle m'avait sacrifié,
trompé et bafoué indignement. Elle aurait pu s'épargner la honte d'être
prise sur le fait, en rompant plus tôt avec moi. De mon côté, j'aurais
dû comprendre les réticences de sa mère, qui, à coup sûr, était sa
confidente; mais j'étais aveugle. Aussi, quel diable d'amour à demi
paternel, à demi sauvage, avais-je été me mettre au coeur pour une fille
de quinze ans? Elle m'avait traité en Cassandre.
Quant à Louis, c'était aussi un enfant, et un enfant qui avait peut-être
trop souffert pour que son sens moral ne se fût pas oblitéré jusqu'à un
certain point. Il n'avait eu ni assez de conscience ni assez de volonté
pour respecter l'hospitalité que je lui accordais. Et cela, c'était un
peu ma faute; j'avais eu tort de le laisser des journées entières dans
l'intimité d'une fille aussi séduisante que Djémilé. Avais-je mieux agi
en le mettant chez Kléber pour m'en débarrasser? Kléber, comme beaucoup
de héros, était aussi licencieux dans ses moeurs que dans son langage.
Cet enfant n'avait profité que des mauvais exemples. C'était un peu mon
ouvrage, mais la punition était bien dure.