aller chasser de la Haute-Égypte les détachements de l'armée turque,
venus par la mer Rouge. Ne voulant pas se faire suivre de sa femme et de
sa fille dans son expédition, il les mit sous la protection de Kléber.
Elles s'installèrent avec leurs esclaves et le reste du harem dans le
palais qu'elles avaient à Gizèh avant notre occupation, et que le
général leur fit restituer.
Ce fut là que je revis enfin Djémilé, mais sous les yeux de sa mère,
contrainte qui parut lui être beaucoup moins pénible qu'à moi. Sitty
Nefyssèh me déclara encore qu'elle me considérait comme son gendre, vu
que Mourad me dispensait de me faire musulman; mais il exigeait que sa
fille ne retournât chez moi que bien et dûment mariée selon la loi de
mon pays. Notre intimité la plaçait au rang des esclaves, disait-elle,
et je devais trouver bon qu'une personne de sa qualité reprît le rang
qui lui était dû.
Je n'avais rien à dire, d'autant plus que Djémilé, redevenue princesse
dans ses habitudes et dans ses idées, n'eût pas compris ma résistance.
Il me fallut donc, pour remplir les formalités devant le commissaire des
guerres, attendre que mon père m'eût envoyé son consentement, ce qui
exigeait au moins quatre mois. Je lui écrivis, non sans appréhension
d'un refus: mon père était excellent, mais notaire et positif. Ma future
position de successeur au gouvernement de la Haute-Égypte pouvait fort
bien ne pas le séduire. Il se pouvait aussi qu'une bru mameluke lui fît
l'effet d'une sauvage ou d'une sorcière.
XVIII
On ne songeait plus à évacuer l'Égypte. Bonaparte, à la tête du
gouvernement, surveillait de loin la colonie. Il ne se passait pas de
semaine sans qu'il arrivât quelques bâtiments qui apportaient des
munitions, des denrées d'Europe, des journaux, la correspondance. La
solde était payée régulièrement en argent. Notre armée était encore de
vingt-trois mille hommes, sans compter les auxiliaires et les recrues.
Le commerce avec l'Arabie, la Grèce et l'intérieur de l'Afrique prenait
chaque jour plus d'extension. Les officiers, voyant l'occupation
résolue, s'étaient arrangés pour vivre le moins tristement possible.
Beaucoup avaient pris chez eux des filles de l'Orient, soit comme
esclaves, soit comme maîtresses. Enfin la tristesse était bannie et la
colonie florissante.
Souleyman reparut sur l'horizon.
Djémilé m'avertit, un jour que j'avais été la voir, qu'il était revenu
chanter sous son moucharaby, et qu'il l'avait menacée de l'enlever si
elle ne lui accordait pas un rendez-vous.
--Et tu ne lui as pas répondu?
--Non, mais je n'ose plus sortir.
--Il faut se débarrasser de ce chanteur-là; mais c'est difficile. Il a
le don de disparaître, et puis il est défendu expressément à tout
Français de porter la main sur un musulman, et, si je le bâtonnais dans
la rue, j'encourrais les peines les plus sévères: tout ce que je peux
faire, c'est de le dénoncer comme déserteur à la police arabe; mais
c'est parfaitement inutile.
--Si je m'en plaignais au général Kléber lui-même? Il doit venir causer
demain avec ma mère.
--Ce serait le meilleur moyen; mais est-ce que Kléber vient souvent voir
Sitty Nefyssèh?
--Il est venu deux fois depuis que nous sommes ici.
--Seul, ou avec Louis?
--Une fois avec Louis.
--Pourquoi rougis-tu?
--Je ne sais, tu me questionnes comme si tu me soupçonnais!
--Ce n'est pas toi que je soupçonne! Ta mère est encore fort belle...
--Que tu es fou! dit-elle en riant, ils ne s'entretiennent que de
politique!
--En ce cas, parle à Kléber à propos de Souleyman, et ne bouge pas de
chez toi. De mon côté, je vais me mettre à sa recherche.
Huit jours après, j'appris qu'il avait été arrêté et conduit devant
Kléber, qui l'avait interrogé. Souleyman ne se vanta ni d'avoir failli
assassiner Poussielgue en croyant s'adresser à moi, ni d'avoir été
chercher un refuge dans l'armée turque après sa méprise. Je n'étais
malheureusement pas présent à son interrogatoire. Il prétendit que
Mourad lui avait promis la main de sa fille et qu'il usait de son droit
d'amant en chantant sous son moucharaby. Kléber, sachant fort bien qu'il
n'en était rien, lui signifia qu'il eût à quitter l'Égypte, et, comme
Souleyman lui répliqua insolemment, il lui fit donner vingt-cinq coups
de bâton, après quoi il ordonna sa déportation.
Je croyais mademoiselle de Cérignan bien loin, quand je reçus d'elle le
billet suivant:
«Colonel, je suis de retour au Caire depuis quinze jours. J'ai revu
Louis, que vous avez placé en qualité d'ordonnance auprès du général en
chef. Je ne sais si vous avez bien fait. En tout cas, j'ai à vous parler
de lui, en sa présence et devant son général. Veuillez donc bien venir
dîner chez moi, demain 14 juin, à quatre heures. J'habite en ce moment
l'ancien palais d'Osman-bey, dans l'île de Roudah. Venez, vous ferez
grand plaisir à celle qui se dit votre servante.
«OLYMPE DE C....»
Que signifiait ce dîner en petit comité, avec le général en chef? Que
pouvait-elle vouloir de moi? Qu'était-elle devenue depuis six mois?
L'ambition lui faisait-elle tenter auprès de Kléber quelque démarche en
faveur de Louis? Elle l'avait donc revu et lui avait pardonné? J'étais
fort intrigué. Je pouvais savoir d'avance quelque chose par Louis, et
j'allai le relancer au quartier général. Il avait suivi Kléber à
Abou-Zabel, et ils ne devaient rentrer qu'à la nuit.
Le lendemain, dès trois heures, j'étais chez mademoiselle de Cérignan.
Il n'y avait encore personne, et elle s'habillait. Je l'attendis trois
quarts d'heure. Enfin, elle apparut dans une toilette à la grecque qui,
pour une personne si austère, était une véritable transformation. Robe
et tunique de gaze lamée d'argent; plusieurs rangs de camées lui
ceignaient la taille, le cou et les bras, qu'elle avait nus jusqu'à
l'épaule, et qui, par parenthèse, étaient les plus beaux que j'eusse vus
de ma vie; des perles étaient mêlées à son abondante et souple chevelure
blonde. Je l'avais toujours rencontrée en costume de voyage, ou si
enveloppée que je ne soupçonnais pas sa beauté. J'en fus ébloui et
inquiet en même temps. Je l'avais laissée dénuée de tout, je la
retrouvais dans un palais, entourée de serviteurs, couverte de bijoux.
D'où venait tout ce luxe, sinon du _milord anglais_, comme l'appelait le
petit juif?
Cette pensée m'apportait une grande déception: je le lui donnai à
entendre.
--Fort bien, dit-elle avec un sourire amer, vous me croyez _entretenue_!
Oh! dites le mot. Nous sommes dans un milieu et dans un pays où il faut
s'habituer à tout. Eh bien, quand cela serait? Je ne sache pas avoir de
comptes à vous rendre. Mais je veux bien vous dire que tout ce que vous
voyez ici est à moi et me vient de bonne source. J'ai converti ce qui me
restait de biens-fonds pour vivre libre et à ma guise; car, depuis que
je ne vous ai vu, j'ai été en France.
--Avec l'Anglais?
--Quelle est cette nouvelle folie?
--Vous ne pouvez nier l'existence d'un Anglais mystérieux qui venait
vous voir en cachette.
--Je ne suis pas sa maîtresse! dit-elle en relevant la tête.
--Sa femme, peut être?
--Pas davantage.
--Comment s'appelle-t-il?
--Que vous importe!
--Il m'importe de savoir quel est l'homme auquel vous avez recours
plutôt qu'à moi pour vous obliger. D'ailleurs, je le saurai un jour ou
l'autre: à quoi bon me le cacher?
--Eh bien, c'est lord Humphrey. En êtes-vous plus avancé?
--Humphrey? c'est le nom de l'officier qui est venu de la part de lord
Keith apporter à Kléber des conditions si insolentes! Et c'est cet
homme-là que vous aimez? Non, c'est impossible! Je vous estime trop pour
le croire, et pourtant vous le recevez en secret.
--Ah ça, vous me faites donc espionner? c'est beaucoup d'honneur pour
moi. Cela prouve que vous pensez à moi.
--Oui, je pense à vous, ou du moins j'y ai pensé beaucoup trop.
--En vérité? dit-elle en me regardant d'un air étonné. Mais alors,
comment arrangez-vous cela avec votre mariage? car vous aimez la fille
de Mourad-Bey au point de vouloir l'épouser.
--Oui, et d'ailleurs je me suis engagé vis-à-vis de sa famille.
--Ce n'est pas la possession de cette fille que vous ambitionnez, c'est
la couronne d'Égypte dont vous voulez parer un jour votre front de
colonel. Comme Bonaparte, tous ses officiers se croient appelés à
renouveler les aventures et conquêtes des Croisés. Ils sont ridicules
d'ambition, ces beaux républicains. Ils ne se contentent plus de
couronnes civiques.
--Vos railleries ne m'atteignent pas, mademoiselle de Cérignan; je suis
plus sérieux que cela.
--Alors, pourquoi contracter une union qui va faire de vous un bey
mameluk? Voyons, monsieur de Coulanges, parlons sensément. Que cette
Djémilé vous plaise, je le comprends; elle est jeune et jolie. Quant à
son esprit, ce n'est pas le côté par où elle brille; ignorante et
superstitieuse comme ceux de sa race, elle ne dit que des niaiseries.
Dans le monde français du Caire, où vous la montriez comme une des sept
merveilles du monde, ses naïvetés ont prêté à rire. Vous avez voulu lui
donner des maîtres, lui apprendre le français et les bonnes manières:
elle n'a pu perdre ni son accent arabe, ni ses allures d'odalisque; mais
elle a pris les minauderies de nos coquettes et la vanité des
courtisanes. C'est un produit métis, qui n'est ni turc ni français, et
vous eussiez mieux fait de lui laisser son originalité. Quand vous
présenterez madame de Coulanges dans le monde, on dira certainement:
Voilà une charmante créature! mais ne lui laissez pas ouvrir la bouche,
si vous ne voulez qu'on dise aussi: Mon Dieu! qu'elle est sotte! Non,
non, si vous voulez vous marier, ce n'est pas la fille d'un mameluk
qu'il vous faut, ce n'est pas la fille d'un homme dont le père était un
simple paysan, grossier et farouche, d'un aventurier qui a été d'abord
l'esclave, puis le favori, et enfin l'assassin de son maître. Je ne
parle pas de votre future belle-mère, une femme qui n'a pas hésité à se
donner au meurtrier de son époux et qui a laissé exiler son fils! Et ce
fils lui-même, qui n'avait d'autre but dans la vie que de boire le sang
de son beau-père! Ce sont là les moeurs orientales, me direz-vous! Oui,
c'est possible; mais vous êtes un Français, un être civilisé,
intelligent, instruit; et vous allez vous jeter de gaieté de coeur dans
la barbarie et l'ignorance!
»Devenu le gendre de Mourad, vous allez avoir un millier de sujets et
d'esclaves. Vous ferez donner des coups de bâton à ceux qui refuseront
l'impôt à votre beau-père, car sa cause et ses intérêts seront les
vôtres. Vous lui succéderez même, c'est possible; alors vous renierez
forcément le christianisme pour conserver votre influence sur vos
scheyks et kiatchefs. Et un jour vous ferez la guerre à votre pays, car
vos intérêts seront diamétralement opposés aux siens.
»Après avoir été ridicule, vous deviendrez odieux; et tout cela pour une
petite fille de quinze ans qui n'est ni plus jolie, ni plus distinguée,
ni plus intelligente que l'une de nos grisettes, et qui ne vous en saura
pas le moindre gré, car elle vous trompera avec le premier venu. Elle
s'est donnée à vous, me direz-vous; le beau mérite chez une femme qui,
par éducation et par principe, croit devoir subir avec résignation le
droit du vainqueur!
»Vous pensez lui devoir la réparation du mariage? C'est trop naïf! Alors
pourquoi ne pas épouser toutes celles à qui vous avez fait la cour, moi
entre autres? J'ai encore votre furieuse déclaration d'amour, et, si je
n'avais pas été enchaînée à la garde du Dauphin et que je vous eusse
répondu, vous m'offriez donc votre main? Non, n'est-ce pas! Eh bien,
sans fatuité, je suis autrement intelligente que cette petite Arabe. Je
ne suis pas aussi jolie qu'elle, c'est vrai; je n'ai plus quinze ans,
c'est encore vrai, mais à vingt-quatre, je peux encore prétendre à
plaire, non pas à vous, je le sais, et je n'y tiens pas; d'ailleurs, je
ne veux pas faire assaut de coquetteries et de séductions avec votre
maîtresse; non! Gardez-la. Emmenez-la à Paris, achetez-lui un fonds de
magasin et qu'elle mette pour enseigne: _À la Belle Mameluke_. Je n'y
vois pas d'inconvénients. Elle fera fortune. Soyez-lui fidèle tant que
vous voudrez, je souhaite qu'elle vous le rende. Ce ne sera pas moi qui
chercherai à porter le trouble dans votre ménage; mais ne l'épousez pas.
Croyez-moi, réfléchissez-y vous-même, et soyez assez sincère pour
m'avouer que j'ai raison. C'est dans votre intérêt que je vous donne ce
conseil. Tout à l'heure vous m'avez dit que vous m'estimiez trop pour me
croire la maîtresse de lord Humphrey. Moi, je vous estime assez pour
vouloir vous dissuader d'un mariage qui vous deviendra funeste.»
Mademoiselle de Cérignan avait raison. J'étais un Français et non un
Arabe. Elle faisait vibrer en moi des cordes qui s'étaient détendues
dans la mollesse de la vie orientale.
Si j'étais violemment épris de la jeunesse, de la beauté et de
l'originalité de la jeune Mameluke, je n'avais pas cessé d'être amoureux
de la distinction et de l'esprit de la charmante Française. Avec elle,
je pouvais causer de tout, je ne trouvais jamais ces hautes murailles
qui, chez Djémilé, m'interdisaient l'accès de son intelligence. Il n'y
avait pas de portes closes entre elle et moi, pour empêcher l'échange de
nos sentiments, de nos impressions, de nos idées. Enfin, c'était ma
pareille et Djémilé n'était pas l'égale de mademoiselle de Cérignan. Je
le sentais bien, je n'y pouvais rien changer, aussi je ne trouvais rien
à répondre.
Olympe me tira de mes réflexions en me disant:
--Il est six heures, Kléber ne viendra plus.
--Devait-il venir? lui dis-je en souriant.
--Ah ça, reprit-elle, vous devenez très-fat avec vos succès mameluks;
vous croyez que je me ménageais un tête-à-tête avec vous?
--Où serait le mal? nous avons tant de choses à nous dire!
--C'est vrai, et je ne vous ai pas tout dit, mais le dîner ne peut
attendre davantage, offrez-moi le bras.
Nous passâmes dans la salle à manger aux murailles émaillées
d'arabesques. Olympe me fit asseoir en face d'elle en donnant l'ordre
d'enlever les couverts de Kléber et de Louis. En présence de ses gens,
je ne pouvais l'entretenir que de choses sans intérêt direct. Le théâtre
du Caire, achevé et ouvert, fournit un sujet de conversation. Sylvie
avait organisé une troupe d'amateurs, composée de jeunes officiers.
Dubertet, sur l'instigation de sa maîtresse, en avait pris la direction
et faisait jouer des pièces françaises.
Je racontai à Olympe, curieuse comme toutes les femmes du monde des
détails de coulisses, comment Sylvie, soi-disant par amour de l'art,
mais en réalité pour exhiber ses toilettes et briller aux yeux de son
cortége d'adorateurs, avait tout combiné, tout arrangé et mis un bandeau
sur les yeux de Dubertet.
Au dessert, quand ses gens se furent retirés, Mademoiselle de Cérignan
m'adressa des questions plus directes. Elle voulait savoir jusqu'où
avaient été mes relations avec Sylvie, quel genre de femme c'était, si
je l'avais aimée; enfin elle se montrait jalouse avec plus de naïveté
que je ne l'eusse espéré d'une personne si indépendante et si fière.
--Il m'est très-facile de vous répondre, lui dis-je. Je ne suis
nullement le sultan que vous croyez. Je suis au contraire un des
Français qui ont le moins abusé des faciles voluptés de l'Orient. J'ai
assez de raison pour n'être infatué de rien, et de mademoiselle Sylvie
moins que de toute autre. Je n'ai fait à Dubertet aucun sacrifice en ne
lui disputant pas cette conquête; mais vous paraissez curieuse
d'entendre ma confession, la voulez-vous?
--Je vais en entendre de belles! dit-elle en souriant, et je ferais
aussi bien de me boucher les oreilles.
--N'en bouchez qu'une. J'ai d'abord été vivement épris de vous, le jour
où je vous ai rencontrée sur la frégate; mais vous êtes restée à
Alexandrie et je vous ai perdue de vue. J'ai ramassé sur le champ de
bataille une petite fille que je respectais comme un objet merveilleux.
Je vous ai retrouvée au Caire, et vous savez bien que j'étais sincère en
vous disant que je vous aimais. Vous m'avez rebuté par vos dédains, et
puis j'ai été jaloux de votre Anglais, comme je le suis encore
aujourd'hui. J'en ai pris du dépit. Je suis parti pour ne plus vous
voir, pour vous oublier.
--Vraiment, vous avez une manière d'entendre l'amour qui n'appartient
qu'à vous, et je serais bien sotte de vous croire! Vous me faites une
cour assidue pendant tout un bal, sous les yeux de mon père, vous
m'écrivez que vous m'aimez, vous passez tous les jours sous mes
fenêtres, vous me sauvez d'un danger effroyable au péril de votre vie,
vous m'entourez de soins et d'affection, enfin vous faites tout votre
possible pour me brûler le coeur; et puis, tout à coup, vous partez sans
m'en avertir. J'apprends votre retour par hasard. Je cours chez vous.
J'avais les droits de l'amitié et de la reconnaissance; si je m'en étais
arrogé d'autres, que n'aurais-je pas souffert en me trouvant en présence
de votre maîtresse! Trouvez-vous que votre conduite, en ce qui me
concerne, ait été celle d'un galant homme? Aujourd'hui mon ressentiment
est dissipé; je puis vous parler avec calme, et vous dire...
Elle fut forcée de s'interrompre. Elle feignit de tousser, mais je vis
une larme briller à travers ses longs cils.
Je me jetai à ses pieds.
--Non, relevez-vous, monsieur de Coulanges, dit-elle avec un regard
suppliant; ne cherchez pas à me rendre plus malheureuse que je ne le
suis. Je sais bien que je vous ai plu, mais je veux être aimée; c'est
bien différent du sentiment que je vous inspire.
--Je vous comprends! aimez-moi, et il me sera facile de me dégager de
tout autre lien. Djémilé ne m'aime pas ou ne m'aime plus. Sa famille me
trompe en feignant de consentir à notre union, Moi-même j'ai senti le
vide de cet amour des sens qu'une femme de sa race inspire et partage,
sans croire son coeur ou sa conscience engagés. Dites un mot, je
reprends possession de moi-même.
Olympe réfléchit: Je sais, dit-elle, que vous ne doutez de rien et que
vous me ferez les plus belles promesses du monde; mais si je vous
demandais votre fortune?
--Je vous la donnerais.
--Votre vie?
--J'en ferais le sacrifice.
--Écoutez-moi. J'ai quitté le Caire, où je ne pouvais plus être utile à
Louis, puisqu'il était en révolte contre moi, pour aller savoir quel
avenir lui réservait la France. Depuis la mort de mon pauvre père,
j'avais formé ce dessein. Le dépit que m'a causé votre conduite a
précipité ma résolution. Je pouvais revoir la France, les émigrés
rentrent tous. J'ai vu ce qui se passait, j'ai étudié l'état des
esprits: il est temps que le Dauphin se fasse connaître; si ce n'est pas
l'avis de quelques membres de sa famille qui ont tout intérêt à le
laisser croire mort, c'est celui de ses véritables amis et le mien.
--Il s'agit, alors, d'une conspiration contre le repos de la France?
--Appelez-vous repos, l'ordre de choses actuel? après une révolution
sanglante, une réaction terrible; la peur, la famine, l'échafaud, les
massacres, les noyades, les déportations, les dénonciations, la lutte de
tous les partis, que sais-je? Il faut sauver la France de ses propres
fureurs, et le général Bonaparte le peut seul aujourd'hui.
--C'est mon avis.
--Sa valeur, ses triomphes ne la sauveront pourtant pas s'il ne rétablit
la fixité et cette fixité ne peut se trouver que dans le retour de la
monarchie. Voilà ce dont je voulais m'entretenir ce soir avec vous et
avec Kléber.
--Kléber est un républicain sincère qui ne peut vouloir retourner à
l'ancien régime.
--Je ne nie pas les _vertus civiques_ de M. Kléber! Mais l'esprit des
généraux de l'armée du Rhin est royaliste. Parmi ceux qui portent envie
au vainqueur de Lodi et de Castiglione, le héros d'Héliopolis s'est
toujours montré le plus frondeur. Bonaparte voulait conserver la colonie
égyptienne, c'était une raison pour que Kléber voulût l'abandonner.
--Il a voulu quitter l'Égypte par ennui, par lassitude.
--Qu'importe le motif? Il allait partir sans la nomination de Bonaparte
au titre de premier consul et son refus d'acquiescer aux conventions du
traité d'El-Arych. Il emmenait Louis, et à l'heure qu'il est, nous
serions tous à Paris.
--Et aux Tuileries, n'est-ce pas? dis-je en riant.
--Qui sait? la chose n'est que différée. En attendant, si vous m'aimez,
vous allez vous charger du Dauphin et le conduire en France, avec moi.
Kléber doit vous envoyer porter aux consuls les drapeaux enlevés à la
bataille d'Héliopolis.
--La mission est honorable, et je suis prêt à la remplir. Seulement, je
voudrais savoir d'avance à quoi je m'engage en ramenant en France un
brandon de discorde tel que Louis.
--Le roi de France, un brandon de discorde! dit-elle avec animation.
Oui, cela aurait pu être l'année dernière encore, mais aujourd'hui,
c'est bien différent.
--Je ne comprends plus.
--Je vais me faire comprendre. Après huit ans de guerre et de troubles
civils, la population tout entière désire la paix avec l'Europe, et la
majeure partie souhaite tout bas le retour des Bourbons. L'intérêt du
conquérant de l'Italie et de l'Égypte exige donc qu'il s'unisse au roi
s'il veut répondre aux voeux de tous. Il ne peut préférer à la gloire
de remettre la couronne au front de l'héritier légitime, une vaine
célébrité et la fantaisie d'usurper une place où il ne saurait se
maintenir; tandis qu'assis sur les premières marches du trône relevé par
lui, il serait l'objet de la reconnaissance du monarque, de l'admiration
et de l'estime de toute la France.
--C'est parfait! et vous croyez qu'il acceptera?
--Nous devons tenter cette démarche et aller à Paris. Vous vous
chargerez du dauphin que vous présenterez au premier consul en temps
opportun, tandis que je demanderai à faire partie des filles d'honneur
de Joséphine. Elle est de noble famille, et ses relations avec notre
monde, ses sentiments pour les Bourbons sont connus. L'influence que
j'aurais bientôt prise sur elle et son intervention auprès de son mari
seraient d'un grand poids pour que Bonaparte remît le pouvoir aux mains
du roi. Personne ne peux mieux l'en convaincre que celle dont le sort
est lié au sien.
--Bonaparte, lieutenant-général du roi Louis XVII, lui, le fils de la
Révolution? Allons donc! Ce serait risible! Est-ce qu'il a pris la place
de quelqu'un, d'ailleurs? Ses victoires, son génie et le voeu de la
nation lui donnent bien le droit d'être à la tête de la République.
Quant à Joséphine, détrompez-vous, elle n'a pas l'influence que vous
lui supposez. Personne n'en a sur le premier consul. C'est un boulet de
bronze qui renverse tous les obstacles et va droit au but. Ne cherchez
donc pas à entraîner Joséphine dans une trame royaliste, vous seriez
balayées toutes deux. Vous êtes aveugle, comme tous les émigrés qui ont
vécu dans l'exil. Quand vous ferez part de vos projets à Kléber, il vous
rira au nez; quant à moi je refuse positivement d'entrer dans votre
conspiration. C'est renoncer à vous, je le sais, et ce n'est pas un
mince sacrifice! Mais il ne s'agit plus ici de ma fortune et de ma vie,
il s'agit de celles de milliers de Français qui se feraient tuer avant
d'accepter l'abandon de nos conquêtes révolutionnaires.
Elle allait me répondre, quand nous entendîmes battre la générale et
tirer le canon d'alarme.
--Que se passe-t-il donc? s'écria-t-elle, en me regardant avec effroi.
Encore une révolte! Ne me laissez pas seule...
XIX
Louis entra, pâle et défait, comme égaré; et, se laissant tomber sur un
siége, il nous dit:
--Kléber est mort!
Nous l'accablâmes de questions, et quand il eut repris ses esprits:
--Il a été assassiné ce soir, nous dit-il, dans le jardin du quartier
général, comme il parlait à l'architecte Protain. Un musulman s'est
élancé sur lui et l'a frappé d'un coup de poignard au coeur. Le général
est tombé en criant: «Je suis assassiné!» Protain s'est jeté sur
l'assassin, qui l'a renverse, blessé, et, revenant à Kléber étendu, l'a
frappé encore par trois fois. Aux cris de l'architecte, nous sommes
accourus. Le général était mort. On s'est emparé de l'assassin caché
dans des décombres. C'est un fou, un fanatique, dit-on, qui s'appelle
Souleyman.
--Souleyman el Haleby? celui qui était parmi les mameluks de Malek?
--Peut-être bien, je crois que oui, mais on aura beau le tuer, cela ne
me rendra pas mon général.
Et le pauvre garçon fondit en larmes.