Nil, de la ville du Caire et de ses environs. J'y reste pourtant; mais
ce n'est pas à toi que je m'adresse. Ne dégoûte pas d'avance madame d'un
rôle glorieux pour elle. Nous allons avoir fort à faire avec les Anglais
et les Turcs réunis. Nous les battrons; mais nous n'y gagnerons rien si
nous n'avons la sympathie de la population et si nous ne faisons
alliance avec de vaillants guerriers comme Mourad. Voyons, chère enfant,
portez-lui de ma part des propositions de paix. Vous n'aurez rien à
redouter. Poussielgue vous accompagnera, et je vous donnerai un régiment
si vous le souhaitez. Offrez en mon nom à votre père le gouvernement de
la Haute-Égypte. Je ne lui demande en échange que son amitié, et de
prêter serment à la République Française, car nous sommes toujours la
république, bien qu'on l'ait coiffée d'un consul.
Djémilé l'avait écouté avec un calme apparent; au fond, sa vanité était
extrêmement flattée. Comme elle se taisait, je pensais qu'elle
refuserait.
--C'est à la mort que vous voulez l'envoyer, dis-je à Kléber. Son père
est capable, dans un premier moment de fureur, de la tuer sans vouloir
l'entendre.
Elle m'imposa silence, et en relevant le front:
--J'accepte la mission, dit-elle. Je saurai bien parler à mon père. Si
je suis coupable envers lui, je n'en suis pas moins sa fille, et je lui
apporte, avec l'amitié du plus grand guerrier de l'Occident, la couronne
de la Haute-Égypte. Peut-être me pardonnera-t-il? En tout cas, je
n'aurai pas passé dans la vie sans avoir tenté de faire une action
courageuse. Si j'échoue et si je meurs, on me plaindra, mais on parlera
de moi. Si je réussis, j'aurai la gloire d'avoir assuré la paix de
l'Égypte.
--Vous êtes une brave fille! s'écria Kléber. Vous réussirez. Il n'y a
que les imbéciles qui échouent, et vous êtes une femme d'esprit!
--Dans tout ceci, dis-je avec dépit, on me laisse un peu de côté.
Aurai-je au moins le droit d'accompagner madame?
--Je n'y vois pas d'empêchement, dit Kléber, si tu peux être revenu à
temps pour rentrer en campagne.
--Il vaut mieux que tu ne viennes pas, me dit Djémilé; tu as amassé trop
de colère sur ta tête; et puis, tu brusquerais mon père.
J'allais répondre que je la suivrais malgré elle, mais c'eût été entamer
une querelle d'intérieur devant le général; je me tus.
Il fut convenu qu'elle partirait dès le lendemain avec Poussielgue, muni
des pouvoirs du général pour traiter, et avec un détachement du régiment
des dromadaires. Auprès de ma maîtresse comme à la bataille, Kléber
l'emportait sur toute la ligne.
Dès que je fus seul avec Djémilé:
--Alors, lui dis-je, tu veux me quitter?
--Te quitter, toi? répondit-elle en venant se jeter dans mes bras. Non,
jamais!
--En attendant, tu vas partir sans moi. Tu prends des décisions sans
même me consulter. Tu as la tête montée par cette folle entreprise et
pour le général lui-même. Je le vois bien. Mais est-ce là ce que tu
m'avais promis? N'avais-tu pas juré de m'obéir aveuglément?
--Tu ne m'as pas défendu d'aller porter la paix à mon père, et tu ne
peux vouloir me le défendre. Je veux rendre service à l'armée française.
Est-ce que tu ne m'en aimes pas davantage?
--Je ne puis t'aimer davantage tu le sais bien. C'est pour cela que je
ne veux pas te laisser aller là-bas sans moi.
--Je le désire aussi, mais cela peut rendre les choses plus difficiles.
--Pourquoi cela? Ne m'as-tu pas dit jadis que je devais aller demander
ta main à ton père? J'irai dans ce but.
--C'est bien inutile.
--Tu ne veux plus être ma femme?
--C'est au contraire le plus ardent de mes désirs; mais il n'est pas
nécessaire que tu t'exposes pour cela. Je dirai à mon père et à ma mère
que nous sommes mariés. Ne le sommes-nous pas, de fait: N'ai-je pas bu
ton sang? N'as-tu pas donné ta vie pour moi? Quel plus beau contrat?
--Bien. En attendant je pars demain avec toi.
--Viens donc! dit-elle d'un ton dépité qui m'irrita davantage et me
décida d'autant plus à ne pas la perdre de vue.
Je ne savais pas Djémilé si vaillante. Je l'avais aimée avec toutes les
idées de domination que les femmes d'Orient autorisent par leur
soumission passive ou leur nullité absolue. Elle me faisait voir que
cette nullité n'existait pas chez elle et que sa soumission était toute
volontaire. Elle me devenait d'autant plus chère et plus précieuse; mais
l'amour est inconséquent et tyrannique. J'étais furieux contre elle,
j'avais cru régner sans contrôle; le devoir du citoyen et du soldat me
mettait pour ainsi dire aux ordres de mon esclave.
XVI
Dès trois heures du matin, Poussielgue était devant chez moi avec son
escorte de cavaliers à dromadaires. Le fondé de pouvoir montait un de
ces animaux. Djémilé s'installa sur un autre et moi sur un troisième.
Nous avions vingt lieues à faire tout d'une traite et nos chevaux
n'eussent pu fournir une pareille étape. Le voyage pour se rendre au lac
Temsah, où nous devions trouver Mourad, n'offre rien d'intéressant. Le
désert s'y montre dans toute son aridité. C'est une surface plate,
sablonneuse, d'un gris noirâtre, sillonnée par des lits de torrents
desséchés. Une stérilité et un silence de mort, un soleil impitoyable.
De temps à autre, un coup de vent qui soulève le sable et nous couvre
de poussière. Le mirage était le seul événement qui vînt rompre la
monotonie du trajet. C'était des lacs, des montagnes, des forêts de
palmiers, des villes. En réalité, il n'y avait rien sur cette immense
étendue: tout au plus un bouquet d'alfa sur les rares renflements du
sol.
Djémilé était très-préoccupée et ne disait rien.
Nous arrivâmes dans la soirée en vue du campement de Mourad. Bien que
brisée de fatigue, Djémilé résolut de se présenter sur-le-champ devant
sa famille. Elle aimait mieux, disait-elle, savoir à quoi s'en tenir
tout de suite que de passer une nuit dans l'incertitude. Il me sembla
qu'elle était impatiente de revoir ses parents. C'était assez naturel,
mais je lui en fis un crime. Je dus céder pourtant. Remettre l'entrevue
au lendemain nous eût exposés à des désagréments avec les Bédouins qui
étaient déjà venus galoper et hurler autour de nous. Nous avançâmes donc
jusqu'à ce qu'un détachement de mameluks accourût à notre rencontre.
L'un d'eux demanda ce que nous voulions.
Djémilé porta la parole et demanda, à son tour, dans des termes assez
humbles, que Sitty Nefyssèh voulût bien accorder l'hospitalité à une
personne qui venait lui apporter des propositions de paix et des
nouvelles de sa fille.
Un cavalier sortit des rangs, vint me regarder sous le nez d'un air
insolent et partit au galop du côté des tentes. C'était Souleyman le
déserteur.
--Monsieur, dit Djémilé à Poussielgue, avez-vous pensé, avant de partir,
que vous pouviez laisser votre tête ici?
--Pas le moins du monde. La personne d'un parlementaire est inviolable.
--Pour des Européens peut-être, reprit-elle, mais pour des gens qui ont
une insulte à venger, non!
--Vous n'êtes pas rassurante, belle dame! Je vous avoue que je
n'aimerais pas laisser ici ma tête.
Il me sembla que Djémilé, en mettant le pied sur les domaines de son
père, prenait une attitude fière et un ton presque menaçant.
--Vous allez savoir votre sort, dit-elle en nous regardant, comme pour
interroger notre courage.
Souleyman revenait transmettre l'ordre que nous eussions à entrer dans
le camp. À trente pas de la tente de Mourad, il nous signifia de nous
arrêter, nous dit que nous pouvions nous installer là, et pria Djémilé
de le suivre.
--Reste, me dit-elle, tu peux m'entendre d'ici. Si je crie, viens à mon
secours avec tous tes soldats.
Je ne tins compte ni de son ordre ni de la défense de son guide d'aller
plus loin.
--Prenez vos pistolets, dis-je à mon compagnon, et brûlez la figure du
premier qui vous empêchera de passer. En même temps je tirai les miens
de ma ceinture et j'en fis jouer les batteries en regardant Souleyman.
Il doubla le pas et n'osa nous empêcher d'escorter Djémilé jusqu'à
l'entrée de la tente.
--Attendez ici, nous dit-elle, et elle ajouta pour moi seul: J'ai bien
peur, adieu!
Je prêtai l'oreille:
--Noble voyageuse, dit une voix de femme qui ressemblait
extraordinairement à celle de Djémilé, sois la bienvenue puisque tu
m'apportes des paroles de paix, mais de la part de qui?
--De la part du sultan des Français.
--Alors, il faut appeler Mourad.
--Non, pas encore. Je viens aussi te donner des nouvelles de ta fille.
--De ma fille! mais... c'est toi-même. C'est toi! enlève ton voile,
Djémilé?
--Ah! ma mère, ma mère... Oubliez ma faute, pardonnez-moi!
--Oui, va, je te pardonne, je suis si heureuse de te retrouver! Viens
m'embrasser.
Voyant que les choses prenaient si bonne tournure, je fis signe à
Poussielgue, et nous nous retirâmes par discrétion. Une heure après,
Mourad fit mander Poussielgue près de lui. Il y resta si longtemps que
je crus qu'il y coucherait. Je fus appelé à mon tour et introduit auprès
d'une femme d'un certain âge, encore très-belle. En la voyant, il me
sembla voir ce que serait Djémilé dans une vingtaine d'années: c'était
la même taille, le même genre de beauté, le même regard et la même voix.
--Tu ne peux être que la mère de celle que j'aime, lui dis-je.
--Oui, répondit-elle, je suis Nefyssèh; je suis ta mère aussi, car je te
pardonne et te regarde comme mon fils.
Après l'avoir saluée avec les cérémonies orientales, je l'assurai de mon
respect.
--Il faut, dit-elle, que tu aies ensorcelé ma fille pour lui avoir fait
quitter sa famille. Du reste, tu es beau, jeune et vaillant, cela suffit
pour émouvoir le coeur des femmes. Ce que tu as fait pour la venir
enlever jusque dans l'oasis est d'un brave, et Mourad apprécie le
courage; nous sommes alliés maintenant. Djémilé a transmis à son père
les propositions du sultan des Français. Mourad ne veut s'engager à rien
avant d'avoir réfléchi. Seulement je peux te dire tout de suite qu'il
restera neutre tant que les hostilités avec la Turquie n'auront pas été
reprises. Après la première bataille livrée, il se prononcera. Djémilé
restera avec nous jusque-là. Tu viendras faire ta demande selon les
usages, et il t'accordera sa main. Tu te feras musulman. C'est, avec sa
succession la souveraineté de l'Égypte, car les Français la quitteront
un jour ou l'autre, chassés, non par la force, mais par l'ennui et la
lassitude, et l'ambassadeur a promis d'en faciliter l'entière possession
à Mourad.
Quelques jours auparavant, un prétendant au trône de France m'avait
offert d'être son conseiller et son ministre; aujourd'hui la femme du
futur sultan d'Égypte m'offrait le sceptre des Pharaons. Décidément, je
montais en grade; mais la condition de me mahométiser ne m'allait pas
plus que celle de laisser Djémilé.
En ce moment une portière à laquelle je n'avais pas pris garde se
souleva au fond de la tente pour donner accès à Mourad et à Djémilé.
Mourad s'avança vers moi d'un air majestueux et me dit avec un accent de
colère mal dissimulé:
--Sitty Nefyssèh t'a-t-elle fait part de ma volonté relativement à toi?
--Oui.
--Et tu acceptes?
Je fus sur le point de lui rompre en visière et de refuser net; mais
c'était perdre Djémilé.
Je cherchai à tourner la difficulté.
--Si je t'écoute, lui dis-je, ce sera à une condition, celle de remmener
Djémilé, comme otage, jusqu'à ce que tu aies ratifié le traité avec
Kléber.
--Je refuse cela! dit Mourad d'un ton sec.
--N'insiste pas, me dit Djémilé, aie confiance dans la parole de mon
père et nous nous reverrons bientôt.
--Si tu désires rester, soit, lui répondis-je; et je sortis de la tente
après avoir salué la famille aussi respectueusement que ma colère me le
permettait.
La nuit était fort avancée lorsque je rejoignis mon compagnon. Il
dormait et se réveilla en m'entendant entrer.
--Ah! c'est vous, enfin, colonel? je vous croyais à tout le moins
empalé.
--Et vous ne vous dérangiez pas plus que cela pour venir me débrocher?
--Que voulez-vous? je suis fatigué... Je suis brisé, je tombe de
sommeil. Maudit dromadaire, va! Quand je pense qu'il faudra recommencer
demain! C'est égal, nous avons enlevé la chose. Votre maîtresse est une
femme d'esprit. Vous êtes-vous arrangé de votre côté avec M. votre
beau-père?
--Tout va selon mes souhaits, cher monsieur. Dormez en paix.
Il me répondit par un ronflement.
Je me débarrassai de mon casque et de mon uniforme, que je posai, faute
d'autre meuble, sur la malle de mon compagnon, au pied de son lit de
camp, et je m'étendis sur ma couche, mon sabre d'honneur et mes
pistolets à portée de la main, car je me méfiais de quelque trahison. Je
voulais me tenir éveillé, mais la fatigue l'emporta et je m'endormis.
Je fus réveillé par des cris étouffés et par la lutte de deux hommes
dans l'obscurité. Je lâchai un coup de pistolet en l'air, un homme
s'échappa de la tente. Je courus sur lui; mais il disparut comme par
enchantement. Je revins vers l'envoyé de Kléber qui criait: À moi! je
suis assassiné. Mon coup de feu avait jeté l'alarme. Quelques cavaliers
de notre escorte entrèrent avec un fallot, et je vis mon compagnon
baigné dans son sang. Il avait une légère entaille au cou, comme si on
eût voulu lui trancher la tête. Je ne pouvais soupçonner Mourad de cet
attentat. À quoi cela lui eût-il servi? C'était plutôt l'oeuvre de
Souleyman. Dans l'obscurité, et trompé sans doute par la présence de mon
uniforme près de mon compagnon, il l'avait frappé, croyant s'adresser à
moi.
Une espèce de chirurgien arabe vint donner des soins au blessé et dit
que ce ne serait rien.
Au jour, je portai plainte à Mourad et j'accusai Souleyman en demandant
qu'on me le livrât. Mais Souleyman fut introuvable. Il faut dire qu'on
ne mit pas beaucoup d'ardeur à le chercher.
Dans la soirée, Poussielgue se sentant en état de se remettre en route,
et moi n'ayant plus rien à faire là, nous prîmes congé de Mourad, qui
nous répéta ce qu'il nous avait déjà dit la veille, et nous partîmes en
lui laissant Djémilé.
C'était bien la peine d'être descendue du haut d'une tour au risque de
se rompre le cou, d'avoir fait tuer la malheureuse Tomadhyr, d'avoir été
cause de la mort de son frère Malek, d'avoir failli mourir de soif dans
le désert, enfin d'avoir tant de fois exposé sa vie et la mienne pour
m'abandonner ainsi!
J'étais en proie au désespoir, et je me trouvai stupide de l'aimer; mais
je l'aimais follement et je n'étais pas au bout de mes chagrins.
Le soir, nous étions de retour. Poussielgue alla rendre compte de sa
mission au général et je rentrai chez moi de si mauvaise humeur que je
rudoyai la petite fellahine qui, ne m'attendant pas sitôt, n'avait rien
préparé. Elle se mettait en quatre pour réparer sa faute; moi, pour l'en
punir, je refusai d'attendre et je me couchai sans souper, comme un
enfant qui s'en prend à lui-même pour faire enrager les autres. Aussi la
faim augmentant le chagrin, je ne profitai pas de la fatigue, qui, du
moins, m'eût fait dormir et oublier.
XVII
Pendant que je m'affectais pour une femme oublieuse ou rebelle, la
situation de l'armée devenait des plus graves. Nous avions livré les
postes les plus importants, et le visir s'avançait à grandes journées
pour occuper le Caire, qui devait lui être remis selon les clauses du
traité d'El-Arych. La population était agitée. Celle de la ville,
sachant l'armée turque si près d'elle, n'attendait que le signal pour se
révolter. Kléber intima au visir l'ordre de rebrousser chemin jusqu'à la
frontière. Celui-ci invoqua les traités et continua d'avancer.
Il n'y avait plus qu'à combattre.
Le 20 mars 1800, l'armée française, au nombre de dix mille hommes tout
au plus, sous le commandement de Kléber, sortit du Caire avant la
pointe du jour, et alla se déployer dans les plaines d'Héliopolis.
Les forces de l'armée turque s'élevaient à près de quatre-vingt mille
hommes.
L'affaire s'engagea par un combat de cavalerie et la prise du village
d'El-Mattarieh, défendu par les janissaires.
On ne s'amusa pas à ramasser le butin laissé par eux; on se porta en
avant. Au delà d'Héliopolis, nous aperçumes un nuage de poussière qui
s'élevait à l'horizon sur la largeur de plus d'une lieue et s'avançait
sur nous. Un coup de vent dissipa ce nuage, et nous permit de voir
l'armée turque, sous le commandement du grand visir. Celui-ci, au milieu
d'un groupe de cavaliers aux armures étincelantes, se pavanait devant le
front de bandière. Quelques obus envoyés à son adresse le firent
promptement rentrer dans la masse confuse de son armée.
Il nous répondit par le feu de son artillerie, mais ses boulets nous
passaient par-dessus la tête, ce qui excita l'hilarité de nos soldats.
Ses pièces furent bientôt démontées par les nôtres; alors cette masse
d'hommes et de chevaux s'ébranle et vient fondre sur nous. On les reçoit
sur les baïonnettes, on les mitraille. La fumée, la poussière nous
empêchent de voir ce qui se passe. Après plusieurs tentatives
infructueuses et des pertes considérables, l'ennemi renonce à nous
entamer. La fumée se dissipe, nous distinguons, aussi loin que la vue
peut s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens, et du
côté du lac des Pèlerins, Mourad-bey qui, à la tête de sept à huit cents
cavaliers mameluks, est resté froid spectateur du combat.
En voyant le grand visir se retirer en désordre sur El-Khankah, il prend
une direction tout opposée et disparaît dans le désert. Il avait tenu
parole à Kléber. Il était resté neutre.
On court au visir qui prend la fuite en abandonnant ses bagages et ses
vivres. On fit halte au coucher du soleil, et on déjeuna, dîna et soupa
tout à la fois, car nous n'avions eu, pour nous soutenir depuis
vingt-quatre heures, que des rations d'eau-de-vie.
Nous célébrions notre victoire, lorsque, dans le silence de la nuit, le
canon se fit entendre du côté du Caire. Kléber pressentit tout de suite
que les corps qui avaient tourné sa gauche étaient allés soulever la
ville. Il avait laissé à peine deux mille hommes pour garder la
citadelle et les forts. Il donna l'ordre à quatre bataillons de leur
porter secours et de partir surle-champ. Chaque coup de canon me
faisait trembler pour la vie de ceux que j'avais laissés au Caire. Je
savais par expérience que les révoltés n'épargnaient personne.
Nous poursuivîmes les Turcs pendant quatre jours, sans leur donner le
temps de souffler. Le visir s'enfuit à travers les déserts de Syrie avec
500 hommes seulement. Son départ fut, dans son armée, le signal de la
déroute la plus complète.
Les Turcs, saisis d'épouvante, se débandèrent, abandonnant tout, camp,
artillerie, bagage, et se jetèrent sans vivres et sans munitions dans le
désert.
Les bédouins, qui suivaient les deux armées comme des nuées de vautours
pour profiter des dépouilles du vaincu, se mirent à leur poursuite et
les massacrèrent tous sans pitié.
C'était le sort qui nous était réservé, si nous eussions été mis en
déroute. Nous trouvâmes dans le camp abandonné, sur une superficie d'une
lieue carrée, une multitude de tentes, de chevaux, de canons, sur
quelques-uns desquels était gravée la devise anglaise: _Honni soit qui
mal y pense_. Une grande quantité de selles et de harnais, 40,000 fers
de chevaux, des vivres à profusion, des coffres pleins d'or, de
vêtements, d'étoffes, de soie, de flacons d'essences, de parfums et
d'autres objets de luxe. À côté de douze litières en bois sculpté et
doré, se trouvait une voiture suspendue à l'européenne et de fabrique
anglaise. Quelques-uns de nos officiers s'amusèrent à l'atteler et à se
faire promener dedans; d'autres prirent des vêtements orientaux, se
coiffèrent de turbans et se livrèrent aux danses les plus folles, avec
accompagnement de grosse caisse et de fanfares. Au lieu de se reposer,
on ne songeait qu'à rire et à s'amuser. S'il y avait eu quelques
sultanes parmi le butin, ce bal improvisé eût été complet.
Kléber, après avoir chargé les généraux Lanusse et Rampon de parcourir
le delta et de faire rentrer dans le devoir ou de reprendre les villes
et villages du littoral, laissa à Salahyeh la division Reynier pour
surveiller la frontière, et partit pour le Caire avec une demi-brigade
d'infanterie, le 7e de hussards, le 3e et le 14e de dragons.
Nous arrivâmes le 27. La ville était en pleine insurrection. Les Turcs
de Nassyf-pacha, les mameluks d'Ibrahim-bey, la population soulevée,
avaient commis des atrocités. Une partie de la garnison française était
enfermée dans la citadelle, l'autre retranchée sur la place d'Esbekieh
avec les Cophtes qui tenaient pour nous. La division envoyée à leur
secours campait dans les jardins du quartier général. Si beaucoup de
Français et de chrétiens avaient pu y trouver un asile, combien d'autres
avaient été massacrés! Les habitants de Boulaq, du vieux Caire et de
Gizèh s'étaient également révoltés et avaient pillé les maisons des
chrétiens, la mienne, par conséquent. Au milieu de cette tourmente,
qu'étaient devenus Louis, Morin, Dubertet, Sylvie, la petite fellahine?
Je les retrouvai tous au quartier général. Mourad, en apprenant le
retour de Kléber, vint établir son camp à Torrah, sur la rive droite du
Nil, à deux lieues au-dessus du Caire, et y amena sa femme et sa fille.
Après avoir ratifié ses conventions avec Kléber, et, comme preuve de sa
bonne foi, il lui offrit ses services pour faire rentrer les Caïrotes
dans le devoir. Ses négociations restèrent sans succès; alors il ne
trouva pas d'autre expédient que celui d'incendier la ville. Kléber
refusa, voulant ménager la capitale du pays où nous devions rester et
dont nous avions besoin pour vivre. Cette considération l'avait déjà
empêché de la bombarder du haut de la citadelle. Lancer ses soldats à
travers des rues défendues par des barricades, et prendre un à un tous
les quartiers, était s'exposer à perdre plus d'hommes que n'en eussent
coûté dix batailles. Il résolut de gagner du temps et de laisser
l'insurrection se fatiguer elle-même. Il fit bloquer toutes les issues
en attendant le retour de la division Reynier.
Les pourparlers, les négociations, les opérations pour reprendre la
ville menaçaient de durer longtemps. Sylvie m'offrit gracieusement de
partager la tente de Dubertet. Il l'y autorisait, tant il comptait sur
elle. S'il comptait aussi sur moi, il avait raison. Je refusai.
J'allai bivaquer avec Guidamour et la petite Fellahine qui s'attachait à
moi comme une âme en peine. La crainte et la pudeur lui étant venues
avec ses quatorze ans, elle se blottit au fond de la cabane de planches
qui me servait d'abri et n'osa plus en bouger. Le fait est qu'elle
aurait pu courir quelques risques au milieu de tous nos soldats entassés
dans les jardins. Avec moi elle pouvait être fort tranquille. Ce n'en
était pas moins une singulière installation. Mon logement se composait
de deux pièces, la première de six pieds carrés, dont un lit de camp
occupait la moitié; la seconde n'avait pas deux pieds de large, c'était
là que nichait Zabetta, séparée de moi par une barre de bois. À force de
passer et de repasser, elle finit par trouver plus simple de rester dans
ma chambre, de faire de la sienne le garde-manger, et de dormir roulée
dans sa couverture à mes pieds. Comme elle ne ronflait ni ne bougeait,
je la souffris dans cette intimité.
Dès que la division Reynier fut arrivée, le vieux Caire et Gizèh furent
promptement réduits. Boulaq fut bombardé, car il fallut en venir là pour
soumettre les Osmanlis, qui s'en étaient emparés. Enfin la ville se
rendit, et les troupes turques se retirèrent le 25 avril. Tout cela
avait demandé un mois.
Kléber sentait qu'il avait commis une grande faute en se hâtant
d'abandonner la colonie, aussi la répara-t-il glorieusement.
En trente-cinq jours et avec vingt mille hommes, il reconquit toute
l'Égypte sur les Turcs, les mameluks d'Ibrahim et la population
soulevée.
Il ne se montra pas moins humain qu'habile après la victoire. Il
pardonna et se contenta de frapper une contribution sur les villes
insurgées. Il s'occupa ensuite de l'administration et de l'organisation
de la colonie. Il fit entrer dans les rangs de l'armée des Égyptiens,
des Cophtes, des Syriens, des Turcs déserteurs. Les caravanes d'Éthiopie
amenaient une grande quantité d'esclaves noirs, il les fit tous acheter,
et la 21e demi-brigade, qui avait beaucoup souffert, fut complétée
par des nègres qui, étrangers à tous les préjugés des musulmans, prirent
bien vite les habitudes et se montrèrent jaloux d'égaler la bravoure du
soldat français. Ils étaient tout fiers de se dire nos compagnons, ne se
croyant d'abord que nos esclaves.
J'étais retourné avec Guidamour et la petite fellahine dans ma maison
qui, vu sa distance de Boulaq, avait peu souffert du bombardement. Les
meubles avaient été brisés ou enlevés, mais les pertes matérielles
n'étaient pas bien graves et j'avais chez le payeur général de quoi les
réparer.