Le noble caractère et la sage administration de Desaix lui avaient valu,

de la part des habitants de la haute Égypte, le surnom de _Sultan

juste_; il se vit à regret forcé d'abandonner la garde du pays aux

troupes indigènes et d'aller rejoindre Bonaparte à son quartier général

de Gizèh.

Mourad marchait sur le Caire, en même temps qu'une flotte anglo-turque

s'avançait vers Alexandrie.

Nos préparatifs furent bientôt faits. Je m'embarquai avec Djémilé.

Morin se joignit à nous avec ses cartons, et, durant le voyage, il se

montra si aimable auprès de ma compagne, qu'il obtint de faire un dessin

d'après elle. Décidément ce garçon faisait une collection de portraits

de femmes. Comme il me montrait la série de ceux de Sylvie, de

Pannychis, de Daoura, de mon hôtesse cophte à Esnèh, et de Tomadhyr, je

le priai de me faire une copie de celui-ci. Je voulais garder l'image de

cette pauvre fille; mais Djémilé en parut contrariée et j'y renonçai.

Nous étions ingrats tous les deux. L'almée avait payé notre bonheur de

sa vie, puisqu'elle n'avait pas reparu!

Le 10 juillet, la division Desaix était de retour à Gizèh, et mon

régiment, en attendant de nouveaux ordres, revenait prendre ses

quartiers à Boulaq.

Ma maison était toujours à la même place, mais Pannychis en avait

décampé quelques jours après mon départ. J'en fus fort aise. Elle avait

passé avec armes et bagages, c'est-à-dire, avec ses chiffons et ses

bijoux, dans les bras d'un _Riz-pain-sel_. C'est ainsi que nous

appelions ces munitionnaires qui faisaient souvent, aux dépens du pauvre

soldat, de si rapides fortunes.

Il ne me restait que Daoura, Choho et Zabetta pour recevoir Djémilé.

Elles l'accueillirent par des cris, des pleurs, des rires à n'en plus

finir. Daoura sautait autour d'elle absolument comme un chien qui

retrouve son maître.

Je courus embrasser Dubertet qui me dit, en me parlant de Sylvie: J'ai

eu envers elle bien des torts qu'elle m'a pardonnés. La fidélité de

cette femme est inimaginable, mon cher! Elle a dédaigné de se venger

alors qu'elle pouvait le faire impunément.

Malek n'était plus là pour dire le contraire, et je n'étais pas chargé

de détromper Dubertet. L'amour vit d'illusions, et mon ami se trouvait

heureux.

En le quittant, je m'occupai de trouver un professeur pour Djémilé.

Elle voulait apprendre à lire, à écrire et à parler le français qu'elle

commençait à bégayer. Je ne pouvais m'adresser à un meilleur maître qu'à

Fosco qui m'avait montré l'arabe, et j'obtins qu'il lui donnât des

leçons. J'eus le loisir de surveiller les progrès de l'élève, car

j'étais chargé de garder le Caire avec mes dragons. Je ne pus donc, à

mon grand regret, assister le 22 juillet à la glorieuse bataille

d'Aboukir où Murat fit une si belle charge pour couper l'armée turque et

la pousser jusque dans la mer.

Bonaparte quitta le Caire le 18 août 1799 avec plusieurs de ses généraux

et quelques savants. Croyant qu'il allait en tournée scientifique,

personne ne s'en inquiéta: aussi le désappointement fut grand lorsque

nous sûmes qu'il s'était embarqué à Alexandrie le 22 et faisait voile

pour la France. Il laissait le commandement à Kléber qui vint au Caire

et fut reconnu général en chef le 1er septembre, aux acclamations de

l'armée et de la population.

Celui-ci montra d'abord les dispositions les plus pacifiques et ne

songea qu'à s'attirer la confiance des habitants. Les mois de septembre

et d'octobre se passèrent en fêtes. Djémilé aimait à paraître, je la

conduisis partout. Sa jeunesse et sa beauté furent très-remarquées. Elle

eut les hommages des hommes et l'envie des femmes.

En novembre l'infatigable Mourad reparut dans le Fayoum et Desaix marcha

contre lui avec deux colonnes mobiles composées de cavalerie,

d'artillerie et d'infanterie montée sur des dromadaires. Dans la crainte

qu'il ne vînt encore me ravir sa fille, je fis faire bonne garde autour

de ma maison.

Je n'avais pas revu mademoiselle de Cérignan, je n'en avais même pas de

nouvelles par son propriétaire juif, quand, un matin, j'aperçus Louis

rôdant autour de ma maison. Il avait beaucoup grandi et semblait mieux

portant.

--Où vas-tu ainsi tout seul, petit Louis?

--Je venais chez toi, dit-il en accourant se jeter dans mes bras; il y a

plus de huit mois que je ne t'ai vu! Veux-tu que je déjeune avec toi?

--Avec plaisir; mais tu seras raisonnable?

--Est-ce que je ne le suis pas toujours?

--Ce n'est pas ce que dit ta soeur.

--Elle prétend me faire passer pour aliéné, dit-il en haussant les

épaules. Je lui pardonne ce mensonge. C'est à bonne intention, pour ne

pas donner l'éveil sur mon secret; mais, à force de prudence et de

soins, elle en est arrivée à me devenir insupportable. Elle m'ennuie!

--Ce que tu dis là serait odieux si tu en sentais la portée. Ta soeur...

--Ne l'appelle donc pas ma soeur. Cela me rappelle madame Royale et me

fait de la peine!

--Voilà ta folie qui te reprend? Allons viens déjeuner; mais que votre

_majesté_ daigne au moins garder l'incognito.

--Oh! sois tranquille, je suis prudent, dit-il d'un air grave.

Je l'emmenai dans la salle à manger où Djémilé m'attendait. Ce jour-là

elle était vêtue d'or et de soie, elle avait son tarbouch d'émeraudes et

ses colliers de perles. Elle savait déjà assez de français pour se faire

comprendre.

Quand je lui eus présenté Louis comme le fils de l'un de mes amis, elle

le fit asseoir près d'elle et lui demanda quel âge il avait. Puis elle

me dit qu'il était joli et qu'il ressemblait à une fille. Lui ouvrait de

grands yeux et la regardait avec admiration. Puis il toucha du bout du

doigt, et d'un air craintif, ses vêtements, ses colliers, ses cheveux et

ses mains.

--C'est une fée! lui dis-je en riant; prends garde de la faire envoler.

--J'en serais bien fâché, dit-il; et s'adressant à Djémilé: Voulez-vous

que je vous embrasse, madame la fée? Elle y consentit sans façons.

Pendant le déjeuner, cet enfant se montra très-sensé; s'il n'était ni

très-instruit ni très-intelligent, il était au moins affectueux et plein

de bons sentiments. En sortant de table, qu'il fût fils de roi ou non,

il avait gagné mon affection.

Pour venir me voir, il avait profité d'une visite que mademoiselle de

Cérignan était allée rendre, et, quand je lui parlai de le reconduire,

il me dit:

--Laisse-moi passer avec toi tout le temps que je pourrai. Si la

Cérignan est inquiète de moi, elle viendra bien me chercher ici. J'ai

dit au juif où j'allais.

Je le laissai libre de faire ce qui lui plairait. Djémilé lui proposa de

jouer au _mangallah_, espèce de jeu de trictrac très à la mode en

Orient.

Après un quart d'heure, il bâilla et me demanda à voir mes chevaux;

quand ce fut fait, il voulut aller se promener dans la caserne. En

voyant mes dragons, il me manifesta son désir d'être soldat un jour. De

retour à la maison il demanda à Guidamour de lui apprendre à faire

l'exercice; puis il alla taquiner la petite fellahine en lui dérangeant

ses échafaudages de pâtisserie et il se pâmait de rire devant les

impatiences de cette fille. Djémilé, qui n'était guère moins enfant que

lui, s'en mêla et la maison fut bientôt sens dessus dessous. Elle finit

par en faire sa poupée et l'habilla en odalisque.

On annonça en ce moment mademoiselle de Cérignan. Louis, pris de

terreur, demanda à Djémilé de le cacher, et ils s'enfuirent dans le

harem.

J'allai au-devant d'Olympe, qui me demanda avec inquiétude si son frère

était chez moi.

--Tranquillisez-vous, lui dis-je, il est ici.

--Ah! quel enfant terrible! comme il m'a fait peur!

--Vous craignez qu'on ne vous l'enlève?

--Sans doute! dit-elle imprudemment; puis se reprenant: un enfant qui ne

sait ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit, peut suivre le premier venu.

Après l'avoir priée de s'asseoir:

--Voyons, mademoiselle de Cérignan, cessez de feindre avec moi. Louis

n'est pas plus fou qu'il n'est votre frère. Je ne sais s'il est

réellement le Dauphin; mais c'est un enfant aimable et bon que vous

tenez trop sévèrement et que vous ennuyez. Tant pis, le mot est lâché!

--Il vous a dit que je l'ennuyais? dit-elle en se redressant.

--Parfaitement!

Elle était profondément blessée.

--Je l'ennuie! Ah! voilà bien l'ingratitude des princes! Dévouez-vous

donc pour eux, sacrifiez-leur toutes vos affections, résignez-vous à

vivre loin du monde, pour ainsi dire cloîtrée; brisez-vous le coeur: ils

vous en savent gré en vous faisant dire: _Vous m'ennuyez_!

--C'est donc décidément un prince?

Elle se tut, rougit et baissa les yeux, puis elle me regarda hardiment

et me dit avec l'accent de la vérité:

--Je vous ai trompé jusqu'à ce jour. Je le devais! Puisque cet enfant,

par ses révélations, me force à vous confier son sort, sachez qu'il est

bien le fils de Louis XVI. Vous l'avez sauvé de la mort, à présent

protégez sa vie! Un jour, quand il remontera sur le trône de ses aïeux,

il vous en saura peut-être gré, si jusque-là vous avez le talent de ne

pas l'ennuyer. Moi, j'ai échoué, c'est à votre tour d'être dévoué et de

lui sacrifier tout: à vous le devoir et l'honneur de garder l'héritier

de trente-six rois et de l'amuser, ce qui est malaisé, je vous en

avertis!

Et elle sourit avec amertume.

--Mademoiselle Olympe, en admettant que vous disiez la vérité, je ne

veux rien de tout cela; d'abord parce que je ne suis pas ambitieux,

ensuite parce que je suis de ceux qui ne veulent pas le retour du passé.

--Alors, vous allez dénoncer le roi?

--Je ne suis pas convaincu qu'il soit ce que vous dites, non que je

doute de votre sincérité, mais vous pouvez avoir été trompée. Quant à

dénoncer qui que ce soit, cette sorte de patriotisme n'est pas de mon

goût. Je suis peiné de voir que vous m'estimez si peu!

--Excusez-moi, monsieur de Coulanges, j'ai pour vous une grande estime,

au contraire! mais j'ai eu tant de déceptions et je suis tellement

dégoûtée de la vie que je suis injuste.

--Oui, vous êtes injuste!

--Accablez-moi, je le mérite; mais croyez à ma sincérité, à mon

affection...

Elle était si émue que je crus voir un aveu s'échapper avec ses larmes.

Que j'eusse été heureux si elle eût été sincère en temps utile! mais il

était trop tard!

--Voici votre protégé, lui dis-je en voyant entrer Djémilé et l'enfant,

qui avait repris ses vêtements masculins.

À la vue de Djémilé, mademoiselle de Cérignan resta atterrée. Elle la

regarda en pâlissant, puis reportant les yeux sur moi, elle voulut

parler. La parole expira sur ses lèvres. Elle gagna la porte, repoussa

Louis qui l'avait suivie par habitude, et lui dit d'une voix tremblante

de colère:

--Vous pouvez rester avec vos nouveaux amis, moi je n'ai pas le talent

de vous amuser.

Et elle partit sans rien écouter et sans se retourner.

Louis se prit à pleurer, mais en montrant plus d'effroi de se voir

abandonné que de tendresse pour la pauvre Olympe. Djémilé l'embrassa,

lui essuya les yeux et l'emmena jouer.

Je n'étais nullement satisfait d'avoir en garde ce prétendu rejeton

royal. Mais que faire? Je ne pouvais le mettre sur le pavé. Je lui

accordai l'hospitalité pour la nuit. Le lendemain, jugeant que la colère

de mademoiselle de Cérignan devait être tombée, je me rendis chez elle,

mais je ne trouvai que le vieux petit juif. Il m'apprit qu'elle avait

quitté le Caire.

--Est-ce pour longtemps?

--Qui sait! Peut-être pour toujours.

--Si tu sais quelque chose, parle!

--Je sais qu'elle a versé beaucoup de larmes depuis hier, et qu'elle

s'est embarquée ce matin.

--Et où va-t-elle?

--Je l'ignore; mais elle a dû aller rejoindre le lord anglais.

--Qu'est-ce qui te le fait supposer?

--Il y a quelque temps, un soir, il a frappé à la porte de chez moi. Je

ne voulais pas lui ouvrir avant qu'il ne m'eût dit son nom, afin de vous

l'apprendre à votre retour.

--Et qu'a-t-il répondu?

--Qu'il venait de la part du prince.

--Quel prince? il y en a beaucoup!

--Je n'ai pu en savoir plus long. Je devinais bien qu'il apportait de

l'argent. Je craignais de n'être pas payé, car vous étiez parti, et je

l'ai introduit chez la dame française. Alors je suis monté sur ma

terrasse, d'où je pouvais entendre leur conversation. Je sais assez de

français pour comprendre.

--Très-bien, et qu'as-tu entendu?

--Oh! bien des choses, car il est resté ce jour-là plus d'une heure. Le

petit garçon avait été envoyé au lit tout de suite après souper. Le

mylord n'était donc pas gêné par sa présence. Il a d'abord dit à la dame

qu'elle demandait trop souvent de l'argent à la famille, et que celui

qu'il apportait était tout ce dont on avait pu disposer. Elle se récria

sur l'exiguïté de la somme; à quoi l'Anglais répondit qu'il était prêt à

lui donner tout ce qu'elle demanderait si elle consentait à le suivre.

Enfin, il lui proposa de l'acheter comme on achète une esclave au bazar;

mais il voulait le petit garçon par-dessus le marché.

--Et qu'a répondu la Française?

--Elle s'est fâchée très-fort, lui a dit qu'il était l'ennemi de son

pays, que jamais elle ne vendrait l'enfant qui lui était confié, et

qu'il était un misérable et un insolent. Alors l'Anglais lui a parlé

plus poliment; il lui a proposé d'être son mari.

--A-t-elle accepté?

--Elle n'a dit ni oui ni non. Elle a fait une de ces réponses comme les

femmes en font quand elles ont besoin des gens qu'elles n'aiment pas.

Enfin, il est parti en disant qu'il reviendrait; mais il n'est pas

revenu, et la dame française n'a plus reçu d'argent. Je crois qu'elle

n'a plus rien.

Je payai largement ce rapport et je me retirai, cherchant à pénétrer les

motifs de la fuite d'Olympe. Sans doute elle était à bout de ressources,

et, ne voulant pas en accepter de moi pour son compte, elle me confiait

le prince, sachant qu'il était en sûreté sous la garde de mon honneur et

qu'il ne manquerait de rien chez moi. Il n'était pas probable qu'une

personne si dévouée ne fût pas partie avec l'intention de lui chercher

des protecteurs plus à même que moi de l'élever. Pourquoi ne

m'avait-elle pas dit franchement les choses, au lieu de feindre une

colère qui ne pouvait pas être dans son coeur?

XV

Je pris le parti de garder Louis et de veiller sur lui. Comme il était

peu ferré sur sa grammaire et voulait apprendre un peu l'arabe, je

l'associai aux leçons que Fosco donnait à Djémilé. Elle commençait à

parler passablement notre langue, mais avec un accent arabe

très-prononcé. La petite fellahine, qui, pour les convenances, assistait

aux leçons, apprit sans y songer, et parla bientôt plus purement

qu'elle; mais il n'eût fallu lui demander ni de lire ni d'écrire. Louis

était doux, nonchalant et distrait. Il préférait à l'étude, des

exercices corporels, l'équitation, l'escrime, la natation. Sa santé s'en

trouva bien, et je le vis grandir rapidement. Il devenait fort joli

garçon, un léger duvet blond teintait déjà sa lèvre supérieure. Ce

n'était plus un enfant et ce n'était pas encore un jeune homme. Il avait

quinze ans.

De son secret ou de sa monomanie princière il ne se confiait qu'à moi.

Sa réserve vis-à-vis de tous les autres n'indiquait pas un état de

démence, et je ne lui en vis jamais donner le moindre signe. Quand il me

parlait de ses droits à la couronne, je rabattais ses espérances en lui

disant qu'il fallait être avant tout un citoyen, savoir se rendre utile

à son pays, et ne pas songer à le dominer. Je ne sais si je

l'_ennuyais_, mais il ne me le fit jamais dire.

Un soir, en rentrant chez moi, j'entendis chuchoter dans la chambre du

rez-de-chaussée, où couchait Louis. Comme il taquinait beaucoup la

fellahine, qui devenait une fillette assez gentille et pas trop mal

tournée, je voulus savoir s'il ne l'avait pas attirée là dans un but

moins innocent que ne le comportait son air novice.

Je m'approchai sans bruit. La personne avec laquelle le petit-fils de

Louis XV causait, n'était autre que Djémilé. Je prêtai l'oreille.

--Pourquoi pleurez-vous? lui demandait-elle, avec intérêt.

--Parce que vous m'avez fait de la peine.

--Moi? je ne vous ai jamais grondé!

--Oui, c'est vrai, vous êtes bonne pour moi, petite fée, très-bonne!

mais vous êtes méchante aussi quand vous agissez comme hier au soir.

--Qu'ai-je donc fait?

--Vous ne m'avez pas embrassé en me disant bonsoir.

--C'est que vous devenez trop grand. Vous voilà bientôt un homme, et moi

qui ne suis guère plus âgée que vous, je ne dois plus vous traiter comme

un enfant.

--En ce cas, vous ne m'aimez plus, petite Djémilé de mon coeur?

--Si fait, mais je ne puis avoir d'amour pour vous.

--Je comprends bien ce que vous dites; mais j'en ai bien du chagrin! Je

voudrais être encore petit! Vous parlez d'amour: qu'est-ce que c'est

donc, au juste?

--C'est de livrer son coeur tout entier, c'est d'être prêt à verser son

sang et à faire le sacrifice de sa vie pour la personne que l'on aime.

--En ce cas, je suis amoureux de vous, car je donnerais tout cela pour

vous et davantage. Je vous ferais reine dans mon pays.

--Vous parlez comme un enfant.

--Alors, si je suis un enfant, embrassez-moi comme par le passé.

Et elle l'embrassa en lui disant: C'est pour la dernière fois.

Je jugeai à propos d'intervenir et je me montrai en disant à Louis:

--Si tu tiens tant à être embrassé, va trouver mes négresses.

Il resta tout penaud. Djémilé éclata de rire.

Quand j'eus remmené ma compagne, je lui dis qu'il n'y avait là rien de

si risible, et je lui demandai ce qu'elle avait été faire chez Louis.

--Je l'ai trouvé, dit-elle, pleurant au milieu de la cour; je l'ai

questionné, ce qui a augmenté son chagrin et l'a fait fuir. Voulant

savoir s'il n'était pas malade, je l'ai suivi dans sa chambre, où il m'a

enfin répondu.

--En es-tu plus avancée, maintenant que tu connais son amour pour toi?

--Bah! ce n'est pas de l'amour. Crois-tu que je prenne cela au sérieux?

J'avais confiance dans ma compagne; mais elle était fille de l'Orient,

c'est-à-dire facile à émouvoir, et, devant les promesses extravagantes

d'un garçon tout bouillant d'ardeur juvénile, elle pouvait faiblir. Il

valait mieux ne pas l'exposer au danger.

Il fallait donc éloigner Louis. Il savait assez monter à cheval et

suffisamment manier le sabre pour devenir l'ordonnance, voire l'aide de

camp d'un général. Je commençai par lui faire endosser un uniforme et

porter un sabre, ce qui le rendit fou de joie. Puis, dans un bal que

donnait Kléber, je le lui présentai comme un mien cousin et lui demandai

de le prendre dans son état-major. Kléber l'accepta, et dès le

lendemain, après avoir recommandé à Louis de ne jamais confier à

personne le secret de sa naissance s'il ne voulait être fusillé, je le

conduisis au quartier général; après quoi je défendis à Guidamour de le

recevoir jamais chez moi quand je n'y serais pas.

En quittant l'Égypte, Bonaparte avait promis à Kléber de lui envoyer des

secours: non-seulement les secours n'arrivaient pas, mais encore nous

étions sans nouvelles. Les uns le croyaient mort ou pris par les Anglais

durant la traversée, les autres disaient qu'il abandonnait l'armée, et

parlaient tout haut d'évacuer l'Égypte. Il y eut même des tentatives de

révolte dans l'armée. Cette irritation des esprits, jointe à un nouveau

débarquement des Turcs soutenus par une flotte anglaise, décida le

général en chef à entrer en négociations avec le grand visir et sir

Sidney Smith, dont l'intervention était indispensable.

Les Anglais, maîtres de la mer, nous eussent empêchés de passer. Après

bien des pourparlers la convention fut signée à El-Aryeh, avec le grand

visir, le 28 janvier 1800.

Les généraux Desaix, Davoust et Rapp, contraires à l'abandon de notre

conquête, se brouillèrent avec Kléber et partirent sur-le-champ pour la

France.

Le général en chef donna l'ordre du départ à la satisfaction de l'armée.

La nouvelle du changement de gouvernement qui venait de s'opérer en

France et l'_avénement_ de Bonaparte au consulat remplissaient le coeur

des soldats d'espérance et de joie. Je n'étais pas moins désireux de

revoir mon pays, mon père et mes amis, après cinq ans d'exil tant en

Italie qu'en Égypte.

Si Djémilé était enchantée à l'idée de voyager sur mer et de voir la

France, ses deux négresses se croyaient déjà la proie des requins. Je

vis bien qu'il valait mieux les laisser sur leur terre d'Afrique, et,

après leur avoir assuré à chacune une petite fortune qui les

affranchissait à jamais de l'esclavage, je les congédiai. Elles

partirent après avoir versé beaucoup de larmes et en me couvrant de

bénédictions. La petite fellahine refusa de nous quitter.

Nous étions à la fin de février. Plusieurs régiments étaient déjà prêts

à s'embarquer à Alexandrie; quelques places fortes du littoral avaient

été remises fidèlement, selon les clauses du traité d'El-Arych, à

l'armée turque, quand un officier Anglais, du nom de Humphrey, envoyé

par l'amiral Keith, informa Kléber que le gouvernement britannique ne

consentirait point à ce que nous sortissions d'Égypte sans mettre bas

les armes, en abandonnant nos munitions et nos vaisseaux.

Si Kléber, dégoûté du séjour de l'Égypte, avait faibli un instant en

consentant à livrer notre colonie aux Turcs et aux Anglais, il se releva

avec fierté devant tant d'insolence. Il convoqua tous les officiers

généraux en conseil de guerre, et, leur mettant la lettre de Keith sous

les yeux:

--Messieurs, dit-il, que devons-nous faire? J'attends votre décision.

--Nous devons nous battre! répondirent-ils tous.

--C'est aussi mon avis, dit Kléber; on ne répond à de telles insolences

que par des victoires. Préparons-nous donc!

Kléber contremanda sur-le-champ les ordres de départ et rassembla ses

divisions sur le Caire.

Il me fit appeler.

--Haudouin, me dit-il, Desaix m'a appris que tu avais pour maîtresse la

fille de Mourad. L'as-tu toujours?

--Oui, général. J'ai eu assez de peine à la ravoir.

Sur sa demande, je lui racontai brièvement comment je l'avais trouvée

aux Pyramides, comment son père était venu me l'enlever en mon absence,

et ce que j'avais fait pour la lui reprendre à mon tour.

--Bien! dit Kléber, Mourad est un héros de légende, sa fille une héroïne

de roman, et toi, un enragé troupier. Je voudrais la voir, ta sultane,

parle-t-elle français?

--Oui, général.

--En ce cas, je désire m'entretenir avec elle d'un projet qui, s'il

réussit, doit avoir une grande importance pour l'armée. Elle peut me

rendre un service signalé dans les circonstances présentes. J'irai avec

mon secrétaire Poussielgue te demander à dîner demain, sans façon, en

famille.

--Ne puis-je savoir de quoi il est question?

--Je te le dirai demain. D'ici-là, tu contrecarrerais peut-être mes

plans.

Je m'en retournai assez inquiet et je prévins Djémilé de la visite du

général en chef. Elle en fut très-fière. Le sultan des Français

n'allait pas dîner chez tout le monde et c'était un grand honneur,

disait-elle.

Je recommandai qu'on soignât le dîner, car le général aimait la bonne

chère, et je l'attendis avec impatience.

Il arriva à l'heure dite avec Poussielgue, baisa galamment la main de la

maîtresse de la maison, lui adressa sur sa beauté un compliment qui la

fit rougir de satisfaction, et lui offrit le bras pour se rendre à

table. Il avait déjà conquis ses bonnes grâces.

Au dessert, quand j'eus renvoyé Guidamour et la petite fellahine qui

s'acquittaient du service, j'engageai Kléber à me faire part de ses

projets.

--Parfaitement, dit-il.

Et, se tournant vers Djémilé:

--Belle dame, il s'agit d'une mission que je veux vous confier, mission

délicate à remplir; mais je m'en rapporte à votre intelligence et à

votre coeur pour vous en acquitter mieux que personne. Il s'agit d'aller

trouver votre père, en ce moment du côté de Suez.

--Vous voulez qu'elle retourne dans le désert? m'écriai-je en voyant

pâlir Djémilé. Elle en a assez, du désert, je vous en avertis!

Mademoiselle de Cérignan · 第 10 / 16 段